‹ Les lions du jourChapitre 30 sur 54 · THOMAS COUTURE · texte numérisé non relu

THOMAS COUTURE

Ou s'étounera de voir ce nom de peintre dans cette

alerie de célébrités parisiennes — r et de n'y pas voir

d'autres noms plus fameux, tels que ceux d'Eugèue

Delacroix, de Barye, de Millet, de Préault, de Corot et

de quelques autres véritables artistes.

J'ai ma réponse : je ne fais pas ici la biographie des gens illustres en art, en littérature, en science, en industrie, mais celle des gens qui se sont illustrés, pendant un jour, ou seulement pendant une heure, par quelque excentricité de bon ou de mauvais goût, par quelque fantaisie de haute ou de basse graisse, par quelque farce de bon ou mauvais aloi, — et c'est le cas de M. Thomas Couture.

Je ne sais pas si M. Thomas Couture aura sou nom buriné dans l'iiistoire, mais je sais qu'il a eu son nom imprimé dans les petits journaux, — et ce n'est pas précisément delà gloire que distribuent les petits journaux.

Au commencement de l'année 1857, on ne s'abordait, dans les ateliers, dans les cafés, dans les parlottes artistiques et littéraires, qu'en se demandant, avant le traditionnel « comment vous portez -vous? »

— Avez-vous lu la lettre de Couture?...

— Parbleu î si je l'ai lue 1 Et vous?

— Un chef-d'œuvre.

Et pourquoi faisait-elle l'objet des conversations du Paris artiste et littérateur, toutes autres conversations cessantes ?

C'était une lettre adressée au Figaro, dans laquelle M. Thomas Couture éprouvait le besoin de faire savoir à la France étonnée qu'il était le seul artiste sérieux de l'époque.

Vous en doutez? Alors je vous condamne à lire ce chef-d'œuvre épistolaire, — qui eut plus de succès, et d'un autre genre, que n'en avaient eu le Fauconnier et les Romains de la Décadence.

« Jeudi, 28 janvier 1857.

c< Monsieur de Villemessant,

« Si j'ai réclamé avec vivacité sur un passage de votre spirituel journal, c'est que ce n'est seulement pas moi seul qui l'ai vu; tous mes amis et élèves me l'ont signalé. Sans doute, je ne suis pas le seul girtiste dont le nom commence par un C, mais, à moins qu'on ait voulu désigner M. Court, ce dont je doute, de qui donc auraiton voulu parler? Certes, ce passage est malveillant, mais du moment que Figaro déclare qu'il n'a pas voulu parler de moi, j'aurais mauvaise grâce à insister ; Figaro aurait dû ne mettre aucune initiale ou avoir le courage de ses opinions, même en peinture.

« Je suis le seul artiste à qui on ait demandé officiellement le portrait en pied de M. de Lamartine, et le seul capable de le bien faire, et s'il n'est pas encore fait, ctla tient à des causes que je n'ai pas à décliner ici. J'ai l'amour-propre de me croire le seul artiste véritablement sérieux de notre époque (vous voyez que j'ai le courage de mes opinions), et c'est aussi l'avis de l'Empereur, qui vient de me commander le plus beau travail de ce temps-ci, la décoration de l'immense salle des États-Généraux du nouveau Louvre, que j'attaquerai aussitôt que j'aurai terminé le Baptême du Prince Impérial^ également commandé par l'Empereur.

« Permettez-moi de terminer par un conseil, car au fond je l'aime, votre satané journal : vous faites trop de personnalités. Déjà deux de vos meilleurs jouteurs se sont retirés de la lutte que vous avez engagée avec l'actualité militante ; on use vite les hommes à ce métier. J'approuve fort le choix que vous avez fait d'une femme d'esprit pour les remplacer ; à ce jeu une femme vaut deux hommes, — que dis-je! elle en vaut bien davantage!... Les inimitiés qu'elle peut souleyer s'apaisent vite, le soufflet d'une jolie femme ne déshonore pas, et l'on serait plutôt tenté de l'embrasser pour se venger.

«Mais d'autres voies sont ouvertes à Figaro, il y a mille aperçus nouveaux à tenter à notre époque; un peu de Juvénal, de Machiavel, de La Bruyère, etc., accommodés au goût du jour, paraîtrait du renouveau ; du reste, vous avez de l'initiative, de l'expérience et de l'esprit: avec cela et quelques réformes heureuses, vous fonderez une feuille qui durera ; mais soyez prudent,

car quelques erreurs pourraient vous briser et ce serait dommage.

« Recevez, je vous prie, toutes mes salutations.

a Th. Couture.»

Ainsi, c'était convenu, la France, qui jusque-là avait eu la bonhomie de croire que Delacroix était un artiste sérieux, Ingres un artiste sérieux, Daubigny un artiste sérieux. Millet un artiste sérieux, Corot un artiste sérieux,— la France s'était «fourré le doigt dans l'œil » : Delacroix était un farceur, Daubigny un autre farceur, Corot un autre farceur, Ingres (un sénateur!) un autre farceur. Millet un autre farceur. Après la stupéfaction que lui causait une pareille révélation, la France se mit à rire du révélateur ; on cliansonna M.Thomas Couture, on le siffla, on le persiffla, — et il dut regretter d'avoir abandonné les brosses pour la plume, car on lui prouvait trop qu'il maniait celle-ci avec moins d'habileté que celles-là.

Je retrouve dans les Odes funambulesques, de Théodore de Banville, une occidentale qui enregistre ce fasco du peintre des Romains de la Décadence: je me garderais bien de laisser échapper cette magnifique occasion que j'ai de la citer.

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