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MADAME DE LA VALETTE

Antoine-Marie Chamans de La Valette avait été un des favoris de l'empereur Napoléon qui, content de ses services, lui avait donné en mariage Emilie-Louise de Beauharnais, fille du marquis de Beauharnais, frère aîné du premier mari de l'impératrice Joséphine. En 4808, il avait été fait comte de l'Empire et conseiller d'État, et, en 1811, grand officier de la Légion d'honneur et directeur de l'administration des Postes. 181 4 l'avait rendu à la vie privée. Le 20 mars 1815, ayant appris le départ de Louis XVIII, il s'était dirigé vers l'hôtel des Postes, en avait pris possession au nom de Napoléon, et y avait continué ses fonctions pendant les Cent-Jours, avec le titre de pair, jusqu'à la rentrée du comte de Provence, — qui n'ouhlia pas les injures faites au roi de France.

Ou connaît les événements qui suivirent le second retour de Louis XVIII. Sa clémence ne fut pas précisément

celle d'Auguste : il signait d'une main une liste d'amnistie, et de l'autre une liste de proscription. Le comte de La Valette fut compris dans cette dernière, — et en bonne compagnie, puisqu'il s'y trouvait à côté du maréchal Ney, « le brave des braves, »

On l'arrêta chez lui le 18 juillet 1815, et, le d9 novembre de la même année, il comparut devant la cour d'assises, — accusé de s'être présenté, au matin du 20 mars, accompagné du général Sébastiani, à l'hôtel des Postes, d'en avoir pris possession au nom de l'empereur Napoléon en en chassant le comte Ferrand, d'avoir aussitôt donné des ordres dans les bureaux, convoqué les administrateurs, arrêté les journaux, spécialement le Moniteur qui contenait un décret contre Napoléon, etc., etc. Quand on accuse un homme de quelque chose, on trouve tout coupable en lui, — jusqu'à sa chemise. On accusait le comte de La Valette de tant de choses, qu'il ne pouvait véritablement pas sortir de là les braies nettes, : aussi, le 21 novembre, fut-il condamné à mort.

— « Que voulez-vous, mon ami, c'est un coup de canon qui m'a frappé 1 » dit-il tranquillement à son avocat, M^ Tripier.

Il se pourvut en cassation contre le coup de canon, mais son pourvoi fut rejeté, et il dut se préparer à la mort.

S'il était résigné à son sort, sa femme ne voulait pas s'y résigner, elle, — le trouvant trop cruel; elle conçut le hardi projet de sauver son mari, d'arracher cette chère proie au bourreau qui l'attendait.

Le comte de La Valette avait connu en Allemagne un nommé Baudus, à qui il avait eu occasion de rendre quelques services et qui, en reconnaissance, venait fréquemment le voir à la Conciergerie. Madame de La Valette s'ouvrit à cet homme de son projet, du moins d'une partie de son projet, et le pria de trouver un asile où pût se réfugier son mari lorsqu'on serait parvenu à le faire évader.

Baudus avait pour ami un ancien conventionnel girondin, Bresson, à la femme duquel il avait entendu* dire fréquemment qu'elle avait fait vœu de sauver un proscrit quand elle le pourrait, en souvenir de l'hospitalité qu'un inconnu n'avait pas craint de donner, dans un petit coin des Vosges, à son mari fugitif : il s'adressa à elle, et madame Bresson se mit immédiatement à la disposition de madame de La Valette.

Avant d'agir, celle-ci avait demandé une audience à Louis XVIII qui lui avait répondu de façon à lui faire tout espérer, — et surtout à lui faire tout redouter. Les rois sont tous un peu normands, surtout dans les cas graves comme celui-ci, où ils ne sont pas fâchés de montrer aux âmes naïves qu'ils inclineraient volontiers à l'indulgence, — s'ils n'étaient pas tentés d'incliner plus volontiers à la sévérité.

Donc, malgré des amitiés toutes-puissantes, le comte de La Valette était condamné à mourir. Ainsi le voulait la haine du parti ultra-royaliste, qui dominait dans la « chambre introuvable, » que la mort récente du maréchal Ney — ou plutôt son assassinat juridique — n'avait pu satisfaire. Le sang a, paraît-il, les vertus

apéritives de l'absinthe : il doit être cependant plus amer à la conscience !

Dans la soirée du 20 décembre, veille du jour fixé pour l'exécution de son mari, madame de La Valette se fait transporter à la Conciergerie dans une chaise à porteurs; sa fille, une enfant de treize à quatorze ans, et une vieille domestique, l'accompagnent. On dîne dans une cellule séparée, et avant même la fin du repas, un changement de costumes s'est opéré : la comtesse a les vêtements du comte, et le comte ceux de la comtesse, qui vont tant bien que mal, — et plutôt mal que bien, la comtesse étant très-grande et le comte très-court. . . On s'embrasse, on pleure, on se sépare. Trois femmes sont entrées à la Conciergerie, trois femmes en ressortent, dont l'une sanglote en se cachant le visage dans ses mains et dans son mouchoir, — ce qui attendrit à ce point le guichetier, qu'il ne songe pas à la prier de relever son voile, son mouchoir et ses mains pour s'assurer de son identité... Quand il rentra dans la cellule du prisonnier, il poussa un cri de surprise et d'épouvante. — « Ah ! madame! vous m'avez trompé... Je suis perdu!... » dit-il à madame de La Valette.

Pendant ce temps, le prisonnier était sur la route du salut. A quelque distance de la prison, attendait fidèlement Baudus, qui fit descendre de la chaise à porteurs la fausse comtesse, la fit monter avec lui dans un cabriolet sur, qui les conduisit au fond du faubourg Saint- Germain, à l'angle de la rue Plumet, déserte en ce moment, où les attendait l'ex-conventionnelBresson. De la ' rue Plumet, ce dernier mena le comte de La Valette

jusqu'à la rue du Bac, au ministère des affaires étrangères, où il était chef de division, et où il veilla religieusement sur lui pendant trois semaines. Le 10 janvier 1816, à huit heures du soir, le proscrit quittait sa cachette, se rendait à pied chez le capitaine Hutchinson; de là, sous le nom de Losak et sous l'uniforme de colonel anglais, il était emmené en calèche découverte par le général Robert Wilson, — un ennemi acharné de Napoléon ! — qui le conduisait sans encombre à Mons, en Belgique, et revenait aussitôt à Paris pour dérouter les soupçons.

Cette évasion fit du bruit, on le comprend. On s'émut, on se passionna en divers sens, et, pendant huit jours, on ne s'entretint à Paris que de la courageuse madame de La Valette. Le général Wilson, arrêté comme complice, avec deux de ses compatriotes, Hutchinson et Bruce, fut condamné comme eux à trois mois d'emprisonnement, et le pauvre guichetier delà Conciergerie à deux années. Quant à la comtesse, arrêtée aussi, elle fui acquittée, quoiqu'elle eût persisté tout le temps à prendre sur elle seule le plan, la conduite et l'exécution de l'évasion de son mari . Elle fut acquittée, — probablement parce qu'elle seule avait fait son devoir, de l'aveu même du roi Louis XVII I, touché de ce dévouement conjugal.

Hélas ! le dévouement coûte cher, parfois. La comtesse de La Valette n'avait pu résister à tant de secousses, — la condamnation à mort de son mari, son évasion, sa fuite, — et sa raison, moins vaillante que son cœur, en avait été déplorablement ébranlée : quand, en 1822,

le comte de La Valette, gracié, revint en France, elle ne le reconnut pas...

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