‹ Les littératures de l'Inde; sanscrit, pâli, prâcritChapitre 2 sur 130 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

C'est dans la vallée du grand fleuve Sindhu que s'établirent tout d'abord, aux temps préhistoriques, les Âryas descendus vers le sudest du plateau éranien. C'est là qu'ils demeurèrent immédiatement voisins de leurs frères de Perse, chez qui ['s initiale se changeait en une h. Quand, plus tard, les Grecs s'enquirent auprès des Perses du nom de cette contrée lointaine, ce fut avec une h initiale qu'ils l'entendirent prononcer ; et, comme eux-mêmes ne la prononçaient plus, ils enseignèrent à l'Occident les termes Indus et Indla. Plus tard, au moyen âge, l'Europe apprit à orthographier correctement ces mêmes noms : de là, le contraste que présentent, dans la plupart de ses langues, des mots tels que Inde et hindou, appliqués au même ensemble géo-

graphique et, toul au plus, à divers moments d'une seule el même uationalité.

Indienneou hindoue, comme od voudra, la littérature de cette vaste contrée esl assez intéressante pour ne pas faire encourir a ceux <jiii s'en hissent séduire le soupçon de vain engouement, et assez, connue pour que l'entreprise d'en faire tenir en 300 pages l'histoire sommaire ne paraisse point trop hasardée. La masse en est énorme; mais les œuvres-types s'y comptent, el celles-là seules appellent un examen quelque peu détaillé. Pour les autres, il ressortira, je l'espère, de l'index final, que je n'en ai omis aucune qui méritât mention parmi celles qui rentraient dans mon cadre étroitement délimité. Littérature pure, c'est tout ce ([ne l'on trouvera dans mon livre: s; la religion et la philosophie y tiennent une place assez ample, c'est qu'elles étaient indispensables pour éclairer l'esprit de la littérature à toutes ses époques ; quant à la science et à la technique, aux traités de médecine, d'astrologie, même de grammaire, de rhétorique et de poétique, je les ai résolument tenus à l'écart. Sacrifice peu pénible, en vérité, et dont le lecteur me saura gré; car, si les Homère et les Théocrite

PRÉFACE Vil

de l'Inde fonl encore bonne figure en face de leurs grands rivaux d'< Iccident, ions ses Sainte- Beuve additionnés ue feraient pas moine un Quintilien.

On sait que leur langue ordinaire, a tons. prosateurs et poètes, est le sanscrit ; ce qu'on sail moins, «■'«•si qu'il n'esl point leur langue exclusive. Le sanscrit, parlé dans l'Inde au temps des Védas et peut-être encore an début de la composition des grandes épopées, y a tait place de bonne heure, et (\c^ avant le premier siècle de notre ère, à nombre de dialectes issus de même souche que lui. les prâcrits, dont quelques-uns se sont élevés à la dignité littéraire. Même après leur avènement, on a continué et l'on persiste encore à écrire m sanscrit ; mais le privilège reconnu à L'idiome savant et sacré a depuis longtemps cessé d'être un monopole.

Le pins connu des prâcrits est le pâli. L'organe de L'immense Littérature du bouddhisme de Ceylan. (Test aussi celui qui ressemble le plus au sanscril : il n'en diffère guère pins (pie L'italien du latin, et dans les mêmes conditions, c'est-à-dire qu'il réduit par suppression

Mil PREFACE

ou assimilatioo les groupes de consonnes ; açva ci cheval »>, par exemple, > devient assa, «■I prâpta « obtenu o /w/'/. Mort depuis 2000 ans, il se survil en tanl que langue religieuse des bouddhistes singhalais et indochinois.

Au contraire, le prâcrit le mieux attesté après le pâli s'éloigne considérablement du i\ pe sanscrit : c'est la mahârâstrî, langue du paye dil «les Mahrattes. La, non seulement. les groupes se simplifient, mais les consonnes isolées s'adoucissent ou tombent jusqu'à rendre tout a l'ail méconnaissable la physionomie d'un mot, et un simple dissyllabe vaa représente à volonté le sanscrit vacas « parole », vàyas « âge », urata « vœu », ou même -pada « pied n en composition. Une langue aussi radicalement désossée serait sans doute peu propre à l'exposition scientifique, car les mots s'y confondraient trop ; mais elle s'adapte à merveille aux convenances de la mélodie. Aussi la maharâstrî est-elle par excellence le prâcrit des stances, des couplets à chanter, soit réunis en corps d'ouvrage, soit insérés dans les intervalles du dialogue dramatique.

La çaurasénî, que parlent dans les (liâmes les personnages de condition moyenne, la jaina - mahârâstrî, et ia jaina - çaurasénî, langues de propagande des sectes jaïnistes, la mâgadhî, la paiçâci et les jargons désignés sous le nom général ô!apabhramça} pères des idiomes modernes, ce sont là autant de pràcrits divers, plus ou moins préservés, mais dont les trois premiers seuls ont encore quelque importance en littérature.

Et toutefois, malgré la diversité de ses organes, l'Inde littéraire, sous peine de n'être pas comprise, doit être envisagée d'ensemble : en étudiant à part chacune des littératures, — sanscrite, pâlie, pràerite, — non seulement on commettrait une grave l'aule de méthode historique, puisqu'elles sont à peu près contemporaines, mais on s'acculerait même à une complète impossibilité. On les fera donc marcher de pair, en donnant naturellement le pas au sanscrit ; et en conséquence le lecteur voudra bien retenir que, sauf dans le chapitre du Bouddhisme, loiil ouvrage mentionné dans nos pages est écrit en sanscrit, si le contraire n'est expressément indiqué.

M'excuserai je maintenant auprèsde lui des très légères difficultés que lui apprètenl mes rares transcriptions de ces langues? Il m'a paru que le moinenl était venu de placer sous ses yeux la vraie figure des mots hindous, que

juisenl et déforment à plaisir les mille expédients arbitraires el confus imaginés pour la traduire. Une lettre de notre alphabet pour un.' de l'alphabet sanscrit: tel est le principe,. depuis longtemps suivi par les sanscritistes, (pic je voudrais voir adopté de tous les lettrés, et j'ose croire qu'ils n'y verront que l'inconvénient fort passager de s'assimiler quelques conventions fort simples de prononciation.

Les voyelles se prononcent comme en français, sauf Vu, qui vaut ou. Les diphtongues ai et au font entendre nettement leui deux éléments, le second très bref. Déplus, IV (pointé!) est une voyelle, une courte vibration de la langue, qu'on peut, si on le trouve commode, faire précéder d'un e muet1.

On observera qu'une consonne quelconque

1. On peut aussi — mais cela est moins correct — le faire suivre d'un i . C'est en vertu de cet artifice phonétique que des mots tels que samskrta el Krsna ont abouti en européen à « sanscrit » et à « Krichna ».

se prononce toujours de même en toute position, que, par exemple, l's n'a jamais le son du *, ni le g celui (lu,/1. Cela posé, on n'aura poinl de peiné à assigner toujours au c la prononciation <ju'il n'a en italien que dévanl è el /. soil a peu près tch. Lêjest la doucecorrespondante [dj). Vh qui suit l'une de ces consonnes marque une légère aspiration, que d'ordinaire on néglige. Le c el l's (pointée !) correspondent respectivement à doux nuances assez peu différentes du ch français.

Sanscrit et pràcrits possèdent un assez grand luxe denasales, que la transcription différencie par divers signes: m, m, n, n, n, n. Mais ces variétés d'orthographe n'intéressent absolument que les indianistes. Tout ce qu'il importe d'en retenir, c'est qu'aucune de ces nasales, sauf Ym, ne donne un timbre nasal à une voyelle précédente: on prononcera donejambudvîpa comme djammbou- el Indra comme inndra.

Enfin, l'/y est une vraie consonne, qui ne

1. Soil 'loue: VasaiitasriKÏ, comme s'il y avait chaque fois sa, et Bhagavad-GHâ, avec le .7 comme dans guitare.

\h i ES LITTERATURES DE L'INDE

fait avec la voyelle suivante qu'une seule sy] labe, comme dans le français yeux.

El l'on pardonnera ces minuties à un auteur quiaurail l'ambition., non seulement d'initier aux beautés d'une littérature plus célèbre que sainemenl appréciée, mais, s'il riait possible, de l'aire couler le charme mélodique de la langue forte el suave qui a servi d'interprète ;i ses chefs-d'œuvre.

Sceaux (Seine , le 24 février 1904.

Page 1