‹ Les littératures de l'Inde; sanscrit, pâli, prâcritChapitre 50 sur 130 · I. Contes, légendes et paraboles · texte numérisé non relu

I. Contes, légendes et paraboles

Les Hindous sont en prose les premiers conteurs du monde, ils oui une façon a eux de soutenir l'in térèt, d'insérer de courtes incises qui suspendent à la lui- rt piquenl la curiosité, de promener le récit en lent- méandres, et de l'arrêter d'un dénouement brusque au moment précis où cette fin est encore une surprise pour le lecteur qui n'a pas eu le temps de la prévoir. Ces qualités, que porteront au plus haut degré les conteurs médiévaux, se rencontrent déjà dans la narration bouddhique, encore (pic gauchies par sa nature tendancieuse, quiexige qu'elle voit toujours une leçon morale et un agent de propagande. Elle comporte, en effet, essentiellement iU'wx genres : ou la légende dans laquelle le Buddha lui-même joue un rôle et qui fait partie de lnistoire embellie de sa vie; ou la simple parabole édifiante, (pii sert d"illustration à quelqu'une des grandes vérités religieuses.

Deux recueils célèbres, conservés en sanscrit, puis traduits en mainte autre langue, représentent assez exactement chacun des deux types. Le Lalita-Vistara « Détail des Divertissements » est une sorte

bouddhique. C'est dans le dernier de ces recueils (303) qu'un néophyte dit à sa femme : « Je vais suivre le Buddha, et, jetasses-tu notre enfant aux chiens et aux chacals, je ne me détournerais pas pour le sauver! »

CONTES ET PARABOLES BOUDDHIQUES !i7

d'Évangile de l'enfance du Buddha, puéril et grave, où défilent, travestisen esthétiques délices, tous les mythes naturalistes qu'on a pu conter de la jeune--'' du Bienheureux el de tant d'autres héros solaires avanl el après lui : sa vocation future n'y semble qu'un prétextée peintures séduisantes, que ledévol

iu surplus toujours libre d'interpréter en symboles mystiques de la béatitude promise aux élus1. Le

dharma Pundarika « Lotus de la bonne Loi », bien connu en France par la traduction de Burnouf qui remonte à plus d'un demi siècle, est un vrai livre d'édification, an recueil de pieuses paraboles, sur lequel on s'étendrait davantage -'il n'étail par ailleurs si aisément accessible-.

1. On y voit aussi mainte autre merveille : la miraculeuse science du petil Buddha, qui résout des problèmes d'arithmétique sans avoir rien appris, et, avanl de

savoir lire, connaît les ns de 64 genres d'écriture

ignorés de son maître; la longue énumérati le tous les

[s auxquels se reconnatl un \ rai I luddha ; naturellement la fameuse anecdote des trois rencontres (p. 82 : ci enfin, l'ouvrage conduit le voyant, non seulement jusqu'à l'acquisition de la Bôdhi [p. 83), mais jus

qu'au i nent où il commence à h faire tourner la Roue

de la 1 t-à dire au débul de sa glorieuse prédioa

tion.

I. intérêt littéraire de ces légendes a égale point, d'ailleurs, .i beaucoup près, leur râleur documentaire. Il semble que l auteur inconnu de ce li\ re se soil plu à pousser au iprême la satisfaction toute bouddhique de jongler avec les chiffres colossaux : les siècles j sont comme des minutes, el les Bôdhisattvas y foisonnent comme les sables des n\a.

ms i ES LITTÉRATI RKS DE L'INDE

Les faits de la \ le du Buddha se répartissent, de leur côté, en deux catégories : — ce sonl fort sou vent d'anciens mythes, des prodiges de folklore, à peine déguisés, mais portés à la dernière puissance par cette verve d'exagération qui caractérise le bouddhisme ; el alors il- ne nous intéressenl guère, car le Véda uous en a dit assez sur le mythe hindou, et non- le retrouverons dans les épopées ; ou bien ce sont île- Eaits historiques ou semi-historiques, des récitsassez lestement tournés, sinon de ceque le Buddha a dit ou fait, au moins de ce qu'il aurait pu vraisemblablement dire ou faire en telle ou telle occurrence. Il va sans dire qu'il a toujours le rôle triomphant : d'un mot il met un adversaire à quia; il résout les questions qui embarrassent les dieux; un éléphant sauvage qu'on a làchè sur lui dans une venelle étroite s'arrête sous la seule influence de « sa pensée amie ». Mais c'est surtout contre Màra le Malin que s'exerce sa puissance: le récit de sa tentation est bien curieux et d'une origi milité dont n'approchent pas cellesde l'Évangile.

En ce temps-là, Màra le Malin s'approcha de moi. S'approchant de moi, il se plaça à mon côté. Debout à mon côté, ô Ânanda, Màra le Malin me parla ainsi: «Entre à présent dans le Nirvana, ô Bienheureux;

entre dans le Nirvana, ô Parfait: voici donc maintenant venu pour h' Bienheureux le temps du Nirvana "...

Màra sait bien ce qu'il fait. Rien des biens tem-

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porels ne peul plus tenter le Buddha: seul l'appât du Nirvana est assez fort pour le -('(luire. S'il y entre aujourd'hui, il est sauvé, évidemment ; mais il lésera toi ou tard, de toutes manières ; c'est une perte à laquelle il faut bien que le diable se résigne. Du moins le salut ne sera que pour lui, puisqu'il n'aura pas eu le temps de montrer à ses semblables lavoiede la délivrance. Vaine et suprême ruse: le piège est éventé.

« Je n'entrerai pas dans le Nirvûna, ô Malin,

avant que la sainte manière de vivre que je prêche se développe, s'étende et si propage parmi ce peuple, el gagne renommée unh ci--' -lie, et soil annoncée à tous les hommes.» (Sutta Pitaka, Mahâparinibbâna- Sutta, 111. 13-44.)

Les paraboles du bouddhisme, trop souvent déparées par leurs longueurs, se les Eonl aisément pardonner par la hauteur de l'idéal moral auquel elles s'élèvent. Il n'importe, pour en citer un exemple, dans quelle littérature on les prenne: le -•unie dont on va lire un résumé est inconnu du bouddhisme pâli; mais il est jaïniste, et il figure au chapitre XXVII «In recueil sanscrit postérieur <lit Divyâvadâna « la Céleste Aventure ». C'est un hasard si le eau. m de Ceylan l'ignore: il en est digne, eton 1 \ retrouvera peut être un jour.

Le jeune prince ECunâla aux beaux yeux vivait éloigné de la cour du roi -en père et plongé dans la méditation de la vanité des objets des sens. Une des reines le pria

Iihi LES l.l ITERA H lil'.s DE L'INDE

d'amour et, dédaignée, ourdil savammenl sa vengeance: elle s'em para du sceau du poiet envoya un ordre scellé d'arracher les yeux à Kunâla. Mais aucun des bourreaux n'osa porter la main suc des yeux si beaux : en vain il les exhortait à obéira leur souverain ; les assistants pleuraient... Enfin s'avance un homme hideux : il arrache un œil ; Kunâla. paisible, le prend dans sa main el 'lit : Pourquoi, vile boulede chair, ne vois-tu plus les formes, toi qui les voyais tout- à-1'heure? Combien sonl insensés el aveugles ceux qui s'attachenl à loi et disent : Cet œil, c'esl moi ! » On arrache l'autre œil. « L'œil de chair», dil Kunâla, « m'a été enlevé; mais j'ai acquis l'œil parfait de la sagesse. Le roi me renie pour son fils; niais me voici fils «lu sublime roi de vérité. J'ai perdu le royaume dont l'apanage esl souffranceel gagné celui qui bannit la douleur. » On lui apprend que tout le mal vient de la méchanceté de la reine. « Longs jours ». répond-il, « et bonheur et puissance;! celle qui me vaut cette immense félicité! » Il [.art avec" sa fidèle épouse; il mendie le long du chemin, en chantant et s'accompagnant de son luth, et ses pas le conduisent enfin à la porte du palais de son père, qui reconnaît sa voix mélodieuse, le fait monter, puis demeure interdit devant cet aveugle. Peu à peu, la vérité se découvre, et le roi, outré de colère, va faire châtier la coupable. Mais Kunâla: a Ne rends pas le mal pour le mal, ô roi, et n'attente pas à la Aie d'une femme ; car la bonté est le mérite suprême, et le Bienheureux a proclamé le pardon.» Puis, prosterné à ses pieds: « Je ne ressens point de souffrance, ô roi, et la cruauté n'anime pas en moi le cruel feu delà colère; mais j'aime de tout mon cœur ton épouse qui m'a fait arracher les yeux. Aussi vrai que ceci est vérité, puissent-ils redevenir ce qu'ils étaient ! >< Et

CONTES ET PARABOLES BOUDDH1QI ES Ut\

aussitôt les yeux de Kunâla reprirent leur place el leur lustiv1.

Il y a bien encore «lu folklore dans tout cela : le prince au superbe regard, l'Œdipe aux yeux crevés, l'aveugle à qui un miracle rend la lumière: qui ue reconnaîtrait le soleil alternativement éteint et rallumé? Mais on voit ce que le bouddhisme a -ii tirer de la simple donnée naturaliste: la morale, ici, fait plus que de couronner la Cable; elle l'ab sorbe jusqu'à presque l'annihiler ; d'un bout à. l'autre du récit, pas un détail qui De tende à la lin unique, glorification de la souffranceet du pardon.

Certains récits, non des moindres, réunissent le double caractère de la parabole et de la légende: parabole-», en tant qu'ils recèlent une leçon; légendes, en tant (pie le Buddha lui-même eu est le héros; non toutefois le Buddha actuel, mai- l'une quelconque de ses incarnations antérieures, le per sonnage mille fois ué et mort qu'on appelle le Ho dhisattva. Si un .-impie fidèle peut donner de tels exemple-, de quel sacrifice le Maître n'est il pas capable '.' qm'on en juge : il erre, avec un seul dis ciple, sur l'escarpe boisée d'une gorge de rn 1ère.

Vers.) Là il vit, dans une grotte de la montagne,

1. Trait tort commun dans les récits bouddhiques: <>u avance une assertion qui semble hautement paradoxale, en donnant pour garant l'accomplissement de quelque miracle; le miracle se réalise, et l'assertion se trouve justi fiée.

une tigresse qui avail mis bas, épuisée de souffrance. — s.-s yeux étaient éteints, la faim creusail soi» ventre, el elle couvait comme une proie les petits sortis d'elle. Eux, ils se pressaient autour des pis, confiants en leur mère, Insoucieux des rauquements cruels donl sa gueule les menaçait. Acette vue, le Bôdhisattva, malgré sa fermeté, ému de pilié devanl la souffrance d'autrui, frissonna comme le Roi des monts quand tremble la terre. . .

(Prose.) Il dii à son disciple, — l'émotion lui fit répéter son appel, sa nature surhumaine éclata toul entière, el la force de la compassion pressai! les syllabes sur ses lèvres: «Mon Ris, mon Bis,

(Vers.) Vois combien esl mauvais le monde des renaissances : voici une tigresse qu'au mépris des a Élections instinctives la faim pousse à dévorer ses propres petits. — O infâme cruauté de l'amour do -ni même, qui l'ait qu'une mère songe à se repaître de ses fils !.. . (Prose.) Va-t-en donc bien vite lui chercher n'importe où de quoi apaiser sa faim, afin de prévenir la perte doses petits el la sien no. Pour moi, entre temps, je veillerai à empêcher ce forfait. — < >ui », dit le disciple docile, et il partit, empressé à quérir quelque pâture . Il disparut dans la direction du nord, et le Bôdhisattvai entra en méditai ion.

(Vers.) « Voici mon corps sain el entier: qu'ai-je donc affaire d'en giboyer un autre? Car il y a péril en la demeure, et toul retard me rend coupable. —Triste corps, sans moelle el sans âme, souffreteux, ingrat et toujours impur, celui qui ne' se fait pas une joie de te sacrifier à autrui n'est qu'un insensé. — C'esl par amour du repos ou par impuissance qu'on reste indifférent au malheur d'un autre; mais moi, dans le malheur d*un autre, je ne saurais goûter de repos;

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