M. CARLIER
A quel titre cet ex-préfet de police figure-t-il dans cette galerie , — où figurerait bien plus justement M. Gisquet avec ses fameux fusils ? A-l-il donc fait assez de bruit pour mériter sa place ici ?
Hélas ! oui. En 1848, en février et en mars, on avait planté des mais partout, en signe d'espérance et de souvenir. ÎM. Thiers lui-même, assistant à la plantation d'un de ces arbres sur la place Saint-Georges, devant son hôtel, s'était permis cette équivoque patriotique, justifiée par le latin : « Peuple^ tu grandiras ! »
Les peuples plantés à cette époque avaient en eifet grandi, et on pouvait croire qu'ils grandiraient encore, à la grande joie des enfants, des amoureux et des vieillards, — qui aiment les arbres, les premiers à cause des moineaux francs qui s'y nichent, les seconds à cause de leur feuillage poétique, les derniers à cause de leur ombre protectrice. Mais, un beau matin, le préfet de police, obsédé probablement par la signification révo-
lutionnaire de ces pauvres peupliers, en ordonna brutalement la destruction.
Le premier peuplier avait été planté le 26 février : le premier peuplier l'ut scié le 5 février 1850, — deux ans après.
L'émotion des Parisiens fut grande, et leur irritation aussi, car cette expédition policière dura quelques jours, et elle n'eut pas même pour elle le courage de certaines expéditions politiques. Elle se fit sous des prétextes puérils et s'accomplit sournoisement — comme rougissant d'elle-même.
Les arbres de la liberté coupés, déracinés, sciés, et changés en bûches, les bourgeois respirèrent et votèrent des actions de grâces à M. Carlier, qui avait fait ainsi les arbres à leur image. Pendant huit jours, le nom de M. Carlier fut dans toutes les bouches, — j'allais écrire dans toutes les bûches î Le repos de la cité était désormais assuré.
Pauvres peupliers ! Ghers arbres verdoyants que nous espérions tous voir grandir, non comme emblèmes séditieux, mais seulement comme végétaux agréables à l'œil ! Vous proscrire et vous mutiler, sous prétexte de sécurité publique, était aussi bêle que de proscrire les violettes, sous prétexte de bonapartisme.
Les hommes, êtres pourvus de raison, — parait-il, — comme les limaçons de cornes, pour se conduire, me font l'elfet d'abominables fous qui, lorsqu'ils sont las de se faire du mal entre eux, cherchent à en faire au reste de la création.
Oui, fous — et bêtes. Oui, bêtes — et fous.