GRIBOUILLE
RiBOUiLLE est un personnage légendaire en Picardie. C'est le type accompli du niais, le proche parent du « Jean-îe-Diot » du pays Gallot. On lui attribue toutes sortes de traits plus ou moins ridicules que Ton cite à tout instant. On dit journellement d'un homme qui, voulant échapper au danger, se jette dans un autre plus grand, qu' « il fait comme Gribouille : il se jette dans l'eau de peur d'être frais (mouillé). » Cette expression est du reste passée dans la langue. Gribouille prend au pied de la lettre tout ce qu'il entend dire et se hâte de le mettre à exécution ; il ressemble fort à Jocrisse, à Jean-le-Diot) à Jacques-V Idiot, à Pierre-le-Badaud et à Jean-Bêtê, personnages sur lesquels l'imagination populaire s'est exercée à loisir. Du reste, nombre des mésaventures de Gribouille se retrouvent dans d'autres pays, voire même en Picardie, rapportées à l'un de ces types particuliers que nous venons d'indiquer.
M. Paul Sébillot, dans sa Littérature orale de la Haute-Bretagne, p. 89 et suivantes, a étudié parti* culièrement « Jean-le-Diot, » le « Calino » de notre époque.
Tout jeune encore, Gribouille se montrait tel qu'il devait être plus tard.
Un jour, il entassa tout ce qu'il put de tables, de bancs, de chaises pour... saisir la lune qu'il apercevait à travers les vitres de la fenêtre.
La mère de Gribouille lui commanda un matin de mener la vache aux champs.
— « Que fera-t-elle aux champs? demanda-t-il.
— Elle mangera les touffes d'herbe.
— Ah bien 1 »
Et Gribouille partit avec la vache. Mais en passant devant l'église, il aperçut uue belle touffe d'herbe qui poussait entre les tuiles du clocher.
— « Bon, ce n'est pas la peine d'aller aux champs. Voici de l'herbe, c'est tout ce qu'il me
faut ; je n'ai qu'à faire monter ma vache sur le clocher. »
Il retourna à la maison; sa mère était absente et il prit une longue et forte corde qu'il revint enrouler au cou de la vache ; puis il monta dans le clocher, fit un tour de sa corde autour de la flèche, laissa pendre le comme (le câble) et descendit. Revenu près de sa bête, il se mit en devoir de la hisser au sommet de l'église, tant et si bien qu'il y réussit. Le pauvre animal beuglait à réveiller des sourds. Sans en tenir compte, Gribouille assura la corde et courut chercher sa mère chez une voisine pour lui faire part de son idée ingénieuse.
La femme se hâta de descendre la vache : il était trop tard, la pauvre bête était morte, et Gribouille fut battu comme vous le pensez bien.
Un autre jour, la mère de Gribouille cassa sa marmite. Elle envoya son fils au marché voisin pour en acheter une autre. Gribouille partit, acheta la marmite et reprit le chemin du village. La marmite était assez lourde, et bientôt Gribouille se trouva fatigué.
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— « Cette marmite a trois pieds, songea-t-il ; je n'en ai que deux ; je suis bien bête de la porter et de me fatiguer ainsi, elle peut bien marcher toute seule, je vais la déposer ici, elle arrivera à la maison avant moi. »
Et il revint sans la marmite.
Gribouille revenait un soir de la foire de la Saint-Jean, à Amiens, quand, passant à Vadencourt, le long de l'Hallue, il fut surpris par une pluie légère. Gribouille avait ses beaux habits de fête et il craignait fort de les endommager.
— « Si je laisse ainsi pleuvoir sur moi, ae dit-il, je rentrerai mouillé à la maison ; ma mère me grondera, me battra peut-être même. Et puis ma belle blouse sera gâtée ; il vaut mieux que je me jette à la rivière. Étant dans l'eau, je serai sûr qu'il ne pleuvra pas sur mes habits. »
Et ce disant, Gribouille se jeta dans l'Hallue. Si le meunier de Vadencourt n'était pas passé par là en ce moment, il est certain que Gribouille aurait péri. Le meunier se jeta dans la rivière et parvint à en retirer le malin Gribouille. C'est de là, dit-on*
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que vient le proverbe si connu : « Il est malin comme Gribouille ; il se jette dans l'eau de peur d'être frais ! »
Gribouille rencontrant un jour le coticonier (marchand de volailles), lui demanda ce qu'il faisait des plumes des poules qu'il tuait pour les porter à la ville. Le couconier connaissait Gribouille ; aussi il lui répondit fort sérieusement :
— « Ce que j'en fais ? Parbleu l je les revends très cher pour les planter dans les jardins. Ne sais-tu pas qu'une plume bien cultivée peut donner en six mois une grosse poule de quatre livres?
— Ah ! vraiment ! Alors vendez-moi pour cent francs de plumes, les plus belles, cela s'entend. »
Le couconier riait sous cape ; il emmena Gribouille à sa maison et lui choisit cent belles plumes de coq qu'il lui donna moyennant cent francs.
Gribouille n'eut rien de plus pressé que d'aller planter les plumes dans un carré du jardin ; il fit une petite motte de terre autour de chaque plume et attendit.
Au bout de huit jours, Gribouille alla au jardin
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voir où en était la croissance de ses poules. U avait plu ; la terre s'était détrempée et les plumes semblaient sortir davantage du sol.
Gribouille, tout joyeux, alla quérir tous les habitants du village pour leur faire admirer son carré de poules.
Le couconier repassant un mois après dans le village entra chez Gribouille et le trouva tout consterné.
— « Qu'y a-t-il de neuf, Gribouille ? Les poulets grossissent-ils comme tu le désirerais ?
— Oh ! monsieur le couconier ; ne m'en parle* pas : il m'est arrivé un grand malheur. Le vent a emporté mes poules !
— Nous aurions dû y songer, pauvre Gribouille. Ce n'est point des poules qu'il t'aurait fallu cultiver. Le vent vient et les emporte. Plante des harengs-saurs, c'est plus sûr ; en quelques mois tu auras le centuple de ce que tu auras semé. Crois-moi. Pai un panier de harengs à la maison, je puis te les vendre.
— Combien?
— Le même prix que les plumes, cent francs.
— C'est convenu, monsieur le couconier. »
Le malin marchand apporta les harengs-saurs ;
Gribouille les enterra dans une planche de son jardin et fut encore dupé.
Gribouille voulut un jour se marier. Il demanda à sa mère ce qu'il lui fallait faire pour trouver une femme qui voulût bien l'accepter pour mari.
— « C'est bien simple, lui dit sa mère ; tu. n'as qu'à aller voir les demoiselles.
— Je n'aurais pas cru, ma mère, que ce fût si facile. Je ne serai pas longtemps à me marier, alors. »
Et Gribouille s'en alla de maison en maison voir les demoiselles. En arrivant, il allait tout droit à la jeune fille de la maison et, sans parler, lui prenait le menton et la regardait dans tous les sens. Les jeunes filles riaient d'abord de cette singulière façon de faire la cour ; mais, voyant que Gribouille continuait ce jeu, elles se fâchaient tout rouge et % mettaient ce simple d'esprit à la porte, à grands coups de balai.
Le soir venu, Gribouille rentra à la maison.
— « Eh bien ! lui dit sa mère-, as-tu été voir les demoiselles ?
— Certainement, ma mère, certainement. Même que j'en ai reçu de grands coups de balai. S'il faut faire ce métier-là longtemps, je n'en suis plus ; je préfère ne jamais me marier.
— Qu'as-tu donc fait pour qu'on t'ait frappé à coups de balai ?
— Ce que vous m'avez dit. En arrivant dans chaque maison, je prenais la jeune fille par le menton, je lui tournais la tête en tous sens pour mieux voir et...
— Malheureux, ce n'est pas étonnant qu'on t'ait chassé à grands coups de balai. A-t-on jamais vu un nigaud comme toi ! Ce n'est pas ainsi qu'on fait la cour aux jeunes filles. Il faut leur faire des yeux de brebis, autrement dit leur lancer des coups-d'œil, et non les retourner dans tous le» sens comme le fait le marchand aux vaches qu'il achète à la foire.
— Des coups-d'œil, dis-tu ? Et tu crois...
— Bien sûr. Si je me suis mariée avec ton père, c'est qu'il a commencé par me lancer des coupsd'œil lorsqu'il me rencontrait avec mes amies.
DE LA PICARDIE l8}
Gribouille sortit de la maison et courut aussitôt à la bergerie arracher les yeux de tous les moutons ; il les mit dans ses poches et retourna chez les jeunes filles.
— « Tiens, Gribouille, te voilà ! Tu ne viens plus nous tourner la tête en tous sens et nous regarder dans le blanc des yeux ?
— Oh ! non. J'ai arraché les yeux de tous mes moutons.
— Et pourquoi faire ?
— Pour vous lancer des coups-d'œil, parbleu ! » Et ce disant, Gribouille jetait les yeux de brebis
à la tête des jeunes filles qui criaient au secours, appelaient leur père ou leurs frères et faisaient rosser d'importance le pauvre amoureux.
Enfin, il n'est pas de mésaventures que Gribouille ne se soit attirées par sa niaiserie, et l'expression « malin comme Gribouille » est devenue un terme de mépris qui s'applique aux pauvres d'esprit, aux garçons sans idées, dont on trouve encore assez souvent des échantillons à la campagne.
{Recueilli de plusieurs personnes, à Warloy-Baillon [Somme]}.
Le soir venu, Gribouille rentra à la maison.
— « Eh bien ! lui dit sa mère, as-tu été voir les demoiselles ?
— Certainement, ma mère, certainement. Même que j'en ai reçu de grands coups de balai. S'il faut faire ce métier-là longtemps, je n'en suis plus ; je préfère ne jamais me marier.
— Qu'as-tu donc fait pour qu'on t'ait frappé à coups de balai ?
— Ce que vous m'avez dit. En arrivant dans chaque maison, je prenais la jeune fille par le menton, je lui tournais la tête en tous sens pour mieux voir et...
— Malheureux, ce n'est pas étonnant qu'on t'ait chassé à grands coups de balai. A-t-on jamais vu un nigaud comme toi ! Ce n'est pas ainsi qu'on fait la cour aux jeunes filles. Il faut leur faire des yeux de brebis, autrement dit leur lancer des coups-d'œil, et non les retourner dans tous les sens comme le fait le marchand aux vaches qu'il achète à la foire.
— Des coups-d'œil, dis-tu ? Et tu crois...
— Bien sûr. Si je me suis mariée avec ton père, c'est qu'il a commencé par me lancer des coupsd'œil lorsqu'il me rencontrait avec mes amies.
DE LA PICARDIE l8}
Gribouille sortit de la maison et courut aussitôt à la bergerie arracher les yeux de tous les moutons ; il les mit dans ses poches et retourna chez les jeunes filles.
— « Tiens, Gribouille, te voilà ! Tu ne viens plus nous tourner la tête en tous sens et nous regarder dans le blanc des yeux ?
— Oh ! non. J'ai arraché les yeux de tous mes moutons.
— Et pourquoi faire ?
— Pour vous lancer des coups-d'œil, parbleu ! » Et ce disant, Gribouille jetait les yeux de brebis
à la tête des jeunes filles qui criaient au secours, appelaient leur père ou leurs frères et faisaient rosser d'importance le pauvre amoureux.
Enfin, il n'est pas de mésaventures que Gribouille ne se soit attirées par sa niaiserie, et l'expression « malin comme Gribouille » est devenue un terme de mépris qui s'applique aux pauvres d'esprit, aux garçons sans idées, dont on trouve encore amca souvent des échantillons à la campagne.
(Mtcuftlll de plutburi ptrsmnes, à WarloyBaillon [Somme]).
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