LE CHAT, LE COQ ET LA FAUCILLE
N pauvre meunier mourut ne laissant pour tout héritage à ses trois enfants qu'un coq, un chat et une faucille. Mais le moulin et l'âne, allez-vous dire ? Le moulin était au seigneur du village et l'âne était mort quelques jours avant le meunier.
— « Qu'allons-nous faire? se dirent les trois frères en revenant du cimetière.
— Qu'allons-nous faire ? Qu'allons-nous faire ? répétèrent-ils tristement.
— Nous sommes bien malheureux, dit l'aîné ; il faut nous partager l'héritage — bien mince, il est vrai — de notre père, et aller par le monde chercher aventure. Nous nous donnerons ici
même rendez-vous dans un an et un jour, si vous le voulez bien.
— Cest cela, entendu ! dirent les deux cadets. Partage l'héritage, puisque tu es notre aîné.
— Soit. Nous voici rentrés. Jean, prends le coq ; Jacques, prends la faucille; pour moi, je me réserve le chat. »
Jean dit au coq de le suivre ; Jacques prit sa faucille sous le bras, et Pierre, l'aîné des fils du meunier, appela Minet le chat, et l'on se mit en route.
Les trois frères arrivèrent à un carrefour, s'embrassèrent et se séparèrent.
Bientôt ils se trouvèrent seuls, qui avec son chat, qui avec son coq et qui avec sa faucille.
Après une longue marche, Pierre arriva avec son chat devant le château du roi du pays. En ce moment, deux mille domestiques armés de bâtons énormes, étaient occupés â faire la guerre aux souris qui dévastaient le pays. Us étaient â ce travail depuis plus de six mois et n'avaient pu tuer encore que quatre souris. Pierre les regardait faire tout étonné, quand une grosse souris sortit de Tune des caves du palais et se mit â courir de son côté, entraînant à sa suite une cinquantaine de
chasseurs. Pierre ne put s'empêcher de rire en voyant la peine que se donnaient ces hommes pour tuer la souris, qui semblait prendre grand plaisir à passer entre les jambes des plus acharnés, comme pour les narguer. Les chasseurs de souris se donnaient de grands coups de bâton en essayant de frapper le petit animal et Pierre riait de plus en plus fort. Les domestiques se fâchaient.
— « Si vous étiez à notre place, vous ne ririez pas tant, monsieur l'étranger, dit l'un d'eux au jeune homme.
— Et pourquoi donc?
— Pourquoi ? Vous ne voyez donc pas la peine que nous nous donnons pour prendre ces maudites bêtes que le Ciel confonde !
— Je n'aurais guère de peine à attraper cette souris. Tenez I »
Et ce disant, Pierre lâcha Minet qui, d'un bond, se précipita sur la souris, la prit dans sa gueule et l'apporta à son maître.
— « Oh I Dieu ! quel est cet animal merveilleux ? s'écrièrent les hommes du roi, qui n'en revenaient pas d'étonnement.
— Cet animal est un chat, et à lui seul, il peut détruire toutes les souris de ce royaume.
— Un chat ! un chat !... mais il ne mange pas les hommes, au moins ?
— Non, mais il aime manger les rats et les souris.
— En ce cas, venez avec nous chez le roi ; il sera fort curieux de voir votre... votre... co mm en t diable le nommez-vous?
— Chat.
— Votre chat, et il vous l'achètera fort cher. Un conseil, le roi est riche ; ne vous gênez pas de lui demander beaucoup d'argent. »
Pierre accompagna au palais les gens du roi qui le conduisirent en présence de celui-ci.
— « On m'a dit que l'animal que tu portes sous le bras était capable de dévorer une souris en quelques secondes, et qu'on pouvait le laisser se promener en toute liberté, sans crainte qu'il dévore mes sujets. Est-ce vrai?
— C'est vrai, et si vous le voulez, je vous le montrerai à l'instant. »
Une demi-douzaine de souris couraient de ci et de là sur les meubles ; Pierre laissa aller son chat qui, heureux d'une telle aubaine et mis en appétit par la première souris, eut bientôt fait de sauter d'une souris à une autre et puis à une troisième, jusqu'à ce que la dernière y eut passé.
Le roi était stupéfait.
— « Combien me vends-tu ton chat.
— Mon chat n'est pas à vendre. C'est un animal unique dans le monde et je ne saurais m'en séparer.
— Mais il me plaît tant que je donnerais la moitié de mon royaume pour que tu me le cèdes !'
— Je ne puis. Mais, j'y songe : donnez-moi la main de votre fille et tout s'arrangera ; je n'aurai point à m'en séparer et vous aurez Minet. »
Le roi s'empressa d'accepter cette condition, et Pierre se maria le jour même avec la fille du prince.
Jean, le deuxième fils du meunier, arriva, lui aussi, devant le château du roi d'un autre pays. D y demanda l'hospitalité et fut fort étonné, le soir arrivé, de voir partir du château un char immense traîné par de grands chevaux noirs. Ce char partait dans la direction du Levant.
— « Où va ce chariot ? demanda-t-il à l'un des domestiques du palais.
— Où il va ? Mais perdez-vous l'esprit ? Il va chercher le jour, qui sans cela ne reviendrait pas.
288 L ITTÉR ATURE ORALE
Est-ce que dans votre pays la nuit dore toujours ?
— Mais non, mais non !... Je vous remercie. » Et Jean attendit le lendemain. Il se réveilla an
moment où l'horloge du palais sonnait six heures, et comme on était en été, il fut tout étoxmé de voir qu'il était encore nuit. Sept heures, puis huit heures arrivèrent, et la nuit continua. Enfin, à neuf heures, on entendit un grand bruit de roues dans le lointain ; c'était le chariot parti la veille et qui revenait ramenant le jour avec lui.
— « Cest extraordinaire ceci ; il est probable que les coqs sont inconnus dans ce pays. Je verrai cette nuit. »
Jean ne dit rien de son dessein aux domestiques; mais la nuit venue, il mit son coq en liberté dans sa chambre et attendit.
— Vers trois heures, le coq se réveilla, s'agita et entonna d'une voix éclatante son joyeux coquiacou, suivi bientôt de plusieurs autres.
Quelques minutes après, le jour paraissait.
L'émoi fut très grand dans le château. On crut d'abord que le char était rentré de meilleure heure que d'habitude; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'en était rien. On interrogea les domestiques, et l'un d'eux raconta avoir entendu quelques
minutes avant l'arrivée du jour un oiseau chanter coquiacou dans la chambre de l'étranger. Le roi fit venir ce dernier en sa présence et l'interrogea.
— « C'est donc toi qui as fait venir le jour ?
— Oui, c'est moi, ou plutôt c'est cet animal que je porte sous le bras.
— Comment appelles-tu cet oiseau?
— Un coq. Il n'a qu'à faire coquiacou, coquiacou, et le jour se hâte d'obéir à son appel.
— Où trouve-t-on cet oiseau merveilleux ?
— Ce coq est unique dans le monde. Il me vient d'une fée ma marraine.
— Veux-tu me le vendre. Je t'en donnerai ce que tu me demanderas, fût-ce même la moitié de mon royaume.
— Mon coq n'est à vendre ni pour or ni pour argent, et jamais je ne consentirai à m'en séparer. Puisque vous y tenez tant, voici un moyen de tout arranger : Donnez-moi la main de la princesse votre fille et je vous le céderai. De la sorte, vous l'aurez pour ramener le jour chaque matin et je ne m'en séparerai point.
— Accepté 1 accepté ! s'écria joyeusement le prince, tout heureux d'avoir fait un marché si avantageux. »
Et Jean épousa le jour même la fille du roi.
Quant à Jacques, se croyant le plus mal partagé de ses frères, il se vit plus d'une fois sur le point de jeter sa faucille. Heureusement pour lui, il résista à ce désir et continua de suivre la route qu'il avait prise en quittant ses deux frères.
Comme Pierre et Jean, il arriva dans un pays étranger, devant le palais du roi de cette contrée. De vastes champs de blé l'entouraient et des milliers de moissonneurs s'occupaient à abattre le blé avec un bâton. Presque tout le grain était perdu et la fatigue des gens était extrême.
Jacques regardait tout étonné, n'en pouvant croire ses yeux. A la fin, s'approchant d'un groupe de paysans, il leur montra sa faucille et coupa en un tour de main toute une javelle de blé.
— « Qu'est-ce donc que cet instrument? s'écrièrent les moissonneurs. Allons prévenir le roi. »
Et ils allèrent raconter au roi ce qu'ils avaient vu faire à l'étranger. Le roi voulut voir le prodige
et revint avec ses gens à l'endroit où se tenait le fik du meunier.
Jacques, sur sa prière, coupa quelques brassées de blé avec sa faucille.
— « Vends-moi ta faucille, lui demanda le roi.
— Ma faucille n'est pas à vendre. Je ne veux que vous la donner, à une condition toutefois...
— Laquelle?
— C'est que vous me donnerez votre fille en mariage.
— Accepté ! accepté ! »
Et le soir même, Jacques épousait la princesse, fille du roi.
Un an et un jour après leur départ du moulin, les trois frères Pierre, Jean et Jacques revinrent s'embrasser et se trouvèrent à la fois heureux, riches et honorés, et grâce à quoi? au coq, au chat et à la faucille, héritage du pauvre meunier.
(Gmti en 1879, par M. Alfred Hauboury, fAcheux [Somme]),
Cf. à propos de ce conte populaire : Les Trots Fréres y conte breton de M. Luzel, publié dans Mèltuine col. 153 et suiv.; Lt Grand Parangon des nouvelles Nouvelles, de Nicolas de Troyes, publié par E. Mabille (Paris, x86<?), d'après le ms. original^ .on y trouve le chat, la faucille et le coq légués par un père à ses enfants pour tout héritage, dans la nouvelle x. Comparer éga-
lement avec ces contes : Waldau, Bahmisches Mârehenbuch, Prague, 1860, p. 176 et suiv., conte traduit du tchèque, de M* B. Nemcova ; Grimm, Kinder und Hausmârchen, n° 70, et les commentaires à la suite ; Reinkold Kœhler, dans Mélusine col. i$8 et 159.