RIGOLBOCHE
Je croyais bien, j'espérais bien n'avoir plus jamais à parler de cette dame qui a tant fait parler d'elle de l'été de 1859 à l'hiver de 1860. Une fois déjà, dans mes Cijthères parisiennes^ à propos de la salle Markowski, je lui ai, historien résigné, consacré les trois ou quatre pages qui lui revenaient de droit comme à l'illustration principale de ce petit temple badin ; une fois, c'était assez — et peut-être trop. Et me voilà de nouveau forcé d'en parler !
Allons! exécutons-nous gaiement. C'est un pensum qui a son charme, après tout, puisqu'il s'agit de constater de nouveau le badaudisme parisien. Autrefois j'étais assez nigaud pour m'attrister de la bêtise hu-
maine, de rempressement des foules vers les idoles de boue, de leur indifférence pour les vaillants esprits, et de leur mépris pour les nobles caractères; je m'en attristais et j'en- pleurais, me rongeant les poings de rage, comme si les destinées de l'Humanité m'importaient, à moi, vermisseau! Aujourd'hui, je ris — et large! Donc, durant l'été de 1859, « tout Paris » courait chaque soir au petit théâtre des Délassements -Comiques — ou plutôt des Délass Com^ pour parler l'argot spécial des gandins et des cocottes, habitués ordinaires de cette «bonbonnière» aux bonbons vert-de-grisés. Pourquoi « tout Paris » courait-il s'entasser, en été, dans cette « bonbonnière? » Pour y voir danser une petite femme blonde, destinée très-vite à l'embonpoint — et même à l'obésité. Cette petite femme blonde n'était pas belle, mais elle avait des yeux bridés qui n'annonçaient pas la mélancolie de l'àme, et une bouche qui distribuait en un rien de temps plus de sourires qu'il n'en faut pour rendre heureuse une salle composée de garçons jeiuies et vieux. Et puis, pourquoi aurait-elle été belle? Je sais bien que cela ne gâte jamais rien, la beauté ; mais la beauté toute seule, c'est du pain tout sec : il faut des confitures dessus, — et les confitures de la beauté, c'est la coquetterie chez la femme honnête, c'est le dévergondage chez la drôlesse. Rigolboche n'était pas belle, mais elle dansait comme un ange — en rupture d'Eden* Elle avait une élégance ! une témérité ! une souplesse de reins d'un risqué ! des effets de bras d'une extravagance! des effets... oh! des effets de jambes surtouti des effets de jambes incendiaires à en faire voir trente-
six chandelles à la Morale. Une Fanny Essler canaille, quoi!
C'est avec ces efifets de jambes que Rigolboche — ou Marguerite-la-Huguenote, car les deux ne font qu'une,
— avait conquis son lopin de célébrité. Du théâtre des Délass Com elle alla à la salle Markowski et au Casino- Cadet où ses effets de jambes obtinrent plus de succès encore, quoique cela fût bien difficile. On la porta en triomphe, on la couvrit de fleurs, on la nomma reine du chic\ on la photographia dans toutes les poses et dans tous les costumes, — je dis tous! — et, finalement, on écrivit ses Mémoires.
Voyez-vous, une femme qui publie ses Mémoires , — généralement fabriqués par des hommes qui ne lui demandent même pas de renseignements biographiques,
— est une femme que la Postérité est tenue de bien accueillir, avec une certaine déférence môme. Toutes les femmes n'écrivent pas leurs Mémoires^ — heureusement!
Ceux de mademoiselle Rigolboche, dite Margueritela-Huguenote , ont été fabriqués par deux auteurs habitués au succès et qui, pour cette raison, ont désiré garder l'anonyme : MM.' Ernest Blum et Louis Huart. Peut-être même y avait-il un peu de Flan làdedans.
tjept années ont passé sur ces choses. Sept années, sept lustres! que dis-je? sept siècles! Rigolboche n'est pas morte, mais elle est considérablement engraissée, au préjudice de sa réputation, considérablement amaigrie, — si amaigrie même, que parler de Rigolboche aujourd'hui à un gandin, ce serait lui parler de Clara
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Fontaine, qui florissait vers 1844 : « Rigolboehe? diraitil. Ahl oui, une ancienne d'autrefois! »
Une ancienne ! autrefois ! Comme certains mots, bien innocents du reste, ont le don de vous vieillir les gens! Au bout de sept ans, une honnête femme de vingt ans serait encore une très-jeune femme ; mais au bout de sept ans une aimable coureuse de bals est fatiguée, éreintée, fourbue. Bonsoir, la compagnie! La vieillesse commence de bonne heure pour les fdles qui se sont servies trop tôt de leur jeunesse. Loi fatale et juste.
JULES NORIAG.
Pour juger sainement d'un écrivain il ne faudrait jamais le connaître : l'homme fait souvent tort à ses œuvres — et quelquefois aussi aide à les faire accepter. Comment voulez-vous que je reconnaisse du génie à celui-ci, que j'ai vu tout petit et qui mettait toujours ses doigts dans son nez? Comment voulez-vous que je ne reconnaisse pas du talent à celui-là dont la physionomie est si charmante et le caractère si loyal ? Voilà le double inconvénient, le double écueil — où vient se briser l'impartialité.
A ceux qui jugent ainsi d'après leurs sympathies ou luers antipathies il ne reste qu'une ressource pour être
crus : c'est d'attendre que le public ratifie leur jugement défavorable ou favorable et que la bonne foi gi'nérale donne raison à leur mauvaise foi particulière.
Je serais embarrassé de parler de Jules Noriac si d'autres n'en avaient parlé avant moi ; j'hésiterais peutêtre — je dis peut-être — à avouer l'estime que j'ai pour sentaient d'écrivain, si le public ne s'était déjà, et depuis longtemps, trouvé de mon avis. Si mon admiration fait fausse route à son sujet, du moins c'est en bonne et nombreuse compagnie.
Je suis donc fort à mon aise pour parler delui à plume déboutonnée.
En 1857 Jules Noriac n'était encore connu que de ses confrères, le public n'avait pas encore appris son nom. Il vint un matin dans les bureaux du Rabelais^ que je rédigeais en chef, demander le nom d'un échotier qui, à l'abri d'un faux nez comme nous en portions tous alors, avait médit un peu trop lourdement d'un de ses amis. Cet ami est mort, l'échotier aussi : c'est une raison pour que je ne les nomme ni l'un ni l'autre, — et d'ailleurs leurs noms ne font rien à l'affaire. Je répondis à Noriac que j'allais faire part de sa visite à celui qu'elle concernait directement et que si, par hasard, l'insulteur refusait de donner satisfaction à l'insulté, ce dernier nous trouverait toujours à sa disposition, le comte Fédérigotti, directeur du journal, ou moi, son rédacteur en chef. Noriac ne voulut pas entendre de cette oreille-là, et notre obstination à ne vouloir lui tenir que ce langage-là nous valut à Fédérigotti et à moi une relation charmante — qui n'eut pas de peine à se transformer
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en solide amitié. Au fond on est toujours un peu fâché de se battre en duel; mais j'aurais été particulièrement mécontent si je m'étais battu avec Jules Noriac, — d'autant plus que, meilleur tireur que moi, il eût pu me porter une botte comme jamais Sakowski n'en a fourni à ses plus élégants clients.
Je viens de dire qu'il n'était pas encore bien connu du public en 18o7 ; mais le public n'allait pas tarder à faire sa connaissance — en lisant l'Histoire du 101 ^ A quelle date, exactement, parut dans le Figaro cette humoristique étude de mœurs militaires? Je ne le saurais dire. J'écris cette rapide biographie à la campagne, sans livres, sans notes, sans rien que mes souvenirs — souvent fugaces. Mais il me semble bien que ce devait être vers le commencement de 1858. Villemessant n'était pas à Paris, c'était Bourdin qui, en son absence, faisait le Figaro ; celui-ci n'hésita pas à insérer ce que celui-là eût peutêtre, certainement même, refusé de mettre, — les longs articles lui faisant peur. Bourdin fut bien inspiré : le succès du numéro qui contenait VHistoire du 101" fut colossal, — pour employer une hyperbole à la mode. Quand le lOP parut en volume à la Librairie Nouvelle, ce fut bien autre chose, et au colossal se superposa le pyramidal. Depuis longtemps on n'avait vu un pareil succès. A l'époque de la grande vogue de Montesquieu, les éditeurs disaient à tous les auteurs qui venaient leur proposer des manuscrits : « Faites-nous des Lettres persanes! ï) Maintenant c'était : «Faites-nous des 101*! » Une façon comme une autre de ne pas boire de bouillons et de n'avoir pas de rossignols. Très-bon, le bouillon ;
charmant^ le ro'ssignol, — mais pas pour les libraires! pas pour les libraires! Et cependant j'en connais un, — le respectable M. Béchet, — qui a la passion des rossignols et qui, pour en dénicher, bat tons les ans au printemps les bois des environs de Paris...
Après le 101% qui eut une vingtaine d'éditions, la Bêtise humaine^ qui a atteint aujourd'hui le même chiffre. Je ne connais pas de livre qui ait été plus lu de mes contemporains que celui-là. On le trouvait dans toutes les mains, on le trouvait dans toutes les bouches. Ce n'était plus : « Avez-vouslu Baruch?» c'était: «Lisez donc la Bètùe humaine ! » A ce point qu'on parlait du héros de cet heureux livre comme d'un personnage ayant vraiment vécu et qu'on aurait vraiment connu : « Pauvre Eusèbe Martin î » Ceux qui ne se rappelaient plus le nom d' Eusèbe Martin se rappelaient le nom de Jules Noriac, — qui devint ainsi le lion du jour. Lion, il y a des ânes qui volent cette peau, mais il y a aussi des lions qui ont le droit de s'en revêtir, puisque c'est ^eur paletot naturel : elle allait comme un gant à Jules Noriac, qui la portait avec aisance, — quoique avec la plus grande bonhomie.
Par malheur, cette peau de lion s'use vite à Paris. Le puljlie mit un peu d'eau dans le Champagne de son en thousiasme pout l'auteur du 101'' et de la Bêtise humaine^ et, quand parurent d'autres livres du même auteur, le Grain de sable, la Dame à la plume noire, les Mémoires d'un baiser, etc., il les accueillit sans griserie, quoique toujours avec plaisir, 11 ne jurait plus précisément par Noriac, mais il le lisait encore volontiers.
Il en sera toujours probablement ainsi jusqu'au bout. Je n'en veux pas au public. Il s'était engoué du 101" et de la Bêtise humaine, et il avait eu raison — par hasard. Mais pourquoi ne pas continuer cet engouement pour le Grain de sable, pour la Dame à la plume noire, pour Mademoiselle Poucet, pour le Capitaine Sauvage? Les dernières œuvres de Noriac valent bien les premières, — et quelques-unes valent mieux. Pourquoi alors ?
Le moins bon de tous ses romans, — et pour moi le meilleur, — c'est la Dame à la plume noire, paru en feuilletons dans le Figaro sous le titre de la Mort de la Mort. Il n'y a pas seulement dans ce roman, comme dans les autres, cet humour parisien si différent de l'humour anglais, cette gaieté line, paradoxale, mitigée de sensibilité et quelquefois de tristesse : il y a une idée philosophique. Je regrette de n'avoir pas en ce moment le livre sous la main, j'en parlerais mieux et plus longuement. Ce que je me rappelle, ce qui m'a frappé, ce sont les cris de désespoir poussés par une foule de malheureux en apprenant que le héros du roman, Guérassius, un médecin, a tué la Mort, — cette grande Tueuse. Imaginez-vous un assassin guillotinant le bourreau !
Donc la Mort est morte, un médecin l'a tuée. « Mais alors, s'écrient les forçats (je cite de mémoire), nous qui avions cru jusqu'ici que les travaux forcés à perpétuité étaient une plaisanterie, puisque, cette perpétuité" là, on pouvait la faire cesser à volonté d'un coup de manicles sur la tempe ou d'un coup de tempe sur la
muraille , nous allons donc réellement traîner notre boulet sans fin ni trêve, toujours?... Toujours! être toujours accouplés comme des bêtes immondes ! ramper éternellement dans la même fange, sous le même soleil, — moins cruel encore que le bâton des gardeschiourmes! Oh! le supplice sans nom! et comme nous regrettons aujourd'hui de n'avoir pas été honnêtes autrefois!... » Puis, c'est au tour des sœurs de charité, petites sœurs des pauvres ou religieuses d'hôpital : « Ah! s'écrient-elles (je cite toujours de mémoire, je le répète afin qu'on n'attribue pas mes imperfections de style à Noriac). Ah! l'horrible chose! ne pas mourir! toujours vivre I Mais nous n'avions revêtu cette robe de bure, un cilice, et accepté cette mission de charité, un calvaire, qu'avec l'espérance de voir un jour tomber cette robe sous le suaire et cette mission finir dans le cercueil! Nous n'avions consenti à sevrer notre cœur de tout amour humain, notre corps de toute volupté humaine, que parce que nous voulions apparaître intactes, dignes de lui, devant notre céleste époux ! Nous n'avions consenti à jeûner, à pâtir, à panser les plaies des autres et à négliger nos propres blessures, que parce que nous croyions que ce martyre aurait un jour sa récompense en ayant sa fin ! Et cette fin n'arrivera jamais ! Et nous ne mourrons pas !... Ah ! cruauté!... »
Je ne connais rien de plus poignant et de plus empoignant que cela. Non-seulement j'en ai eu le cœur tortillé, mais encore l'esprit rêveur. Le roman était lu depuis longtemps que j'y pensais encore. Quel plus bel éloge faire d'un livre, que de dire qu'il fait songer?...
— i9() — Jules Noriac n'a pas quarante ans : il nous donnera d'autres œuvres sœurs du Gï^ain de sable et de la Dame à la plume noire. Puissé-je vivre assez pour les lire, — moi qui cependant n'ai pas un enthousiasme énorme pour la vie et qui en voudrais beaucoup aussi au médecin qui, comme le héros du roman de mon ami, tuerait la Mort — au lieu de tuer ses malades!...
Bois-le -Roi, 18 mars 1866.