MISÈRE
,N petit bonhomme qui s'appelait Misère avait une maison sur le haut d'une montagne. Il se dit :
. — Je ne puis pas rester ici, car je n'ai pas d'argent- ni de pain, et je ne veux pas vivre de mes rentes. Je vais aller trouver un forgeron et me placer cliez lui comme apprenti.
H ne resta pas huit jours chez son patron sans avoir envie de s'en aller.
— Je suis bien bête, dit-il, de rester ici. Je sais mcdsonner; je vais me construire une petite cabane, et j'y porterai tout ce qu'il faut pour forger.
La maison faite, il arrangea derrière elle un jardin où il planta toutes sortes d'arbres, puis il se mit à réfléchir.
— Je suis bien bête, dit-il, de me crever à travailler, tandis que Satan a de l'argent en enfer.
Il monta sur le haut de sa cheminée pour appeler le diable ;
— Satan, cria-î-il, apporte-moi de l'argent; si
tu veux, je vais me donner à toi, et au bout de dix ans tu m'emporteras.
Ils s'arrangèrent ensemble moyennant cent mille francs, avec lesquels le petit bonhomme pouvait, disait-il, vivre de ses rentes.
Il travaillait pourtant quelquefois, mais à ses heures. Un an se passe, puis deux, puis trois, et bientôt les dix années furent écoulées, et il ne pensait plus que le temps était bientôt arrivé.
Voilà le diable qui vient à la maison du bonhomme :
— Je viens te chercher. Misère. •
— Tu vas bien me donner le temps de boire une moque, dit Misère, et tu vas venir avec moi.
Misère avait eu la malice de construire un four, et le diable et lui allèrent s'amuser dedans à faire des tours de force ; quand le bonhomme vit que Satan était plus malin que lui, il dit :
— Faisons un autre jeu, si tu veux. Tu es puissant, puisqu'avec ta fourche tu remues comme braise les gens en enfer. Voici une petite boîte dans laquelle je mets mes clous ; nous allons les tirer, et quand ils seront ôtés, je parie ce que tu voudras que tu n'es pas capable de te fourrer dedans .
— Ce n'est pas grand'chose à faire, dit le diable. Il se mit dans la boîte, et quand il y fut. Misère replaça le couvercle si doucement que le
diable ne s'en aperçut pas, et il le doua avec des dous bénits, de sorte que Satan ne pouvait sortir.
— Misère, dit le diable, tire-moi d'ici, et je te donne encore dix ans à vivre.
— Je veux bien ; mais il faut que de plus tu me fournisses autant d'argent que la première fois.
— Je t'en apporterai demain, dit le diable.
— Non, tout de suite, ou je te laisse où tu es. Le diable lui jura qu'il lui donnerait encore
cent mille francs ; Misère le lâcha, et le lendemain l'argent fut apporté.
Misère se dit alors :
— Le diable sait bien que je demeure ici ; il faut qu(S je m'en aille bien loin, pour qu'il ne puisse me retrouver.
Misère abandonna sa cabane, et bien loin de là il construisit une maisonnette ; dans son jardin, il avait toutes sortes de fruits, et il exerçait toujours son métier de forgeron.
Les dix ans s'écoulèrent encore, et Misère ne songeait plus au diable. Un jour qu'il était monté dans son noyer pour ramasser des noix, il le vit arriver et lui dit :
— Viens m' aider à cueillir des noix pour manger en enfer, ou bien je ne t'en donnerai pas.
Q}iand le diable fut grimpé dans le noyer,
lyS CONTES POPULAIRES
Jylisère alla à sa forge faire rougir trois barres de fer qu'il arrosa d'eau bénite, et les mit sous les pieds du diable :
— Que tu me brûles dur, Misère! s'écriait Satan.
— Tu brûles bien tes diablotins, répondit Misère; pourquoi ne te brûlerais-je pas aussi, moi?
— Si tu veux me laisser, je te donne encore dix ans à vivre.
— Oui, dit Misère, mais à la condition que tu emplisses ma cheminée d'argent, depuis le haut jusqu'en bas.
Le diable y consentit, et il vint avec des sacs pour accomplir sa promesse. Mais Misère avait averti des femmes qui étaient dans la maison, et à mesure que le diable mettait de l'argent dans la cheminée, elles le retiraient, de sorte que Satan ne pouvait la remplir ; à la fin il dit ;
— Tu m'as ruiné, tu as ruiné l'enfer ; mes diablotins m'accablent de reproches et sont sans cesse à me dire qu'ils n'ont plus d'argent. Je ne veux plus de toi, et. je te laisse aller, si tu ne veux plus de moi.
Peu après. Misère mourut, et il monta au paradis, où il dit à saint Pierre de lui ouvrir la porte.
— Comment t'appelles - tu ? demanda saint Pierre.
— Misère.
— Je ne connais pas de misère ici ; va plus loin ; tu trouveras ton affaire.
Misère alla à la porte du purgatoire, frappa à l'huis, et on vint lui ouvrir.
— Comment vous appelez-vous, bonhomme?
— Misère.
— Allez plus loin ; il n'y a pas de place ici pour vous.
ACsère prit tout penaud le chemin de l'enfer en disant :
— Il paraît que c'est là que le bon Dieu veut que j'aille.
Il frappa à la porte, et le premier commis du diable vint lui ouvrir.
— Comment t'appelles-tu?
— Misère.
— Ah I j'ai entendu parler de toi.
— Y a-t-il une place pour moi par ici?
Le diable et les diablotins vinrent, et quand Satan aperçut le bonhomme, il s'écria :
— Je ne veux pas de toi. Misère. Je sais ce que tu m'as fait ; va-t'en hors d'ici.
Et Misère revint sur la terre, et il n'est pas mort.
(Conté en 187^ par Etienne Pluet^ de Saint-Cast.) Le conte de Misère présente des ressemblances avec le DiabU
é l80 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
attrapé f no xli des Contes populaires de la Haute^Bretagne^ où se retrouvent les pérégrinations à la porte du paradis, du purgatoire et de Tenfer. (Cf. Webster, Quatorff; Cénac-Moncaut, le Sac de la Ramée; Deulin, le Grand Chaleur; H. Camoy, Bras èPacier.) La ctieminée, que le diable ne peut emplir, a son similaire dans la botte percée du conte de Grimm, intitulé : la Tombe,