CHAPITRE IV
L'Orient aime la. pompe (1rs spectacles, et au sur. plus, la littérature dramatique est partout la plus populaire de toutes, puisque la représentation la met à la portée des illettrés. Le théâtre hindou est d'une richesse incomparable : le catalogue qu'en a dressé M. S. Lévi' ne comporte pas moins de 300 articles. D'autre part, il constitue, sinon la plus originale des manifestations de l'esprit hindou, au moins celle dont les habitudes et les procédés s'écartent le plus des nôtres. A tous ces titres, et aussi parce qu'elles se présentent ici pour la première fois à notre étude, la prose et la poésie scéniques méritent de retenir notre attention plus longtemps qu'aucun des autres genres où s'est complu l'âge classique du sanscritisme.
Si nous ne les avions pas rencontrées jusqu'à présent sur notre route, ce n'est pas sans doute
1. Dans son beau livre, le Théâtre Indien (Paris, Bouillon, 1890), que j'ai déjà eu l'occasion de citer, et où l'on ne sait qu'admirer davantage, de l'étendue de l'information ou de la sûreté du goût.
qu'elles fissent défaut; mais elles n'ont pas laissé de traces précises avant le VIe siècle. Il y a bien, dès l'époque du Rig-Véda, quelques hymnes en dialogue1 : niais rien ne prouve qu'ils aient jamais été récité» à deux personnages, encore que la conjecture en soit plausible. Nous savons toutefois que, de très lionne heure, dans les grandes fêtes et aux abord» des temples, on exécutait des danses sacrées, pinson moins mêlées de pantomime et de chant, qui célébraient <m représentaient les aventures et les exploits des grands héros de la légende, particulièrement ceux de Râma et de Krsna, et qu'en somme, dans rindeeonime presque partout ailleurs, le théâtre est ué sous les auspices de la religion. Mais ces questions d'origine, y compris celle de l'influence possible du théâtre des Yavanas1 (Grecs conquérants ou immigrés à partir du 111° siècle avant notre ère) sur l'art dramatique hindou, ne sauraient rentrer dans le plan de notre livre : pour nous, le théâtre n'existe qu'à partir du jour où il a produit des œuvres littéraires parvenues jusqu'à nous, soit doue ,'i partir de Kâlidâsa*, qui dés lors
l. <)n en ;i \n un exemple, d'un beau mouvement des criptil el lyrique, p. 23.
:.'. Ce nom, emprunté à la langue perse, correspond a l'appellation très archaïque des laoonea <<\i Ioniens, les premiers Hellènes avec qui les Perses se trouvèrent en rapports et '•>! conflit dans leur poussée vers l'Occident.
3. Il avait eu des devanciers très estimés, Bhàsa, Sau iniiia, Kaviputra, qu'il nomme dans le prologue de son œuvre de début [Mdlaoi/câgnimitra). Mais nous ne possé
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semble du premiercoup l'avoir porté à la perfection, en marquer toul à la lois |t. débul el l'apogée.
Nulle pari mieux qu'eu ce domaine n'apparail l'impossibilité, pour une histoire littéraire de l'Inde, de séparer la prose de la poésie, la littérature sanscrite de la littérature prâcrite : tous les drames sont en prose el vers, ri presque tous sont bilingues, ou même plus exactement, polyglottes. Aucun1 n'est tout entier en sanscrit, sauf tel monologue, ou les idylles dramatiques du genre du Gîta-Gôvinda (p. 218 . Au contraire, les pièces écrite- exclusivement en prâcrit ont pu être fort nombreuses; mais il s'en esl peu conservé, ce qui s'explique sans peine par leur infériorité relative- En général, voici coin ment se répartissent les langages dans l'œuvre scénique : les rois, les ministres, les grands personnages, les brahmanes, sauf toutefois le prêtre bouffon dont il va être question, — parlent le sanscrit; les simples bourgeois, à plus forte raison les artisan-, les goujats et les valets, et toutes les femmes, y compris les reines, et à la seule exception
dons de ces vieux poètes que quelques stances éparses et suspectes. En voici une dé Bhâsa citée S. Lévi, p. 15'.»), dont fm goûtera la grâce pittoresque : « Si les rayons de la lune donnent sur une écuelie.le chai les prend pour du lait el les lèche; s'ils s'attachent au creux d'un arbre, l'éléphant croit voir une racine de lotus : s'ils tombent sur le lit des amants, la femme les saisit en disant « c'est ma tunique »: enivrée de sa splendeur, la lune, ô merveille! égare tout le monde. »