‹ Les Littératures populaires de toutes les nationsChapitre 26 sur 32 · I. II · texte numérisé non relu

I. II

l62 LÀ PRINCESSE AUX CHEVEUX ]>'OR

tuer encore les quatorze pouliches. Puis il retourna à Técole, et revint au bout d'un an, mais pour rester à la matsOn, à présent, ses études étant terminées. Il courut, dès en arrivant, à la prairie où étaient les quatorze juments, et il les vit qui paissaient tranquillement, sans pouliches autour d'elles, cette fois. Le poulain de trois ans était seul avec elles, mais, aussi malingre et aussi chétif que jamais. A cette vue, Riwall entra dans une grande colère, et coupa un bâton dans la haie et en frappa à tour de bras la méchante bête.

— Holà ! mon maître, dit le poiilain, cessez de me frapper, je vous prie, et écoutez-moi; faites exactement ce que je vais vous dire, et vous verrez ce qui arrivera. Allez à la maison, prenez à l'écurie une bride, une selle et une étrille, et apportez-les ici.

Riwall alla à la maison et revint bientôt avec une bride, une selle et une étrille.

— A présent, reprit le poulain, mettez-moi la bride en tête, et la selle sur le dos... Bien!... Maintenant, prenez l'étrille et étrillez-moi fortement.

Et Riwall se mit à étriller le poulain, qui, à chaque coup d'étrillé, croissait, croissait, tant et si bien que, pour continuer, l'étrilleur fut obligé de monter sur un talus. Qjiand le poulain eut

atteint la grandeur de trois chevaux ordinaires, i] dit:

— Assez. Montez à présent sur mon dos, et nous allons voyager.

Et ils partirent. Vous pouvez juger de la joie de Riwall de se voir juché sur un animal semblable ; jamais on n'avait vu son pareil, et Ton s'extasiait partout, sur leur passage. Ils vont tout droit à Paris.

Le roi de Paris avait neuf chevaux, qui étaient tous malades, depuis quelque temps, et personne ne pouvait trouver de remède à leur mal, si bien qu'il en était fort contrarié. Le clieval de Riwall dit à son maître :

— Je sais bien, moi, ce qu'il faudrait faire pour guérir les chevaux du roi. Allez le trouver, et dites-lui que vous vous faites fort de les guérir, moyennant cent livres d'avoine qu'il vous donnera, pour chacun d'eux, duand on vous aura livré l'avoine, vous me l'apporterez, puis vous prendrez un fort bâton et en battrez les chevaux malades, jusqu'à ce qu'ils soient tout couverts d'écume. Vous recueillerez cette écume dans un vase et m'en frotterez, et ainsi ma force s'accroîtra encore de toute celle qu'auront perdue les chevaux du roi.

Riwall va trouver le roi, et lui parle ainsi :

— Bonjour, sire.

164 LA PKINCESSE AUX CHEVEUX d'oR

— Bonjour, brave homme.

— J'ai appris, sire, que vos chevaux sont malades, et je viens vous proposer de vous les guérir.

— Si vous faites cela, je vous en récompenserai généreusement.

— Donnez-moi seulement cent livres d'avoine par cheval, et je ne demande pas autre chose.

— S'il ne vous faut que cela, il sera facile de vous contenter.

Et le roi donna l'ordre à son premier valet d'écurie de lui livrer sur-le-champ neuf cents livres d'avoine. Riwall les porta à son cheval et retourna alors à l'écurie royale, où il se mit à battre les chevaux à tour de bras, avec un bâton de chêne vert qu'il avait lui-même coupé dans un bois. Il les battit tant et tant qu'ils furent bientôt couverts d'écume. Il recueillit cette écume dans un pot et en frotta son cheval, dont les forces s'en trouvèrent augmentées considérablement, et les chevaux du roi furent aussi guéris.

La fille du roi était sorcière, et, quand elle" vit cela, elle dit à son père :

— Vous croyez avoir de beaux chevaux, mon père, mais, si vous voyiez le Cheval du Monde, vous penseriez autrement. Vos chevaux ne sont que des rosses, à côté de celui-là, et, jusqu'à ce que vous le possédiez dans voire écurie, vous ne devriez jamais en parler.

LES aUATORZE JUMENTS léj

— Oui, mais comment se procurer cette merveille, ma fille !

— L'homme qui vous a guéri vos chevaux peut aussi vous procurer le Cheval du Monde, si vous le lui ordonnez.

Le roi fit appeler Riwall, et lui dit :

— Je désire avoir le Cheval du Monde dans mes écuries, et je vous ordonne de me le procurer.

— Et comment pourrais-je vous le procurer, sire, puisque je ne suis ni magicien ni sorcier?

— Il faut que vous me le procuriez, ou il n'y a que la mort pour vous.

Riwall s'en revint vers son cheval, la tête baissée et tout triste.

— QjLie vous est-il arrivé, mon maître, lui demanda le cheval, pour être si triste?

— Hélas! je suis perdu, car je ne pourrai jamais faire ce que me demande le roi, sous peine de mort.

— Qjue vous demande le roi, mon maître?

— De lui amener le Cheval du Monde dans ses écuries.

— C'est chose difficile, mais non impossible pourtant, et, si vous faites exactement comme je vous dirai, nous pourrons, à nous deux, nous tirer de cette épreuve à notre honneur. Allez de nouveau trouver le roi et dites-lui que, pour réussir dans votre entreprise, il faut qu'il me fasse

l66 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX D'oR

ferrer de quatre fers de cinq cents livres chacun, avec dix clous dans chaque fer, ei que, de plus, il vous fournisse quatre-vingt-dix-neuf peaux de bœufs, dont vous me garnirez le corps, aôn d'amortir les coups du Cheval du Monde.

Vons me briderez, sellerez JEt les clous exiiminerez (i).

Riwall alla trouver le roi et lui fit part des conditions auxquelles il lui était possible de réussir. Le roi lui accorda ce qu'il demanda.

Quand tout fut prêt, il se mit en route avec son cheval. Ils vont, ils vont, toujours devant eux, tant et si bien qu'ils finissent par arriver sous les murs du château du Cheval du Monde. La porte était ouverte.

— Montez sur le mur, dit le cheval à Riwall, par ce chêne qui est tout contre, et de là vous verrez beau jeu, tout à l'heure.

Riwall monta sur le mur et son cheval entra dans la cour.

Le Cheval du Monde vint aussitôt à sa rencontre, en hennissant et la queue en l'air. Quel cheval 1... Le combat commença sur-le-champ.

Le Cheval du Monde lança au cheval de Riwall

(i) Ç*hui ma vrido hag a dibro,

 dalc*ho compt eu^ ann iad».

LES QyATORZB JUMENTS 167

une ruade qui détacha des flancs de celui-ci trois peaux de bœufs, lesquelles tombèrent à terre. Le combat continua et devint bientôt furieux, au point que le château et la terre en tremblaient. Les coups du Qieval du Monde étaient terribles, et, à chaque ruade, il détachait deux ou trois peaux de bœuÊs des flancs de l'autre; mais celui-ci ripostait aussi vigoureusement avec ses fers de cinq cents livres, et, à chaque ruade, il enlevait à son ennemi un lambeau de chah: saignante. Le combat dura trois heures entières, et Riwall, qui y assistait, du haut du mur, et en suivait les péripéties avec anxiété, trembla plus d'une fois pour la vie de son cheval. Il ne restait plus à celui-ci que quatre ou cinq peaux autour du corps, lorsque le Cheval du Monde tomba tout à coup à terre, les quatre fers en l'air, épuisé et demandant quartier.

Aussitôt, Riwall descendit du mur et passa une bride à la tête du vaincu, qui se laissa faire et le suivit, tout triste et docile comme un mouton.

QjLiand ils arrivèrent tous les trois à Paris, tout le peuple et la Cour accoururent au-devant d'eux. Jamais on n'avait vu deux chevaux pareils. Le roi accueillit Riwall avec force compliments et l'invita à dîner, à sa table, tant sa joie était grande de posséder dans ses écuries une merveille comme le Cheval du Monde.

Mais la princesse sorcière, qui ne voulait aucun

l68 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR

bien à Riwall, sans doute parce qu'elle trouvait qu'il ne faisait pas assez attention à elle, dit encore au roi, quelques jours après :

— Si vous saviez, mon père, ce dont s'est vanté rhorame au grand cheval I...

— De quoi donc s'est-il vanté? demanda le roi.

— Il s'est vanté de pouvoir vous amener à votre cour la princesse qui est retenue captive par un serpent, dans son château, suspendu par quatre chaînes d'or entre le ciel et la terre.

— A-t-il vraiment dit cela?

— Il l'a dit, je vous l'assure.

— Eh bien, s'il Ta dit, il faut qu'il le fasse, ou il n'y a que la mort pour lui. Qu'on le fasse venir.

Et, quand Riwall fut en la présence du roi :

— Est-il vrai, Riwall, lui demanda le vieux monarque, que vous vous êtes vanté de pouvoir m'amener à la cour la belle princesse qui est retenue captive par un serpent, dans son château, suspendu par quatre chaînes d'or entre le ciel et la terre?

— Jamais je n'ai dit rien de semblable, sire, et il faudrait que j'eusse complètement perdu la raison pour le dire.

— Vous l'avez dit, ma fille me l'a assuré, et il faut que vous le fassiez, où il n'y a que la mort pour vous.

— Alors, il ne me reste qu'à tenter l'aventure, et, mort pour mort, autant vaut mourir ailleurs qu*ici.

Et il revînt vers son cheval.

— Q.u*y a-t-il encore de nouveau, mon maître, lui demanda celui-ci, que je vous vois si triste?

— Rien de bon, répondit-il. Le roi m'ordonne, sous peine de la mort, de lui amener à sa cour la belle princesse qui est retenue captive par un serpent, dans son château, suspendu par quatre chaînes d'or entre le cid et la terre. Jamais je n'avais, jusqu'ici, entendu parler de cette princesse, et je ne sais pas où aller la chercher.

— Moi, je sais où sont la princesse et le château, reprit le cheval, mais, il y a loin d'ici là, et il n'est pas facile d'y aller. N'importe, il faut tenter l'aventure, et, si vous faites exactement ce que je vous dirai, nous pourrons encore nous en tirer sans trop de mal. Retournez vers le roi et dites-lui de me faire attacher à chaque pied un fer d'argent de cinq cents livres, avec dix clous de même métal dans chacun d'eux. Puis, vous lui demanderez encore de vous fournir une bonne épée d'acier trempée dans du venin d'aspic, et qui coupera l'or aussi facilement que du bois.

Vous me briderez, sellerez, Et les clous examinerez.

lyO LA PRINCESSE AUX CHEVEUX D OR

Le roi fournit les fers d'argent avec les dous et Tépée, et Riwall et son cheval se mettent en route. Ils marchent et marchent, nuit et jour, sans jamais s'arrêter, si bien qu'ils finissent par arriver aux chaînes d'or qui retenaient le château en l'air, si haut, si haut, qu'on l'apercevait à peine comme un point pas plus gros qu'un roitelet.

— Coupez les chaines avec votre épée, et frappez fort, dit le cheval à son maître.

Riwall coupa une chaîne, puis deux, puis trois, mais il n'en pouvait plus de fatigue.

— Courage ! lui dit le cheval ; à la quatrième chaîne, à présent, et vite, ou nous sommes perdus.

Enfin, la quatrième chaîne fut aussi coupée, et le château tomba à terre, avec un bruit épouvantable. La princesse en sortit aussitôt, par une fenêtre, belle et brillante comme le soleil, et courut embrasser Riwall, en disant :

— Soyez béni pour m'avoir délivrée de ce vilain monstre! Mais, ne perdons pas de temps et partons vite, de peur qu'il ne nous rattrape.

Et ils montèrent tous les deux sur le cheval et reprirent la route de Paris.

Quand le vieux roi vit la princesse, il fut ébloui par sa beauté, et en devint si amoureux, qu'il voulut l'épouser, sur-le-champ. Les fiançailles

eurent lieu, en effet, mais, la princesse exigea qu'on lui procurât, avant le mariage, la pomme d'or que la fille du roi, la sorcière, lui vanta comme la plus belle merveille du monde.

Riwall reçut encore Tordre d'apporter à la cour, sous peine de mort, la merveilleuse pomme d'or.

Son cheval lui dit, à cette nouvelle :

— C'est notre dernière épreuve, et, si nous y réussissons, on nous laissera ensuite tranquilles. Allez dire au roi qu'il faut me ferrer, cette fois, avec des fers d'or de dnq cents livres chacun, avec dix clous d'or dans chaque fer.

Vous me briderez, sellerez Et les clous ezaminerez.

Le roi donna tout l'or de son trésor, pour fabriquer les fers et les dous, et, quand tout fut prêt, Riwall et son cheval se mirent encore en route. Ils marchent et marchent, nuit et joar, et rencontrent, dans nn grand bois, une petite vieille, qui leur demande :

— Où allez-vous ainsi ?

— Ma foi ! grand'mëre, répond I^wall, je ne sais pas trop; le roi m'a ordonné d'aller chercher la pomme d'or et de la lui rapporter, sous peine de mon, et j'ignore complètement où elle se trouve.

— Eh bien, reprit la vieille, je le sais, moi, et je veux vous conseiller et vous venir en aide. Vous arriverez bientôt sous les murs d'un vieux château, tellement perdu au milieu des arbres, des ronces, des épines et des herbes folles qui Tenserrent et l'envahissent de tous côtés, que l'accès en est impossible. Depuis cinq cents ans, personne n'a jamais pénétré dans ce château. Mais, void une baguette blanche que je vous donne (et elle lui tendit une baguette blanche qu'elle avait à la main), et vous n'aurez qu'à en frapper les arbres, les ronces et les épines qui s'opposeront à votre passage, et aussitôt un beau chemin s'ouvrira devant vous et vous pénétrerez facilement jusqu'au château. Vous verrez dans la cour un pommier avec une pomme unique, la pomme d'or, qui brille dans le feuillage. Voici encore une serviette (et elle lui donna aussi une serviette) que vous étendrez sous l'arbre, puis vous monterez sur le pommier et secouerez la branche, de manière que la pomme tombe sur la serviette. Vous descendrez alors et, avec votre baguette, vous ferez une croix sur la pomme, qui se fendra en quatre et laissera voir un petit couteau d'argent, au milieu. Vous prendrez ce couteau et le mettrez dans votre poche, car vous en aurez besoin, plus tard. Vous ferez avec votre baguette une nouvelle croix snr la pomme, et elle se refermera comme devant.

Alors, VOUS retournerez à la maison, avec la pomme et le couteau. Quand vous arriverez à la Cour, la fille du roi, qui est sorcière, vous priera de lui donner la pomme ; mais, ne la lui donnez pas. On fera un grand dîner, et la pomme d'or sera posée sur la table, dans un plat d'or. Le roi essayera de Tentamer, avec son couteau ; mais, ni lui ni aucun des convives ne pourra y réussir. Vous demanderez à essayer, à votre tour, et votre petit couteau d*or y pénétrera facilement, comme dans une pomme ordinaire. Mais, aussitôt, la fille du roi tombera raide morte, devant tout le monde, et son cœur se fendra en quatre morceaux, comme la pomme.

— Dieu vous bénisse, grand'mère, dit Riwall.

Et ils continuèrent leur route et se trouvèrent bientôt devant le château inaccessible. Riwall; de sa baguette blanche, frappa les arbres, les ronces et les épines qui s'opposaient à leur passage, et une belle route s'ouvrit par enchantement devant eux, et ils pénétrèrent facilement jusqu'à la cour. Ils virent le pommier et la pomme d'or qui brillait dans le feuillage, et une foule de petits oiseaux chantaient et voltigeaient autour. Riwall étendit sa serviette sur le gazon, monta sur l'arbre, secoua la branche et la pomme tomba sur la serviette. Il descendit aussitôt, fit avec sa baguette une croix sur la pomme, qui se

fendit et laissa voir un gentil petit couteau d*or caché dans son intérieur. Il le prit, 'le mit dans sa poche, referma la pomme avec une seconde croix de sa baguette, la mit également dans sa poche, remonta à cheval et partit. Il rencontra encore, dans le bois, la petite vieille, qui lui demanda :

— Eh bien I tout s*est-il bien passé, mon fils ?

— Très bien, grand'mëre, grâce à vous; j*ai la pomme et le couteau, dans ma poche.

— Eh bien, retournez, à présent, à la maison, tranquilles et sans inquiétude, car c'est la fin de vos travaux, et celle qui vous a fait imposer de si redoutables épreuves en sera bientôt récompensée comme elle le mérite.

Et ils continuèrent tranquillement leur route.

Toute la Cour et le peuple étaient sortis de Paris à leur rencontre, et ils rentrèrent dans la viUe en grande pompe, au bruit des trompettes et des cloches sonnant à toute volée.

Le vieux roi voulut que son mariage avec la princesse fût célébré immédiatement. Il y eut, dès le lendemain, un grand repas, auquel on invita beaucoup de monde, et Riv^rall en fut aussi. La pomme d'or était sur un plat d'or, devant le roi et sa fiancée, et tous les yeux étaient fixés sur elle. Au dessert, plusieurs convives demandèrent qu'on la partageât.

LES QUATORZE JUMEKTS 175

— Donnez-la-moi et je la partagerai, dit la fille du roi, la sorcière. ^

— Non, c'est à la fiancée du roi que doit revenir cet honneur, lui répondit-on.

Et le roi prit la pomme sur le plat d'or et la présenta à la belle princesse. Mais, celle-ci essaya en vain de la diviser; son couteau glissait dessus comme sur de l'or massif. Le roi essaya à son tour, mais sans plus de succès.

— Passez-moi la pomme, dit de nouveau la fille du roi; j'en viendrai bien à bout, moi.

On la lui passa, et elle ne réussit pas davantage.

— Passez-la-moî, sire, dit aussi Riwall; c'est moi qui vous l'ai conquise et je sais aussi comment l'ouvrir.

Le roi lui passa la pomme, et, avec son petit couteau d'or, qu'il tira de sa poche, il la fendit en quatre, le plus facilement du monde.

Mais, aussitôt, on vit avec étonnement la fille du roi tomber sous la table, et, en la relevant, on vit qu'elle était morte; son cœur s'était brisé et fendu en quatre morceaux^ comme la pomme.

— A chacun selon ses œuvres I dit alors l'autre princesse, car elle avait mérité ce qui lui arrive, en voulant la mort de mon libérateur.

Puis, se tournant ver$ le roi :

— Quant à vous, sire, vous êtes trop âgé pour

176 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX D'oR

moi ; d'ailleurs, à celui qui a eu la peine est aussi due la récompense.

Et, en même temps, elle présenta la main à Riwall, avec un doux sourire.

Le mariage fut célébré, avec grande pompe et solennité, et, pendant un mois entier, il y eut de belles fêtes et des jeux et des repas magnifiques.

J'étais la cuisinière,

J*eus une goutte ei un morceau,

Un coup de cuillère à pot sur la bouche,

Et depuis, je n'y suis pas retournée ;

Avec cinq cents écus et un cheval bleu,

J'y serais allée voir demain ;

Avec cinq cents écus et un cheval brun,

J'y serais retournée, dans une semaine et un jour (i).

Conté par Francësa Ann Ewen, de Péderne (Côtes-du-Nord). 1869.

(i) Me oa eno Tugineris,

Etn boa eun tamm hag eur bannec'h,

Eun toi klogi war ma géno,

Hag a-haoue n'oun kel het eno.

Gant pemp Jcant skoed hag eur marc'hgla:^^

Vijenn H da weUty warc'boa:^^

Gant pemp kant skoed hag enr mar^h brunn,

Vijenn et, war^hoa^ or penn-sunn.

LA PRINCESSE BLONDINE (i)

Selaouii hig e cUvfet ;

Crédit, mur caret, .

Na gruUt ietf mar na gant ket,

Gvxîl' eo credi eget mont da veled.

Écoutez, et vous entendrez ;

Croyez, si vous voolez,

Ke croyee pas, si vous ne voulez pas ;

Mieux vaut croire que d'aller voir.

RL y avait, une fois, dans les temps anciens, .un seigneur riche qui avait trois ûls.

L'aîné s'appdait Cado, le second, Méliau, et le plus jeune, Yvon.

Un jour qu'ils étaient tous les trois ensemble à la chasse, au bois, ils rencontrèrent une petite vieille, qui leur était inconnue et portait sur la

(i) Bn breton : Princes ar VàanMnmn»

178 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR

tête une cruche pleine d*eau, qu'elle avait été puiser à la fontaine.

— Seriez-vous capables, les gars, demanda Cado à ses frères, de briser, d'un coup de flèche, la cruche de cette petite vieille, sans toucher à celle-ci?

— Nous ne voulons pas l'essayer, répondurent Méliau et Yvon, de peur de faire du mal à, la bonne femme.

— Eh bien, moi, je le ferai ; vous allez voir. Et il banda son arc et visa. La flèche partit et

brisa la cruche. L'eau mouilla la petite vieille, qui se âclia et dit à l'adroit tireur :

— Tu as failli, Cado, et je te revaudrai cela I A partir de ce moment même, tu trembleras de tous tes membres, comme les feuilles d'un tremble, agitées par le vent du nord, et cela, jusqu'à ce que tu aies trouvé la princesse Blondîne.

Et, en efiet, Cado fut, à l'instant, pris d'un tremblement général.

Les trois frères revinrent à la maison et racontèrent à leur père ce qui leur était arrivé.

— Hélas I mon pauvre fils, tu as failli, dit le vieux seigneur à son fils aîné. Il te faudra, à présent, voyager jusqu'à ce que tu aies trouvé la princesse Blondine, comme te l'a dit la fée, car c'était une fce que cette petite vieille. U n'y a qu'elle au monde qui puisse te guérir. Je ne sais

quel pays elle habite, mais, je vais te donner une lettre pour mon frère Termite, qui vit au milieu d'une forêt, à plus de vingt lieues d'ici, et peutêtre pourra-t-il te fournir quelque utile renseignement.

Cado prit la lettre et se mit en route.

Il marcha et marcha, et, à force de mettre un pied devant l'autre, il arriva à l'ermitage de son oncle l'ermite. Le vieillard était en prière, agenouillé sur le seuil de sa cabane, construite à l'angle de deux rochers, les mains et les yeus levés vers le ciel et comme ravi en extase. Cado attendit qu'il eût fini, puis il s'avança vers lui et dît :

-^ Bonjour, mon oncle l'ermite.

— Tu m'appelles ton oncle, mon enfant?

— Lisez cette lettre, et vous verrez qui je suis et connaîtrez le motif de n^a^ visite.

L'ermite prit la lettre, la lut, puis il dit :

— C'est vrai, tu es bien mon neveu. Mais, hélas I mon pauvre enfant, tu es loin d'être au terme de ton voyage et de tes peines. Je vais consulter mes livres, pour voir ce que je peux faire pour toi. En attendant, comme tu dois avoir faim, grignote cette croûte de pain, qui est ma seule nourriture, depuis vingt ans. Quand j'ai faim, je la grignot^ un peu, et pourtant elle ne diminue pas.

ï80 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'OR

Et Cado se mît à grignoter la yieilk croûte, qui était dure comme la pierre, pendant qœ l'ermite consultait ses fivres. Mais, S eut beau les feuilleter, toute la nuit, il n'y trouva rien concernant la princesse Blondine. Le lendemain matin, il dit à son neveu :

— Voici, mon enfant, nne lettre pour un frère ermite que j'ai, dans une autre forêt, à vingt lieues d'ici. Celui-là commande sur tous les oiseaux, et peut-être pourra-t-il te donner quelque boniu.' indication, car, pour moi, ma science ni mes livres ne me disem rien de la princesse Blondine. Voici encore une boule d'ivoire, qui roulera d'ellemême devant toi; tu n'auras qu'à la suivre, et elle te conduira jusqu'au seuil de l'ermitage de mon frère.

Cado prit la lettre et la boule dlvoire. Il posa celle-ci à terre, et elle roula d'elle-même devant lui. Il la suivit. Au coucher du soleil, il était à la porte de la cabane de branchages et de joncs des marais du second ermite.

— Bonjour, mon oncle, lui dit-il, en l'abordant.

— Ton oncle? répondit le vieillard.

— Oui ; lisez cette lettre, et vous saurez qui je suis et pourquoi je viens vers vous.

L'ermite prit la lettre, la lut, puis il dit :

— Oui, c'est vrai, tu es bien mon neveu. Ht tu cherches la princesse Blondine, mon enfant?

LA PRINCESSE BLONDINE i8l

— Oui, mon onde; voyez dans quel état je suis ! Et mon père m'a dit que la princesse Blondine seule peut me guérir. Mais, ni mon père, ni mon autre oncle Termite n'ont pu me dire où je pourrai la trouver.

— Ni moi non plus, mon pauvre enfant, je ne puis te le dire. Mais, Dieu m'a établi maître sur tous les oiseaux : je vais souffler dans ua sifflet d'argent que j'ai ici, et aussitôt tu les verras arriver, de tous les côtés, grands et petits, et peut-être quelqu'un d'entre eux pourra-t-il nous donner des nouvelles de la princesse Blondine.

Le vieillard siffla dans son sifflet d'argent, et aussitôt des nuages d'oiseaux de toute dimension et de toute couleur s'abattirent sur la forêt, en poussant toutes sortes de cris. L'air en était obscurci. L'ermite les appela tous, par leurs noms, l'un après l'autre, et leur demanda s'ils n'avaient pas vu, dans leurs voyages, la princesse Blondine. Aucun d'eux ne l'avait jamais vue,, ni n'en avait même entendu parler.

Tous les oiseaux avaient répondu à l'appel, excepté l'aigle.

— Où donc est resté Taigle? dit l'ermite. Et il souffla plus fort dans son sifflet. L'aigle arriva aussi, de mauvaise humeur, et dit :

— Pourquoi me faites-vous venir ici, pour

mourir de faim, lorsque j'étais si bien U où je me trouvais?

— Où donc étais-tu?

— J'étais au château de la princesse Blondine, où je ne manquais de rien, car on est là en fêtes et en festins, tous les jours.

— Cest à merveille et tu es libre d'y retourner, mais, à la condition d'y porter sur ton dos mon neveu que voici.

— Je le veux bien, si Ton me donne à pianger, à discrétion.

— Rassure-toi à ce sujet ; on te fournira de la nourriture à souhait, glouton que tu es.

L'ermite alla alors trouver le seigneur d'un château voisin, et le pria de lui tuer un bœuf, un de ses meilleurs, et de le faire apporter dans sa cabane, dépecé par morceaux. Le seigneur s'empressa de donner des ordres pour contenter Termite, et le bœuf, dépecé par morceaux, fut porté à la cabane du solitaire. On chargea la viande sur le dos de l'aigle, Cado s'assit dessus, et les voilà partis par-dessus le bois, fiip ! flip 1 flip I

Tout en fendant l'air, l'oiseau donnait ses instructions à Cado; il lui disait :

— Quand nous arriverons près du château, qui est dans une fie, au miHeu de la mer, tu verras d'abord sur le rivage une fontaine. Au-dessus de

cette fontaine, est un bel arbre dont les branches la recouvrent. ATheure de midi, la princesse vient, tous les jours, avec sa femme de chambre, se reposer à Tombre de l'arbre, et peigner ses cheveux blonds, en se mirant dans l'eau de la fontaine. Tu t'avanceras vers elle, sans crainte. Dès qu'elle te verra, elle te reconnaîtra et te fera bon accueil. Elle te donnera un pot d'onguent dont tu te frotteras et qui te guérira promptement, puis tu lui proposeras de l'enlever et de l'épouser, pour prix du service qu'elle t'aura rendu. Elle acceptera. Tu m'appelleras, alors ; vous monterez sur mon dos tous les deux, et nous partirons aussitôt. Le père de cette princesse, qui est magicien, se mettra bientôt à notre poursuite; mais, il sera trop tard.

L'aigle, épuisé par la longueur du voyage, demandait souvent à manger :

— Donne -moi à manger, car je faiblis. Et Cado lui donnait de la viande de bœuf, et ils allaient encore. Ils planèrent longtemps au-dessus de la mer, ne voyant que le ciel et l'eau. Enfin, ils arrivèrent aussi à l'île. L'aigle s'abattit sur un rocher du rivage. Cado descendit, et, ayant fait quelques pas, il aperçut un bel arbre dont les branches s'étendaient au-dessus d'une fontaine. Il ne vit personne sous l'arbre, mais, il n'était pas midi encore. Il se cacha derrière un buisson et vit bientôt arriver une princesse, belle comme le jour.

l84 LA PRINCESSE AXJX CUEVEinC d'oR

et qui avait de longs cheveux blonds, qui lui descei>daient jusqu'aux talons, comme un manteau. Elle était accompagnée d'une suivante, qui était aussi d'une grande beauté. Elles se dirigèrent toutes les deux vers l'arbre, et la princesse se mit à peigner ses beaux cheveux, en se mirant dans l'eau de la fontaine. Cado sortit alors de derrière son buisson ; il s'avança jusqu'au bord de la fontaine, et la princesse, y ayant aperçu son ombre, se détourna vers lui et s'écria :

•— Ahl pauvre Cado, c'est donc toi? Dans quel état t'a mis la vilaine fée! Mais, prends courage, mon pauvre ami, moi, je te rendrai la santé, malgré elle.

Alors, la princesse et sa suivante se mirent à cueillir des herbes et des fleurs, autour de la fontaine, puis elles en composèrent un onguent, qu'elles donnèrent à Cado, en lui disant :

— Frotte-toi tous lès membres avec cet onguent, et, au bout de vingt-quatre heures, tu seras guéri ; puis nous verrons ce qu'il y aura à faire.

— Ah ! si vous me guérissez de ce mal affreux, princesse, je vous prouverai ma reconnaissance, en vous emmenant d'id, si vous consentez à me suivre, et en vous épousant.

— Je ne demande pas mieux, car je voudrais bien quitter cette île, et voir du pays.

Cado prit l'onguent, s'en frotta tout le corps, à plusieurs reprises, et, au bout de vingt-quatre heures, il était complètement guéri ; ses membres ne tremblaient plus.

La princesse lui dit alors :

— Demain, nous partirons, à midi précis, pendant que mon père dormira; tous les jours, il fait un somme, à midi. Nous monterons tous les trois sur l'aigle, car ma suivante viendra aussi avec nous. Quand mon père se réveillera, il s'apercevra aussitôt de ma fuite. Il ira alors à son écurie, montera sur son dromadaire, qui est plus rapide que le vent, et se mettra à notre poursuite. Mais, nous aurons sur lui une bonne avance, et il ne pourra pas nous atteindre. Reste là, sous l'arbre, jusqu'à demain. Nous deux, nous allons rentrer au château, pour y passer la nuit. Nous ferons aussi tuer et dépecer un bœuf, pour donner à manger à l'aigle.

La princesse et sa suivante rentrèrent donc au château, et Cado passa la nuit sous l'arbre, au bord de la fontaine.

Le lendemain, à midi précis, les deux femmes vinrent le rejoindre. Il appela son aigle, qui arriva aussitôt. On commença par placer sur son dos le bœuf dépecé, puis ils montèrent tous les trois dessus, et l'oiseau s'éleva en l'air, assez péniblement, car il était fort chargé.

l86 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX D'oR

Qiiand le vieux magicien se réveilla, il appela sa fille, comme il en avait Thabitude. Mais, il eut beau l'appeler, sa fille ne lui répondait pas. Il se leva alors, en colère; il consulta ses livres, et y vit que la princesse et sa suivante avaient quitté le château avec un aventurier. Il courut à son écurie, monta sur son dromadaire, qui faisait sept lieues à l'heure, et se mit à leur poursuite.

Cependant l'aigle, trop chargé, commençait à s'affaiblir, et il n'allait plus aussi vite. La princesse était inquiète, et elle détournait souvent la tète, pour voir si son père approchait. Elle le vit venir, furieux, et, comme l'aigle passait en ce moment au-dessus d'un fleuve, elle dit :

— Je vais jeter un peu de mon onguent dans le fleuve, et aussitôt l'eau s'enflera et débordera comme la mer, et mon père ne pourra pas aller plus loin.

Elle jeta un peu de son onguent dans le fleuve, et aussitôt l'eau se gonfla, comme du lait sur le feu ; elle déborda au loin, et voilà le vieux magicien arrêté et ne pouvant aller plus loin. Il écumait de rage. Mais, que faire? Il se mit à boire de l'eau, dans l'espoir de dessécher le lit du fleuve. Il en but tant et tant, qu'il en creva.

Cependant, l'aigle avait épuisé toute la provision de viande, et il faiblissait et menaçait de jeter à bas Cado et ses deux compagnes.

LA PRINCESSE BLONDIKE iS/

— Donne-nioi à manger I criait-il à Cado.

— Il n'y a plus rien, ma pauvre bête, lui répondait celui-ci, mais, prends courage, nous approchons

— Donne-moi à manger, ou je vous laisse tomber à terre.

Et Cado coupa une de ses fesses, et la donna à l'aigle.

— C'est bon, dit-il, mais, c'est bien peu de chose.

Et, un instant après, il disait encore :

— Donne-moi à mangier, je n'en puis plus.

— Je n'ai plus rien, ma pauvre bête. Du courage I encore quelques coups d'ailes et nous sommes rendus.

— Donne-moi à manger, te dis- je, ou je vous jette à bas.

Et Cado coupa son autre fesse, et la donna à l'aigle. Puis, il coupa, l'un après l'autre, ses deux mollets, et les lui donna également.

Enfin, ils arrivèrent ainsi à la cabane de Termite. Il était grand temps ! car le pauvre aigle n'en pouvait plus, et Cado lui-même était si faible, si faible, qu'il paraissait sur le point de mourir. Mais, dès qu'ils touchèrent la terre, la princesse le frictionna avec des herbes qu'elle cueillit dans le bois où ils descendirent, et aussitôt ses fesses, ses mollets et ses forces lui revinrent.

l88 LA PRINCESSE AyX CHEVEUX D OR

Ils passèrent tous les trois la nuit dans la cabane de rermite, partagèrent son frugal repas, couchèrent sur un lit de mousse et de feuilles sèches, ramassées dans le bois, et le lendemain matin, ils se mirent en route, après avoir fait leurs adieux au vieux solitaire. Celui-ci leur dit qu'il espérait les revoir, un jour, dans le paradis, et remit à Cado une lettre pour son père.

Ils arrivèrent ensuite à la cabane de l'autre ermite, passèrent aussi la nuit avec lui, et le lendemain matin, au moment du départ, le vieillard remit également une lettre à Cado, pour son père.

Cependant Cado approchait du château de son père, avec ses deux jeunes compagnes. Comme ils passaient par un bois, la princesse lui dit, en lui présentant une bague qu'elle avait au doigt : — Voici une bague avec un diamant, que vous porterez à votre doigt et ne donnerez jamais à personne, autrement, vous perdriez le souvenir de moi, comme si vous ne m'aviez jamais vue.

Je vais bâtir un château en cet endroit, et j'y resterai avec ma suivante, jusqu'à ce que soit arrivé le moment où nous devons nous marier.

Alors, vous viendrez me chercher ici, avec votre père.

Cado prit la bague, la mit à son doigt et promit de ne la donner jamais à personne. Puis, rie

LA PltlNCESSË BLOKDINE I^

pouvant dédder la (Hincesse à l'accompagoer, malgré toutes ses inst^ces, il se dirigea seul vers le château de son père. Quand il arriva, tout le monde fut heureux de le voir revenir, complètement guéri.

— Et la princesse J^oodine, lui demanda son père, tu ne Tas donc pas emmenée?

— Elle est restée dans un bois, à quelque -distance d'ici, et elle dit qu'elle ne viendra à votre château que lorsque vous irez vous-même la diercher avec moi, dans un beau carrosse.

Aussitôt, le vieux seigneur donna Tordre d'atteler ses deux meilleurs chevaux à son plus beau carrosse, pouT aller chercher la princesse Blondine.

Cependant, la sœur de Cado lui dit : — Allons un peu nous promener dans k jaidiu, mon frère, pour voir les belles choses qu'on y a faites, depuis votre départ. Qpand le carrosse sera attelé, on nous appellera.

Cado alla voir le jardin avec sa sœur. Comme il cueillait une fleur, elle remarqua son diamant à son doigt, désira aussitôt le posséder et conçut le projet de Tenlever à son frère, sans qu'il s'en aperçût. Elle l'entraîna près d'une fontaine, et ils s'assirent tous les deux sur le gazon, parmi les herbes et les fleurs. Cado était fatigué, et il appuya sa tête sur les genoux de sa sœur et ne

tarda pas à s'endormir. La jeune aile profita de son assoupissement pour lui enlever sa bague et la passer à son propre doigt.

Un moment après, le vieux seigneur vint avertir Cado que le carrosse était prêt.

— Hein? dit ddo en se frottant les yeux.

— Partons, sans perdre de temps.

— Partir... partir où?

— Mais, tu sais bien où ; pour aller chercher la princesse Blondine.

— La princesse Blondine?... qu'est-ce que c'est que la princesse Blondine ?

— Est-ce que tu dors? Secoue-toi et partons vite, car la princesse pourrait s'impatienter à nous attendre.

— Mais quelle princesse, mon père ?

— Allons, ne fais pas ainsi l'ignorant, et allons vite chercher la princesse Blondine.

— Je ne sais pas de qui vous voulez parler, mon père; je ne connais pas la princesse Blon* dine.

Et comme il paraissait parler sérieusement et avec sincérité, le vieux seigneur s'écria avec douleur : — Hélas ! mon pauvre fils a perdu l'esprit \ il a eu tant à souffrir, dans son voyage I Ahl je suis bien maUieureux I

Et on détela le carrosse.

Cependant, Cado ne donnait aucun signe de

LA FAINCESSE BLONDINE I91

folie et paraissait jouir de toute la plénitude et la liberté de son intelligence; ce n'est que lorsqu'on lui parlait de son voyage et de la princesse Blondine qu'il ne comprenait rien ; et, pourtant, il en avait un souvenir vague et confiis, comme d'un rêve que l'on cherche à se rappeler et qui reste toujours enveloppé de nuages et de brouillards.

Les trois frères allaient chasser au bois, comme devant, et Cado était toujours le plus habile tireur et abattait à lui seul autant de gibier que les deux autres ensemblev Un jour, ils pénétrèrent plus avant dans les bois que de coutume, et ils se trouvèrent devant le château que la princesse Blondine s'y était bâti, par son art magique ; car elle était aussi magicienne. Grand fut leur étonnement de voir un si beau château, et ils restèrent longtemps à le contempler, en silence.

— Qjiel beau château! se disaient-ils. Mais, comment se trouve-t-il là ? Nous avons passé par ici, maintes fois, et nous n'avions rien vu de pareil, jusqu'aujourd'hui. Et qui peut habiter làdedans? Quelque . magicien, peut-être?

Enfin, après avoir longtemps admiré le château merveilleux, ils se résolurent à chercher à y pénétrer, sous prétexte de demander du lait ou du cidre à boire, ou de demander leur chemin, comme des gens égarés. Ils frappèrent à la porte,

et elle s'ouvrit aussitôt. La princesse vint ellemême les recevoir, dans la cour, et elle les pria d'entrer dans son palais, dont elle leur ût ks honneurs, avec beaucoup d'ainabilité. Cado ne la reconnaissait pas ; elle le recoimut, dès qu'elle le vit, mais ne le laissa pas paraître. Les trois frères étaient charmés de la beauté et de Tamabilité de la châtelaine. Celle-ci les invita à souper avec elle et à passer la nuit dans son château, et ils se gardèrent de refuser. Le repas fut plein de gaieté, car les trois chasseurs trouvèrent le vin de leur hôtesse excellent. Méliau avait constamment les yeux sur la princesse, et il dit tout bas à Cado, qui était près de lui :

— Je suis amoureux de notre hôtesse.

— Fais-lui un brin de cour, pour voir, répondit Cado.

Après le repas, Méliau fit part à la princesse de ses sentiments pour elle, et elle sembla Técouter sans déplaisir, si bien qu'elle lui dit : — Je vous ferai coucher dans une chambre à côté de la mienne, et, quand vos frères dormiront, vous viendrez tout doucement me rejoindre.

Méliau était au comble du bonheur. A minuit, quand chacun dormait dans son lit, lui, qui ne dormait pas, se leva et alla tout doucement frapper à la porte de la princesse. Celle-ci lui ouvrit, et le reçut avec toutes les amabilités possibles.

Elle lui donna une chemise fraîche, qu'elle le pria de mettre, avant de se coucher* Méliau s*empressa de changer de chemise; mais, comme il passait celle que la princesse lui avait donnée, il la sentit qui devenait dure et froide comme de la glace, et, toute la nuit, il resta ainsi, les bras tendus et la chemise à moitié vêtue, sans pouvoir ni la mettre tout à fait ni Tôter. Il avait beau supplier la princesse de venir à son aide, celle-ci ne répondait pas et le laissait crier. Il resta dans cet état toute la nuit. Quand le soleil se leva, sa chemise s'assouplit ; il put alors s'en débarrasser, et aussitôt il s'enfuit et courut rejoindre ses frères.

— Eh bien, es-tu content de ta nuit? lui demanda Cado.

Il leur conta son aventure, de point en point. Et les deux autres de rire, je vous prie de le croire.

Les trois frèrA se dirent alors : — Nous sommes ici chez une magicienne, et il est prudent de déguerpir, au plus vite. Et ils partirent, sans prendre congé de leur hôtesse.

Qpand ils arrivèrent à la maison, leur père, qui était inquiet de voir qu'ils n'étaient pas rentrés à la nuit, selon leur habitude, leur demanda :

— Où donc avez-vous passé la nuit, mes enfants?

Et ils contèrent tout à leur père, et ajoutèrent :

194 LA PRINCESSB AUX CHEVEUX d'oR

— C'est là qu'il y a un beau château, pèrel et une belle princesse 1

Le vieux seigneur pensa que ce pourrait bien être le château de la princesse Blondine» et il se promit d'éclaircir la chose, mais, il n'en dit rien à ses enfants.

Cependant, Cado voulut se marier à une princesse qu'il avait aimée avant son voyage. Ses hommages furent agréés, son père donna son consentement, et le jour des noces fut fixé. On invita tous les habitants du pays, riches et pauvres, à prendre part aux festins et aux réjouissances qui devaient avoir lieu, à cette occaâon. Yvon dit â son père :

— Il serait bon, je pense, d'inviter aussi la belle princesse qui nous a si gracieusement reçus dans son palais.

— Tu as raison, mon fils, répondit-il, et j'irai moi-même l'inviter, et tn viendras avec moi.

Le vieux seigneur et son plus jeune fils partirent donc, im beau matin, dans un superbe carrosse, pour inviter k châtelaine de la forêt. Ib arrivèrent au château mervdlleux, et furent reçus on ne peut mieux. Le vieillard resta ébahi et sans voix, quand il vit la princesse, tant il la trouva belle. Enfin, quand il put parler, il lui dit : — Je suis venu, incomparable princesse, vous prier de me £ûre l'honneur de voul<»r bien assister aux

nooes de mon fils aîné, qui se marie dans huit jours à la princesse Brunette.

— J'accepte avec le plus grand plaisir, répondit la princesse, et j'arriverai au jour ûxé.

— Je vous enverrai mon carrosse pour vous prendre, reprit le père.

— Ne vous donnez pas cette peine, seigneur, car j'ai aussi mon carrosse, comme vous le verrez.

Le vieux seigneur était émerveillé, ébloui par la beauté de la princesse» et il ne pouvait détacher d'dle ses regards. Yvon l'admirait aussi, et ne disait mot. Ils s'en retournèrent à la maison, silencieux, et rêvant d'elle, tous les deux.

Enfin, le jour de la cérémonie était venu. Tous les invités étaient déjà arrivés, dans leurs plus beaux habits de gala, excepté la châtelaine du bois. Gulo s'impatientait, et ne voulait pas attendre davantage; mais, son père dit qu'on ne partirait, p(Mir se rendre à l'égHse, que lorsque la princesse inconnue serait arrivée. Enfin, elle arriva aussi, dans un carrosse tout doré, si brillant qu'on ne pouvait le regarder, et attelé de quatre chevaux auprès desquels tous les autres qui se trouvaient là n'étaient que de vraies rosses. Elle était toute couverte d'or, de soie et de diamants, et ses cheveux blonds, luisants eux-mêmes comme l'or, descendaient jusqu'à terre, derrière elle. Toutes les femmes qui étaient là, se voyant éclipsées par

196 LA PRINCESSE AUX CHEVEXJX d'OR

cette inconnue, en rageaient de dépit. La sœur du fiancé, qui avait à son doigt le diamant de son frère, en était toute fière et glorieuse.

On se rendit à l'église, en grande pompe, et le soleil lui-même pâlissait devant la princesse Blondine. On n'était occupé que d'elle, et la jeune fiancée, belle et gracieuse aussi, en était grandement dépitée.

Au retour de l'église, on se mit à table. Un festin magnifique. Quelque con\dve s'aventura, poussé par sa femme, à adresser la parole à l'inconnue, et lui dit :

— Vous n'êtes sans doute pas du pays, belle princesse 1

— Non, répondit-elle, je suis de bien loin d'ici.

— Et vous n'êtes pas mariée ?

— Non, je ne suis pas mariée ; j'ai bien été fiancée, mais, on m'a manqué de parole.

Cado était près d'elle à table, et, remarquant le beau diamant qu'elle avait au doigt, il lui dit :

— Le magnifique diamant que vous avez là, princesse !

— Oui, répondit-elle, c'est un beau diamant.

Et, tirant la bague de son doigt, elle la présenta au nouveau marié, en lui disant :

— Essayez-le; je crois qu'il vous ira parfaitement,

Cado prit la bague, la mit à son doigt, et aus-

sitôt, comme s'il se fût réveillé d'un long sommeil, il reconnut la princesse et se rappela tout ce qui s'était passé.

— Holà ! s'écria-t-U alors, au lieu d'une femme, voici que j'en ai deux, à présent I Mais, la pre«* mière est toujours la meilleure et la plus près du cœur!

Et il donna la main à l'inconnue, au grand étonnement de tous les convives, et l'on alla de nouveau à l'église, où Cado fut marié une seconde fois, dans le même jour. Q}iant à la princesse Brunette, son frère Méliau l'épousa aussi, pour ne pas la laisser sans époux, dès le premier jour de ses noces.

Yvon aussi s'éprit d'amour pour la suivante de la princesse Blondine, et l'on fit les trois noces à la fois.

Et il y eut des festins magnifiques, des danses et des fêtes, pendant un mois entier. Moi-même, qui étais jeune alors, je m'y trouvais pour plumer les perdrix, les poulets et les canards, et jamais de ma vie je n'ai vu ni ne verrai pardlle bombance.

Conté par Ann Drann, domestique & Coat-Tnal, en Plouguemerel (C6tes<du-Mord), novembre x8$$.

(S^fsys^f?)(§^f§)(§^

Page 1