‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 4)Chapitre 19 sur 69 · LE COMTE D*A VELU Y EN ENFER · texte numérisé non relu

LE COMTE D*A VELU Y EN ENFER

|L y a bien longtemps, si longtemps, m'a dit mon grand-père , que le grand-père de mon grand-père le tenait de son « ratayon.(i)»

Le comte d'Aveluy était en chasse; suivi de son écuyer, il s'était mis à la poursuite d'un énorme sanglier qu'il avait débusqué d'un fourré. La course fut longue ; enfin le sanglier disparut tout à coup et le seigneur eut beau chercher, il ne put parvenir à retrouver les traces de l'animal. Le comte d'Aveluy descendit de cheval, se reposa, mais quand il lui fallut reprendre sa route, cela lui devint impossible ; il vit qu'il s'était perdu dans la forêt. Son domestique monta au sommet d'un arbre élevé et aperçut à quelque distance les tourelles d'un fort beau château totalement inconnu. Il fit part à son maître de ce qu'il avait vu et tous deux s'avancèrent dans la direction de ce château. Ils ne tardèrent pas à y arriver. Une grande rivière l'entourait ; les eaux coulaient rapidement et l'on

(1) Ratayon, trisaïeul.

blasphème, un grand bruit se fît entendre dans la cheminée et un petit homme aux pieds fourchus roula dans les jambes du paysan en poussant un joyeux éclat de rire.

-« Ah! ah! ahl ah!

— Hé bien! qui vous rend si joyeux, monsieur, et pourquoi vous introduisez-vous ainsi chez moi par la cheminée ?

— D'abord, je te dirai que je ne suis pas un monsieur, à moins qu'il ne te plaise de m'appeler monsieur le diable; ensuite, si je m'introduis chez toi par la cheminée, c'est que j'ai des raisons pour le faire, raisons qu'il ne me plaît point de t'indiquer. Mais arrivons au fait.

— Je vous écoute, monsieur le diable.

— Voilà. Tu vas tirer au sort demain matin et je sais que tu dois ramener un mauvais numéro. Tu seras soldat pendant sept ans, sept ans!... y penses-tu bien? Je n'ai pas besoin de te dire combien tu seras malheureux, obligé d'obéir au premier caporal venu, mis à la salle de police ou à la prison pour la moindre faute, mal nourri, exposé à la chaleur, au froid, que sais-je? Et puis la guerre viendra, tu iras te faire tuer je ne sais où et pour je ne sais quoi. Et puis encore il te

faudra laisser Catherine, ta bonne amie, qui se consolera bientôt sans doute et qu'à ton retour tu trouveras mariée à un autre que toi!... Tu disais tout à l'heure que tu donnerais volontiers ton âme au diable pour tirer un bon numéro demain ; je suis un fort bon diable et, quoique ton âme ne vaille pas deux vieux liards, je suis prêt à conclure le marché avec toi. Je te ferai tirer un bon numéro, tu seras libre d'épouser Catherine et, comme toute peine mérite salaire, tu me donneras ton âme en échange.

— Combien vivrai-je encore d'années? •

— D'années, dis-tu? Nous autres, nous n'aimons pas à compter de la sorte ; nous comptons par jours; ainsi nous disons : de six heures du matin à six heures du soir, c'est un jour...

— Cela ne fait rien à l'affaire. Je demande à vivre encore vingt ans.

— Je t'ai déjà dit de parler en jours et non en années.

— Alors, comptons : vingt fois trois cent soixante-cinq jours, cela fait... cela fait...

— Cela fait sept mille trois cents jours... C'est convenu. Signe ce parchemin de ton sang.

— De mon sang?

essayaient par de violents mouvements à s'arracher des longs clous qui les retenaient fixés au sol; leur sang coulait à flots de leurs plaies horribles.

— « Pourquoi te trouves-tu ici? demanda le comte d'Aveluy à l'un de ces misérables.

— Pendant ma vie, j'étais un ivrogne comme on en voit peu ; je battais ma femme et je la fis mourir de chagrin. J'ai été méchant ; c'est jxmr cela que je suis puni ainsi. Tous ceux qui sont ici ont été méchants durant leur vie et ils en ont pour l'éternité à expier leurs mauvaises actions dans ce lieu de supplice. »

Toujours précédé de l'homme rouge, le comte d'Aveluy continua son chemin et, après avoir traversé cette salle, arriva dans une autre où un spectacle aussi épouvantable s'offrit à ses yeux.

Cette fois c'étaient des milliers de femmes qui cuisaient sur un énorme gril. Elles poussaient des gémissements affreux, criaient, pleuraient à fendre l'âme, se retournaient dans tous les sens sur les barres rougies du gril et ne réussissaient qu'à brûler d'avantage.

— « Pourquoi es-tu punie ainsi ? demanda le comte d'Aveluy à l'une de ces femmes.

— Pendant mon séjour sur la terre, réponditelle, j'aimai un jeune homme pauvre. Il me demanda en mariage en même temps qu'un riche seigneur. Par orgueil, je refusai la main du pauvre et j'acceptai celle de l'homme riche. Le malheureux jeune homme se noya de désespoir. Voilà pourquoi je suis ici. *

— Et toutes les femmes qui souffrent comme toi ?

— C'est leur orgueil qui les a conduites ici pour l'éternité. »

Et la malheureuse se reprit à se lamenter pendant que le comte et son hôte traversaient rapidement la salle de l'Orgueil.

Plus loin ces derniers trouvèrent d'énormes chaudières dans lesquelles cuisaient des femmes toutes plus belles les unes que les autres.

— « Pourquoi es-tu à bouillir ainsi dans cette chaudière? demanda le comte d'Aveluy à une femme aussi belle que la sainte Vierge, et qui poussait des cris encore plus épouvantables que ceux que le seigneur avait déjà entendus.

— « Tu vois combien je suis belle ; mais ce n'est rien encore auprès de ce que je fus durant ma vie. Partout je fus célébrée pour ma beauté et

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Le c^mte d'Aveiuj, qui ivait pas mal Je pédiés *ir la xn.icier.ee, se zarda bien de dire on mot an propriétaire de ce château bizarre et il se hdta de prendre congé du * Diable ,1 — car cet homme ne pouvait être que Satan lui-même — et de sortir du château. Le pcnt-levis se baissa pour le laisser passer et se releva aussitôt après.

Le valet s'impatientait et craignait fort de ne plus revoir son maître. Après quelques tâtonnements, le comte retrouva son chemin et n'eut rien de plus pressé que de se rendre à la ville prévenir les autorités de ce qu'il avait vu.

Li maréchaussée pénétra dans le château infernal, s'empara de l'homme rouge qui ne fit aucune résistance, et le transporta dans une prison solide pour attendre le jugement.

Quelques jours après les juges décidèrent que le Diable ou le sorcier qu'on avait pris serait brûlé solennellement sur la place de la ville.

Le comte d'Aveluy alla lui rendre visite à la prison et lui demanda s'il craignait beaucoup la mort et surtout la mort par le feu.

— « Que m'importent vos supplices ? Ce n'est rien auprès des miens. Du reste, je ne mourrai pas complètement ; de mes cendres sortira un oiseau noir qui me reproduira plus tard. »

Ce que le diable avait dit arriva en effet. On le brûla, et quand le corps fut consumé, un gros oiseau noir sortit du bûcher et s'envola en poussant un grand cri. A l'heure même, le château du diable disparaissait et était remplacé par de grands arbres.

(Conté en 'juin 1878 à Mailly-de-la-Somme, par M. Dignocouri Philogone, d'Auchonvillers, élève du pensionnat Breuval).

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