LA FEMME DU TRÉPAS
laissent aussi tomber à terre leur branche de laurier, c'est-à-dire oublient la parole de Dieu.
— Et la troisième troupe d'oiseaux, qui ont gazouillé et chanté beaucoup plus longtemps et mieux que les autres, et ont aussi emponé chacun sa feuille de laurier, mais, qu'ils n'ont pas laissée tomber à terre ?
— Ceux-là représentent les gens qui ont bien prié, du fond du cœur, et n'ont pas oublié la parole de Dieu, avant d'être arrivés chez eux.
— Et les colombes blanches que j'ai vues, dans une plaine, amassant des herbes et du bois secs pour brûler deux colombes noires qui étaient au milieu d'elles ?
— Ces deux colombes noires étaient ton père et ta mère, que l'on passait par le feu, pour les purifier de leurs péchés. Ils sont, à présent, au paradis.
En ce moment, ils arrivèrent au château.
Peu après, le frère de Marguerite dit à son beau -frère :
— Je veux m'en retourner, à présent, à la maison.
— T'en retourner à la maison ! et pourquoi, mon pauvre ami ?
— Pour voir mes parents, et vivre avec eux.
— Mais, songe donc qu'il y a cinq cents ans que tu les as quittés i
Tous tes parents sont morts, il y a bien longtemps, et là où était autrefois leur maison, il y a, à présent, un grand chêne tout pourri de vieillesse (i)!...
(i) Conté par Françoise Ann Ewenn, femme Trégoat, de Péderaec (Côtesnlu-Konl). 1U9.
\ h y avait une fois une jeune fille qui demeurait avec son père et sa mère, lesquels faisaient valoir une bonne métairie et vivaient à leur aise. Cette fille, nommée Marguerite, était fort jolie, et tous les jeunes gens du pays, un peu riches, se fussent estimés heureux de l'avoir pour femme. Mais, si Marguerite était jolie, elle éuit aussi coquette et Jère, et elle dédaignait les fils de paysans qui voulaient lui faire la cour,même les plus beaux et les plus riches. Son père et sa mère voyaient cela avec peine, et ils lui disaient parfcMS :
— Q)ii prétends-tu donc av<Hr pour mari, que tu ne trouves personne à ton gré ?
— Un prince, répondait-elle ; je ne veux me marier qu'à un fils de roi.
Elle avait deux frères à Tarmée, deux cavaliers, deux beaux hommes, qui lui avaient paillé du fils de l'empereur de Turquie, qu'ils avaient vu quelque part, et depuis, elle avait l'esprit continuellement occupé de ce prince.
Voilà qu'un jour il arriva à la ferme un seigneur monté sur un beau cheval, et qui n'était pas habillé à la manière du pays. Personne ne le connaissait. Il demanda à voir Marguerite. Dès qu'il l'eût vue et qu'il se fût un peu entretenu avec elle, il s'écria : « Celle-ci sera ma femme ! »
— Sauf votre grâce, Monseigneur, lui répondit la jeune fille, je ne me marierai qu'au fils d'un empereur ou d'un roi.
— Eh bien ! je suis le fils d'un empereur, et d'un des plus puissants qui soient sur la terre ; mon père est l'empereur de Turquie, et son nom est Fi;imelgus. Il y a longtemps que je voyage, à la recherche d'une femme qui me convienne, et, nulle part, je n'en ai trouvé une qui me plût comme vous. Je le répète ; je n'aurai jamais d'autre femme que vous.
Il lui donna de riches parures de perles et de diamants, puis, il donna aussi à son père et à sa mère des poignées d'or et d'argent, si bien qu'ils étaient tous contents et heureux. Les fiançailles
se firent dès le lendemain, les noces, dans la huitaine, et il y eut de grands festins, des danses et des jeux, pendant plusieurs jours.
Quand les fêtes furent terminées, le prince Frimelgus fit monter sa femme dans un beau carrosse doré, et partit avec elle pour son pays.
Marguerite vécut heureuse et sans souci aucun avec son mari, pendant six mois. Tout ce fju'elle souhaitait, elle l'obtenait aussitôt, beaux habits, riches tissus, parures de perles et de diamants ; et, tous les jours, de la musique, des danses et des jeux de toute sorte.
Au bout de six mois, elle se sentit enceinte, et en ressentit une grande joie. Son mari, au contraire, loin de témoigner quelque satisfaction à cette nouvelle, la reçut avec mécontentement. II. devint triste et soucieux et rien ne pouvait plus le distraire.
Un jour, il dit à sa femme qu*il lui fallait entreprendre un long voyage, pour aller voir un autre prince de ses amis, je ne sais dans quel pays lointain. Avant de partir, il lui remit toutes les clefs du château (il y en avait un grand trousseau) et lui dit qu'elle pouvait s'amuseï^ et se distraire, comme elle l'entendrait, en attendant son retour, et aller partout dans le château, à l'exception d'un cabinet qu'il lui montra et dont la clef était pourtant avec les autres, dans le trousseau.
— Si VOUS ouvrez ce cabinet, ajoutar-t-il, vous vous en repentirez bientôt. Promenez-vous dans les jardins, visitez, comme il vous plaira, toutes les chambres, et les salles, de la cave aux greniers, mais, je vous le répète, gardez-vous bien d'ouvrir la porte de ce cabinet.
Elle promît de ne pas ouvrir la pOTte, et Frimelgus partit.
Marguerite se mit alors à parcourir le château, qui était très vaste, et à visiter les salles et les chambres où elle n'était jamais entrée, jusqu'alors. Elle marchait d'étonnement en étonnement, car les salles et les chambres étaient toutes plus belles les unes que les autres, et pleines d'or, d'argent, et de riches parures de toute sorte. Son trousseau de defe à la main, die ouvrit toutes les portes, entra partout et vit tout, à l'exception pourtant du cabinet défendu. A chaque fois qu'elle passait auprès, elle se disait : — Que peut-il donc y avcûr là dedans? Et cela la préoccupait beaucoup et excitait vivement sa curiosité. Elle regarda plus d'une fois par le trou de la serrure, et ne vit rien ; elle y introduisit même la clef... mais, alors, les paroles de son mari lui revenaient à la mémoire, et elle avait peur, et s'éloignait. Il y avait huit jours que le prince était parti, lorsqu'un jour, ne pouvant résister plus loi^emps à la tentation, die introdoi-
LE ntINCB TURC FRUIELGUS 29
sit encore la def dans la serrure, la tourna, toute tremblante d*éniotion, et entr'ouvrit la porte, tout doucement.... Mais, au premier regard qu'elle jeta dans Tintérieur du cabinet, elle poussa un cri d'efiroi et recula d'horreur. Sept femmes étaient là, pendues chacune à une corde fixée à un clou dans une poutre, et se mirant dans une mare de sang ! C'étaient les sept femmes que le prince Frimelgus avait épousées, avant Marguerite, et qu'il avait toutes pendues dans ce cabinet, quand elles étaient devenues enceintes.
Marguerite était tombée sans connaissance sur le seuil. Qpand elle revint à soi, elle ramassa son trousseau de cle&, qui était tombé dans le sang, puis elle referma la porte du cabinet. Elle lava d'abord ses clefs avec de l'eau froide, et le sang qui les souillait disparut sur toutes, à l'exception de celle du cabinet défendu. Ce fut en vain qu'elle lava celle-ci avec de l'eau chaude et la racla avec un couteau, et la fix>tta avec du sable, la maudite tache ne disparaissait pas 1
Voilà Marguerite désolée. En apercevant ce sang, se disait-elle, mon mari saura que je lui ai désobéi, et que j'ai ouvert le cabinet défendu i...
Pendant qu'dle était encore occupée à laver et à frotter la clef, Frimelgus arriva.
— Qpe faites-vous là, ma femme ? demandat-il, bien qu'il sût déjà la vérité.
— Rien, répondit la jeune femme, toute troublée, et en essayant de dissimuler les clefs.
— Comment, rien ? Montrez-moi ces clefs-là !
Et il lui arracha le trousseau de clefs d'entre
les mains, et, prenant la clef du cabinet défendu et l'examinant :
— Ah ! malheureuse femme, s'écria-t-il, tu ne vaux pas mieux que les autres, et tu auras le même sort qu'elles !
— Oh ! ne me tuez pas I ne me tuez pas ! ayez pitié de moi, je vous en prie I criait la pauvre femme.
— Non, point de pitié !
£t Frimelgus la jeta à terre, et, la saisissant par ses longs cheveux blonds, il se mit à la traîner jusqu'au cabinet fatal, pour l'y pendre, comme ses sept autres femmes. La pauvre Marguerite criait de toutes ses forces : Au secours ! au secours!...
En ce moment, on entendit sur le pavé de la cour le bruit des pieds de deux chevaux arrivant au galop. Deux cavaliers venaient, en effet, d'y entrer. C'étaient les deux frères de Marguerite, qui venaient la voir. En entendant des cris de détresse, ils descendirent promptement de leurs chevaux, et entrèrent dans le château. Ils virent Frimelgus qui traînait leur sœur par les cheveux, et, dégainant leurs sabres, ils tombèrent sur lui
et le criblèrent de blessures. Puis, prenant Marguerite en croupe, ils quittèrent aussitôt le château, et s'en retournèrent avec elle à la maison, après avoir, pourtant, rempli leurs poches d*or et de pierres précieuses (i).
Quelque temps après le retour de Marguerite chez son père, quand on connut qu'elle était veuve, de nouveaux prétendants à sa main se présentèrent de tous côtés, de riches marchands et de nobles seigneurs. Mais, elle n'avait pas oublié la manière dont l'avait traitée le cruel Frimelgus, et elle répondait invariablement à tous qu'elle avait fait serment de ne jamais se remarier à
(i) C'est jusqu'ici, comme on le voit, une variante du conte de Barbe-Bleue de Ch. Perrault. Doit-on croire k une réminiscence ou à une imitation directe de cet auteur ? Je ne saurais le dire, mais, je dois faire remarquer que mon conteur ne savait ni lire ni écrire. Cette première partie du conte semble du reste parfaitement étrangère à la seconde, qui appartient k un autre cycle et & un tout autre ordre d'idées ; mais, comme toujours, j'ai cru devoir reproduire intégralement le récit de mon conteur.
homme qui wécùt. C'était leur dire clairement qu'elle ne voulait pas se remarier.
Un jour, pourtant, vint un seigneur magnifiquement vêtu, monté sur un cheval superbe, et que personne ne connaissait, dans le pays. Il demanda à parler à Marguerite. Celle-ci le reçut poliment et lui dit, comme au^ autres, qu'elle avait fait serment de ne jamais se remarier à homme qui vécût.
— Je ne suis pas un homme vivant, lui répondit l'inconnu.
— Comment, vous n'êtes pas un homme vivant ; mais, qui êtes-vous donc, alors ?
— Un mort, et vous pouvez m'épouser, sans manquer à votre serment.
— Serait-il possible ?
— Croyez-m'en, rien n'est plus vrai.
— Hé bien ! s'il en est ainsi, je ne dis pas non.
Elle brûlait d'envie de se remarier, il faut le croire.
Bref, ils furent fiancés et mariés promptement, et il y eut un grand festin de noces.
En se levant de table, le nouveau marié se rendit dans la cour avec sa femme, et, montant sur son cheval, il la prit en croupe et partit aussitôt, au galop, sans dire à personne où il allait. Tout le monde en fut étonné. Un des frères de Mar-
guérite, vo3rant cela, monta aussi sur son cheval, et voulut les suivre. Mais, quelque bon cavalier qu'il fût, il ne put les atteindre. Il jura néanmoins qu'il ne retournerait pas à la maison, avant d'avoir su où était allée sa sœur.
Le cheval qui emportait Marguerite et son nouveau mari voyageait à travers les airs, et il les porta dans un château magnifique. Rien ne manquait dans ce château de ce qui peut plaire à une jeune femme, ni riches tissus de soie et d'or, ni diamants et perles, ni beaux jardins remplis de fleurs aux suaves parfums et de fruits délicieux. Et pourtant, elle ne s'y trouvait pas heureuse, et elle s'ennuyait. Pourquoi donc s'ennuyait-elle? Parce qu'elle était toujours seule, tout le long des jours. Son mari partait, tous les matins, de bonne heure, et ne rentrait qu'au coucher du soleil.
Elle l'avait souvent prié de l'emmener avec lui, dans ses v05rages, et toujours il avait refusé.
Un jour qu'elle se promenait dans le bois quî entourait le château, elle fut bien étonnée devoir un jeune cavalier qui venait par la grande avenue, car depuis qu'elle était là, aucun étranger n'était encore venu luiTaire visite. Sonétonnement augmente encore, lorsqu'elle reconnut que ce cavalier était son plus jeune frère. Elle courut à lui et l'embrassa et lui témoigna une grande joie de le
revoir. Puis, elle le conduisit au château et lui servit elle-même à manger et à boire, car il était épuisé et fatigué d'un si long voyage.
— Où est aussi mon beau-frère, sœur chérie ?
demanda-t-il, au bout de quelque temps.
— Il n*est pas à la maison, pour le moment, mais, il arrivera ce soir, au coucher du soleil*.
— Tu me parais être plus heureuse ici avec lui que tu ne Tétais avec Frimelgus?
— Oui vraiment, mon frère, je suis assez heureuse id, et pourtant, je m'y ennuie beaucoup.
— Comment peut-on s'ennuyer, dans un si beau château ?
— C'est que je suis seule, tout le long des jours, frère chéri ; mon mari n'est jamais avec moi, que la nuit, et il part tous les matins, aussitôt que le soleil se lève.
— Où donc va-t-il ainsi, tous les matins ?
— Au paradis, dit-il.
— Au paradis ? Mais pourquoi ne t'emmène-til pas avec lui, alors ?
— Je l'ai souvent prié de m'emmener avec lui, mais il ne le veut pas.
— Hé bien i je lui demanderai aussi, moi, de me permettre de l'accompagner, car je voudrais bien voir le paradis.
Tôt après, le maître du château arriva. Sa femme lui présenta son frère, et il témoigna de
la joie de le revoir. Puis, il mangea, car il avait grand'faim. Le frère de Marguerite lui demanda alors:
— Dites, beau-frère, où allez-vous donc ainsi, tous les matins, de si bonne heure, laissant votre femme toute seule à la maison, où elle s'ennuie beaucoup ?
— Je vais au paradis, beau-frère.
— Je voudrais bien aussi, moi, voir le paradis, et si vous consentiez à m'emmener avec vous, une fois seulement, vous me feriez grand plaisir.
— Hé bien ! demain matin, vous pourrez venir avec moi, beau-frère ; mais, à la condition que vous ne m'adresserez aucune question, ni ne direz même pas un seul mot, pendant le voyage, quoi que vous puissiez voir ou entendre, autrement, je vous abandonnerai aussitôt en route.
— C'est convenu, beau-frère, je ne dirai pas un mot.
Le lendemain matin, le maître du château était sur pied de bonne heure. Il alla frapper à la porte de son beau-frère, en disant :
— 'Allons, beau-frère, debout, vite, il est temps de partir !
Et quand il se fut levé et qu'il fut prêt, il lui dit encore :
— Prends les basques de mon habit et tiens bon 1
Le frère de Marguerite prît à deux mains les basques de Thabit de son beau-frère, et cclui-d s'éleva, alors, en l'air et l'emporta par-dessus le grand bois qui entourait le château, avec une telle rapidité, que l'hirondelle ne pouvait les suivre. Us passèrent par-dessus une grande prairie, où il y avait beaucoup de bœufs et de vaches, et, bien que l'herbe fût abondante autour d'eux, bœufs et vaches étaient maigres et décharnés, au point de n'avoir guère que les os et la peau. Cela étonna fort le frère de Marguerite, et il allait en demander la raison à son compagnon de voyage, lorsqu'il se rappela à temps qu'il avait promis de ne lui adresser aucune question, et il garda le silence.
Us continuèrent leur route et passèrent, plus loin, au-dessus d'une grande plaine aride et toute couverte de sable et de pierres ; et pourtant, sur ce sable étaient couchés des bœufs et des vaches si gras, et qui paraissaient si heureux, que c'était plaisir de les voir. Le frère de Marguerite ne souffla mot encore, bien que cela lui parût bien étrange.
Plus loin encore, il vit un troupeau de corbeaux qui se battaient avec tant d'acharnement et de fureur, qu'il en tombait sur la terre comme une pluie de sang. Il continua de garder le silence. Ils descendirent, alors, dans un lieu d'où
LE PRINCE TURC FRIMELGUS $y
partaient trois routes. Une d'elles était belle, urne, avec de belles fleurs parfumées, des deux côtés ; une autre était belle et unie aussi, mais moins que la première, pourtant ; enfin, la troisième était d'un accès difficile, montante et encombrée de ronces, d'épines, d'orties et de toutes sortes de reptiles hideux et venimeux. Ce fut cette dernière route que prit le mari de Marguerite. Son beau-frère, s' oubliant, lui dit, alors :
— Pourquoi prendre cette vilaine route, puisqu'en voilà deux autres qui sont si belles I
A peine eut-il prononcé ces mots, que l'autre l'abandonna, dans ce mauvais chemin, en lui disant :
— Reste là à m'attendre, jusqu'à ce que je m'en retourne, ce soir.
Et il continua sa route.
Au coucher du soleil, quand il repassa par là, il reprit son beau-frère, tout rompu et tout sanglant, et ils retournèrent ensemble au château. Le frère de Marguerite remarqua, chemin faisant» que les corbeaux se battaient toujours, que les bœufs et les vaches étaient aussi maigres et décharnés que devant, dans l'herbe grasse et haute, aussi gras et luisants, dans la plaine aride et sablonneuse, et) comme il pouvait parler, à présent, il demanda l'explication des choses extraordinaires qu'il avait vues, durant le voyage.
— Les bœufs et les vaches maigres et décharnés, au milieu de Therbe abondante et grasse, lui répondit son beau-frère, sont les riches de la terre, qui, avec tous leurs biens, sont encore pauvres et malheureux, parce qu'ils ne sont jamais contents de ce qu'ils ont et désirent toujours en avoir davantage; les bœufis et les vaches gras et heureux, sur le sable aride et brûlé, sont les pauvres contents de la position que Dieu leur a faite, et qui ne se plaignent pas.
— Et les corbeaux qui se battent avec acharnement ?
— Ce sont les époux qui ne peuvent pas s'entendre et vivre en paix, sur la terre, et qui sont toujours à se quereller et à se battre.
— Dites-moi encore, beau-frère, pourquoi vous avez pris le chemin montant et rempli de ronces, d'épines et de reptiles hideux et venimeux, quand il y a là, à côté, deux autres chemins qui sont si beaux et si unis, et où il doit être si agréable de marcher ?
— Ces deux chemins là sont, le plus beau et le plus large, le chemin de l'enfer, et l'autre, le chemin du purgatoire. Celui que j'ai suivi est difficile, étroit, montant et parsemé d'obstacles de toute sorte ; mais, c'est le chemin du paradis.
— Pourquoi donc, beau-frère, puisque vous pouvez aller tous les jours au paradis, n'y restez-
VOUS pas, et n'y emmenez-vous pas ma sœur avec vous?
— Après ma mort. Dieu me donna pour pénitence de revenir tous les jours sur la terre, jusqu'à ce que j'eusse trouvé une femme pour m'épouser, quoique mort (i)
(Corné par Droniou, meunier, de Plouaret, 1870.)
(i) Le conte ne paraît pas tout à fait terminé, mais mon conteur n*en savait pas davantage.
IL y avait une fois deux pauvres gens, mari et femme, qui avaient sept enfants, six garçons et une fille. Le plus jeune des garçons, Yvon, et la fille Yvonne, étaient un peu pauvres d'esprit, ou du moins le paraissaient, et leurs frères leur faisaient toutes sortes de misères. La pauvre Yvonne en était toute triste, et ne riait presque jamais. Tous les matins, ses frères l'envoyaient garder les vaches et les moutons, sur une grande lande, avec un morceau de pain d'orge ou une galette de blé noir pour toute pitance, et elle ne revenait que le soir, au coucher du soleil. Un matin que, selon son habitude, elle conduisait ses vaches et ses moutons au pâturage, elle rencontra en son chemin un jeune homme si beau et si brillant qu'elle crut voir le soleil en
personne. Et le jeune homme s'avança vers elle et lui demanda :
— Voudriez-vous vous marier avec moi, jeune fille?
Voilà Yvonne bien étonnée et bien embarrassée de savoir que répondre.
— Je ne sais pas, dit-elle, en baissant les yeux ; on me fait assez mauvaise vie, à la maison.
— Eh bien I réfléchissez-y, et demain matin, à la même heure, je me retrouverai id, quand vous passerez, pour avoir votre réponse.
£t le beau jeune homme disparut, alors. Toute la journée, la jeune fille ne fit que rêver de lui. Au coucher du soleil, elle revint à la maison, chassant devant elle son troupeau et chantant gaiment. Tout le monde en fiit étonné, et Ton se demandait :
— Qji'est-il donc arrivé à Yvonne, pour chanter de la sorte?
Q^and elle eut rentré ses vaches et ses moutons à rétable, elle se rendit auprès de sa mère, et lui conta son aventure et demanda ce qu'elle devait répondre, le lendemain.
— Pauvre sotte ! lui dit sa mère, quel conte me £ûtes-vous là ? Et puis, pourquoi songer à vous marier, pour être malheureuse ?
— Je ne le serai jamais plus qu'à présent, ma tnëre.
Sa mère haussa les épaules, et lui tourna le dos.
Le lendemain matin, aussitôt le soleil levé, Yvonne se rendit, comme à l'ordinaire, à la grand'lande, avec ses vaches et ses moutons. Elle rencontra, au même endroit que la veille, le beau jeune homme, qui lui demanda encore :
— Eh bien ! mon enfant, voulez-vous être ma femme ?
— Je le veux bien, répondit-elle, en rougissant.
— Alors, je vais vous accompagner jusque chez vos parents, pour demander leur consentement.
Et il alla avec elle chez ses parents. Le père et la mère et les frères aussi furent étonnés de voir un si beau prince, et si richement paré, vouloir épouser la pauvre bergère, et personne ne songea à dire non.
— Mais, qui êtes-vous aussi ? demanda pourtant la mère.
— Vous le saurez, le jour du mariage, répondit le prince.
On fixa un jour pour la cérémonie et le prince partit, alors, laissant tout le monde dans le plus grand éionnement, et Ton s'occupa des préparatifs de la noce.
Au jour convenu, le prince vint, avec un gar-
çoQ d'honneur presque aussi beau que lui. Ils étaient montés sur un beau char doré, attelé de quatre magnifiques chevaux blancs ; et ils étaient si parés et si brillants, eux et leur char et leurs chevaux, qu'ils éclairaient tout, sur leur passage, comme le soleil.
Les noces furent célébrées avec beaucoup de pompe et de solennité, et, en se levant de table, le prince dit à la nouvelle mariée de monter sur son char, pour qu'il la conduisît à son palais. Yvonne demanda un peu de répit, afin d'emporter quelques vêtements.
— C'est inutile, lui dit le prince, vous en trouverez à discrétion, dans mon palais.
Et elle monta sur le char, à côté de son nuri. Au moment de partir, ses frères demandèrent :
— Quand nous voudrons faire visite à notre sœur, où pourrons-nous la voir ?
— Au Château de Cristal, de l'autre côté de la Mer Noire, répondit le prince. Et il partit aussitôt.
Environ un an après, comme les six frères n'avaient aucune nouvelle de leur sœur, et qu'ils étaient curieux de savoir comment elle se trouvait avec son mari, ils résolurent d'aller à sa recherche. Les cinq aînés montèrent donc sur de beaux chevaux et se mirent en route. Leur jeune
frère Yvon voulut aussi les accompagner, mais ils le forcèrent à rester à la maison.
Us marchaient^ ils marchaient, toujours du côté du soleil levant, et demandant partout des nouvelles du Château de Cristal. Mais, personne ne savait où se trouvait le Château de Cristal. Enfin, après avoir parcouru beaucoup de pays, ils arrivèrent un jour sur la lisière d'une grande forêt, qui avait au moins cinquante lieues de circonférence. Ils demandèrent à un vieux bûcheron qu'ils rencontrèrent s'il ne pouvait pas leur indiquer la route pour aller au Château de Cristal.
Le bûcheron leur répondit :
— Il y a dans la forêt une grande allée que l'on appelle l'allée du Château de Cristal, et peutêtre conduit-elle au château dont vous parlez, car je n'y suis jamais allé.
Les cinq frères entrèrent dans la forêt. Ils n'étaient pas allés loin, qu'ils entendirent un grand bruit, au-dessus de leurs têtes, comme d'un orage passant sur les cimes des arbres, avec du tonnerre et des éclairs. Ils en furent efirayés, et leurs chevaux aussi, au point qu'ils eurent beaucoup de peine à les maintenir. Mais, le bruit et les éclairs cessèrent bientôt, et ils continuèrent leur route. La nuit approchait, et ils étaient inquiets, car la forêt abondait en bêtes fauves de toute sorte. Un
d'eux monta sur un arbre, pour voir s'il n'apercevrait pas le Château de Cristal, ou quelque autre habitation.
— Que vois-tu? lui demandèrent ses frères, d'en bas.
— Je ne vois que du bois, du boîs.... de tous les côtés, au loin, au loin !...
H descendit de Farbre, et il se remirent en marche. Mais, la nuit survint, et ils ne voyaient plus pour se diriger dans la forêt. Un d'eux monta encore sur un arbre.
— Qpe vois-tu? lui demandèrent ses frères.
— Je vois un grand feu, là-bas !
— Jette ton chapeau dans la direction du feu, et descends.
Et ils se remirent en route, dans la direction où était le feu, persuadés qu'il devait y avoir là quelque habitation humaine. Mais, bientôt ils entendirent encore un grand bruit, au-dessus de leurs têtes, beaucoup plus grand que la première fois. Les arbres s'entrechoquaient et craquaient, et des branches cassées et des éclats de bois tombaient à terre, de tous côtés. Et du tonnerre ! et des éclairs !... c'était effrayant !... Pms, tout d'un coup, le silence se rétablit, et la nuit redevint calme et sereine.
Ils reprirent leur marche, et arrivèrent au feû qu'ils cherchaient. Une vieille femme, aux dents
longues et branlantes, et toute barbue, l'entretenait, en y jetant force bois. Ils s'avancèrent jusqu'à elle, et l'aîné d'entre eux lui parla de la sorte :
— Bonsoir, grand'mère ? Pourriez-vous nous enseigner le chemin pour aller au Château de Cristal ?
— Oui vraiment, mes enfants, je sais où est le Château de Cristal, répondit la vieille ; mais, attendez ici jusqu'à ce que mon fils aîné soit rentré, et celui-là vous donnera des nouvelles toutes fraîches du Château de Cristal, car il y va tous les jours. Il est en voyage, pour le moment, mais, il ne tardera pas à rentrer. Peut-être même l'avezvous vu, dans la forêt ?
— Nous n'avons vu personne, dans la forêt, grand'mère.
— Vous avez dû l'entendre, alors, car on l'entend ordinairement où il passe, celui-là.... Tenez! le voilà qui arrive ; l'entendez-vous ?
Et ils entendirent, en effet, un vacarme pareil à celui qu'ils avaient entendu deux fois, dans la forêt, mais plus effrayant encore.
— Cachez-vous, vite, là, sous les branches d'arbres, leur dit la vieille, car mon fils, quand il rentre, a toujours grand'faim, et je crains qu'il ne veuille vous manger.
Les cinq frères se cachèrent de leur mieux, et
on géant descendit du ciel, et, dès qu'il eut touâïé la terre, il se mit à flairer Tair et dit ;
— Il y a ici odeur de chrétien, mère, et il faut que j*en mange, car j'ai grand'faim I
La vieille prit un gros bâton, et, le montrant au géant : — « Vous voulez toujours tout manger, vous i Mais, gare à mon bâton, si vous faites le moindre mal â mes neveux, les fils de ma sœur, des enfants si gentils et si sages, qui sont venus me voir. »
Le géant trembla de peur, à la menace de la vieille, et promit de ne pas faire de mal â ses cousins.
Alors, la vieille dit aux cinq frères qu'ils pouvaient se montrer, et les présenta à son fils, qui dit:
— Ils sont bien gentils, c'est vrai, mes cousins, mais, comme ils sont petits, mère I
Enfin, en leur qualité de cousins, il voulut bien ne pas les manger.
— Non seulement vous ne leur ferez pas de mal, mais, il faut encore que vous leur rendiez service, lui dit sa mère.
— Quel service faut-il donc que je leur rende ?
— Il faut que vous les conduisiez au Château de Cristal, où ils veulent aller voir leur sœur.
— Je ne puis pas les conduire jusqu'au Œâteau de Cristal, mais, je les conduirai volontiers un bon bout de chemin, et les mettrai sur la bonne voie.
— Merci, cousin, nous n'en demandons pas davantage, dirent les cinq frères.
— Eh bien I couchez-vous là, près du feu, et donnez, car il faut que nous partions demain matin, de bonne heure. Je vous éveillerai, quand le moment sera venu.
Les dnq frères se couchèrent dans leurs manteaux, autour du feu, et feignirent de dormir; mais, ils ne dormaient pas, car ils n'osaient pas trop se fier à la promesse de leur cousin le géant. Celui-ci se mit, alors, à souper, et il avalait un mouton à chaque bouchée.
Vers minuit, il éveilla les dnq frères et leur dit:
— Allons ! debout, cousins ; il est temps de partir!
Il étendit un grand drap noir sur la terre, près du feu, et dit aux cinq frères de se mettre dessus, montés sur leurs chevaux. Ce qu'ils firent. Alors, le géant entra dans le feu, et sa mère y jeta force bois, pour l'alimenter. A mesure que le feu augmentait, les fi-ères entendaient s'élever graduellement un bruit pareil à celui qu'ils avaient entendu dans la forêt, en venant, et, peu à peu.
le drap sur lequel ils étaient se soulevait de terre, avec eux et leurs chevaux. Quand les habits du géant furent consumés, il s'éleva dans Tair, sous la forme d'une énorme boule de feu. Le drap noir s'éleva aussi à sa suite, emportant les cinq frères et leurs chevaux, et les voilà de voyager ensemble, à travers l'air. Au bout de quelque temps, le drap noir, avec les cinq frères et leurs chevaux, fut déposé sur une grande plaine. Une moitié de cette plaine était aride et brûlée, et l'autre moitié était fertile et couverte d'herbe haute et grasse. Dans la partie aride et brûlée de la plaine, il y avait un troupeau de chevaux, gras, luisants et pleins d'ardeur; au contraire, dans la partie où l'herbe était abondante et grasse, on voyait un autre troupeau de chevaux maigres, décharnés et se soutenant à peine sur leurs jambes. Et ils se battaient et cherchaient à se manger réciproquement.
Le géant, ou la boule de feu, avait poursuivi sa route, après avoir déposé les frères sur cette plaine, et il leur avait dit : — « Vous êtes là sur la bonne voie pour aller au Château de Cristal ; tâchez de vous en tirer, à présent, de votre mieux, car je ne puis vous conduire plus loin. »
Leurs chevaux étaient morts en touchant la terre, de sorte qu'ils se trouvaient, à présent, à pied. Ils essayèrent d'abord de prendre chacun
ua des beaux chevaux qu'ils voyaient dans la partie aride de la plaine ; mais, ils ne purent jamais en venir à bout. Us se rabattirent^ alors, sur les chevaux maigres et décharnés, en prirent chacun un, et montèrent dessus. Mais, les chevaux les emportèrent parmi les ajoncs et les broussailles qui couvraient une partie de la plaine, et les jetèrent à terre, tout meurtris et sanglants. Les voilà bien embarrassés ! Q.ue faire ? — Retournons à la maison, nous n'arriverons jamais à ce château maudit, dit un d'eux,
— C'est, en effet, ce que nous avons de mieux à faire, répondirent les autres.
Et ils retournèrent sur leurs pas ; mais, ils évitèrent de repasser par l'endroit où ils avaient rencontré la vieille, femme qui entretenait le feu, et le géant son fUs.
Us arrivèrent enfin à la maison , après beaucoup de mal et de fatigue, et racontèrent tout ce qui leur était arrivé, dans leur voyage. Leur jeune firère Yvon était, selon son ordinaire, assis sur un galet rond, au coin du foyer, et, quand il entendît le récit de leurs aventures et tout le mal qu'ils avaient eu, sans pourtant réussir à voir leur sœur, il dit :
— Moi, je veux aussi tenter l'aventure, à mon tour, et, je ne reviendrai pas à la maison sans avoir vu ma sœur Yvonne.
— Toi, imbécile I lui dirent ses frères, en haussant les épaules.
— Oui, moi, et je verrai ma sœur Yvonne, vous dis-]e, en quelque lieu qu'elle soit.
On lui donna un vieux cheval fourbu, une vraie rosse, et il partit, seul.
Il suivit la même route que ses frères, se dirigeant toujours du côté du soleil levant, arriva aussi à la forêt et^ à l'entrée de l'avenue du Château de Cristal, il rencontra une vieille femme qui lui demanda :
— Où allez^vous ainsi, mon enfant ?
— Au Château de Cristal, grand'mère, pour voir ma sœur.
— Eh bien 1 mon enfant, n'allez pas par ce chemin-là, mais par celui-ci, jusqu'à ce que vous arriviez à une grande plaine j alors, vous suivrez la lisière de cette plaine, jusqu'à ce que vous voyiez une route dont la terre est noire. Prenez cette route-là, et, quoi qu'il arrive, quoi que vous puissiez voir ou entendre, quand bien même le chemin serait plein de feu, ne vous efl&rayez de rien, marchez toujours droit devant vous, et vous arriverez au Château de Cristal, et vous verrez votre sœur.
— Merci, grand'mère, répondit Yvon, et il s'engagea dans le chemin que lui montra la vieille.
Il arriva, sans tarder, à la plaine dont elle lui avait parlé, et la côtoya tout du long, jusqu'à ce qu'il vît la route à la terre noire. Il voulut la prendre, suivant le conseil de la vieille, mais, elle était remplie, à l'entrée, de serpents entrelacés, de sorte qu'il eut peur et hésita un moment. Son cheval lui-même reculait d'horreur, quand il voulait le pousser dans ce chemin. Comment faire ? se dit-il ; on m'a pourtant dit qu'il fallait passer par là !
Il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, et il entra dans la route aux serpents et à la terre noire. Mais, aussitôt, les serpents s'enroulèrent autour des jambes de l'animal, le mordirent, et il tomba mort sur la place. Voilà le pauvre Yvon à pied, au milieu de ces hideux reptiles, qui sifflaient et se dressaient menaçants autour de lui. Mais, il ne perdit pas courage pour cela ; il continua de marcher, et arriva enfin à l'autre extrémité de la route, sans avoir éprouvé aucun mal. Il en fut quitte pour la peur.
Il se trouva, alors, au bord d'un grand étang, et il ne voyait aucune barque pour passer de l'autre côté, et il ne savait pas nager, de sorte qu'il était encore fort embarrassé. — « Comment faire ? se disait-il ; je ne veux pourtant pas retourner sur mes pas ; j'essayerai de passer, arrive que pourra. »
Et il entra résolument dans Teau. Il en eut d'abord jusqu'aux genoux, puis jusqu'aux aisselles, puis jusqu'au menton, et enfin par-dessus la tête. Il continua d'avancer, malgré tout, et finit par arriver, sans mal, de l'autre côté de l'étang.
En sortant de l'eau, il se trouve à l'entrée d'un chemin profond, étroit et sombre et rempli d'épines et de ronces qui allaient d'un bord à l'autre de la route, et avaient racine en terre des deux bouts. — « Je ne pourrai jamais passer par là, se disait-il. » Il ne désespéra pourtant pas. Il se glissa, à quatre pattes, par>dessous les ronces, rampa comme une couleuvre et finit par passer. Dans quel état, hélas ! Son corps était tout déchiré et tout sanglant, et il n'avait plus le moindre lambeau de vêtement sur lui. Mais, il avait passé, malgré tout.
Un peu plus loin, il vit venir à lui, au grand galop, un cheval maigre et décharné. Le cheval, arrivé près de lui, s'arrêta comme pour l'inviter à monter sur son dos. Il reconnut alors que c'était son propre cheval, qu'il avait cru mort. Il lui témoigna beaucoup de joie de le retrouver en vie, et monta sur son dos en lui disant : — « Mille bénédictions sur toi, mon pauvre animal, car je suis rendu de fatigue. Je n'en puis plus. »
Ils continuèrent leur route, et arrivèrent alors à un endroit où il y avait un grand rocher, placé
sur deux autres grands rochers. Le cheval frappa du pied sur le rocher de dessus, qui bascula aussitôt et laissa voir l'entrée d'un souterrain, et il entendit une voix qui en sortit, et dit : — « Descends de ton cheval, et entre. »
Il obéit à la voix, descendit de cheval et entra dans le souterrain. Il fut d'abord suffoqué par une odeur insupportable, une odeur de reptiles venimeux de toute sorte. Le souterrain était, de plus, fort obscur, et il ne pouvait avancer qu'à tâtons. Au bout de quelques moments, il entendit derrière lui un vacarme épouvantable, comme â une légion de démons s'avançait sur lui. Il faudra, sans doute, mourir ici, pensa-t-il. Il continua, pourtant, d'avancer de son mieux. Il vît enfin poindre devant lui une petite lumière,' et cela lui donna du courage. Le vacarme allait toujours croissant, derrière lui, et approchant. Mais, la lumière aussi grandissait, à mesure qu'il s'avançait vers elle. Enfin, il sortît sain et sauf du souterrain...
Il se trouva alors dans un carrefour, et il fut encore embarrassé, (luel chemin prendre? H suivit celui qui faisait face au souterrain, et continua d'aller tout droit devant lui. Il y avait beaucoup de barrières sur ce chemin, hautes et difficiles à franchir. Ne pouvant les ouvrir, il grimpait sur les poteaux, et passait par-dessus. La route allait, à
présent, en descendant, et, à l'extrémité, tout lui paraissait être de cristal. Il voyait un château de cristal, un ciel de cristal, un soleil de cristal, enfin tout ce qu'il voyait était de cristal. — « C'est dans un château de cristal qu'on m'a dit que ma sœur demeure, et j'approche, sans doute, du terme de mon voyage et de mes peines, car voilà bien un château de cristal, » — se dit-il avec joie.
Le voilà près du château. Il était si beau, si resplendissant de lumière, que ses yeux en étaient éblouis. Il entra dans la cour. Comme tout était beau et brillant, par-là! Il voit un grand nombre de portes sur le château ; mais, elles sont toutes fermées. Il parvient à se glisser dans une cave, par un soupirail, puis, de là, il monte et se trouve dans une grande salle, magnifique et resplendissante de lumière. Six portes donnent sur cette salle, et elles s'ouvrent d'elles-mêmes, dès qu'il y touche. De cette première salle, il passe dans une seconde, plus belle encore. Trois autres portes sont à la suite les unes des autres, donnant sur trois autres salles, toutes plus belles les unes que les autres. Dans la dernière salle, il voit sa sœur endormie sur un beau lit. Il reste quelque temps à la regarder, immobile d'admiration, tant il la trouve belle. Mais, elle ne s'éveillait pas, et le soir vint. Alors, il entend comme le bruit des
pas de quelqu'un qui vient et fait résonner des grelots, à chaque pas. Puis, il voit entrer un beau jeune homme, qui va droit au lit sur lequel était couchée Yvonne, et lui donne trois soufflets retentissants. Pourtant, elle ne s'éveille ni ne bouge. Alors, le beau jeune homme se couche aussi sur le lit, à côté d'elle. Voilà Yvon bien embarrassé, ne sachant s'il doit s'en aller ou rester. Il se décide à rester, car il lui paraît que cet homme traite sa sœur d'une singulière façon. Le jeune mari s'endort aussi à côté de sa femme. Ce qui étonne encore Yvon, c'est qu'il n'entend pas le moindre bruit dans le château, et qu'il parait qu'on n'y mange pas. Lui-même, qui était arrivé avec un grand appétit, n'en a plus du tout, à présent. La nuit se passe dans le plus profond silence. Au point du jour, le mari d'Yvonne s'éveille et donne encore à sa femme trois soufflets retentissants. Mais, elle ne paraît pas s'en apercevoir, et ne s'éveille toujours pas. Puis il part aussitôt.
Tout cela étonnait fort Yvon, toujours silencieux, dans son coin. Il craignait que sa sœur ne fût morte. 11 se décida enfin, pour s'en assurer, à lui donner un baiser. EUe s'éveilla alors, ouvrit les yeux et s'écria, en voyant son frère près d'elle : — Oh ! que j'ai de joie de te revoir, mon frère chéri !
Et ils s*einbrassèrent tendrement.
Alors Yvon demanda i Yvonne :
— Et ton mari, où est-il, sœur chérie?
— Il est parti en voyage, frère chéri.
— Est-ce qu'il y a longtemps qu'il n'a pas été à la maison?
— Non, vraiment, il n'y a pas longtemps, frère chéri ; il vient de partir, il n'y a qu'un moment.
— G)mment, est-ce que tu ne serais pas heureuse avec lui, ma pauvre sœur?
— Je suis très heureuse avec lui, frère chéri.
— Je l'ai pourtant vu te donner trois bons soufflets, hier soir, en arrivant, et trois autres, ce matin, avant de partir.
— due dis-tu là, frère chéri? Des soufflets!... C'est des baisers qu'il me donne, le soir et le matin.
— De singuliers baisers, ma foi ! Mais, puisque tu ne t'en plains pas, après tout... Comment, mais on ne mange donc jamais ici?
— Depuis que je suis ici, mon frère chéri, je n'ai jamais éprouvé ni faim, ni soif, ni froid, ni chaud, ni aucun besoin, ni aucune contrariété. Est-ce que tu as faim, toi?
— Non, vraiment, et c'est œ qui m'étonne^ Est<e qu'il n'y a que toi et ton mari dans ce beau château ?
— Oh ! à. Nous sommes nombreux id, mon frère chéri. Qjiand je suis arrivée, j'ai vu tous ceux qui y sont; mais, depuis, je ne les ai jamais revus, parce que je leur avais parlé, quoiqu'on me l'eût défendu.
Ils passèrent la journée ensemble, à se promener par le château et à causer de leurs parents, de leur pays et d'autres choses. Le soir, le mari d'Yvotme arriva, à son heure ordinaire. Il reconnut son beau-frère, et témoigna de la joie de le revoir.
— Vous êtes donc venu nous voir, beau-frère?
lui dit-il.
— Oui, beau-frère, et ce n'est pas sans beaucoup de mal.
— Je le crois, car tout le monde ne peut pas venir jusqu'ici ; mais, vous retournerez à la maison plus facilement : je vous ferai passer les mauvais chemins.
Yvon resta quelques Jours avec sa sœur. Son beau-frère partait, tous les matins, sans dire où il allait, et était absent durant tout le jour. Yvon, intrigué par cette conduite, demanda, un jour, à sa sœur :
— Où donc va ton mari ainsi, tous les matins? Qiiel métier a-t-il aussi?
• — Je ne sais pas, mon frère chéri ; il ne m'en a jamais rien dit. Il est vrai que je ne le lui ai pas demandé aussi.
— Eh bien! moi, j'ai envie de lai demander de me permettre de l'accompagner, car je suis curieux de savoir où il va ainsi, tous les jours.
— Oui, demande-le-lui, mon frère chéri.
Le lendemain matin, au moment où le mari d'Yvonne s'apprêtait à partir, Yvon lui dit :
— Beau-frère, j'ai envie de vous accompagner, aujourd'hui, dans votre tournée, pour voir du pays, et prendre l'air?
— Je le veux bien, beau-frère; mais, à la condition que vous ferez tout comme je vous dirai.
— Je vous promets, beau-frère, de vous obéir en toute chose.
— Écoutez-moi bien, alors : il faudra, d'abord, ne toucher à rien et ne parler qu'à moi seul, quoi que vous vo3dez ou entendiez.
— Je vous promets de ne toucher à rien et de ne parler qu'à vous seul.
— C'est bien; partons, alors.
Et ils partirent de compagnie du Château de Cristal. Ils suivirent d'abord un sentier étroit, où ils ne pouvaient marcher tous les deux de front. Le mari dYvonne marchait devant, et Yvon le suivait de près. Ds arrivèrent ainsi à une grande plaine sablonneuse, aride et brûlée. Et, pourtant, il y avait là des bœufs et des vaches gras et luisants, qui ruminaient tranquillement couchés sur le sable et qui paraissaient heureux.
6o VOVAGES VERS LE SOLEIL
Cela étonna fort Yvon; mais, il ne dit mot, pourtant.
Plus loin, ils arrivèrent à une autre plaine où l'herbe était abondante, haute et grasse, et, pourtant, il y avait là des vaches et des boeufs maigres et décharnés, et ils se battaient et beuglaient à faire pitié. Yvon trouva tout cela bien étrange encore, et il demanda à son beau-frère :
— Que signifie donc ceci, beau-frère? Jamais je n'ai vu pareille chose : des vaches et des bœufs de bonne mine et luisants de graisse, là oii il n'y a que du sable et des pierres, tandis que, dans cette belle prairie, où ils sont dans l'herbe jusqu'au ventre, vaches et bœufs sont d'une maigreur à faire pitié, et paraissent près de mourir de faim.
— Voici ce que cela signifie, beau-fi-ère. Les vaches et les bœufs gras et luisants, dans la plaine aride et sablonneuse, ce sont les pauvres qui, contents de leur sort et de la condition que Dieu leur a faite, ne convoitent pas le bien d'autrui; et les vaches et les bœufs maigres, dans la prairie où ils ont de l'herbe jusqu'au ventre, et qui se battent continuellement et paraissent près de mourir de faim, ce sont les riches, qui ne sont jamais
«.satisfaits de ce qu'ils ont et cherchent toujours à amasser du bien, aux dépens des autres, se querellant et se battant constamment.
LE CHATEAU DE CRISTAL 6l
Plus loin, ils virent, au bord d'une rivière, deux arbres qui s'entre-choquaient et se battaient avec tant d'acharnement qu'il en jaillissait au loin des fragments d'écorce et des éclats de bois. Yvon avait un bâton à la main, et, quand il fut près des deux arbres, il interposa son bâton entre les deux combattants, en leur disant :
— Qp'avez-vous donc à vous maltraiter de la sorte? Cessez de vous faire du mal, et vivez en paix.
A peine eut-il prononcé ces paroles, qu'il fut étonné de voir les deux arbres se changer en deux hommes, mari et femme, qui lui parlèrent ainsi :
— Notre bénédiction sur vous ! Voici trois cents ans passés que nous nous battions ainsi, avec acharnement, et personne n'avait pitié de nous, ni ne daignait nous adresser la parole. Nous sommes deux époux qui nous disputions et nous battions constamment, quand nous étions sur la terre, et, pour notre punition, Dieu nous avait condamnés à continuer de nous battre encore ici, jusqu'à ce que quelque âme cliaritable eût pitié de nous, et nous adressât une bonne parole. Vous avez mis fin à notre supplice, en agissant et en parlant comme vous l'avez fait, et nous allons, à présent, au paradis, où nous espérons vous revoir, un jour.
tîguait pas non plus, — il arrive enfin dans son pays. Il se rend à l'endroit où il s'attend à retrouver la maison de son père, et est bien étonné d'y trouver une prairie avec des hêtres et des chênes fort vieux.
— C'est pourtant ici, ou je me trompe fort, se disait-il.
Il entre dans une maison, non loin de là, et demande où demeure louenn Dagom, son père.
— louenn Dagorn?... Il n'y a personne de ce nom par-ici, lui répond-on.
Cependant un vieillard, qui était assis au foyer, dit :
— J'ai entendu jf mon grand-père parler d'un louenn Dagom ; mais, il y a bien longtemps qu'il est|mort, et ses enfants et les enfants de ses enfants sont également tous morts, et il n'y a plus de Dagorn dans le pays.
Le pauvre Yvon fut on ne peut plus étonné de tout ce qu'il^entendait, et, conmie il ne connaissait plus personne dans le pays et que personne ne le connaissait, il se dit qu'il n'avait plus rien à y faire, et que le mieux était de suivre ses parents où ils étaient allés. Il se rendit donc au cimetière et vit là leurs tombes, dont quelques-unes dataient déjà de trois cents ans.
Alors, il entra dans l'église, y pria du fond de son cœur, puis mourut sur la place, et alla,
sans doute, rejoindre sa sœur, au Château de Cristal (i).
Conté par Louis Le Braz, tisserand, à Prat (Côtes-du-Nord), novembre 1873.
(1) Ce conte et les trois qui précèdent pourraient fournir matière à d'intéressants commentaires, que l'économie matérielle de notre publication m'interdit ici. Ils ont paru, pour la première fois, dans la Revue celtique, tome II, 187;, page 289, sous le titre collectif de : La Femme du Soleil.
L'introduction de l'élément chrétien paraît, ici comme dans le conte précédent, être postérieure à l'origine de la fable.
tHHrUfHIIIIIIIIIIIII
Kimeni-man oa d'ann am^ Ma ho dtvoa dennt ar ter.
Ceci se passait du temps Où les poules avaient des dents.
) L y avait, une fois, un vieux charbonnier qui avait fait faire vingt-cinq baptêmes.
Il ne trouvait plus de parrain pour le vingt-sixième enfant qui venait de lui naître. Il trouvait bien une marraine. Comme il allait à la recherche d'un parrain, il rencontra un beau carrosse, dans lequel il y avait un roi. Il s'agenouilla sur la route, son chapeau à la main. Le roi, en le voyant, descendit de son carrosse et lui donna une pièce de deux écus.
— Sauf votre grâce, sire, lui dit le charbon-
nier, ce n'est pas Taiimône que je cherche, mais bien un parrain pour mon dernier enfant, qui ^eut de naître, et je n'en trouve point.
— Pourquoi donc cela? demanda le roi.
— C'est que, sire, j'ai déjà fait faire vingt-dnq baptêmes, et tous mes voisins ont été compères chez moi. Je trouve bien une commère.
— Eh bien! reprit le roi, retournez chez vous; venez à l'église avec l'enfant et la marraine, et je serai le parrain, moi.
Et le vieux charbonnier s'en retourna à sa hutte, tout joyeux. On avertit la marraine, et ils se rendirent à l'église avec l'enfant. Le roi y était déjà à les attendre.
Quand le baptême fut terminé, le parrain donna mille écus au père pour élever son filleul et l'envoyer à l'école. Il lui donna encore une moitié de platine pour remettre à l'enfant, qui la lui rapporterait quand il aurait atteint Tâge de dix-huit ans. Puis il partit.
L'enfant avait été nommé Charles.
A l'âge de sept ou huit ans, on envoya Charles à l'école, et il apprenait tout ce qu'il voulait. Parvenu à l'âge de dix-huit ans, son père lui remit la moitié de platine et lui dit d'aller voir son parrain, le roi de France, à sa cour, à Paris. Le jeune homme partit, monté sur un beau cheval, et ayant dans sa poche sa moitié de pla-
tine. Il avait vraiment bonne mine. Il rencontra, dans un chemin creux et étroit, une petite vieille femme, qui lui dit qu'un peu plus loin il verrait, auprès d'une fontaine, un individu qui l'inviterait à boire; — « mais, poursuivez votre route, mon fils, et ne buvez pas, quelque insistance qu'il y mette. »
— C'est bien, grand'mère, je ne boirai pas de l'eau de leur fontaine, dit Charles.
Q.uand il arriva à la fontaine, il vit l'individu assis à l'ombre, comme un voyageur qui se repose un instant, et il lui dit :
— Jeune homme, venez boire un peu d'eau.
— Merci ! Je n'ai pas soif, répondit-il.
— Venez boire une goutte seulement, vous n'avez jamais bu d'aussi bonne eau.
Il insista tant, qu'il s'approcha pour goûter l'eau de la fontaine. Mais, s'étant mis à genoux, pour boire à même le bassin, l'inconnu lui prit sa moitié de platine dans sa poche, sauta sur son cheval et partit au galop. Charles courut après lui; mais, hélas! il ne put l'atteindre, et bientôt il perdit de vue l'homme et le cheval.
— Hélas ! se dit-il, je n'ai pas obéi au conseil de la vieille femme. Que faire, maintenant? N'importe! j'irai à pied; tôt ou tard, j'arriverai aussi à Paris, et alors nous verrons.
Et il se remit en route.
QjLiând rhomme de la fontaine, le voleur, arriva à Paris, il demanda aussitôt à parler au roi, et lui présenta sa moitié de platine. On rapprocha les deux moitiés, et Ton trouva qu'elles se ressemblaient et s'ajustaient parfaitement; si bien que le drôle fut le bienvenu auprès du roi, qui le prenait pour son filleul, et il n'avait rien à faire tous les jours que manger, boire, faire bonne chère et se promener.
Quelque temps après, Charles arriva aussi. On le prit au palais comme pâtre. Le faux filleul, voyant cela, eut peur, et chercha les moyens de se défaire de lui et de le perdre. Il dit un jour au roi :
— Si vous saviez, mon parrain, ce que le gardeur de moutons a dit?
*— Qu'a-t-il dit? demanda le roi.
— Ce qu'il a dit ? Il a dit qu'il était homme à aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève.
— Bah l ce n'est pas possible, à moins qu'il n'ait perdu la tête.
— Il l'a dit, sur ma foi, mon parrain, et je pense qu'il serait bon de l'y envoyer.
On appela le gardeur de moutons auprès du roi.
— Comment 1 jeune pâtre, vous avez dit que vous êtes homme à aller demander au Soleil
pourquoi il est si rouge, quand il se lève, le matin?
— Moi, mon roi? G>mment aurais-je pu dire pareille chose ?
— Vous Pavez dit, car mon filleul me l'a assuré; il faut que vous accomplissiez ce dont vous vous êtes vanté, sinon il n*y a que la mort pour vous. Vous partirez demain matin.
Voilà le pauvre Charles bien embarrassé, je i«us prie de le croire. Il ne dormit goutte de toute k nuit.
Le lendemain matin, avant de se mettre en route, il fit le signe de la croix, et dit : « A la grâce de Dieu ! »
Il se dirigea vers le levant. H n'était pas allé loin encore qu'il rencontra un vieillard à barbe blanche, qui lui dit :
— Où allez-vous comme cela, mon fils, et pourquoi êtes- vous si triste?
— Ma foi, grand- père, où je vais, je ne le sais guère ; et, si je suis triste, ce n'est pas sans motif. Le roi m'a ordonné d'aller demander au Soldl pourquoi il est si rouge, quand il se lève, le matin.
— Eh bien! mon garçon, feites exactement comme je vous dirai, et vous pourrez réussir. Voici un cheval de bois; montez dessus, et il vous portera au pays où le Soleil se lève. Vous arrive-
rez au pied d'une montagne très haute ; vous descendrez alors, vous laisserez votre cheval au pied de la montagne et vous monterez jusqu'au sommet. Là, vous verrez un beau château. C'est le château du Soleil. Vous n'aurez qu'à entrer et faire votre commission.
— Merci, grand-père.
Charles monta sur le cheval de bois, qui s'éleva avec lui en l'air, et ils se trouvèrent bientôt au pied de la haute montagne. Charles la gravit seul jusqu'au sommet. Il aperçut alors le palais du Soleil, y entra sans obstacle et demanda :
— Le Soleil est-il à la maison?
— Non, lui répondit une vieille femme, qui se trouvait là, — sa mère, sans doute ; — que lui voulez-vous?
— J'ai besoin de lui parler, grand'mère.
— Eh bien I si vous voulez attendre un peu, il arrivera sans tarder. Mais, mon pauvre enfant, mon fils aura grand'faim, quand il arrivera, et il voudra vous manger. Restez tout de même, car votre mine me plaît, et je l'empêcherai de vous faire du mal.
Bientôt après arriva le Soleil, en criant :
— J'ai faim I j'ai grand'fisdm I ma mère,
— C'est bien, asseyez-vous là, mon fils, et je vais vous donner à manger, lui dit la vieille.
— Je sens l'odeur de chrétien, mère, et il
faut que je le mange! s'écria le Soleil, un înstamt après.
— Eh bien ! par exemple, si vous croyez que je vais vous laisser manger cet enfant, vous vous trompez joliment ! Voyez quel charmant garçon !
— Qu'es-tu venu faire ici? demanda le Soleil à Charles.
— On m'a commandé. Monseigneur le Soleil, de venir vous demander pourquoi vous êtes si rouge, le matin, quand vous vous levez.
— Eh bien ! je ne te ferai pas de mal, car ta mine me plaît, et je t'apprendrai même ce que tu désires savoir. La Princesse de Tronkolaine demeure là, dans im château voisin du mien, et il me faut, tous les matins, me montrer dans toute ma splendeur, quand je passe au-dessus de sa demeure, pour n'être pas vaincu par elle en beauté.
Le lendemain, le Soleil se leva de bon matin et commença sa tournée, comme d'habitude, et Charles partit aussitôt que lui. Descendu de la montagne, il retrouva son cheval de bois qui l'attendait. Il monta dessus et fut ramené en peu de temps à l'endroit où il avait rencontré le vieillard. Il était encore là qui l'attendait.
— Eh bien! mon fils, lui dit-il, avez-vous réussi dans votre entreprise?
— Oui, vraiment, grand-père, répondit Charles, et la bénédiction de Dieu soit sur vous !
— C'est bien;. quand vous aurez encore besoin de moi, appelez-moi et vous me reverrez.
Et aussitôt, il disparut, il ne sut comment.
Quand Qiarles revint au palais du roi, tout le monde était étonné de voir comme il était content et joyeux.
— Eh bien ! lui dit le roi, me diras-tu à présent pourquoi le Soleil est si rouge, le matin, quand il se lève ?
— Oui, sire, je vous le dirai.
— Et pourquoi donc ?
— C'est que, non loin du château du Soleil, se trouve celui de la Princesse de Tronkolaine, et il lui faut paraître, chaque matin, dans toute sa splendeur, quand il passe au-dessus du château, pour n'être pas éclipsé par elle.
— C'est bien, répondit k roi.
Et il le renvoya â ses moutons.
Peu de temps après, le faux filleul dit encore au roi :
— Si vous saviez, parrain, ce que le gardeur de moutons a dit ?
— Et qu'a-t-il donc dit encore?
— Ce qu'il a dit? Il a dit qu'il est homme à vous amener ici la Princesse de Tronkolaine, pour que vous l'épousiez.
— Vraiment? Dites-lui de venu: me trouver, tout de suite.
Le pauvre Charles se rendit auprès du roi, fort inquiet.
— G>mmentl jeune pâtre, vous avez dit être capaWe de m'amener ici la Princesse de Tronkolaine, pour être ma femme?
— Comment aurais-je pu dire pareille chose, sire? II faudrait que f eusse complètement perdu l'esprit pour parler ainsi.
— Vous vous en êtes vanté, et il feut que vous le fassiez, sinon il n'y a que la mort pour vous.
Le lendemain matin Charles se remit en route, triste et soucieux. « Si je rencontrais encore le vieillard de l'autre fois! » se disait-il en luimême. A peine eut-il prononcé ces paroles, qifil aperçut le vidllard qui venait à lui.
— Bonjour, mon fils, lui dit-îl.
— A vous pareillement, grand-père.
— Où allez-vous ainsi, mon enfant?
— Ma foi, grand-père, je n'en sais trop rien. Le roi m'a encore ordonné de lui amener à sa cour la Princesse de Tronkolaine, et je ne sais comment m'y prendre.
— C'est bien, mon garçon. Prenez d'abord cette baguette blanche. Retournez vers le roi, et dites-lui qu'il vous faut trois bateaux, dont nn chargé de gruau, un autre de lard et le troisième, de viande salée. Le gruau sera pour le roi des fourmis, que vous trouverez dans une fie, au mi-
lieu de la mer. Quand vous arriverez dans cette île, vous demanderez : — « N'est-ce pas id que demeure le roi des fourmis? — Si, vous dira-t-on.
— Eh bien, void un cadeau que j'ai pour lui, » ajouterez-vous, en montrant le bateau chargé de gruau. Alors, arriveront toutes les fourmis de l'île, et, en un instant, elles videront le bateau.
— « Ma bénédiction soit avec toil vous dira alors le roi des fourmis, et si jamais tu as besoin de nous, appelle le roi dts fourmis, et il arrivera aussitôt. » — Plus loin, vous trouverez une autre île, où demeure le roi des lions. Vous demanderez encore, en arrivant ; — « N'est-ce pas ici que demeure le roi des lions ? — Si, vous sera-t-îl répondu, c'est id. » Et vous ajouterez: — « C'est que void un cadeau que j'ai pour lui ; » — et vous montrerez le bateau chargé de lard. Alors, vous verrez arriver des lions, de tous les côtés de l'île, et, en un instant, le bateau sera vidé. Le roi des lions vous cfira aussi : — « Ma bénédiction soit avec toil Si jamais tu as besoin de moi, tu n'auras qu'à appeler le roi des lions, et j'arriverai aussitôt. » — Enfin, vous arriverez ensuite dans une troisième île, où demeure le roi des éperviers. En y abordant, vous demanderez :
— « N'est-ce pasîd que demeure le roi des éperviers? — Si, vous sera-t-il répondu, c'est ici. — C'est bien, ajouterez-vous, void un cadeau que
j*ai pour lui. » — Et vous montrerez le bateau chargé de viande salée. Aussitôt, arrivera le roi des éperviers, accompagné de ses sujets, et, en un instant, le bateau sera vidé. — « Ma bénédiction soit avec toi I dira aussi le roi des éperviers, et si tu as jamais besoin de moi, tu n'auras qu'à appeler le roi des éperviers, et aussitôt j'arriverai. » — Le roi, votre parrain, vous fournira les trois bateaux chargés de gruau, de lard et de viande. Avant de vous embarquer, faites une croix avec votre baguette blanche sur le sable du rivage, et aussitôt soufflera un vent favorable pour vous conduire à votre destination. Prenez bien garde à faire tout exactement comme je vous ai dit, et vous réussirez.
— Merci, et ma bénédiction soit avec vous, grand-père, dit Charles.
Et il partit.
Voilà Charles en mer, avec ses trois bateaux. Il arrive dans la première île, où demeure le roi des fourmis, et il demande :
— N'est-ce , pas ici que demeure le roi des fourmis?
— Si, c'est ici, lui répond-on.
— Eh bien, voici un cadeau que j'ai pour lui; allez lui dire, je vous prie, de venir le recevoir.
On avertit le roi des fourmis, et il vint aussitôt, accompagné d'une infinité de fourmis.
£a un instant, le bateau fut vidé, et le roi dit alors :
— Ma bénédiction sur toi, Charles, filleul du roi.de France. Tu nous a sauvés; car la famine désolait mon royaume, et nous allions tous mourir de faim. Si jamais tu as besoin de moi et de mes sujets, tu n'auras qu'à appeler le roi des fourmis, et j'arriverai aussitôt.
Charles continua sa route, et, pour abréger, il arriva dans l'ile où demeurait le roi des lions, puis dans celle où demeurait le roi des éperviers; il fit exactement comme lui avait recommandé le vieillard, et tous lui promirent aide et protection, au besoin. Avant de s'éloigner de l'île des éperviers, il demanda à leur roi :
— Suis-je encore loin du palais de la Princesse de Tronkolaine?
— Vous avez encore un bon bout de chemin à faire, lui répondit-on ; mais, vous y arriverez sans mal. Quand vous arriverez, vous verrez la princesse auprès d'une fontaine, occupée à peigner ses cheveux blonds, avec un peigne d'or et un démêloir d'ivoire. Prenez bien garde d'être aperçu d'elle, avant que vous l'ayez vue, car elle vous enchanterait. Elle sera sous un oranger, qui est au-dessus de la fontaine. Allez doucement, dou- -cement, grimpez sur l'arbre, cueillez une orange et jetez-la vite dans la fontaine. Alors la Prin-
cesse lèvera la tête, vous sourira, puis vous invitera à descendre et à raccompagner jusqu'à son château. Vous pourrez la suivre sans crainte.
— Merci, dit Charles au roi des éperviers. Et il continua sa route.
Il arriva sans tarder au pied du diâteau, -^ un château magnifique. Il vit la Princesse auprès de la fontaine, occupée à peigner ses cheveux blonds avec un peigne d'or et un démêloir d'ivoire, sous un oranger; il grimpa sur l'arbre, sans être aperçu d'elle, cueillit une orange et la jeta dans le bassin de la fontaine. Aussitôt, la princesse leva la tête, et, voyant Charles sar l'arbre :
— Ah! dit-elle, Charles, filleul 'du Roi de France, c'est donc toi qui es làl Sois le bienvenu. Descends et accompagne-moi dans mon château.
Je ne te veux point de mal; bien au contraire.
Charles la suivit jusqu'à son château. Jamais ses yeux n'avaient rien vu d'aussi beau.
Il y avait quinze jours qu'il était là, au milieu des plaisirs de toutes sortes, quand il demanda, un jour, à la Princesse si elle consentirait à l'accompagner jusqu'au palais du roi de France?
— Volontiers, répondit-elle, si vous accomplissez trois travaux que je vous désignerai.
— J'essayerai toujours, dit-il.
Là princesse 0£ TRONKOLAINE 79
Le lendemain matin, la Princesse le condiusit dans un grenier, devant un grand tas de graines de toutes sortes. Il y avait là des graines de lin, de trèâe, de chanvre, de navet et de chou, mêlées ensemble. Elle lui dit qu'avant le coucher du soleil, il fallait qu'il eût réuni toutes les graines de même nature dans un même tas, sans qu'il y eût une graine de nature différente dans aucun des tas. Puis elle s'en alla.
Le pauvre Charles, resté seul, se mit à pleurer, parce qu'il ne croyait pas qu'il fût possible à personne au monde d'accomplir un pareil travail. Il se rappela alors le roi des fourmis. Il m'avait dit, se dit-il à lui-même, que, si jamais j'avais besoin de lui et des siens, je n'aurais qu'à les appeler, et ils viendraient à mon secours. Il me semble que j'ai assez besoin d'eux, en ce moment. Voyons donc s'il disait vrai :
— Roi des fourmis, viens à mon secours, car j'en ai grand besoin!
Et aussitôt le roi des fourmis arriva»
— Qji'y a-t-il pour votre service, demandat-il, Charles, filleul du roi de France?
Charles lui fit part de son embarras.
— S'il n'y a que cela, soyez sans inquiétude, ce sera vite fait.
X^ roi appela alors ses sujets, et aussitôt il arriva tant de fourmis, de tous côtés, que toute
Taire du grenier en était couverte. Il leur expliqua ce qu'il y avait à faire. Et les voilà toutes au travail. Q}iand ce fut fini, le roi des fourmis dit à Qiarles :
— C'est fait.
Charles le remercia, et il partit avec toutes ses fourmis.
Au coucher du soleil, quand vint la Princesse, elle trouva Charles assis et l'attendant tranquillement.
— Le travail est-il fait? demanda-t-elle.
— Oui, princesse, c'est fait, répondit Charles tranquillement.
— Voyons cela.
Et elle examina tous les tas. Elle prenait une poignée de chacun et l'examinait de près. Elle ne trouva en aucun une graine dissemblable et qui ne fût pas à sa place. Elle en était tout étonnée.
— C'est bien travaillé, dit-elle ; allons à présent souper.
Le lendemain matin, elle commanda à Charles d'abattre toute une longue avenue de grands chênes, et elle lui donna pour outils une hache de bois, une scie de bois et des coins de bois. Tous les arbres devaient être à terre pour le coucher du soleil, le même jour.
Voilà encore notre homme bien embarrassé.
— A moins que le roi des lions ne vienne
LA PRINCESSE DE TRC2MKOLAINB Si
à mon secours, se dit-il, je ne me tirerai jamais d'affaire, cette fois.
Et il appela le roi des lions.
— Roi des Lions, venez à mon secours, car j'en ai grand besoin I
£t le roi âids lions arriva aussitôt.
— Qji'y a-t-il pour votre service, Charles, £lleul du rd de France? demanda-t-il.
Charles lui conta son embarras.
— N'est-ce que cela? Soyez sans inqmétude alors, ce ne sera pas long à faire.
Le roi poussa un rugissement terrible, et aussitôt il arriva des Hons plein Tavenue.
— Allons 1 mes enÊmts, leur dit le roi, déracinez et mettez-moi en pièces tous ces arbres, et vite I
Et les voilà ausâtôt de se mettre à l'ouvrage, et de travailler, chacun de son mieux. Tout était encore terminé, avant le coucher du sokil.
Qjiand vint la Princesse, elle fut étonnée de voir tous les chênes déracinés et mis en morceaux, et Charies qui dormait ou feignait de dormir, étendu sur le dos.
— Ah! voici, par exemple, un homme I se dit-elle.
Elle s'approcha de Charles, tout doucement, sur la pointe des pieds, et lui donna deux baisers. Charles se réveilla.
— Le travail est fait, à ce que je vois, lui dit la Princesse.
— Oui, Princesse, le travail est fait.
— C'est bien. Allons souper, car vous devez avoir faim.
Le lendemain matin, on lui dit d'aller abattre et niveler une grande montagne, beaucoup plus haute que la montagne de Bré. On lui donna une brouette et une pelle de bois, et le travail devait être terminé avant le coucher du soleil.
Arrivé au pied de la montagne, Charles restait là à la regarder, et il se disait en lui-même :
— Comment faire cela? Je n'en viendrai jamais à bout. Mais, le roi des éperviers n'a pas encore travaillé pour moi. Il faut que je l'appelle; je n'ai d'autre espoir q^'en lui.
— Roi des éperviers, venez à mon secours, car j'en ai grand besoin !
Et aussitôt le roi des éperviers descendit auprès de lui.
— Qji'y a-t-il pour votre service, Charles, filleul du roi de France? demanda-t-il.
— La Princesse de Tronkolaine m'a dit qu'il faudra abattre et niveler cette haute montagne, avant le coucher du soleil, et, si vous ne me venez en aide, je ne sais vraiment pas comment en venir à bout.
— Si ce n'est que cela, soyez sans inquiétude; cela sera fait, avant le coucher du soleil.
Alors, le roi des éperviers poussa un cri effrayant, et aussitôt les éperviers arrivèrent, et en si grand nombre, que la lumière du soleil en était obscurcie.
— Qu'y a-t-il à faire, notre roi? demandèrent-ils.
— Transporter cette montagne de là, de manière qu'à sa place il se trouve une plaine unie ; et vite, vite, mes enfants !
. Et les voilà de déchirer la montagne avec leurs griflfes, et de transporter la terre dans la mer. Si bien que le travail était encore terminé, longtemps avant le coucher du soleil, et personne n'eût dit qu'il y avait une montagne là, le matin, duand la Princesse vint, au coucher du soleil, elle trouva Charles qui dormait, sous un arbre, et elle lui donna encore deux baisers. Il se réveilla aussitôt, et dit :
— Eh bien! Princesse, le travail est accompli ; voyez, il n'y a plus de montagne. Maintenant, j'espère que vous viendrez avec moi au palais du roi de France?
— De tout mon cœur, répondit-elle, et partons tout de suite.
Et ils se dirigèrent du côté de la mer. Les bateaux de Charles se trouvaient encore là. Ils
s'embarquèrent dessus, et arrivèrent sans encombre en France. Sur la route, ils viâtèrent le vieillard, qui dit à Chailes :
— Eh bien, mon fils, avez-vous réussi?
— Oui, grand-père, et la bénédiction de Dieu soit avec vous!
— C'est bien. Allez, à présent, trouver votre parrain; vos épreuves et vos peines sont terminées et vous n'aurez plus besoin de moi.
Quand Charles arriva au palais du. roi, accompagné de la Princesse de Tronkoiaine, tout le monde fut étonné de voir cc»mne elle était bdie. Le vieux roi en perdit la tète, et voulut se ma« rier avec elle, tout de suite, quoique la reine sa femme ne fût pas encore morte.
— Non, lui dit la Princesse, je ne suis pas venue ici pour vous épouser, pas plus que le diable qui est ici avec vous.
— Un diable ici ! où donc est-il? s'écria le roL
— Celui que vous prenez pour votre filleul est un diable, et voici votre véritable filleul, dit-elle en montrant Charles; celui-ci a eu tout le mal, et c'est à lui qu'est due la récompense, et il sera mon époux.
— Mais comment renvoyer le diable? demanda le roi.
— Cherchez d'abord une jeune femme nouvellement mariée, et portant son premier enfant.
lA PRINCESSE DE TRONKOLAINE S5
Qpand vous l'aurez trouvée, faites chauffer un ^our à blanc, et jetez-y le diable. Il se démènera et hurlera de rage, et fera son possible pour sortir du four; mais, la jeune femme Vy maintiendra en lui montrant son aimeau de mariage.
On trouva une jeune femme portant son premier enfant; on chauffa un four à blanc, puis on y jeta le diable. Celui-ci se démenait et poussait des cris époavantables, et tout k palais en tremblait. Mais, quand il essayait de sortir du feu, la Jeune femme lui présentait son anneau à la gueule du four et le faisait reculer. Si bien qu'il dit alors :
— Si j'étais resté ici, une année encore, j'aurais réduit le royaume à un état désespéré.
Mais, il lui fallut crever là.
Alors, Charles fut marié à la Princesse de Tronkolaine. Le vieux charbonnier, sa femme et tous ses enflants furent aussi de la noce. — C'est là qu'il y eut un festin, alors I Et un tintamarre et un vacarme et des bombances étemelles I Les cloches sonnant à toute volée, la grande bannière sur pied, et les violons devant (i) I
Gmtè pn Margnerite Plii%)e, de Ploznaet (Cfttes-dn- Nord). — Décembre 1868.
(r) Ce conte, dans sa seconde partie, se nmacfac an type de la recherche de la Princesse aux cheveux d*or.
Kèment-man on d'ann atn^ Ma J^ devoa tUnni ar ter.
Ceci se passait du temps Où les poules avaient des dents.
I L se nommait Mâlo et était jardinier à, la cour d'un roi. Mais, comme il était déjà âgé, il ne travaillait plus guère et avait la surveillance des autres jardiniers de la cour.
Le roi, qui aimait à causer avec lui, quand il venait se promener dans le jardin, lui dit un jour :
— Ta femme est donc enceinte encore, Malo?
— Oui, sire, et je serai bientôt père pour la
LES TROIS POILS DE LA BARBE d'OR DU DIABLE 87
sixième fois, car, comme vous le savez, j*ai déjà cinq enfants. Mais, ce qui m'embarrasse le plus, c'est de savoir où trouver un parrain pour le sixième.
— Eh bien, que cela ne t'inquiète plus ; viens me trouver, quand ton enfant naîtra, et je lui trouverai un parrain.
Huit jours plus tard, Malo alla trouver le roi, et lui dit :
— 11 vient de me naître vin sixième garçon, sire.
— Eh bien, répondit le roi, c'est moi qui serai son parrain. .
Le baptême fut célébré solennellement, et l'enfant fut nommé Charles. Puis, il y eut un grand dîner, au palais du roi. Vers la fin du repas, le vieux jardinier, qui avait bu un peu plus que d'habitude, était gai et dit, en levant son verre plein :
— A votre santé, sire, et Dieu fasse la grâce à mon fils nouveau-né d'être uni un jour à la princesse votre fille.
11 y avait quelques jours seulement qu'une fille était aussi née au roi.
Le monarque fut mécontent du souhait de son jardinier, et il le renvoya.
Malo entra chez un grand seigneur. •
Cependant, le roi ne tarda pas à regretter son
qu'elle contenait son arrêt de mort. Il loge dans un village, au bord de la route, et y mange avec trois incoimus, des maltôtiers.
Après souper, on joue aux cartes. Charles perd tout son argent et même sa montre. On se couche. Les trois maltôtiers étaient dans la même chambre, et Charles était dans un cabinet, à côté. Il n'y avait qu'une cloison de planches à les séparer, et il entendait leur conversation: — Le pauvre garçon! dit Tun d'eux, il a perdu tout son argent ; comment pourra-t-il payer son écot et retourner jusque chez lui? J'ai pitié de lui; si nous lui rendions son argent?— Oui, répondirent les deux autres; rendons-lui son argent.
Et un des trois alla dans sa chambre ^our lui remettre son argent. Il dormait profondément, car il était très fatigué de sa marche. Sur sa table de nuit, le maltôtier aperçut une lettre cachetée ; c'était celle que le roi lui avait donnée pour être remise à la reine. Poussé par la curiosité, il rompit le cachet, lut la lettre et fut bien étonné de ce qu'elle contenait.
— Le pauvre garçon! pense- t-il, il porte luimême l'ordre de le faire mettre à mort, et il ne le sait pas !
Il montra la lettre à ses deux camarades, et ils lui substituèrent une autre lettre, qui recomman-
dait à la reine de bien accueillir et bien traiter le porteur.
Le lendemain matin, quand Charles se leva, les maltôtiers étaient déjà partis. Il retrouva dans ses poches son argent et sa montre, et sa lettre était aussi sur sa table de nuit, où il l'avait posée. U paya son hôte et se remit en route, sans que rien lui eût fait soupçonner une substitution de lettre. Il marche, il marche, et finit par arriver à Paris. Il va tout droit au palais royal et remet sa lettre à la reine. Celle-ci Taccueille on ne peut mieux, le fait manger à sa table et Temmène avec elle et la princesse, sa fille, dans ses visites et ses promenades.
Le roi revint au bout d'un mois, et son étonnement fut grand et grande aussi sa colère de retrouver Charles dans la société de sa femme et de sa fille.
— Comment ! dit-il à la reine, vous n'avez donc pas fait ce que je vous recommandais, dans ma lettre?
— Vraiment, si, répondit-elle; voici votre lettre ; relisez-la.
Le roi lut la lettre que lui présenta la reine, et vit clairement qu'il avait été trahi, mais il ignorait par qui.
Charles fut alors envoyé à l'armée, comme simple soldat. C'était un soldat exemplaire. Il de-
vint inromptement ofiSder, et, comme il se comportait vaillamment, dans toutes les renccmtres, et contribuait plus 'que nul autre à la victoire» il parvint vite aux phis hauts grades, et on ne parlait que de lui, à Farmée et à la ville. La princesse Méprit d'amour pour lui, et demanda à son père de le lui laisser épouser.
— Jamais l répondit le roi.
Survint une grande guerre, et le tqL de France était sur le point de perdre une bataille décisive, quand arriva Charles avec ses soldats. Aussitôt ks choses changèrent de tournure, et les Français remportèrent une grande victoire, au lieu de la défaite désastreuse dont ils étaient menacés.
La princesse demanda de nouveau à son père de lui permettre d'épouser le jeune héros.
— Je le veux bien, répondit-il, cette fois, mais, à là condition qu'il m'apportera trois poils de la barbe d'or du Diable (i).
— Et où irai>)e chercher le DiaUe? demanda Charles.
— En Enfer, parbleu! lui répondit la princesse.
— C'est facile à dire; mais, par où aller en Enfer?
(i) Jusqu'ici, notre conte appartient à an autre type que cefat des Foyages vers U Sdelt, et tout ce conunencement doit être me intenKdiiiiiii ds m ffM K' w rw-
Il se mit tout de même ea route, à la grâce de Dieu.
Après avoir marché longtemps et traversé bien des pays, il arriva au pied d'une haïUe montagne, où il vit une vieille femme qui venait de puiser de Teau à la fontaine, dans une barrique àéionoée qu'elle portait sur la tête.
— Où allez- vous ainsi, Thomme? lui demanda la vieille ; id, il ne vient pas de gens en vie. Je suis la mère du Diable.
— £h bien, c'est alors votre fils que je cherche; conduisez-moi jusqu'à lui, je vous prie.
— Mais, mon pauvre enfant, il te tuera ou t'avalera vivant, quand il te verra.
— Peut-être. Faites que je lui parle, et nous verrons après.
— Tu n'es pas peureux, à ce qu'il paraît ; mais, dis-moi ce que tu as à faire avec mon â]s«
— Le roi de France m'a promis de me donner la main de sa fille, si je lui apporte trois poils de la barbe d'or du Diable, et je pense, grand'mère, que vous ne voudrez pas me faire manquer un si beau mariage pour trois poils de barbe.
— Eh bien, suis-moi, et nous verrons; ta mine me plaît.
Et Charles suivit la vieille, qui le conduisît à un vieux château délabré et tout noir.
Aussitôt arrivée, elle se mit à faire des crêpes
pour son fils, sur une poêle plus large qu'une meule de moulin.
Bientôt, on entendit un vacarme efFroyable.
— Voilà mon fils qui arrive, dit la vieille; cache-toi vite sous mon lit.
Charles se cacha sous le lit, et le fils de la vieille entra aussitôt en criant :
— J'ai grand'faim, mère, grand'faim (i) !
— Eh bien, mange, mon fils; voilà de bonnes crêpes.
Et il se mit à manger des crêpes, qui disparaissaient comme dans un gouffre.
Quand il en eut ainsi englouti quelques douzaines, il s'interrompit un instant, et dit :
— Je sens ici odeur de chrétien, et il faut que j'en mange.
— Tu déraisonnes, mon fils, dit la vieille; mange des crêpes et ne songe pas aux chrétiens ; tu sais bien qu'il n'en vient jamais ici.
Et il engloutit encore quelques douzaines de crêpes, puis il huma l'air et répéta :
— Je sens odeur de chrétien ici, et il faut que j'en mange.
(i) Dans tous les contes populaires où Ton représente le Soleil rentrant de sa tournée journalière, il commence par demander à manger. Il est évident que le Diable a été aubstitaë ici au Soleil.
LES TROIS POILS DE LA BARBE d'OR DU DIABLE 95
— Laisse-moi donc tranquille avec les chrétiens, lui dit la vieille, et mange des crêpes ou va te coucher, si ton ventre est plein.
— Oui, bonne petite mère, dit-il, radouci, je suis fatigué et je vais me coucher.
Il se mit au lit, et, un instant après, il ronflait. La vieille s'approcha de lui et lui arracha un poil de sa barbe d'or. Il se gratta le menton, mais ne s'éveilla pas. Un moment après, la vieille lui arracha un second poil, puis un troisième. Il s'éveilla enfin et sauta hors du lit en disant :
— Je ne puis pas dormir dans ce lit, mère, il y a trop de puces; je vais coucher à l'écurie.
— Vas à l'écurie, si tu veux, mon fils; demain, je te mettrai des draps frais.
Et il sortit pour se rendre à l'écurie.
— Arrive ici, vite, à présent! dit la vieille à Charles.
Et, lui présentant les trois poils qu'elle venait d'arracher au menton de son fils :
— Voici trois poils de la barbe d'or du Diable. Emporte-les vite, et vas épouser la fille du roi de France.
Charles prit les trois poils, remercia et partit promptement.
Quand il arriva au palais du roi de France, la reine et sa fille étaient à se promener dans le jar-
96 VOYAGES VERS Lfi SOLEIL
din. Il alla les y trouver, et, dès qu'elle l'aperçut, la princesse lui demanda :
— Et les trois poils d'or de la barbe du Diable?
— Les voici, répondit-îl en les montrant.
La princesse courut le dire à son père.
Qjiand le vieux rd vît les trois pmls, il fut pris
d'un tel accès de fureur, qu'il se planta lui-même son poignard dans le cœur et mourut aussitôt.
— Va-t'en au Diable 1 (fit Charles, en voyant cela.
Rien ne s'opposait plus au mariage de Charles avec la princesse.
H écrivit au marchand de Bordeaux de se rendre promptement à Paris. Il vînt, révéla tout, et l'on sut alors que Charles était le fils du vieux jaidi* nier du palais et le filleul du roL On constata ausâ l'accomplissement du souhait du vieux jardinier, lorsqu'il avait dit, en portant la santé du roi, au dîner du baptême : A votre santé, sire, et Dieu veuille que votre fille et mon fils soient unis, un jour.
Le mariage fîit célébré, et il y eut de belles noces, avec des festins, des danses et des jeux de toutes sortes, pendant quinze jours.
J'étais là cuisinière ; j'eus un morceau avec une goutte, un coup de cuillère à pot sur la bouche, et, depuis, je n'y suis pas retournée. Mais, avec
cinq écus et un cheval bleu, j*y serais encore allée ; avec cinq écus et un cheval brun, j'y serais allée demain en huit (i).
Conté par Barbe Tassel, Plouaret, 1870.
(i) Voici cette formnlè finale rimée en breton :
Me oa MO kegtrura,
Em boa eun tamm bag tur bantiec'h,
Eun toi hlogU vMf ma geno,
Hag a-boë n'oun Tut het eno.
Met gant pemp scoed hag eur maràh gla^t
'Fi^n it da vxlety war/hoa^j
Pe gant pemp seoêi bag eur mar^b brun,
'Fiienn H loarc^baaiar peti^tmn.
mm
TRÉGONT-À-BARIS (i)
Eut wecb a oa, eur wecb a vd,
Comansamant an» holl gao^o :
N'eus na nutr tu marté^
Heu 4ÛS tri droad ann iribè.
Il y avait une fois, il y anra an jonr,
Cest le commencement de^tons les contes.
Il n*y a ni ff ni peut-être.
Le trépied a bien trois pieds.
I u temps que le Seigneur Dieu voyageait dans la Basse-Bretagne, accompagné de saint Pierre et de saint Jean, un jour qu'ils cheminaient tous les^trois, tout en causant, il leur sembla entendre les vagissements d'un petit enfant, dans une douve, au bord de la route. Ils descendirent dans la douve et y trouvèrent, en effet, parmi les fougères, un petit enfant aban-
(i) Ce nom tignifie littéralement. rr»i/<-J«-Ptfw, et Ton verra plus loin le héros, jouant sur le mot, faire allusion à cette signiBcatioa.
TRÉGOMT-À-BARIS 99
donné, un fort bel enfant. Ils l'emportèrent. Une vidlle femme, qui n'avait pas d'enfant, se chargea de lui, et l' éleva comme s'il eût été son propre fils.
L'enfant venait bien. A quinze ans, c'était déjà un gars vigoureux et de bonne mine. Il voulut voyager. La vieille eut beau le sermonner et le supplier de ne pas la quitter, il fallut le laisser partir. Elle lui donna quelque peu d'argent, et il prit la route de Paris.
En arrivant à Paris, il alla tout droit -demander du travail au palais du Roi. On le reçut, parce qu'il était un garçon de bonne mine, et n^ême un joli garçon. Il ne fut pas longtemps sans être remarqué du Roi, qui le prit en affection. Si bien que les autres valets devinrent jaloux de lui, et cherchèrent les moyens de le perdre.
Un jour, qu'ils causaient entre eux de leurs affaires, quelqu'un dit :
— Je voudrais bien savoir ce qui est cause que le Soleil est si rouge, quand il se lève, le matin.
— Ce n'est pas aisé à savoir cela, répondirent les autres.
— Si nous disions au Roi que Trégont-à-Baris (on lui avait donnée je ne sais pourquoi, ce nom, qui signifie Trente-de-Paris) s'est vanté d'être capable d'aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, quand il se lève, le matin?
— Oui, disons-lui cela.
Le premier garçon d'écurie alla donc trouver le Roi, et lui dit :
— Si vous saviez, Sire, ce qu'a dit Trégont-à- Baris?
— Et qu'a-t-il donc dit? demanda le Roi.
— Il a dit qu'il était capable d'aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève.
— Il n'est pas possible qu'il ait dit cela.
— Il l'a dit; je vous l'affirme, Sire.
— Eh bien! dites-lui devenir me parler, alors. Trégont-à-Baris se rendit auprès du Roi.
. — Comment! Trégont-à-Baris, vous avez* dit que vous êtes capable d'aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève ?
— Moi, Sire? Je n'ai jamais dit rien de semblable.
— Vous l'avez dit, mon garçon, on me l'a affirmé, et il faut que vous fassiez ce dont vous vous êtes vanté, ou il n'y a que' la mort pour vous. Allez.
Voilà le pauvre Trégont-à-Baris bien embarrassé, je vous prie de le croire. — C'en est fait de moil se diisait-il à lui-même. Il se mit pourtant en route, à la grâce de Dieu.
En sortant de la cour, il vit une magnifique jument blanche, qui vint à lui, et lui parla ainsi :
tRÉGONT-Â-BAIUS 10 1
— Monte sur mon dos, et je te conduirai jusqu'au Soleil. Nous avons miUe lieues à faire pour arriver, avant le coucher du Soleil, au premier château où nous passerons la nuit.
Trégont-à-Baris monta sur le dos de la belle jument blanche, et aussitôt celle-d s'éleva en l'air avec lui. Qs arrivèrent auprès d'un château, au moment où le Soleil allait se coucher. Trégont-à- Baris descendit, sur le conseil de la jument, et frappa à la porte du château : dao ! dao I
— Qui est là ? demanda une voix de Tintérieur.
— Trégont-à-Baris ! Ma cavale et moi nous faisons trente et un 1
On lui ouvrit et il entra, et il soupa avec la fîlle du maître du château.
— Où allez-vous comme cela? lui demanda œUe-d.
— Ma foi, Princesse, je ne sais pas trop. On m'a commandé d'aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève, et je ne sais de quel côté me diriger.
*— Eh bien! si jamais vous arrivez au but de votre voyage, chez le Soleil, demandez-lui aussi, je vous prie, ce qui est cause que mon père est malade, depuis si longtemps, et ce qu'il faudrait Eure pour lui rendre la santé.
— Je le lui demanderai. Princesse.
Le lendemain matin, dès que le Soleil fut levé,
Trégont-à-Baris remonta sur sa jument blanche. Celle-ci s'éleva en l'air aussitôt, et les voilà partis» plus rapides que le vent.
Au coucher du Soleil, ils arrivèrent devant un second château, qui était à mille lieues du premier. Trégont-à-Baris fut bien reçu par le maître du château, qui l'invita, comme le premier, à souper à sa table.
— Et où allez-vous ainsi? lui demanda-t-il.
— Ma foi, on m'a ordonné d'aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève, et j'y vais ; mais, je ne sais trop quel chemin prendre.
— Eh bien , si jamais vous arrivez chez le Soleil, demandez-lui aussi, je vous prie, ce qui est cause qu'un poirier que j'ai dans mon jardin est desséché et stérile, d'un côté, tandis que l'autre côté, il produit des fruits, tous les ans.
— Je le lui demanderai, volontiers.
Le lendemain matin, il partit encore, de bonne heure, avec sa jument blanche.
— Comment I ne sommes-nous pas encore près d'arriver? demanda Trégont-à-Baris à sa cavale.
— Si, répondit-elle, nous n'avons plus que mille lieues à faire. Bientôt, nous arriverons près d'un bras de mer, où il nous faudra nous séparer, et tu me laisseras de ce côté de l'eau. Un passeur se trouvera là, qui te passera dans sa barque.
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pour franchir le bras de mer. Il te demandera où tu vas; mais, ne le lui dis pas, et, en revenant, ne lui dis pas encore où tu auras été, jusqu'à ce qu'il t'ait déposé de ce côté de l'eau.
Us continuèrent leur route, et arrivèrent bientôt au bras de mer. Trégont-à-Baris mit sa cavale au pâturage, dans un pré qui se trouvait là, et s'avança vers le passeur, qu'il aperçut sur sa barque.
— Si je ne suis pas indiscret, où allez-vous ainsi, seigneur? lui demanda celui-ci, pendant qu'il lui faisait passer l'eau.
— Passez-moi toujours, et, au retour, je vous dirai où j'aurai été.
Le voilà de l'autre côté. Alors, il aperçut devant lui le château du Soleil, la plus belle merveille qu'eussent jamais contemplée ses yeux. Il s'en approcha, pour entrer. Le Soleil allait se lever, et, en le voyant venir, il lui cria :
— Éloigne-toi ! Éloigne-toi, vite, ou je vais te brûler 1 Qji'es-tu venu faire ici?
— Je suis venu, Monseigneur le Soleil, vous demander pourquoi vous êtes si rouge, quand vous vous levez, le matin.
— Je te le dirai. C'est qu'en ce moment, je passe sur le château de la Princesse au Château d'Or. Pars vite, maintenant, pour que je me lève. Va-t'en, ou je te brûlerai.
— Il faut que vous me disiez encore, aupara-
vant, ce qu'il faut faire pour rendre la santé à un prince malade, qui demeure dans le premier château où j'ai passé la nuit, en venant id, et que les médecins ne peuvent pas guérir.
— H y a un crapaud sous le pied droit de son lit ; qu'on tue ce crapaud, et aussitôt le malade recouvrera la santé. Pars vite, à présent.
— Une dernière question, Monseigneur le Soleil. Je ne partirai pas que vous ne m'ayez encore dit ce qui est cause qu'un poirier, qui est dans le jardin du château où j'ai passé la secondé nuit, en venant ici, est tout sec et mort d'un côté, tandis que l'autre côté, il doime des fruits en abondance, tous les ans.
— C'est que, sous ce poirier, il y a une barrique d'argent, et le côté où se trouve l'argent est desséché et stérile, pendant que l'autre est vert et plein de vie. Pars vite, â présent, car je suis en retard.
Trégont-à-Baris salua et partit, ayant appris ce qu'il voulait apprendre, et alors le Soleil se leva.
Arrivé auprès du bras de mer, le passeur le prit sur sa barque, et, au milieu du passage, il lui demanda :
— Eh bien! que vous a dit le Soleil (i)?
(i) Ailleuts, c'est le Père-ÊtenMl, snbstittttion évidente et relativement iKOdeme.
TRÉGONT-X-BAKIS 10$
— Je VOUS le dirai, quand je serai de l'autre côté de Teau.
— Dites-le-moi tout de suite, ou je vais vous jeter dans l'eau.
— C'est le vrai moyen de ne rien savoir; ainsi, ce que vous avez de mieux à f^re, c'e^t de me conduire de l'autre côté.
Et le passeur le conduisit de l'autre côté de l'eau.
— Dites-le-moi, maintenant que vous êtes passé, lui demanda-t-il encore. •
— Je vous le dirai, une autre fois, si je repasse jamais pârici^)
— Hélas I me voilà encore pris! s'écria le passeur. Ma malédiction sur toi ! Il y a cinq cents ans que je suis passeur ici, et tu pouvais me délivrer en répondant â ma question!...
— Oui, pour prendre ta place et rester là aussi longtemps que toi, plus longtemps peut-être... Merci I Et il partit.
U retrouva sa cavale où il l'avait laissée.
— Eh bien ! lui demanda-t-elle, t'en es-tu bien tiré?
— Très bien.
— Monte sur mon dos, alors; et partons.
Au coucher du Soleil, ils étaient devant le château où ils avaient passé la seconde nuit, en allant. Trégont-à-Baris y fut bien accueilli et il
soupa encore avec le maître du château, qui lui demanda : ^
— Eh bieni avez-vous fait ma commission auprès du Soleil?
— Oui, je Tai faite.
— Et que vous a-t-il dit?
— 11 m'a dit que, sous votre poirier, il y a une barrique d'argent, et que c'est le côté de l'arbre où se trouve l'argent qui est desséché et stérile, tandis que l'autre est vert et fertile.
On abattit aussitôt le poirier, et l'on reconnut que le Soleil avait dit vrai.
Le lendemain matin, Trégont-à-Baris et sa cavale se remirent en route, de bonne heure, et, au coucher du Soleil, ils étaient devant le premier château où ils avaient passé la nuit, en allant (i). Trégont-à-Baris y fut encore bien reçu, et il soupa avec la ûlle du maître, car celui-ci était toujours malade sur son lit.
— Eh bien I lui demanda-t-elle, avez-vous fait ma commission auprès du Soleil?
— Oui, je l'ai faite, Princesse.
— Et que vous a-t-U répondu ?
— Il m'a dît que, sous le pied droit du lit de votre père, il y a un crapaud, et que votre père
(i) Ordinairement, le hèrot pane per trois ch&teAuz; ma conteuse semble en avoir omis im.
TRÉGONT-A-BAMS IO7
ne recouvrera la santé que lorsque le crapaud en aura été enlevé et tué.
On fouilla sous le lit et on trouva le crapaud, à Tendroit indiqué; il fut tué, et aussitôt le maître du château recouvra la santé.
Le lendemain matin, aussitôt le Soleil levé, Trégont-à-Baris et sa cavale se remirent eh route, et, vers le soir, ils étaient de retour à Paris, devant le palais du Roi.
— £h bien 1 Trégont-^-Baris, lui demanda le Roi, dès qu'il parut en sa présence, avez-vous réussi dans votre voyage?
— Parfaitement, Sire.
— Et que vous a répondu le Soleil?
— Le Soleil, Sire, m'a répondu que ce qui fait qu'il est si rouge, le matin, quand il se lève, c'est le château de la Princesse au Giâteau d'Or, quand il paraît dessus.
— C'est bien. Elle doit être bien belle, cette Princesse-là?
Trégont-à-Baris retourna à son travail, comme devant, et, pendant quelque temps, ses camarades le laissèrent en paix. Cq)endant, ils cherchaient toujours quelque moyen de se débarrasser de lui. Un d'entre eux alla encore trouver le Roi, peu après, et lui dit :
— Si vous saviez. Sire, de quoi s'est vanté Trégont-à-Baris?
— De quoi donc s'est-îl vanté encore?
— De quoi? De vous amener ici, dans votre palais, la Princesse au Château d'OrI
— Vraiment? Dites-lui de venir me parler surle-champ, car je suis bien désireux de voir cette Princesse-là.
On avertit Trégont-à-Baris qu'il fallait se rendre immédiatement auprès du Roî.^
— Comment! Trégont-à-Baris, lui dit le vieux monarque, vous vous êtes vanté de pouvoir m'amener id, dans mon palais, la Princesse au Château d'Or?
— Moi? mon Dieu! Je n'ai jamais rien dit de semblable, Sire.
— Vous l'avez dit, et il faut que vous le fassiez, ou il n'y a que la mort pour vous. Partez immédiatement.
Voilà notre pauvre Trégont-à-Baris bien embarrassé de nouveau. — Qjie faire? se disait-il à lui-même. Si encore ma bonne cavale blanche venait, comme l'autre fois, à mon secours!
Il partit, le lendemain matin, de bonne heure. A peine fut-il sorti de la cour, qu'il vit venir à lui sa cavale blanche, qui parla ainsi :
— Monte vite sur mon dos, et partons, car nous avons un long voyage à faire.
Il l'embrassa de joie, puis monta sur son dos, et les voilà partis.
TRÉGONT-À-'BARIS IO9
Ils arrivèrent au bord de la mer. En marchant sur la grève, ils virent un petit poisson, hors de Teau, la bouche ouverte et près de mourir.
— Prends vite ce poisson et remets-le dans l'eau, dit la cavale blanche.
Trégont-à-Baris s'empressa d'obéir, et le petit poisson, sortant sa tête de l'eau, dit :
— Ma bénédiction soit avec toi, Trégont-à- Baris 1 Je suis le Roi des poissons, et si jamais tu as besoin de moi ou des miens, appelle, et j'arriverai aussitôt.
Il entra alors dans une embarcation, qu'il vit là auprès, il traversa le bras de meri et se trouva devant le château de la Princesse, qui était tout en or. Il frappa à la porte, et la Princesse ellemême vint ouvrir.
-r- Bonjour à toi, Trégont-à-Baris I lui dît-elle, en le faisant entrer. Tu viens ici me chercher pour aller avec toi à la cour du Roi de France.
— C'est ma foi vrai. Princesse.
— J'irai avec toi; mais, tu vas passer la nuit id, et demain matin, nous partirons.
Il passa la nuit dans le château, et le lendemain matin, ils partirent. La Princesse emporta la clé de son château ; mais, en passant la mer, elle la jeta au fond de l'abime. Ils retrouvèrent la cavale blanche sur le rivage, ils montèrent tous les deux dessus, et prirent la route de Paris.
Quand le vieux Roi vit la Princesse au Château d'Or, il en fut si transporté de joie et de bonheur, qu'il faillit en perdre la tête. Tous les jours, c'étaient des festins et des jeux, à la cour, et il voulait se marier sur-le-champ à la Princesse. Celle-ci lui disait qu'elle ne demandait pas mieux, mais, à une condition, c'est qu'on lui apporterait son Château d'Or, auprès de celui du Roi, car elle ne voulait pas en habiter d'autre.
Voilà le Roi embarrassé. Comment apporter à Paris le château de la Princesse? Était-ce possible?
— Bah 1 lui dit un de ses courtisans, celui qui vous a apporté la Princesse vous apportera bien son château aussi.
Trégont-à-Baris fut encore averti d'aller trouver le Roi.
— Ah ça! Trégont-à-Baris, il te faut encore m'aller chercher le Château d'or de la Princesse, et me l'apporter id, car la Princesse ne veut pas en habiter d'autre.
— Et comment voulez- vous. Sire, que je fasse cela?
— Tu t'y prendras comme tu l'entendras, mais, il faut que tu me l'apportes ici, ce château merveilleux, ou il n'y a que la mort pour toi.
Voilà notre pauvre Trégont-à-Baris plus embarrassé que jamais.
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— Si ma cavale me vient en aide, peut-être me tirerai-je encore d'affaire, se disait-il à luimême.
Le lendemain matin, en sortant de la cour du palais, il vit encore sa cavale blanche, qui l'attendait, et il lui conta tout.
— Retourne vers le Roi, lui dit-elle, et dis-lui qu'avant de te mettre en roule, il te faudra un cheval chargé d'or et un autre chargé de viande.
Trégont-à-Baris demanda au Roi un cheval chargé d'or et un autre chargé de viande. On les lui donna, et aussitôt il se mit en route avec sa cavale blanche. Ils arrivèrent sur le rivage de la mer. Trégont-à-Baris chargea la ^dande daûs un bateau, puis il partit, en laissant sur le rivage sa cavale et les deux chevaux. Il aborda sans tarder dans une île, où il vit quatre lions furieux qui se battaient et cherchaient à s'entre-dévorer, car ils mouraient de faim.
— Ne vous battez pas de la sorte, mes pauvres bêtes, leur cria-t-il ; suivez-moi, et je vous donnerai à manger.
Les quatre lions le suivirent jusqu'au bateau, et là il leur jeta de la viande à manger, à discrétion.
— Notre bénédiction soit avec toi, lui dirent alors les quatre lions, quand ils furent bien repus; nous allions nous entre-dévorer, si tu n'étais pas
arrivé, car la plus af&euse famine règne dans notre île. Si jamais tu as besoin de nous, appelle, et nous nous empresserons d'aller à ton secours.
— Ma foi, mes pauvres bêtes, j*ai grand besoin de secours, dès à présent.
— Qjie pouvons-nous faire pour toi?
— Le Roi de France m'a ordonné de lui apporter à Paris le diâteau de la Princesse au Château d'Or^ et si je ne le fais pas, il n'y a que la mort pour moi.
— Si ce n'est que cela, ce sera bientôt fait.
£t les quatre lions coururent au Château d'Or, le déracinèrent du rocher sur lequel il se trouvait et le portèrent sur le bateau. Puis, avant de s'en aller, ils dirent encore à Trégont-à-Baris :
— Tu auras encore besoin de nous, Trégontà-Baris ; mais, en quelque lieu que tu sois, appelle-nous, et nous arriverons.
Le lendemain matin, quand le Roi ouvrit les yeux, il fut bien étonné de voir comme sa chambre était éclairée plus que d'ordinaire.
— Qji'est ceci ? dit-il.
Et il sauta hors de son lit et mit la tête à la fenêtre.
— Holà I s'écria-t-il aussitôt, c'est le Château d'Or qui est arrivé I
Et il courut à la chambre de la Princesse, et lui dit :
TRÉGONT-A-BARIS II3
— Votre château est arrivé. Princesse ; venez voir.
— C'est vrai, dit la Princesse, quand elle le vit; c'est bien lui, je ne puis le nier. Allons le visiter.
Et ils allèrent pour visiter le Château d'Or, et toute la cour les suivit.
— Mais, où est la clé? demanda la Princesse, en trouvant la porte fermée. Ah ! je me souviens à présent qu'elle m'échappa de la main et tomba dans la mer, dans la traversée pour me rendre ici.
— On fera une autre clé, dit le Roi, et nous pouvons nous marier, sans autre délai»
— Oh ! il n'y a pas d'ouvrier au monde qui puisse fabriquer une clé capable d'ouvrir la porte de mon château ; il me faut absolument mon ancienne clé, et, jusqu'à ce qu'elle soit retrouvée, il ne faut pas me parler de mariage, car c'est dans mon château que je veux me marier.
— Mais, comment faire pour retrouver cette clé, au fond de la mer?
— Si Trégont-à-Baris n'en vient pas à bout, il faut y renoncer, disait tout le monde.
Trégont-à-Baris fut encore chargé par le Roi d'aller à la recherche de la clé du château, et de la rapporter, sous peine de la mort.
Sa fidèle cavale et lui se remirent en route, le lendemain matin. Parvenus au bord de la mer, la cavale lui dit :
— Te rappelles-tu le petit poisson â qui tu as sauvé la vie, en le remettant dans Teau?
^~ Je me le rappelle très bien.
— Eh bien I tu sais que c'était le Roi des poissons et qu'il te promit de te venir en aide, quand tu en aurais besoin. Appelle-le.
£t Trégont-à-Baris alla au bord de l'eau, et appela le Roi des poissons. Celui-ci accourut aussitôt, et dit, en sortant sa petite tête hors de l'eau :
— Qii'y a-t-il pour votre service, Trégont-à- Baris?
— Il me Éaut, Sire, la clé du Château d'Or, que la Princesse laissa tomber au fond de la mer, quand elle passa par ici en se rendant avec moi à Paris.
— Si ce n'est que cela, ce sera bientôt fait. Aussitôt, le Roi des poissons appela tous ses
sujets, chacun par son nom, petits et grands, er, à mesure qu'ils passaient, il leur demandait s'ils n'avaient pas vu la clé du Château d'Or. Aucun n'avait vu la clé. Tous avaient répondu â l'appel, à l'exception de la vieille, qui était toujours en retard. Elle arriva aussi, à la an, tenant la clé dans la bouche. Le Roi des poissons la prit, la remit à Trégont-à-Baris, et celui-ci reprit aussitôt la route de Paris, avec sa cavale.
— Pour à présent, dit le Roi, en remettant la clé à la Princesse, vous n'avez plus de motif de
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retarder notre union, puisque j'ai réalisé tous vos désirs.
— C'est vrd, répondit-elle, à présent il feut ûire les noces. Pourtant, il me faut encore une petite chose auparavant ; cela ne vous sera pas difficile, après tout ce que vous avez déjà fait pour moi.
— Parlez, Princesse, et vous serez obéie.
— Vous n'êtes plus jeune, Sire, et, avant de vous épouser, je voudrais vous voir revenir à l'âge de vingt-cinq ans.
— Et comment cela pourrait-il se fisiire?
— Rien n'est plus hdle ; vous avez fait des choses bien plus difficiles. Il suffit tout simplement d'avoir de l'eau de mort et de l'eau de vie.
— Mais où trouver ces eaux-là?
— Cela vous regarde; mais, je ne vous épouserai pas avant de les avoir.
Le vieux roi fit encore appeler Trégont-à-Barîs, et lui dit qu'il lui fidlait, pour dernière épreuve, de Feau de mort et de Peau de vie, et que, s'il ne les lui procurdt, il devait se préparer à mourir.
Le lendemain matin, Trégont-à-Baris trouva encore sa cavale qui l'attendait, à la porte de la cour, et il lui dit ce que le Roi exigeait, comme dernière épreuve.
— Hélas 1 dit la cavale, ce sera notre plus diffidle épreuve; mais, si nous y réusassons, ce sera
Hni, et on te laissera enfin en paix. Partons donc, car nous avons bien du chemin à faire.
Après avoir passé au-dessus d'un grand nombre de royaumes et de pays différents (car ils voyageaient toujours par les airs), ils arrivèrent enfin à leur destination, au milieu d'un bois où jamais homme n'était venu, peut-être.
— Voilà là-bas les deux fontaines, au pied de ces grands rochers que tu vois, dit la cavale à son compagnon. Une goutte par heure, une seule, tombe de chaque rocher dans chaque fontaine.
— Oui, je vois bien les deux fontaines; mais, je vois aussi deux lions qui gardent chacune d'elles, et, si j'approche, sûrement ils me mettront en pièces.
— Appelle le Roi des lions à ton secours.
Il appela le Roi des lions, et celui-ci arriva aussitôt.
— Qu'y a-t-il pour ton service, Trégont-à- Baris? demanda-t*il.
— Le Roi de France m'a envoyé lui quérir une fiole de l'eau de mort et une autre fiole de l'eau de vie ; mais, les quatre lions que je vois là-bas, auprès des fontaines, me mettront sûrement en pièces, si j'approche.
— Sois sans crainte, je vais dire un mot à ces camarades.
Le Roi des lions marcha vers les quatre lions qui
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gardaient les deux fontaines et leur ordonna de ne point faire de mal à Trégont-à-Baris. Celui-ci emplit tranquillement ses deux fioles, une de chaque fontaine, puis il remercia le Roi des lions et retourna à Paris, monté sur sa cavale blanche.
Le voyage avait duré trois ans, et si le Roi était vieux et cassé, à son départ, à présent il Tétait bien plus encore, et pourtant il n'en était pas plus sage, et il ne parlait que de se marier, et ne cessait d'importuner la Princesse. Qjiand il vit revenir Trégont-à-Baris, avec les deux sortes d'eaux, il se mit à chanter et à danser de joie, comme un véritable enfant. H demanda à être rajeuni sur-le-châmp, afin de se marier plus vite.
On le déshabilla, on retendit sur le dos, sur une table, puis on versa sur son corps quelques gouttes de Teau de mort. Il ne dit plus ni hu ni ha; il mourut instantanément. La Princesse au Château d'Or, dit alors :
— Enlevez vite cette charogne et jetez-la pour pourrir dans les douves du château I Celui qui a eu toute la peine doit recevoir aussi la récompense. C'est Trégont-à-Baris qui sera mon époux.
On fit comme elle dit : le corps du vieux Roi fut jeté dans les douves du diâteau, et Trégont-à- Baris épousa la Princesse au Château d'Or.
n y eut des fêtes et des festins magnifiques. Vers la fin du repas, Trégont-à-Baris dit :
— Je n'ai qu'un regret.
— Lequel donc? demanda la Piincesse.
— C'est de ne pas voir ici, au milieu de nous» ma fidèle cavale blanche, qui m'a conseillé et scr compagne, dans toutes mes épreuves.
Aussitôt, on vit paraitte dans la salle, — personne ne sut comment, — une femme d'une beauté extraordinaire, bien plus belle que la Prin^ cesse au Giàteau d'Or, qui était pourtant bien belle, et elle prononça ces paroles :
— C'est moi qui t'ai accompagné, Trégont-à- Baris, sous k forme d'une cavale blanche, dans tes travaux et tes épreuves; |e suis la Vierge Marie, envoyée pour te prot^r par le Seigneur Dieu, celui qui te recueillit dans une douve, au bord du chemin où tu avais été abandonné (i).
Ayant ainsi parlé, elle di^arut encore, on ne sut comment.
Et mon conte est fini.
Cootè fêt FnBMM cbb Evenn, fanme TrégMt, de Pedemec, 1869.
(i) L'intervention de Jèsos-Christ et de U Sainte-Vierge, an dAot et à la fin du coDte, daas ime fiible tonte païenne» doit fttre d'introduction relativement moderne. Le même cas se prè> sente fréquemment, dans nos contes bretons, et aussi dans ceux des antres nations ; je crois imitfle de le signaler, à duqw fois que ie k rencoBtrenis d^m i maia