INTRODUCTION
Les bibliothèques de guerre, dont ce livre donne une excellente description, sont sur le point d'achever leur œuvre. Nos soldats, revenus de France, travaillent de nouveau dans leur atelier ou leur bureau. Déjà, pour la plupart d'entre nous, ces jours d'intense émoi se font brumeux — nous nous frottons les yeux et nous nous demandons s'ils ont existé réellement. Les chaînes des conventions et de l'habitude nous tirent inexorablement dans les mêmes ornières, et le Sancho Pança qui dort en chacun de nous chuchotte à notre oreille qu'il est stupide de résister. Il en est cependant quelquesuns qui, parmi les aventures de la guerre, ont eu des visions et fait des rêves qui leur rendent impossible de se plaire à ramper de nouveau le long des mêmes chemins défoncés, qui ont fait leur l'esprit de croisade et qui s'avancent à la conquête du monde « armés d'un livre en guise d'épée ! »
Pour la sphère des bibhothécaires américains, qui avait pendant de si nombreuses années décrit tranquillement, et même non sans contentement de soi, son petit orbite, la guerre a été un formidable réveil. Nous
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avons été scandalisés de découvrir combien peu d'entre les jeunes hommes de chez nous connaissaient notre existence. Nous avons été stupéfaits d'apprendre le peu d'importance que nous avions pour eux et à quel infime degré nous étions entrés dans la vie nationale. Nous ne nous lassâmes pas d'exphquer que nos initiales signifiaient « Association des Bibliothèques Américaines )) et, en réponse à un regard mort, de tenter de faire comprendre quel était le but de notre œuvre. Nous fîmes notre examen de conscience des occasions que nous avions manquées, de nos vues étroites et de notre service machinal, examen salutaire à tous les points de vue !
Il y a trois ans, quand l'Association des Bibliothèques Américaines accepta l'invitation que lui faisait le Ministre de la Guerre de fournir de quoi lire à l'Armée Américaine qui venait juste d'être constituée, elle n'avait aucune idée du caractère, ni de l'importance de la mission qui lui incombait. Et comment aurait-elle pu en avoir une ? Tout d'abord c'était la première fois dans l'histoire du monde qu'on entreprenait une œuvre de cette nature. En second lieu, l'Association des Bibliothèques Américaines ne comptait alors que peu ou prou de prophètes dans ses rangs. En fait, suivant toutes les apparences, ce n'était qu'une sorte d'association professionnelle insipide, attachée à la routine, cantonnée dans ses manières de penser et qui s'intéressait surtout à des détails d'ordre technique. Elle n'avait jamais entrepris de grande œuvre d'organisation et ne s'était jamais attendue à en entreprendre. Ses membres
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étaient des gens paisibles, bien élevés, entourant d'un commun amour la même manie et toujours d'accord sur tout, sauf en ce qui est de savoir si un grand nombre de lecteurs est un bon point ou un déshonneur, La partie du grand public qui ne les ignorait pas complètement les considérait avec respect, comme d.e dignes, quoique inoiïensifs, personnages ; mais nul ne s'attendait à ce que l'i^ssociation des Bibliothèques Américaines mît jamais le feu à l'univers, ou réussît à exécuter un programme embrassant toute une nation et exigeant de grands efforts et des dépenses considérables.
Ce fut la guerre qui fournit la pierre de touche. Les débuts furent difficiles, car il faut du temps pour secouer son inertie ; en outre, presque tout le monde pensait que ce qu'il faudrait à nos soldats, ce serait simplement des lectures récréatives pour occuper leurs loisirs, et personne n'envisageait ce dont on aurait besoin une fois que nos troupes seraient en France. Mais le pas se fit peu à peu plus rapide, l'horizon s'étendit, l'œuvre s'accrut en même temps que les besoins, la grandeur inattendue des circonstances stimula les énergies en vue de grandes tâches, et il faudra toujours savoir gré à l'Association des Bibliothèques Américaines de n'avoir pas succombé sous la besogne, ni abandonné son action ou tenté de la maintenir dans les limites étroites de la carrière, mais, au contraire, de l'avoir engagée dans la voie la plus vaste, établie sur les bases les pbis larges, et avec si peu d'erreurs qu'on en est surpris.
Son titre de gloire est d'avoir organisé pour quatre millions et demi d'hommes un réseau de bibliothèques
bien outillées qui s'étendait du plus petit camp et du moindre dépôt en Amérique jusqu'aux avant-postes en Sibérie, jusqu'aux tranchées de l'Argonne et jusqu'à notre front au delà du Rhin ; un réseau qui embrassait tout bâtiment battant pavillon américain et qui, à l'occasion, étendait ses mailles à travers l'Europe et l'Orient — jusqu'à Arkhangel, Prague, Varsovie, Constantinople, Tifhs, Beyrouth et quantité d'autres endi'oits lointains où les soldats et les travailleurs de guerre américains portèrent leurs pas ; un service qui avait en charge sept millions de livres et des tonnes sans nombre de revues ; qui s'efforça dès le début, et avec un succès toujours croissant, non seulement de donner un livre, mais encore de donner le livre voulu ; qui rapporta des champs de bataille d'Europe plus d'un milUon de volumes à distribuer de nouveau aux États- Unis et qui continue à s'occuper des blessés et des malades dans les hôpitaux, des gardes-côtes et des gardiens de phares isolés, ainsi que de notre marine marchande dispersée aux quatre coins du globe. C'est l'histoire de cette œuvre — une histoire colorée et pleine d'intérêt humain — que nous racontent les pages qui suivent. Ce que nous avons présentement en vue ce n'est pas le passé, mais l'avenir.
Quels résultats durables a-t-on obtenus ou peut-on attendre de tous ces efforts ? En admettant qu'ils aient été utiles en eux-mêmes, qu'ils aient eu leur part dans le maintien du moral en faisant de nos hommes de meilleurs soldats et de nos soldats de meilleurs hommes,
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— sont-ils révolus maintenant que la guerre' est finie, ou est-ce que l'âme qui les animait poursuit encore sa carrière ?
En premier lieu, quelle influence durable cette œuvre a-t-elle eue sur nos soldats eux-mêmes ? Il est certain que grâce à elle des millions d'entre eux ont appris à connaître l'utilité des livres et qu'ils ont acquis une compréhension nouvelle des bienfaits de l'imprimerie, doublée d'un respect nouveau. Le nombre et la variété des livres qu'ils demandaient prouvaient combien ils s'y intéressaient, et il nous semblait parfois à nos bureaux de Paris que l'ensemble du corps expéditionnaire américain poursuivait un but scientifique. Des milliers d'autres soldats furent induits par pur ennui à prendre un livre en main pour la première fois de leur vie, et ils y trouvèrent un réconfort inattendu, de telle sorte que pour beaucoup la lecture devint une sorte de jeu
— un livre par jour ! Nous eûmes tous la vision de bibliothèques noyées chez nous, au retour de nos soldats, sous les demandes de livres de toutes sortes, mais surtout techniques, des plus récents et des meilleurs.
La réalité n'a pas correspondu à cette vision. Nos bibliothèques n'ont pas été noyées. Certains bibliothécaires pensent avoir la preuve que de nombreuses demandes ont été adressées directement à l'Association des Bibliothèques Américaines ; d'autres en sont moins sûrs ; quelques-uns déclarent qu'il n'en est rien. Certains postes de la Légion Américaine ont émis le vœu que les monuments commémoratifs pressent la forme
de bibliothèques publiques ; on continue à recevoir au siège de l'Association des demandes de livres spéciaux émanant d'anciens soldats, mais en nombre assez restreint. Beaucoup tiennent ces résultats pour décourageants. Cependant il semble impossible que, de telles semailles, une portion considérable ne soit pas tombée sur un sol fertile.
La vérité est probablement que la graine est bien là, mais qu'il faut la cultiver, si l'on veut qu'elle germe. La plupart de nos soldats ont repris leurs anciennes occupations et leurs anciennes habitudes à leur démobilisation ; ils se sont trouvés dotés de moins de loisirs qu'aux armées et de moins de facilités pour se procurer des livres ; il n'y avait plus de stimulant particulier pour l'étude — en fait la force de l'habitude allait tout à rencontre — en conséquence ce ne furent que les exceptions, ceux qui désiraient devenir des experts ou en qui s'était développé un véritable amour pour la lecture, qui continuèrent à lire dans ces conditions plus ou moins défavorables.
En effet, pour l'homme ordinaire, le goût de la lecture dépend trop des habitudes premières et des conditions propices du milieu, pour survivre quand les unes et les autres font défaut. Si nos soldats s'étaient retrouvés chez eux environnés de livres, il n'en eût sans doute pas été de même. En fait, la plupart d'entre eux, s'ils s'en étaient donné la peine, auraient découvert non seulement qu'il n'y avait pas de bibliothèques publiques à leur portée, mais encore qu'il n'y avait pas de librairie convenable dans le voisinage.
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Il y eut cependant un résultat tangible. L'efficacité de bibliothèques organisées avait été démontrée à l'armée et à la marine. Des officiers qui au début étaient nettement hostiles à cette œuvre étaient devenus par la suite ses champions les plus zélés. Ils eurent vite compris, en effet, que cela remontait le moral de leurs hommes et leur évitait de faire des sottises en leur occupant l'esprit. C'est pom^quoi tant l'armée que la marine ont décidé de continuer ce service sous la direction de bibliothécaires de profession avec l'outillage qu'avait rassemblé l'Association des Bibliothèques Américaines et qui leur a été cédé. Quel sera l'avenu* de ce service et du grand projet d'enseignement professionnel dont il fait partie ? C'est ce que l'on ne peut encore savoir, mais au moins est-ce quelque chose qu'on ait entrepris la tâche sérieusement.
Un autre résultat tangible, qui intéressera particulièrement les lecteurs de ce livre, est l'étabUssement à demeure de la bibliothèque que l'Association avait ouverte à Paris pendant l'été de 1918 à l'usage du corps expéditionnaire américain, mais dans l'espérance qu'elle pourrait rester en activité après la guerre. C'est ce qu'o.i a pu faire fort heureusement, grâce à un concours de circonstances particulièrement favorables, et la bibliothèque est dirigée à présent par un conseil d'administration composé de Français, d'Anglais et d'Américains influents et distingués, qui se sont déjà mis à constituer une fondation susceptible d'assurer son bon entretien. Elle sera administrée conformément aux méthodes employées actuellement dans les bibliothèques
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américaines, et elle comprendra surtout des livres en anglais, une part spéciale étant faite à la littérature et à la vie américaines, en un mot, des livres qui permettront de faire comprendre l'Amérique à l'Europe.
L'Association des Bibliothèques Américaines est fière d'avoir laissé cet établissement derrière elle pour commémorer son œuvre en France, et en gage de son amitié, de sa sympathie et de toute son estime pour le peuple français, et elle lui témoignera toujours la même vigilance. Il est permis d'espérer que cette bibhothèque finira par avoh* une véritable importance pour la vie intellectuelle de la capitale de la France — et que ce sera non seulement un lien qui se resserrera de plus en plus entre ce pays et l'Amérique, mais encore un puissant auxiliaire pour l'échange des idées entre l'Ancien et le Nouveau Monde.
Mais le résultat le plus fécond en conséquences est le nouvel esprit qui s'est introduit dans les rangs de l'Association des Bibliothèques Américaines elle-même, la nouvelle façon de voir qu'ont adoptée certains de ses membres à la suite de leurs trois années de service. Comme tous les croyants et tous les apôtres, ils trouvent dressées contre eux l'inertie et l'indifierence de ceux dont les yeux ne se sont pas encore ouverts à la connaissance, qui n'ont aucunement envie de partir en croisade, mais demandent seulement qu'on les laisse tranquilles.
On ne pourra jamais remédier complètement à cet état d'esprit, mais on peut déjà constater que le levain opère et que la pâte lève.
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Ce que proposent les plus enthousiastes, c'est de se servir de l'œuvre des trois années écoulées pour organiser sur ces bases une bibliothèque embrassant toute une nation — certains d'entre eux diraient peut-être embrassant le m.onde entier ! Ils font remarquer que par le passé et même dans un pays aussi favorisé que le nôtre, les bibliothèques de ce genre ont été limitées à un petit nombre de grands centres, qu'elles n'ont jamais pénétré en réalité dans le corps de la nation, que moins de la moitié de notre population seulement pout disposer de livres, et probablement moins d'un cinquième en disposer aussi facilement qu'il faudrait. Ils arguent qu'il serait honteux de laisser se perdre l'élan vers les livi'es qu'a provoqué la guerre, et que l'occasion présente est unique pom' entreprendre et mener à bien une campagne en faveur de l'extension du bénéfice des bibliothèques au pays tout entier. Ils envisagent également, comme il a été dit, la possibilité de porter leur action outre-mer — tout au moins de prêter une main secourable à l'établissement de bibliothèques et à l'avènement d'une bonne volonté et d'une entente réciproques, ajoutant ainsi vm fil au lien qui doit un jour resserrer toutes les nations du monde en cette fraternité pour laquelle la plupart d'entre nous font des vœux et à laquelle certains peut-être travaillent déjà, quelque maladroitement que ce puisse être.
Il est facile de tourner en ridicule les humanitaires, de faire remarquer les erreurs et les échecs, de hausser les épaules et de dire que cela ne sert à rien. Il est rare
en effet que la réalité corresponde au rêve, et les rêveurs sont les premiers à le savoir. Cependant un programme de cette natiu-e doit provoquer une étincelle dans le cœur le plus fermé, nul ne peut être assez sceptique ou assez désespéré pour ne pas lui souhaiter bonne chance.
Burton E. Stevenson.