HENRI DE PÊNE
Henri de Pêne, plus connu sous le pseudonyme latin trop modeste de Nemo, — qui était aussi celui d'Ulysse, eu grec, — rédigeait en 1858 au Figaro. Il venait du Nord., après avoir passé par la Chronique de France., et succédait là, dans l'emploi de ténor léger, c'est-à-dire de chroniqueur, à Edmond About, qui avait succédé à René de Rovigo, qui avait succédé à beaucoup d'autres et à qui beaucoup d'autres devaient succéder.
La qualité-mère d'Henri de Pêne est la distinction ; il n'écrit ni avec négligence, ni avec emportement, de peur de recevoir le reproche d'homme mal élevé : il aime mieux se passer d'originalité que de savoir-vivre, et je le crois plus fier de sa réputation d'homme du monde que de celle de journaliste. Il y a de quoi.
Aussi fut-on étonné, à Paris, vers le commencement du mois de mai 1858, lorsqu'on apprit que des souslieutenants, trop susceptibles peut-être, l'accusaient de les avoir insultés, non pas personnellement, mais en corps, — ce qui était la même chose, — en leur reprochant, dans un de ?>&?, courriers du Figaro., de n'être pas des Brummels. Inde irœî De là aussi une avalanche de lettres provocatrices auxquelles Nemo répondit d'abord avec la plume, puis avec l'épée : un seul article, fort anodin, lui valait une douzaine de duels dont le premier devait être funeste.
Le vendredi M mai, vers trois heures du soir, Henri de Pêne, assisté de MM. René de Rovigo et Peyra, ses témoins, se rencontrait dans le bois du Vésinet avec M. Courtiel, officier au 9" régiment de chasseurs en garnison à Amiens, assisté hii-mème de deux autres officiers, dont l'un était M. Hyenne. L'arme choisie était l'épée. A la première reprise, l'adversaire de Nemo était atteint d'une manière assez grave à l'avant-bras, et le combat cessait tout naturellement, lorsque M. Hyenne de témoin voulut devenir adversaire, sans désemparer, quoique cela fût tout à fait contraire aux lois ordinaires qui régissent le duel. MM. René de Rovigo et Peyra s'opposant à ce qu'il en fût ainsi, ce jour-là du moins, iine provocation directe de M. Hyenne rendit le combat immédiat inévitable, et au bout de quelques instants, Nemo tombait, mortellement blessé par l'épée de son adversaire improvisé.
Quand la nouvelle de cet événement fut arrivée à Paris, elle y causa ime émotion générale. M. de Pêne était très-estimé, et le dénouement brutal du drame dans lequel il avait été forcé de jouer le même rôle deux fois ajoutait encore à l'intérêt qu'on lui témoignait. On le plaignait, et on s'indignait, car on ne connaissait que l'issue du double combat, et on ignorait encore que la première parole du blessé au commissaire de police, la seule qu'il eût pu prononcer malgré d'atroces souffrances, avait été celle-ci : « Le combat a été loyal. » De nombreux visiteurs, appartenant au monde des lettres, au monde des arts et au monde du monde, vinrent s'inscrire sur un registre ad hoc déposé au bureau du Fï-
garo; beaucoup aussi accoururent au Pecq, chez Malfilâtre, aubergiste, où les témoins d'Henri de Pêne, aidés d'ouvriers terrassiers de la forêt, l'avaient transporté après saignée faite sur place par le docteur Guérin qui avait assisté à la double rencontre.
L'état dil blessé était des plus alarmants ; de l'avis des médecins, les docteurs Le Fiez et Laplanche réunis au docteur Guérin, il était blessé à mort et ne pouvait être sauvé que par un miracle. Le miracle se fit, à la grande joie de tout le monde, — des adversaires du blessé comme de ses amis et confi-ères ; car, dès le soir même de l'événement, MM. Comminges et Grangier, officiers aux guides, qui devaient se rencontrer le lendemain à quatre heures avec M. de Pêne, avaient écrit aux témoins de celui-ci « qu'en présence du malheur qui venait d'arriver ils déclaraient se retirer, et qu'ils ^ faisaient des vœux pour que l'événement n'eût pas de suites fâcheuses. » Après quelques mois de soins vigilants, Nemo était rendu à la vie^ à sa femme, à ses amis et à ses lecteurs, — sans se douter que, pendant tout ce temps-là, passé par lui chez Malfilâtre (I), au pont du Pecq, il avait été le sujet de toutes les conversations à Paris.
Il avait été lion — malade.
(1) Bizarre destinée des noms : Malfilâtre restaurateur ! Peut-être un parent de celui à propos duquel un poëte a fait ce vers :
« La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré ! »
LÉÛTARD,
Dans les premiers jours du joli mois de mai de l'année d860, le Cirque de l'Impératrice faisait sa réouverture, et un jeune clown ses débuts.
Ce clown, ce gymnaste enfonçaitions les clowns passés et tous les gymnastes présents. Il faisait sur le trapèze des tours de force et d'adresse inconnus jusqu'à lui. Il s'élançait à travers l'espace comme un homme qui va décrocher les étoiles et retombait sur ses mains avec la grâce du chat sur ses pattes. C'était vertigineux et miraculeux — pour les braves gens qui n'avaient pas assisté aux exercices du gymnase Amoros ou du gymnase Triât. La foule applaudissait en frémissant et frémissait en applaudissant. « Vive LéotardI » criait-elle enivrée.
Ce clown s'appelait Léotard.
Les journalistes, qui subissent parfois les opinions de la foule au lieu de lui imposer les leurs, les journalistes firent un très-élogieux compte-rendu de cette séance de réouverture du Cirque et par conséquent de l'artiste débutant, qui avait eu ce soir-là, dans cette salle-là, l'ébouriffant succès que devait y avoir, quatre ans plus tard, presque jour pour jour, Vécuyer quadrumane.
Le nom de Léotard fit son tour de Paris. Les dames, surtout, se portèrent avec empressement au Cirque de l'Impératrice, enchantées de voir un homme jeune, bien fait, vigoureux et adroit comme peu d'hommes le sont
— malheureusement ; elles revinrent chez elles enthousiasmées, et la réputation du gymnaste s'en accrut. Les maris et les amants s'émurent de cette rivalité, et ils n'eurent pas assez de termes méprisants — acrobate^ histrion^ funambule^ saltimbanque — pour démolir, dans le cœur de leurs femmes et de leurs maîtresses, l'image sans cesse grandissante du « beau Léotard ; » mais plus ils le méprisaient et plus elles raffolaient de lui. — a Vous avez Rigolboche, messieurs, disaient-elles; nous avons Léotard. Nous vous avons passé votre baladine , passez-nous notre baladin !,.. »
C'était un engouement scandaleux. Les petits journaux, qui s'occupent beaucoup des petites dames, racontèrent cinquante histoires plus ou moins véridiques, plus ou moins amusantes, plus ou moins morales, dans lesquelles le clown à la mode jouait un rôle — herculéen. Mais, comme tous les engouements excessifs, celui dont Léotard était l'objet tomba bientôt — par la faute même de Léotard, grisé par le succès et devenu ambitieux. Quand on a eu l'houneur de jouer à huis clos un rôle flatteur, on oublie volontiers la sujétion désagréable de celui qu'on est appelé à jouer devant deux mille personnes; on se croyait homme, et le directeur vous rappelle que vous êtes clown. C'est duri
Après une moisson de myrtes et de lauriers, satisfaisante pour une vanité humaine ordinaire, « le beau Léotard » disparut de l'affiche et de Paris, pour aller à l'étranger cueillir de nouvelles couronnes et faire de nouvelles victimes. Il était à peine débarqué à Londres que déjà Paiis ne se souvenait plus de lui.
Il est revenu il y a quelques mois, sans que son retour ait causé la moindre émotion et fait naître la moindre curiosité : le public parisien avait d'autres joujoux.
P. S, L'ai-je lu ou rêvé? en faisant ses exercices, l'autre soir, Léotard se serait cassé la jambe. Un gymnaste qui se casse la jambe, c'est un chanteur qui perd sa voix^ c'est une courtisane qui perd sa beauté, c'est un journaliste qui perd son esprit !