LA CAVERNE DES SEPT VOLEURS
N paysan quelque peu faible d'esprit venait d'épouser l'une de ses voisines. Le lendemain du mariage, la jeune femme alla à l'étable, attacha un collier de cuir au cou de la vache et dit à son mari d'aller aux champs pour y faire paître l'animal. Sans se le faire répéter, notre homme conduisit sa vache jusqu'au sortir du village, et là, ayant aperçu une belle touffe d'herbe qui croissait au haut d'un mur, il prit le lien, en jeta un bout par dessus la muraille, et, le saisissant de l'autre côté, essaya de hisser la vache jusqu'à l'herbe. Bien entendu, il ne réussit qu'à étrangler la pauvre bête. Voyant sa vache morte, le paysan, se souciant peu de la traîner jusque chez lui, prit son couteau et enleva la peau de l'animal. Puis, la peau roulée sur l'épaule, il revint frapper à la porte de sa maison. Tout cela lui avait demandé bien du temps, et il était nuit en ce moment.
— « Pan , pan !
— Qui est là ? cria la femme.
2~ t \ UTTEF.ATUF.Z :?-LE
— Mo:, ton mari.
— Avtu conduit la vache a son érable r
— Non, je l'ai tuée, mais j"ai eu soin d* rapporter la peau.
— Comment, malheureux ! tu as tué la vache ?
Es-tu devenu complètement fou ? Ya-t-en rejoindre tes pareils ; je ne veux pas te recevoir. Passe la nuit à la belle étoile, cela te r apurer a les sens (i). »
Le nouveau marié eut beau prier sa femme de lui ouvrir la porte : elle se montra inflexible.
L'homme s'enveloppa de sa peau de vache et force lui fut d'aller se coucher dans le bois où, par crainte des loups, il s'installa sur l'arbre le plus élevé qu'il put trouver.
Il commençait à s'endormir, quand il entendit du bruit dans le taillis ; ayant regardé à travers les branches, il vit à la clarté de la lune sept voleurs qui revenaient d'une expédition nocturne. Ils portaient tous un gros sac d'or et l'on entendait tinter joyeusement les louis chaque fois qu'ils buttaient contre une racine.
— « Si je les suivais, se dit le paysan, je saurais où ils vont cacher tout cet or et cela pourrait m'étre bien utile. »
(i) Te rmpurtra if s sens t c'est-à-dire t'ectaircira l'espri:.
Il descendit le plus doucement possible de son arbre, s'enveloppa de sa peau de vache, et, se traînant sur les mains et sur les genoux, suivit les brigands. Il ne tarda pas à les voir s'arrêter devant un énorme rocher et démasquer un espace caché par le lierre et le chèvrefeuille. Puis le chef commanda d'une voix forte :
— « Jean-Marie porte, ouvre-toi ! »
A l'instant, une porte secrète s'ouvrit dans le rocher ; les voleurs entrèrent dans la caverne à laquelle la porte servait d'entrée et dirent : « Jean- Marie porte, ferme-toi ! » et la porte se referma d'elle-même.
Le paysan se blottit convenablement dans les broussailles et attendit la sortie des voleurs, ce qui ne tarda pas à arriver. La porte s'ouvrit au commandement ordinaire et les brigands sortirent de la caverne, commandèrent à la porte de se refermer et repartirent pour une nouvelle expédition.
Quand il se fut bien convaincu qu'ils étaient suffisamment éloignés, l'homme à la peau de vache sortit du buisson où il se tenait, écarta le lierre du rocher et dit comme il venait de le voir faire aux sept voleurs :
— v Jean-Marie porte, ouvre-toi ! »
La porte obéit à cet ordre et le paysan put entrer dans la caverne des bandits. Elle était tout à fait déserte. Des mets de toute sorte étaient servis sur une table, et notre homme qui n'avait pas mangé de la journée fit honneur au repas des voleurs. Puis il s'occupa de chercher les richesses et les trésors de ces derniers. Il trouva bientôt une grande salle toute remplie de sacs d'or, d'argent et même de diamants et d'autres pierres précieuses. Il remplit ses poches des plus beaux diamants pour ne pas trop se charger, puis il fit de même pour sa peau de vache qu'il remplit d'or. H revint à la porte de la caverne et commanda :
— « Jean-Marie porte, ouvre-toi ! »
H sortit, dit à la porte de se refermer, et reprit le chemin de la maison, où il arriva tout brisé de fatigue.
— « Pan, pan 1 fit-il à son arrivée.
— Qui est là?
— Cest moi, ton homme.
— Va coucher à la belle étoile, te dis-je.
— Ouvre-moi, je te prie. Je te rapporte un plein sac d'or et de diamants. »
La femme croyant que son mari ne lui disait tout cela que pour rentrer, ne voulut pas lui ouvrir et le laissa à la porte. Mais l'homme grimpa sur le toit et jeta plusieurs pièces d'or par le haut de la cheminée. « Drelin, drelin ! » firent les louis en tombant dans la maison. Cette fois, la femme ne pouvait plus en douter, son mari disait bien vrai ; aussi s'empressa-t-elle de lui ouvrir. Le paysan descendit du toit, entra dans sa maison, et quand la porte fut bien verrouillée, il raconta à sa femme ses aventures de la nuit et lui montra l'orvet les diamants qu'il avait rapportés de la caverne des voleurs. Pendant un bon moment, la femme crut rêver. Jamais elle n'avait vu autant de liards ou de sous qu'elle voyait en ce moment de louis de cinquante et de cent francs. On convint de garder le secret et la femme s'occupa de cacher l'or et les diamants pris aux brigands. Le mari creusa un grand trou sous le lit pour y mettre sa fortune ; mais, avant de l'enfouir, il aurait bien voulu savoir à quelle somme se montait son trésor. Il essaya de compter, ce fut peine perdue. Il ne savait compter que jusqu'à cent et sa femme jusqu'à cinq cents, et les pièces étaient si nombreuses ! »
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Maiî ît rasé fermîf- arah trouvé m: loos de vingt frarjes rtœmi par la poix au-dessous du boisseau, e: ij en avait conclu — sans y rien comprendre — il faut ie dire, q e is femme de son voisin avait eu de For à mesurer^ D alla trouver les nouveaux mariés et les menaça de les dénoncer
comme voleurs, s'ils ne lui disaient où et comment ils avaient trouvé cet or.
La femme, qui était une rusée commère, lui dit : « C'est bien simple, mon homme a tué notre vache et est allé en vendre la peau à la foire d'Amiens. 11 a crié : Peau de vache à vendre! Tant d'écus qu'il y a de poils ! On lui a acheté la peau pour faire les tambours de l'armée du roi, et il a rapporté tant d'or que nous avons dû le mesurer, au boisseau. »
Le fermier crut à ce que lui disait sa voisine, et, rentré chez lui, fit tuer ses vaches et ses bœufs. Il en prit la peau et alla au marché d'Amiens. Et là, il criait :
— « Peaux à vendre I Peaux à vendre ! Tant d'écus qu'il y a de poils I » On le prit pour un fou et les gens d'Amiens le chassèrent de leur ville à grands coups de pierres.
Il revint furieux chez les jeunes mariés et dit qu'il allait sans plus tarder lés dénoncer aux juges comme voleurs, s'ils ne lui disaient pas leur secret.
Le paysan effrayé, raconta son aventure dans k bois et l'histoire de la porte merveilleuse.
Le fermier satisfait, s'embusqua dans le bois,
28û LITTÉRATURE ORALE
et, à la nuit tombante, vit sortir les sept voleurs. Dès qu'ils furent éloignés, il s'avança vers l'entrée de la caverne et y entra en disant :
— a Jean- Marie porte, ouvre-toi ! »
Puis il commanda à la porte de se refermer et visita la grotte. Il soupa de bon appétit et s'occupa de remplir ses poches d'or et de diamants. Puis il prit les sacs et les transporta à la porte de la caverne pour pouvoir emporter toutes les richesses amassées par les brigands.
Quand tout fut prêt, il essaya, sans y parvenir» de se rappeler les paroles par lesquelles on faisait ouvrir la porte. Il eut beau dire :
— « Pierre-Marie porte, ouvre-toi ! Louis-Marie porte, ouvre-toi ! Charles-Marie porte, ouvre-toi ? ce fut peine perdue. »
Sur ces entrefaites, les voleurs revinrent à leur caverne. Ils y entrèrent et furent tout étonnés de trouver les sacs d'or et d'argent à une autre place que celle où il les avaient laissés. Ils fouillèrent partout et finirent par trouver caché dans un coin, et mourant de terreur, le malheureux fermier qu'ils tuèrent. Puis ils découpèrent le corps en quatre quartiers qu'ils attachèrent aux arbres de la forêt, pour écarter à l'avenir ceux qui
seraient tentés de venir leur enlever leurs trésors.
Le lendemain, le paysan, passant par la forêt, trouva les restes de son voisin qu'il emporta chez lui. La nuit venue, il courut chez un savetier et le ramena pour recoudre les quatre morceaux du cadavre. Le travail fut si bien fait, que le lendemain on enterra le pauvre fermier sans que personne se fût imaginé de quelle façon il était mort. Les voleurs avaient été bien surpris de ne plus retrouver les débris de celui qu'ils avaient tué dans la caverne. Ils se dirent que quelqu'un devait avoir leur secret, et pour trouver cette personne, le chef se déguisa en mendiant et alla de maison en maison dans les villages voisins, s'informant de ceux qui étaient morts depuis quelques jours. Étant arrivé chez le savetier, celui-ci raconta qu'il avait cousu bien autre chose que des bottines trois ou quatre jours auparavant ; le mendiant le fit jaser et finit par savoir ce qu'il désirait connaître. H retourna trouver ses compagnons.
Les voleurs achetèrent six mulets, mirent de la sciure de bois dans six grands sacs et prirent le chemin du village. Avant d'y arriver, six d'entre eux s'enfermèrent tout armés dans les sacs et le chef les chargea sur les mulets. Les paysans
2Êr UTTEkATCEE D&ÂiX
>j oy ainr c'-dît afihi-ne à un -msTmifr narcounm: k viliage pour emmeiner le blé aa moulin. Le voleur arriva vers la nnir à la. TnaTurm des jeunes maries s: riemanrir l'hospitalité pour U nuit. Le pirysar accorda volontiers. Les mules furent mis z décurie et les sacs furent rangés dans une chambre voisine de celle des voleurs.
Mais la fermière, à qui ce meunier n' Inspirai t pas grande confiance, alla se cacher derrière une armoire et entend:! le faux âiassf-mjnk dure qn*à un certain signal on devah sortir des sacs pour aller tuer le paysan et sa femme. EDe anrndh ut instant, prit son couteau, suivit le voleur dans st chambre, et d'un seul coup 3e tua net. Puis elle courut prévenir son mari qui s'arma <fun grand sabre et revint dans la chambre où éuàent les sacs.
La femme toucha du pied le premier sac; le voleur montra sa tête par un trou qu'il venait de pratiquer, et d'un seul coup le paysan la lai trancha. D en fut ainsi de tous les autres, et les jeunes mariés n'eurent plus qu'à recharger les ânes et à les chasser par la campagne emportant les cadavres des bandits. .
Depuis ce jour, l'homme et sa femme vécurent
riches et heureux avec les nombreux enfants qu'ils eurent dans la suite.
(Conte en novembre 187% par M. Appollinaire Bernaux, de Eeaucourt [Somme]).