‹ Les lions du jourChapitre 2 sur 54 · COURTE PRÉFACE · texte numérisé non relu

COURTE PRÉFACE

Avant d'entrer, du moins de faire entrer le lecteur dans cette ménagerie parisienne où j'ai entassé une centaine de lions de tout poil et de tout âge, je dois le prévenir , si déjà il ne s'en doute, que ces lions ne sont pas plus ceux de M. Crockett que ceux de M. Batty,

Ce sont les hommes et les femmes qui, à tort ou à raison, — à tort plus souvent qu'à raison, — ont attiré et fixé sur eux , pendant une minute , pendant une heure, pendant un jour, rarement jiendant plus d'un mois, l'attention capricieuse de la foule : celui-ci parce qu'il a publié un pamphlet éclatant , celle-là parce qu'elle a joué un rôle scandaleux; celui-ci parce qu'il a accompli une action héroïque, celle4à parce qu'elle a été

le prétexte d'une grande lâcheté ; celui-ci parce qu'il a gagné un million en jouant, celle-là parce qu'elle en a croqué deux en se jouant des imbéciles riches : des gens de tous étages , de toutes fonctions, de tous caractères,] qui, comme Alcibiade, ont coupé la queue à leur chien, ou, comme Alphonse Karr, se soiit fait dévorer par lui, ou, comme Empédocle , « du plat de leur sandale ont souffleté l'histoire... » La foule parisienne est une Majesté plus ennuyée et plus difficile à amuser que Celle dont se plaignait si amèrement madame de Maintenon, et l'on reculerait stupéfait devant l'amoncellement des jouets humains brisés par elle rien que depuis une trentaine d'années : il y a de quoi en remplir deux ou trois cimetières de la grandeur du Père La Chaise.

Mais si la foule est difficile à distraire, elle l'est beaucoup moins sur le choix des gens qui se chargent volontairement ou involontairement de cette distraction. Pourvu qu'on lui donne quelque chose à dévorer, elle ne s'inquiète pas plus que

Saturne si ce sont des enfants ou des pierres, des poupées en carton ou des poupées en chair, un simple grand homme ou un remarquable coquin, une rosière ou une drôlesse, Macpherson ou Ossian , Ireland ou Shakespeare , du strass ou du diamant, du suresne ou du chambertin. On dirait qu'elle cherche à se rattraper, sur la quantité, de la qualité qui fait un peu trop défaut à sa collection de dadas. Tous lui sont bons, même les bons, — mais surtout les pires. Elle a des engouements extravagants et des enthousiasmes inexplicables qui témoignent d'un rare dévergondage d'imagination, et, ce qui est plus grave, d'une absence complète de sens moral. Le Fantasio d'Alfred de Musset souhaitait de se passionner pour un <( homard à la moutarde : » le Parisien, bien plus Fantasio encore, se passionne aussi volontiers pour le homard sans moutarde que pour la moutarde sans homard. Il a ce que Fourrier, dans son ingénieux argot, appelait la papillonne ou Y alternante ; il faut qu'il change à chaque instant de joujoux et qu'il les

crève pour voir ce qu'ils ont dans le ventre, — son ou sang.

Dans la Tempête de Shakespeare, il y a un bouffon qui voudrait transporter Galiban en Angleterre afin de le montrer pour de l'argent. « Là, dit-il, toute bête étrange y fait vivre son homme ; ce qu'on ne donnerait pas à un mendiant estropié, on le donne pour voir un Indien mort. »

En France aussi; et, par la France, j'entends Paris, qui s'imagine être Athènes, — et qui n'est que la Béotie. Chez nous, comme chez nos voisins, on n'accorde d'attention et d'admiration qu'aux gens qui en méritent le moins ; chez nous, comme chez nos voisins, on ne bat volontiers des mains qu'à propos des gens qui lèvent le plus volontiers la jambe, — baladines ou banqueroutiers; chez nous, comme chez nos voisins, on ne témoigne de respect qu'aux drôles et aux drôlesses qui en manquent précisément envers nous : nous sommes un peuple d'oncles ganaches qui adorons nos coquins de neveux et nos coquines de nièces, — en laissant mourir de faim nos fils

parce qu'ils se contentent d'être d'honnêtes garçons, et nos filles parce qu'elles se contentent d'être d'honnêtes femmes. Ce qui nous épate, nous charme !

(( Que notre chère nation est aimable ! » comme le disait ironiquement d'Argenson.

Je me suis promené dans cet immense cimetière de l'Oubli oii dorment tant de poussières fameuses à n'importe quel titre, les héros d'un jour, les lions d'une heure, les dadas de mes concitoyens, et il m'a semblé piquant — et édifiant — d'en remuer quelques-unes pour leur redonner une célébrité de cinq minutes. Quelques-unes seulement; car, les évoquer toutes serait folie, -— et il me faudrait pour cela une dizaine de volumes du format de celui-ci , déjà bien gros.

Réveillez-vous donc un instant, pâles ombres disparues d'hier à peine! Venez, martyrs de l'honneur et puffîstes de l'art, héros de bon aloi et héroïnes de contrebande, nobles cœurs et consciences vénales, dénicheurs de merles blancs

et a\aleurs de charrettes ferrées, excentriques de la plume et du pavé, nains et géants, prophètes et phénomènes, grinches et clowns, aventurières en rupture de trône et aventuriers en rupture de ban , — venez raconter votre histoire à la foule qui vous avait promis l'immortalité, et qui a oublié les noms de la plupart d'entre vous, l'ingrate !

Lions d'hier, venez dire ce qu'en vaut l'aune aux lions d'aujourd'hui, qui font les fiers comme vous avez fait les superbes, et leur apprendre qu'ils ne laisseront pas plus de traces de leur fulgurant passage dans la mémoire de leurs admirateurs que vous n'en avez laissé dans la mémoire des vôtres !

Ce qu'on a bâti sur le sable ne peut pas avoir la pérennité de l'airain : les réputations qui ont été les jouets de la foule sont destinées à être le jouet des vents.

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