‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 4)Chapitre 18 sur 69 · ÊTRE SOLDAT · texte numérisé non relu

ÊTRE SOLDAT

N jeune homme allait tirer au sort. Être soldat était loin de lui plaire ; aussi disait-il, la veille du jour où la question allait se décider :

— « Je me donnerais volontiers au diable luimême si celui-ci consentait à m'empêcher d'être soldat. » A l'instant où le jeune homme prononçait ce

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— Je vous écocte, morâenr le diable.

— Voilà, Ta vas tirer an sort demain malin et je loi* que tu dois ramener on mauvais numéro. Tu feras soldat pendant sept ans, sept ans!... y penses-tu bien? Je n'ai pas besoin de te dire combien tu seras malheureux, obligé d'obéir an premier caporal venu, mis à la salle de police ou à la prison pour la moindre faute, mal nourri, expose a la chaleur, au froid, que sais-je? Et puis la guerre viendra, tu iras te faire tuer je ne sais où et pour je ne sais quoi. Et puis encore il te

faudra laisser Catherine, ta bonne amie, qui se consolera bientôt sans doute et qu'à ton retour tu trouveras mariée à un autre que toi!... Tu disais tout à l'heure que tu donnerais volontiers ton âme au diable pour tirer un bon numéro demain ; je suis un fort bon diable et, quoique ton âme ne vaille pas deux vieux liards, je suis prêt à conclure le marché avec toi. Je te ferai tirer un bon numéro, tu seras libre d'épouser Catherine et, comme toute peine mérite salaire, tu me donneras ton âme en échange.

— Combien vivrai-je encore d'années? ■

— D'années, dis-tu? Nous autres, nous n'aimons pas à compter de la sorte; nous comptons par jours; ainsi nous disons : de six heures du matin à six heures du soir, c'est un jour...

— Cela ne fait rien à Parfaire. Je demande à vivre encore vingt ans.

— Je t'ai déjà dit de parler en jours et non en années.

— Alors, comptons : vingt fois trois cent soixante-cinq jours, cela fait... cela fait...

— Cela fait sept mille trois cents jours... C'est convenu. Signe ce parchemin de ton sang.

— De mon sang?

— Oui, tiens... »

Et le diable appliqua une de ses longues griffes sur la main du jeune homme, l'égratigna et en fit sortir une goutte de sang. Puis il tira une plume d'oie de sa poche, la trempa dans le sang et fit signer le pacte infernal au jeune homme. Quand ce fut fini :

— « C'est bien, mon garçon; je tiendrai ma promesse. Va joyeux au tirage au sort, épousé Catherine et attends ma visite dans sept mille trois cents jours. Au revoir, sans adieu. »

Et le diable remonta par la cheminée et disparut.

Le lendemain le paysan tira le numéro le plus élevé du canton et se trouva ainsi dispensé de ses sept ans de service militaire.

Quelques jours après il épousa sa fiancée, la belle Catherine, et, dès ce moment, parut vivre fort heureux dans sa ferme. Il avait vingt ans de vie devant lui et ne pensait guère au moment où il lui faudrait se remettre entre les mains de celui qui l'avait acheté.

Cela dura ainsi pendant dix ans.

Un jour que le fermier, assis dans son grand fauteuil, fumait sa pipe dans le coin de la cheminée,

devant un bon feu qui flambait dans l'âtre, il entendit un grand bruit au-dessus de sa tête et revit le diable descendre par la cheminée sans s'embarrasser dans la planche à suie, prendre une chaise et s'asseoir au foyer tout en ricanant comme à l'ordinaire.

— « Ah! ah! ah! ah!... Comment se sont passées ces dernières années? S'est-on marié avec la belle Catherine? A-t-on été heureux? Suis-je un fort bon diable? Allons, parle!...

— Avant de vous répondre, je voudrais savoir ce qui vous amène ici à pareil jour?

— Comment, ce qui m'amène? La belle question!... Oublie-t-on si vite ses engagements qu'au bout de quelques années on y songe si peu ?... Les trois mille sept cents jours au bout desquels tu devais m'appartenir corps et âme ne sont-ils pas écoulés?... Ta place est toute prête dans mon enfer, là-bas, en haut, et je viens te chercher pour te montrer le chemin de ta nouvelle demeure.

— Me chercher!... Impossible. Depuis le jour où j'ai signé le pacte avec vous, il ne s'est écoulé encore que dix ans, et nous sommes convenus de vingt ans.

— Encore une fois je ne comprends rien aux années, et si je viens de t'en parler, c'est pour parler comme toi; je ne compte que par jours...

— Mais c'est trois mille sept cents jours et non la moitié que vous m'avez accordés...

— Comment, ne t'ai-je pas dit que le jottr pour nous allait de six heures du matin à heures du soir? Et puis, de six heures du soir à six heures du matin, il y a encore un jour, ce qui fait pour dix ans trois mille sept cents jour9... Allons, il faut me suivre!...

— Permettez-moi, au moins, de dire adieu à ma femme et à mes enfants.

— Non, il faut me suivre... Un, deux, trois, partons! »

Et Satan saisit le fermier par les épaules et l'emmena avec lui en enfer.

Quand Catherine vint dans la chambre, le feu brûlait encore, mais l'air était irrespirable, tant on y sentait le soufre.

(Cotde en février 1881, par M. Aubray, du Bosquet [Somme]),

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