‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 2)Chapitre 27 sur 113 · HISTOIRB AUTHENTIQUE DU GÉANT HOK-BRAS · texte numérisé non relu

HISTOIRB AUTHENTIQUE DU GÉANT HOK-BRAS

|L y avait autrefois, avant le déluge, je Œois, entre Daoulas et Landemeau, un géant, un géant comme on n'en a jamais vu. — Il était grand comme la tour du Kreisker peut-être? Allez. — Comme le Ménez-Hom? — Allez encore.

— Haut comme les nuages apparemment? — Allez toujours. — Quand vous iriez jusqu'à la calotte du ciel, mon ami, vous n'y seriez pas tout à fait. — Mais alors, où ce malheureux pouvait il se loger? Ah! voilà l'affaire! Messire Hok-Bras avait la faculté de s'allonger à volonté. Voici d'où lui venait cette faculté précieuse.

« n est bon de vous dire que maître Hok-Bras était naturellement assez grand : à trois mois, il avait

déji plus de six pieds, et comme il n'était pas core baptisé, soa père le mena chez une tante qo^il avait au Huelgoat, et la pria d'être la marraine de ce petit poupon. Comme Hok-Bras marchait déjà tout seul, la marraine n'eut pas besoin de le porter sur les fonds baptismaux, ce qui eût été £itigam, en vérité. Hok-Bras fut gentil : il alla tout senl, et ne pleura pas du tout , si ce n'est quand on loi mit du sel dans la bouche : Il toussa si fort, à fort, que le bedeau qui se trouvait en face fut jeté contre un pilier où il se fit une jolie bosse à la tête, ce qui dérida le poupon et le fit rire... Afais rire... ahl c'était le reaeur qui ne riait pas en voyant tomber tous les vitraux des fenêtres de son église. N'importe, Hok-Bras était chrétien et ne viendrait pas rire tous les jours à l'église.

« Après le diner de baptême, qui fut très-bon, à ce qu'on dit, Hok-Bras s'en fut jouer dans le bois, auprès de l'endroit qu'on appelle le trou du diahUy et sans doute afin d'empêcher le diable de sortir par là (ce qui eût été un grand service pour l'humanité s'il avait réussi), il se mit à rouler tout autour les plus gros rochers de la colline (et l'on sait qu'il n'en manque pas dans ce beau vallon).

« Pendant que le bambin travaillait ainsi, au

grand ébahissement des autres, sa marraine vint le regarder faire et se dit : — Voilà un filleul qui me fera honneur. Et en disant cela elle jouait avec sa belle bague de diamant. Tout à coup, la bague lui échappe et roule au fond du gouffre qui n'était pas encore couvert et où Teau tombait avec un bruit affreux. La marraine se mit à pleurer : — Qu'avez-vous, marraine, lui dit Hok-Bras, — votre bague, — ne pleurez pas, nous allons voir. — Si j'étais seulement aussi grand que ce trou est profond, je vous la rapporterais dans cinq minutes.

« Or, il est bon de vous dire que la marraine était une fée. Elle sécha ses beaux yeux et promit à Hok-Bras d'exaucer sa demande s'il trouvait la bague. Il descendit dans le trou, mais bientôt, il en eut jusqu'au cou. — Marraine, dit-il, l'eau est trop profonde et moi je suis trop court. — Eh bien, allonge-toi, dit la fée.

« En effet, Hok se laissa couler, couler toujours, toujours, car c'était un puits de l'enfer et sa tête restait toujours au-dessus de l'eau. Enfin, car il y a une fin à tout, ses pieds touchèrent le fond.

— Marraine, dit-il, je sens une grosse anguille sous mes pieds.

« Apporte-la, dit la fée : c'est elle qui a avalé ma bague, et remonte de suite.

JdfC CriUffi-^TTCA

tf Crac* — GO. TX cuut à gjii j Hok vH'c'r âi pK&^j gyi.rr.e izn pa^&r £aûczK et KmexÉaSt

— SCiTTjLCje. cEt fT'tfTîT Œie tocs qui «cluîl des floages, œ zt'arrâsercz-vocis pss?

— Ta n'is qo^i £re assez, moa gia^ o o , et ta croîsssxLce s' jrréterz.

— Assez, horla Hok, d'elle toêz de toonene... et i rîostant 03 k vit se ncaxiicxr et pcis se même à geaocx pour embrasser si joGe tanfp, et Im passer sa bsgue an doigt.

c Par malheur pour noos, Hak dans sa joie oublia de boucher k troa da Diabk. Onuek sait que trop en ce monde, hâas! — H<^ s'en retourna chez son père, qui, k voyant d^ grandB de deux ou trob pieds depuis k jour de son ba^ tème, pensa qu'un td garçon serait fort coûteux i nourrir à rien faire.... Oui, Hok ne voulait rien faire, si ce n*est courir les aventures, car il £mt vous dire qu'il était amoureux.

« En quittant Huelgoat, il avait d'abord eo- Tidée d'emporter sa petite tante sous son bras; mais la fée qui étdt sage (chose rare en vérité) lui avait fait comprendre que ce n'était pas convenable à son âge et qu'elle ne voulait être st

femme que quand il aurait accompli au moins trois prouesses, ce qui lui serait facile, vu qu'elle lui avait donné le secret de s'allonger à volonté.

« La découverte de la bague pouvait compter pour une prouesse, restait deux — et voilà ce qui tourmentait notre grand bébé, déjà rempli d'ambition.

ce Hok dans son impatience ne faisait guère que courir par monts et par vaux ; dans ses moments perdus (et c'était l'ordinaire) il s'amusait, au lieu d'aller battre (comme un bon journalier), à faire des tas de terre et de cailloux, à la manière des enfants. Si bien qu'un jour que la besogne lui plaisait, il acheva de construire la montagne d'Arrée, depuis Saint-Cadou jusqu'à Berrien. — Il y planta même le mont Saint-Michel, d'où il apercevait les bois d'Huelgoat, pour lesquels il soupirait, vous savez pourquoi.

ce Enfin, quand il eut fini sa montagne, il se trouva un peu désœuvré et s'en alla flâner jusqu'à Landemeau (car, si sa jolie tante lui avait permis de soupirer, elle lui avait par prudence défendu de venir au Huelgoat).

« Voilà qu'en r^ardant tantôt les boutiques^ tantôt les nuages, Hok-Bras rencontra M. le

Bailli avec son écharpe. — Tiens, dit le Bailli, voilà un grand gaillard' qui a Tair de vouloir attraper la lune avec ses dents.

— Moi, je veux bien tout de suite, dit Hok qui pensait à la fée d*Huelgoat.

— Tout de suite, reprit le Bailli, attends au moins qu'elle soit levée, imbécile : et puis je te donnerai dix écus pour acheter un habit neuf si tu peux ce soir attraper la Lune de Landerneau.

— Tope-là, fit le jeune géant, en ébranlant réquilibre de M. le Bailli.

« Et le soir, sur la place de Saint-Ouardon, la foule, le Sénéchal et les juges en tête, s'assembla sur le placis pour voir l'affaire. Jugez de la stupéfaction de ces braves gens. — Dès que la lune fut au-dessus du placis, Hok se mit au milieu et s'écria : « Hok, allonge-toi I »

« Crac : Aussitôt on vit sa tête monter, monter et parfois se perdre dans les nuages qui passdent sur le ciel. Enfin la lune s'obscurcit! On entendit, un coup de tonnerre qui disait : « assez » et peu à peu on vit la lune descendre rapidement. Quand elle fut arivée sous les nuages, on put voir que c'était Hok-Bras qui la tenait par le bord entre ses dents. Hok-Bras qui se trouvait tout auprès do

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clocher de Saint-Ouardon, déposa délicatement Tastre des nuits sur le bout de la girouette, demanda ses dix écus et s*en fut très content. — Et de deux.

« Depuis ce temps-là, on dit que Landemeau a conservé sa tante la lune : ce que je ne puis affirmer par serment. Vous voyez que c'est une qualité assez précieuse de pouvoir devenir plus grand que les autres ; et je suis sûr que s'il se trouvait encore une fée comme celle-là, sur la terre, elle aurait beaucoup de pratiques. Il y a dans ce monde tant de gens qui ont la faiblesse de vouloir toujours être plus grahds que les autres....

« Vous pensez bien que notre petit géant — qui n'avait guère que douze à treize pieds dans ses jours ordinaires, — avait attrapé un peu chaud dans son voyage à la lune ; et il regrettait fort, en passant par Loperhet, que la mer ne fût pas sous ses pieds pour s'y désaltérer et se baigner à l'aise.

« Il est bon de vous dire qu'à cette époque la rade de Brest n'existait pas encore. — Tiens, se dit Hok-Bras, si je creusais ici un petit étang, voisin de ma maison, cela serait bien commode pour se baigner tous les matins, et peut-être que cela ferait plaisir à ma tante, — allons...

« U déracina quelques chênes ; prit une taille et une force proportionnée à la besogne ; s'empara de deux ou trois vieux chalands sur la rivière de Landemeau, afin de s'en servir comme d'écuelle et se mit à l'ouvrage.

« Le premier jour, il creusa un grand bassin depuis Daoulas jusqu'à Lanvéoc.

« Le deuxième joiu:, il creusa de Lanvéoc à Roscanvel, — et le troisième jour, comme il était pressé d'achever la besogne par une prouesse digne de sa tante, crac, il donna un grand coup de pied dans la butte qui fermait le Goulet et bientôt il eut le plaisir de sentir l'eau de mer lui chatouiller agréablement les mollets à une jolie hauteur ; car à ce moment-là il mesurait plus de mille pieds du talon à la nuque.

« Mais le vent soufflait un peu fort de l'Ouest; les vagues se précipitaient avec la violence que vous pouvez supposer par l'ouvertiure du nouveau goulet, si bien qu'un vaisseau à trois ponts (vous comprenez — un vaisseau à trois ponts avant le déluge) — qui passait toutes voiles dehors du côté du cap Saint-Mathieu, se trouva entrahié par le coiurant et entra, vent arrière dans la rade qui se remplissait à vue d'œil. — Et de trois.

« La rade de Brest était née pour la gloire de la France. — Mais, pour le malheur de son père, il arriva que Hok-Bras s'étant mis à genoux pour boire un coup et goûter l'eau de sa nouvelle fontaine, il arriva que le vaisseau à trois ponts s'engouffra, avec ses voiles^ ses mâts et ses canons, dans le gosier de notre géant, où il demeura à moitié chemin arrêté par les vergues du grand mât. — Aie I Hok-Bras se sentit au trois quarts étranglé.

« Impossible de crier asse:(^, asse^y pour revenir à sa taille naturelle ; et d'ailleurs, s'il se fut rapetissé, le vaisseau lui aurait rompu la poitrine.

a Le voilà donc, courant, courant comme un possédé, arpentant plaines, monts et vallées, avec quatre-vingts canons dans la gorge.

« Enfin il se calma un peu et se dit tout naturellement — Ma tante me tirera de ce mauvais pas.

« Et il se mit à courir dans la direction de la montagne d'Arrée, qui l'avait vu naître et qui allait devenir son tombeau.... Oui, en ce temps-là comme toujours l'ambition perd bien des hommes ; à force de se grandir, il tombent de plus haut et ne peuvent plus se relever, chargés qu'ils sont du

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V II y i-Af d:t-oix, un tremblement de terre, et ai liijù'//y.>iy hx i'Z*: en fut épouvantée.

V Mok-Bras b'éiait brisé la tête en tombant su Ici rocljt^ rju'il avait amoncelées lui-même. S iijurr.niic, folle de douleur, essaya en vain de 1 u Placier à 1:1 vie, et n'y pouvant réussir die s cliuii^/ea en une chienne noire qui erre et doit erre jusqu'au jup^einent, sur le funeste marécage. —

u Voilà le conte H ni.

« Maintenant il serait trop long de rapporter tout ce que Ton dit du cadavre de Hok-Bras.

« On prétend que voyant venir le déluge et ne trouvant pas de poutres assez fortes pour construire r Arche, Noé, qui avait entendu parler du, géant Hok, vint à la montagne d*Arrée, sci^ la barbe du géant défunt et en fit les membrures du navire suprême.

« Noé voulut aussi par curiosité, ou pour le^iter son arche, emporter quelques dents de Hok-Bras. Il fallut pour chacune huit honmies vigoureux.

« On raconte bien d'autres choses du gigantesque constructeur de nos montagnes... Mais ici se termine le récit authentique du cabaretier de Bot- Meur, récit qui sans doute vous a démontré que les Bretons ne sont pas des petits garçons ! »

Cette légende figure dans Lu Nouveaux Fantômes breUmSf de Dulaurens de la Barre : elle fut lue par l'auteur au Concours de l'Association bretonne à Vannes, à la séance du mercredi 2 septembre 1874, et il la fit précéder de Ten-tète suivant qui n'est pas reproduit. dans Les Fantômes hrOons :

a Les scènes qui vont suivre se passent aux environs des montagnes d'Arrée, dans le Finistère, entre Daoulas et la Feuillée, non loin du sombre marécage du Mont Saint-Michel, où errent, dit-on.

par troupeaux, les âmes en peine de la Comouaille.

« Cest le pays des Légendes sombres et pieuses, où le coupable est toujours puni ; c'est aussi le berceau des récits gigantesques, où la force surhumaine l'emporte d'abord sur toute autre chose, jusqu'au jour de sa chute inévitable. Dans la Basse-Cornouaille, c'est ordinairement la ruse qui prime la force et le droit, sauf à être punie à son tour. Mais ici, auprès des gouf&es de Saint-Herbot et des grands rochers du noir Menez, c'est (pour ainsi dire) le démesuré qui est en honneur.

« Jakou-ar-Gall, le cabaretier de Bot-Meur, qui habite au pied du Mont Saint-Michel, va essayer de le prouver par le récit suivant ».

(2> Pvhlicateur du Finistère, vfi du 5 septembre 1874).

liok-Bras (Hok-le-Grand), comme Gargantiu est grand dès Sâ naissance; il a pour marraine une fée (cf. les l^eodes n«» ni et Vm (Haute-Bretagne).

Hok-Bras amoureux a de la ressemblance avec le Gargamhui recueilli à Saint-Suliac par M»* de Cemy. Les chênes déracinés figurent dans plusieurs légendes (cf. le commentaire du conte tfi I, p. 27). La rade creusée a pour similaire celle de Paûnboeof, oreosée aussi par Gargantua (cf. p. 16). Les vaisseaux avalés se retrouvent dans nombre de légendes gargantuesques.

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