‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 4)Chapitre 39 sur 69 · COMMENT UN IDIOT DEVINT CURÉ · texte numérisé non relu

COMMENT UN IDIOT DEVINT CURÉ

N pauvre scieur de long n'avait qu'un fils.

Malheureusement cet enfant était loin d'avoir toute sa raison. C'était un innocent, comme on disait dans le pays, et beaucoup môme ajoutaient que le fils du scieur de long était aux trois quarts et demi idiot, s'il ne Tétait pas tout à fait. U brisait tout à la maison, perdait l'argent qu'on lui donnait pour aller en commissions, faisait tout de travers, enfin rendait son père, le pauvre scieur de long, malheureux à l'excès.

Après avoir patienté bien longtemps, le paysan, n'y tenant plus, se résolut à chasser l'idiot de sa maison. La femme essaya bien un peu de se mettre en travers de ce projet, mais le scieur de long ne démordait pas d'une idée une fois qu'il se l'était fourrée dans la tête, et les prières de sa femme furent inutiles. Il appela son fils et lui dit qu'il ne pouvait le garder plus longtemps à la maison.

— « Que veux-tu avant de partir ?

— Une soutane et un chapeau de curé, » répondit l'idiot.

— « Que veux-tu faire d'une soutane et d'un chapeau de curé ?

— Va, mon père, achète-moi ce que je te demande. Quoique idiot, je saurai me tirer d'affaire. Va toujours. »

Le scieur de long acheta la soutane, le rabat et le chapeau de curé, les donna à son fils, prit celui-ci par les épaules et le mit à la porte.

L'idiot, à peine arrivé dans un chemin creux, se déshabilla, laissa là ses habits et se vêtit de ceux que son père lui avait achetés. Puis il prit le chemin de la ville. Vous allez me demander ce qu'il allait faire à la ville en tel accoutrement. C'est bien simple, ou du moins l'idiot le trouvait ainsi ; depuis longtemps il enviait le bonheur des curés qui mangent de bonnes choses et boivent d'excellent vin sans avoir la peine de le gagner en travaillant, et il allait trouver l'évêque pour lui demander de lui donner une cure dans un village.

Mais il y avait une grosse difficulté : les curés connaissent le latin et notre paysan était totalement ignorant sur cette matière ; assurément l'évêque n'accepterait pas un curé aussi peu instruit. Il fallait remédier à cela.

Dans une prairie, une femme faisait paître sa

vache ; le jeune homme vint trouver la femme pour lui demander le chemin le plus court pour aller à la ville. La paysanne le lui indiqua ; et comme Pidiot était resté derrière la vache à examiner Tanimal, la femme lui dit :

— « Bé à ti c'al rûch / (prends soin qu'elle ne rue!)

— Bon, voilà mon affaire, se dit le paysan ; béati c'est du latin et le reste aussi : cela fera bien dans un sermon. Béaticalrùch ! Béaticalrùch ! Ça ira 1 »

Et ce disant, il continua sa route en répétant sur tous les tons Béati caïrûcb !

Il y avait déjà plusieurs heures qu'il marchait, lorsqu'il arriva dans une cornaillèrt. En voyant les nids de corbeaux qui couvraient de bas en haut les branches des arbres, il s'écria :

— «Oh! nids hauts, nids bas. »

Et se reprenant : — « Encore une nouvelle phrase de latin : Béati caïrûhc, o nio niba / Si je continue ainsi, je serai bientôt plus savant que monsieur le curé. »

La chaleur ce jour là était assez forte et le paysan ne tarda pas à avoir soif. Voyant de belles mûres à la lisière d'un bois, il se mit à en cueillir

et à en manger pour se rafraîchir. Bientôt aussi il se piqua les doigts aux buissons.

— « Ronc ! ah ! ronc ! o dékirè mi ! (Ronce, ah ! ronce ! a déchiré moi), » s'écria-t-il en se sentant piqué.

— « Ronc a ronc dékirè mi î Mais c'est du latin ; je commence à en savoir assez. Si mon père était là, il serait bien étonné d'avoir un fils si savant. Allons toujours vers la ville, à ça près. »

Il allait entrer dans la ville, quand il vit un âne qui traversait un pont.

— « Ane à pont ! âne à pont ! cria joyeux le jeune idiot. Mais non, anapontis plutôt ; oui, anapontis /... J'ai assez de latin. Répétons ce que nous savons : Beati calrûch, o nio nïba ! ronc a ronc o dïkire mi, anapontis ! »

Et il entra tout fier par la porte de la ville. Là, il demanda la maison de Pévêque ; on la lui indiqua et l'idiot s'y dirigea.

La servante de Pévêque voyant venir un abbé vêtu d'une belle soutane neuve, alla au devant de notre homme et l'introduisit auprès de son maître.

— « Que veux-tu, mon fils? demanda ce dernier.

— Je veux être curé, monseigneur !

— Curé ! Mais as-tu l'âge ?

— Monseigneur, je suis de l'âge de notre baudet ; j'ai dix-neuf ans, je vais sur dix-huit. » — U voulait dire le contraire, mais il était si simple 1

— « Sur dix-huit ! Tu es un farceur, à ce que je vois. Sais-tu le latin ?

— Parbleu ! Tenez, jugez-en :

— Beati calrùch, o nio niba ! ronc à ronc, o de- Itire mi, anapontis !

— C'est suffisant 1 tu es très- instruit ; je te nomme curé-doyen et plus tard j? te prédis un évêché pour le moins. Va.

— Merci bien, monseigneur, que le bon Dieu vous bénisse. »

Et le nouveau doyen s'en alla prendre possession de sa cure pendant que l'évêque répétait :

— « Beati calrùch, o nio niba ! ronc a ronc, o dékiri mi, anapontis I En voilà un bien plus fort que moi. Il faudra que je le propose au pape pour en faire un cardinal pour le moins. »

(Conté le 16 décembre 187% par M. Albert Bomlongne, de

Beaucouri-sur-l' Hcllue [Somme]).

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