GARGANTUA ET LE DIABLE
UAND Gargantua fut né, il fallut mettre sept hommes, armés de pelles, pour lui fourrer de la bouillie dans la bouche.
Lorsqu'il fut devenu grand, il passa d'une en-
ambée par-dessus l'étang de Jugon, et il demandait encore : « Qu'est-ce que c'est que ce petit ruisseau-là» ? Pour aiguiser sa faucille, il avait une grosse pierre ; il la laissa un jour dans les champs, auprès de Saint-Mirel, où elle est encore.
Il eut un jour une dispute avec le diable, et ils firent un pari pour savoir lequel des deux était le plus fort. Le diable alla dans la forêt, et il arrachait les plus gros arbres ; mais Gargantua en déracina d'aussi gros, et, pour lier son fagot, il en tordit quelques-uns des plus grands comme on tord une hart de chêne.
Le diable s'avoua vaincu ; alors il fit une autre gageure avec Gargantua : il paria que le géant ne pourrait remplir une auge avec son sang. Gargantua accepta le pari ; mais le diable avait fait un trou à Tauge, et le pauvre Gargantua mourut au bout de son sang.
(Conté en 1880, par Jeanne-Marie Chesnais, de Jugon, domestiquef âgée de 2$ ans environ^.
L'épisode de la bouillie figure dans le Gargantuas de Troyes , p. 9, et dans celui d'Épinal, p. 13.
« Lorsqu'on lui donnoit de la bouillie, on avoit pris la précaution ^e la lui présenter au bout d'une pelle longue de quatre toises.... Il fallut lui i^re une ample provision ; ainsi, outre les six chaudières qu'on lui faisoit tous les jours, on fut encore
obligé, pour l'empêcher de pleurer, de lui en faire encore six autres. »
La dispute et les paris de Gargantua avec le diable sont vraisemblablement soudés. Beaucoup de héros dans les contes populaires font des gageures semblables. Dans les Contes de la Comouaiîh de Hunt, sainte Agnès, pour se débarrasser du géant Bolsterqui était amoureux d'elle, lui demande de remplir avec son sang le trou d'un rocher ; mais le rocher avait un trou qui communiquait avec la mer, et Bolster meurt au bout de son sang.
Ordinairement, au rebours de ce qu'on a lu ici, c'est le diable qui est dupé.