CONCLUSION
Partis du Véda des vieux brahmanes, haute crête sillonnée par la foudre d'Indra ou figée dans la sereine majesté de Varuna, et descendus jusqu'aux bas-fonds de la farce populaire où l'on roue de coups leurs descendants dégénérés, peut être pouvons nous nous flatter d'avoir parcouru toute la gamine de l'esprit hindou, sinon d'avoir réussi à en faire chanter tous les accords complexes et toutes les subtiles dissonances. Il ne faudrait pas, cependant, nous en laisser imposer par la chronologie : il y a eu, sans aucun doute, dès le temps du Véda, une littérature légère, orale du moins; et les temps modernes n'ont pas manqué, tant s'en faut, d'œuvres graves et profondes. Seulement, la première ne nous est point parvenue, ou à peine, — il y a bien quelques amusettes semées à travers le canon liturgique, mais aisément on les compterait ; — et les autres, plus ou moins imprégnées, suitrant l'époque, d'esprit grec, persan, arabe, euro péen, ne sauraient passer pour refléter à QOSyeux la pensée spontanée de l'Inde authentique, traditionnelle et sans mélange.
Par cette raison, nous nous sommes arrêté, en principe, au KIe siècle de notre ère. Toutefois la Râjataranginï, œuvre considérable, est du XIIe, et nous sommes descendu exceptionnellement beaucoup plus lias encore, et jusqu'au XVI0, pour certain- ouvrages typiques. Mais, pour le commun d'entre eux, l'époque de l'invasion et de l'expansion musulmanes est la bonne limite. Au delà, ou bien les livres sont écrits en dialectes tout modernes, et dès lors ils ne rentrent plus dans le cadre de cette histoire; ou ce sontdes traités techniques de rhétorique ou de science, ou bien encore des commentaires littéraires, précieux pour l'intelligence des textes sur lesquels ils s'appliquent, mais en euxmêmes dépourvus de tout agrément; ou bien enfin, s'ils ressortissent à la littérature, c'est à celle du pastiche, plus haut définie, que l'Inde du moyen ûge a élevée à la hauteur d'un principe et que les pandits contemporains continuent fidèlement de tenir en grand honneur.
De cette littérature vaste et variée, déroulée sur l'espace de vingt-cinq siècles, il est facile — et nous ne nous en sommes pas fait faute — de relever les lacunes et les faiblesses. Mais les lui reprocher serait, de notre part, une criante injustice : nous dont la religion est sémitique, grecque la philosophie, romaines les institutions, celtique ou germanique la poésie, et que sais-je encore? à elle qui n'a reçu de leçons que d'elle-même, a tout fait