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CHAPITRE PREMIER

LES BIBLIOTHÈQUES DE GUERRE DE L'Ag^SbCIATION DES BIBLIOTHÈQUES AMÉRICAINES

Au point de vue social/ la Grande Guerre présente certains caractères ^i^ ne s'étaient pas manifestés dans les conflits antérieurs. Parmi ceux-ci, il faut ranger le ravitaillement intellectuel des combattants. Les guerres précédentes nous avaient appris à administrer les services d'intendance et les cantines, mais elles ne nous avaient fourni que peu de renseignements utilisables à présent en ce qui concerne le bagage littéraire ou intellectuel des hommes appelés sous les drapeaux.

Un vétéran de la Guerre de Sécession américaine déclare qu'il ne se rappelle pas qu'on ait mis des livres à la disposition des soldats de 1860, à part quelquesuns qui furent envoyés aux hôpitaux de Washington ou des environs et dans un petit nombre de villes du Nord. Ces hôpitaux n'avaient pour toute pitance que deux revues Harper^s et Frank Leslie's Weekly, et ils

éprouvaient un vif désir d'avoir des livi-es intéressants à lire en dehors de cela. Dans une récente adresse lue à New York, le major George Haven Putnam rappelait le fait que les hommes incarcérés à la prison de Libby avaient lu et s'étaient passé les uns aux autres deux grammaires anglaises avec grand empressement.

Plus favorisés étaient les régiments du Connecticut, où des bibliothèques faisaient partie du train régimentaire. En juillet 1862, ces bibliothèques comptaient 1.284 .volâmes et 5.450 revues, mis en rayons et enfermés dans de solides coffres portatifs comportant un catalogue manuscrit et des étiquettes régimentaires appropriées. Les hvres roulaient sur des sujets d'une grande diversité et étaient de bonne quahté. C'était le professeur Francis Wayland ij^ui, en avait la charge. ,11 avait acheté 250 livres des pîtis récents pour être sûr d'avoir des ouvrages au goût du jour dans sa collection.

« C'est la chose la plus commode qu'on puisse imaginer » écrivait l'aumônier HaU du 10« volontaires du Connecticut. (( J'ai fait construire un long pupitre sur lequel je place tous les journaux que vous avez l'amabihté de me fournir, et au bout de ce pupitre il y a ma bibliothèque de Uvres. On trouve toujours de dix à cinquante hommes dans la tente, occupés à hre ou à écrire. La bibhothèque est exactement ce dont nous avons besoin. Les livres sont bien assortis et intéressants. »

(( Le stock si bien choisi s'est dissipé dans les deux heures après que j'ai eu ouvert la caisse », écrivait

l'aumônier Morris du 8^ volontaires du Connecticut. « Depuis lors, on passe plusieurs heures par jour à distribuer et à reprendre les livres. Dickens est très couru. Les contes de Miss Edgeworth et de T. S. Arthur jouissent d'une grande popularité. On accueille avec déhces les Mélodies de l'Armée et de la Marine, et nos jeunes gens chantent joyeusement presque chaque soir. Avant-hier, j'ai reçu une caisse de brochures de la Commission. J'ai eu tout de suite une demi-douzaine d'hommes pour ouvrir la caisse et vingt autres étaient prêts à surveiller l'opération et à se partager le contenu. On demande quatre fois plus de Uvres qu'il n'y en a ». La Commission dont il est question est la Commission Chrétienne des États-Unis, qui prépara et envoya 215 collections de 125 volumes chacune, et 70 collections de 75. On répandit ces bibUothèques à profusion à travers l'armée, dans les hôpitaux généraux, les postes fixes, les principaux forts et les navires de guerre. L'aumônier J, C. Thomas du 88^ régiment de rilhnois devint bibhothécaire général de l'Armée du Cumberland. « Plus vous pomTez rapprocher l'Armée du foyer », disait-il, « plus vous rendrez service ». Pour montrer combien les soldats de la Guerre Civile tenaient aux Uvres qu'ils avaient, on raconte que, lorsque le général Hooker partit pom* traverser le Potomac, deux cavaHers de Pensylvanie entrèrent dans la vieille éghse de Fairfax Court House en portant leur bibliothèque régimentaire de 100 volumes sur leurs épaules. Les livres avaient suivi le régiment pendant un an et demi, mais puisqu'il lui fallait s'en séparer, on proposa de les

remettre à la Commission Chrétiemie pom' qu'elle en disposât à l'usage de quelque régiment dïnfanterie.

Sous le titre « Comment un soldat peut réussir après la guen'e », le Révérend Russell H. Conwell a publié dernièrement un certain nombre d'histoires de soldats de la Guerre Civile dont le succès dans la vie par la suite est dû, au moins en partie, à leur amour des livres durant les loisirs que leur laissait la vie militaire.

Pendant la guerre hispano-américaine, un soldat qu'on découvrit avec une série de Uvres de cours par correspondance, reçut l'ordre de s'en défaire et il ne put les sauver que grâce à l'intervention de son capitaine.

M. Raymond B. Fosdick dit que pendant qu'il était sur la frontière mexicaine, l'été de 1916, les soldats, au moment où le train s'arrêtait aux réservoirs d'eau, montaient dans les voitures et demandaient aux passagers s'ils n'avaient pas quelque chose à lire, — un livre, une revue, ou même un journal. Les soldats n'avaient que peu de chose à faire et absolument rien à lire.

L'art de la guerre a subi une révolution et l'on demande plus aux soldats d'aujourd'hui qu'à ceux de naguère. Il leur faut étudier d'innombrables sujets techniques et posséder des matières tout à fait spécialisées. Il faut qu'il y ait des livres à leur portée. Non seulement les étudiants en kaki demandent davantage que leurs prédécesseurs en bleu et en gris, mais on leur demande davantage en retour. « La Guerre Civile s'est

faite avec les vieux instruments et les méthodes d'antan », dit le Docteur Herbert Putnam. « Cette guerre a introduit de nouveaux instruments et des méthodea toutes nouvelles. En effet, c'est une guerre de machines et de sciences exactes ; le mécanisme est compliqué et la science ne s'applique pas seulement à l'artillerie, mais à chaque rouage de l'organisation, aux transports, au service sanitaire, à l'équipement, au ravitaillement. C'est une guerre d'ingénieurs, de chimistes, une guerre de sciences physiques et dynamiques. C'est une guerre d'hygiène jusque dans les plus petits détails. Les connaissances qu'elle impHque n'exigent pas seulement une grande ingéniosité dans la conception des offensives,, mais une étude et une réaUsation plus attentives encore de la défensive.

« Vous pourriez supposer que cette nécessité ne se fait sentir que parmi les officiers. Ce serait une erreur ;; certaines matières concernent les soldats et si elles ne font pas partie de leurs devoirs miUtaires, du moinselles les intéressent en tant qu'individus avides de connaître tout ce qui se rapporte au mécanisme qu'ilscontribuent à mettre en mouvement ».

La première bibliothèque de camp, à notre connaissance, fut celle de Napoléon lors de la campagne d'Egypte. Les frères Say en firent le choix et l'organisèrent en s'en tenant scrupuleusement aux ordres du général en chef. EUe consistait en quelque miUe volumes, dont quarante sur la religion, un même nombre de drames ou de poèmes épiques, soixante sur l'histoire et cent

romans. Les auteurs célèbres comprenaient Homère, Virgile, Tacite, Polybe, Plutarque, Thucydide, Le Tasse, L'Arioste, Montesquieu, Voltaire, La Fontaine, Le Sage et Ossian. Il y avait des traductions françaises des Voyages de Cook et de la Géographie de Barclay, de la vie de Charles XII et de Frédéric IL Mais il est inutile de dire que ces livres n'étaient pas destinés aux simples soldats.

Lorsque les États-Unis entrèrent dans la guerre mondiale, le président de l'Association des BibUothèques Américaines étabht un Comité de Guerre qui fit son premier rapport à la conférence annuelle de l'Association tenue à Louisville en juin 1917. La Commission des Camps d'Entraînement invita cette association, par un vote unanime, à se charger de pourvoir les camps et les cantomiements de bibliothèques appropriées.

Le Ministre de la Guerre ayant choisi dix hommes et femmes connus dans le pays, pour constituer le Comité des BibUothèques de Guerre, en vue d'appuyer une demande de fonds, on résolut de recueillir pour cette œuvre un million de dollars à l'aide de souscriptions. La campagne financière réussit à procurer la somme demandée et deux tiers de plus encore. En même temps que cette campagne pour obtenir des fonds on en faisait une autre pour avoir des livres, qui eut pour résultat de procurer plus de deux cent mille volumes d'une uti- Usation immédiate. On les rassemblait dans des centres et on les expédiait soit aux camps, soit aux dépôts fixés pour les envois à l'étranger. On avait décidé

d'employer une bonne partie des fonds à l'achat de livres sérieux, comme on prévoyait que lés ouvrages d'un genre plus léger seraient fournis par les dons. La campagne pour recueillir des livres devait durer aussi longtemps que la guerre elle-même, ainsi que le besoin de fonds, si la guerre se prolongeait aussi longtemps que certains le prédisaient. La Corporation Carnegie fit un don de dix mille dollars pour chacune des trente-deux bibliothèques de camp qu'on projetait, et l'on reçut une même somme d'une autre source pour l'édification d'une bibhothèque à la Station Navale d'Entraînement des Grands Lacs.

Grâce à une administration judicieuse, ces ressources financières durèrent environ un an. L'Association des Bibliothèques Américaines se joignit alors aux six autres œuvres pour la Campagne de Guerre des Œuvres Réunies de novembre 1918, qui rapporta à l'Association des Bibliothèques une quote-part de quelque trois millions et demi de dollars.

En octobre 1917, à la demande du Comité de Guerre de l'Association des Bibliothèques Américaines, le Docteur Herbert Putnam, administrateur de la Bibliothèque du Congrès, prit en mains la direction et la surA'eillance du service de guerre. Des bureaux furent établis à la Bibliothèque du Congrès. On trouvait là une surveillance éclairée de la besogne accomplie dans les camps, une gestion consciencieuse des fonds, et une comptabilité minutieuse de toutes les dépenses. On prenait promptement en considération les besoins et les occasions que signalaient les rapports des bibliothé-

caires chargés des camps. On entretenait soigneusement les relations avec les autres œuvres et les services du Gouvernement. On rédigea un pressant appel en vue d'obtenir des livres et l'on en assura la bonne distribution. Les bureaux de la direction servaient également -à l'échange des renseignements et des connaissances réciproques des bibliothécaires. On y tenait encore des conférences entre les membres de l'œuvre. On fit un effort considérable et couronné de succès pour maintenir les dépenses de l'administration au strict minimum. Chaque dollar épargné permettait d'acheter un hvre de plus. Le local mis à la disposition de la direction à la Bibliothèque du Congrès était offert à titre gratuit.

On songea tout d'abord aux cantonnements les plus importants. On loua des emplacements pour les bibliothèques projetées près du centre des camps et à portée des moyens de communication. On édifia les bâtiments pendant l'automne et l'hiver 1917-18. C'étaient de simples constructions de bois, hautes d'un étage, conformes au modèle général adopté pour les baraquements, mais parfaitement appropriées à leur usage spécial. Les devis en avaient été faits par M. E. L. Tilton, un architecte de bibliothèques bien connu, qui offrit ses services à titre gracieux. Les bibUothèques étaient toutes conçues sur le même plan et différaient seulement en longueur. Les devis originaux prévoyaient des bâtisses de 40 mètres sur 13 mètres environ, mais en certain cas, la longueur fut réduite à 30 mètres. L'intérieur consistait en une grande salle et deux chambres

situées à l'une des extrémités. Il y avait des rayons ouverts d'une contenance de dix à quinze mille volumes. Le bureau des demandes faisait face à l'entrée. Il y avait des chaises et des tables appropriées à la lecture pour environ deux cents hommes. Les bâtiments étaient chauffés et éclairés par le Ministère de la Guerre. Certains avaient des foyers découverts, tandis que d'autres, dans le sud, étaient agrémentés de portiques entourés de barrières. Le plus grand nombre étaient construits sur la base du prix coûtant, plus 6 o/q. Des retards apportés au transport du matériel firent ajourner l'ouverture de plusieurs bibliothèques. Dans d'autres cas, des épidémies vinrent entraver les choses. Mais, pendant ce temps, on se servit des bâtisses pour y déposer les livres et les préparer pour la mise en place fiur les rayons. On fonctionnait même sans meubles. Dans certains cas, on loua des meubles d'occasion ; dans d'autres on fit des bancs et des tables de forme grossière à l'aide de bois brut. Au Camp Devens, on trouva un local provisoire dans le salon d'un mess occupé antérieurement par les officiers du Service de l'Intendance. Il y avait des tables pour 70 lecteurs environ. Les livres étaient placés sur des rayons d'occasion le long des murs, sous les fenêtres, et sur des sections de rayons d'environ deux mètres de long, construites de manière à pouvoir être utilisées ailleurs en cas de besoin. Des caisses posées sur un côté servaient également de rayons.

Les bâtisses pour les camps de la Garde Nationale ne furent pas entreprises parce qu'on ignorait combien.

de temps ces camps de tentes allaient rester et parce qu'il était probable que leurs occupants déjà entraînés seraient envoyés au loin avant de pouvoir profiter de ces établissements.

On rencontra de nombreuses difficultés dans la construction. Les salaires et le prix des matériaux s'étaient élevés. Le fret était rare et les entrepreneurs abandonnaient les camps suivis de leurs ouvriers.

Bien des objets pourront servir plus tard à l'établissement de nouvelles bibliothèques publiques.

On se rendit compte de bonne heure qu'il faudrait acheter immédiatement au moins trois cent cinquante mille livres neufs pour les cantonnements les plus importants. Tout en reconnaissant qu'on ferait cadeau d'un nombre considérable de livres utiles et que ces dons continueraient, encore demanderait-on d'innombrables ouvrages qu'on ne pourrait se procurer que par achat.

11 était impossible évidemment de compter sur des dons pour répondre aux besoins spéciaux des officiers chargés de l'instruction militaire et des soldats entreprenants engagés dans une ligne d'études définie. Il aurait été stupide de s'imaginer, par exemple, que les ouvrages particuliers sur la télégraphie sans fil, qu'on demandait beaucoup, pourraient provenir d'envois bénévoles. Il fallait disposer de fonds considérables pour pouvoir répondre à tous les besoins au fur et à meusre qu'ils se feraient connaître. Il fallait quantité de manuels. On fournit en abondance des livres de renseignements modernes et coûteux. Il fallait résoudre le problème des transports et du fret. On avait à préparer pour leur

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utilisation tous les livres, qu'ils provinssent d'achats ou de dons. On devait encore remplacer les volumes usés ou égarés.

Grâce à la promptitude d'exécution du Directeur Général, le D^" Putnam, il y avait au 1^^ janvier 1918 trois cent dix mille livres dans les grands camps d'entraînement et trente-quatre mille dans les moindres postes ; plus quelque deux cent vingt mille volumes en route. Sans la crise des transports, tous ces livres am'aient été en place beaucoup plus tôt. A la fin de m.ars, on envoya un demi-million de livres de plus. On faisait les achats avec le plus grand soin et ils consistaient presque entièrement en hvres sérieux sur la technologie, les arts mécaniques, la science miUtaire, rhistoii'e et les voyages.

On doit savoir gré à de nombreuses maisons d'édition de leiu' généreuse coopération. Des diminutions de quarante-cinq à cinquante -pour cent sur les prix d'édition n'étaient pas rares. Des imprimeries universitaires et des écoles par correspondance offrirent de faire don de celles de leurs pubHcations qui pourraient servir.

Les hvres n'étaient pas choisis par des bibUothécaires enfermés dans leurs bureaux. Les listes dressées à la dh'ection étaient le résultat de consultations avec de nombreux experts dans les différentes branches du service. De nombreux ouvrages étaient réquisitionnés par des officiers, des secrétaires attachés à l'enseignement et des soldats vivant dans les camps qui éprou- ■vaient le besoin d'un hvre sur un sujet spécial.

La réunion et l'envoi des volumes dans de nom-

breuses localités étaient faits en partie par des bibliothécaires de l'endroit, qui s'offraient volontairement pour cette œuvre de guerre. On évitait des formalités coûteuses en matière de classifications et de catalogues compliqués. D'ordinaire, il n'y avait pas d'inventaire pour les romans. Les ouvrages, en dehors du roman, qui représentaient des dépenses considérables, étaient sommairement classés, de manière seulement à rassembler les principaux groupes de livres similaires.

On exigeait deux mois de services sur place des organisateurs des bibliothèques. Pour ce travail, les conseils des bibliothèques prêtèrent un certain nombre d'hommes de valeur, qu'ils mirent en congé avec leurs appointements payés, l'Association se chargeant de les défrayer de leurs dépenses. Certains bibhothécaires de camp étaient des volontaires, d'autres recevaient de petits appointements. Ils avaient des employés payés et nourris. On avait également prévu les crédits pour les concierges et les dépenses des volontaires locaux.

Comme on avait reconnu que des hommes qui avaient fait l'exercice, marché, creusé des tranchées toute la joiu-née, seraient trop fatigués le soir pour aller chercher des livres très loin, on s'efforça de rapprocher les livres le plus possible des baraquements. Dans plusieurs cas, on employa des bibliothèques volantes avec grand succès. Dans certains camps les Uvres étaient envoyés aux baraques et placés dans la salle de réunion, sous la surveillance du sergent-major à la demande de l'officier qui commandait la compagnie. La manipulation des livres ainsi déposés était laissée au sergent-major, sans-

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autres instructions que d'en prendre soin le mieux possible.

Il y avait des bibliothèques régimentaires à l'étatmajor des officiers des régiments. De soixante-quinze à cent officiers en profitaient. Généralement, un lieutenant était désigné pour prendre charge de la bibliothèque qui était considérée comme une annexe de celle de l'Association des BibUothèques Américaines. On faisait l'échange des livres de temps en temps, suivant les besoins.

Il fallait prendre Uvraison des livres aux magasins de l'Intendance et les enlever des plates-formes chaque jour. Ni l'Intendance, ni les agents de transports ne pouvaient se charger de l'acheminement des Uvres jusqu'à la bibliothèque. On trouva commode de munir chaque bibhothèque de camp d'une automobile bon marché comportant une caisse pour les Hvraisons.

Des demandes de personnel supplémentaire pour la manipulation des Uvres causèrent parfois des méprises amusantes. Un bibhothécaire de camp reçut pour aides deux Italiens qui ne pouvaient ni parler ni lire l'anglais, en dépit du fait qu'il y avait un employé expérimenté de la Bibhothèque du Congrès parmi les hommes détachés au camp. Un autre découvrit que l'engagé vigoureux choisi par l'adjudant de la division pour être son aide, ne savait ni lire ni écrire. Le bibhothécaire du Camp Dodge eut plus de chance, comme quatre hommes qui avaient déjà travaillé dans des bibliothèques se trouvaient dans le camp et obtinrent la permission de travailler avec lui.

L'Association des Bibliothèques Américaines se tenait en rapports constants avec les autres œuvres. Primitivement, on s'était proposé de faire faira le service des bibliothèques en grande partie par l'Y. M. C. A., les ChevaHers de Colomb, et autres institutions. Jusqu'à l'ouverture des bâtisses élevées par l'Association des^ Bibliothèques Américaines, on distribua de nombreux livres dans les salons des mess et dans les baraques de l'Y. M. C. A., dans les hôpitaux de campagne et les clubs de la Commission des Camps d'Entraînement. Ces livres faisaient partie de la collection dont l'Association des Bibliothèques Américaines avait la responsabilité et dont la fourniture était son œuvre. Bien que les étiquettes montrassent leur origine, on attribuait généralement, ces Uvres à l'action de l'Y. M. C. A.

Les baraques de l'Y. M. C. A. (il y en avait de six à dix dans chaque camp) et celles des Chevaliers de Colomb servirent de bibliothèques auxihaires ou de stations régulatrices. Il y avait une baraque de l'Y. M. C. A. par brigade — une unité représentant de six à sept mille hommes — et l'emploi de ces baraques par les bibliothèques diminuait la distance entre les livres et les lecteurs. Il permettait d'agir sur de nombreux soldats qui n'avaient pas l'habitude de Hre. Quand on mit le Camp Beauregard en quarantaine et que sa bibliothèque dut fermer, l'Y. M. C. A. distribua aux troupes infectées des milliers de revues appartenant à des bibliothèques de camp.

Dans chaque baraque de l'Y. M. C. A., il y a des rayons pour trois cent cinquante à six cents volumes et

aussi un espace réservé pour la lecture. Il y a également des salles de repos et deux grandes classes qu'on peut transformer en quatre salles plus petites à l'usage des soldats pour lire et étudier. Quatre ou cinq secrétaires sont attachés à chaque baraque. L'un d'eux est chargé de ce qui concerne l'enseignement, y compris la bibliothèque, pour laquelle on trouve parfois des hommes habitués à cette sorte de travail.

Les bibliothèques de camp fournissaient des livres aux aumôniers militaires dont certains a-vaient des tentes pour la lecture. D'autres avaient des rayons dans le salon du mess des officiers.

Quoique la Croix Rouge ait distribué quelques livres avec les paquetages des soldats, elle n'entretient pas de bibliothèques ni de collections de prêt. Ce qu'elle a fait en Grande-Bretagne s'est borné aux hôpitaux militaires. En France, d'autre part, elle a servi d'agent de distribution pour les hvres de l'Association des Bibhothèques Américaines.

L'afïluence continuelle des dons faits aux bibliothèques de camp parvint à répondre pendant quelque temps aux besoins des nouvelles succursales et au réapprovisionnement de celles qui existaient déjà. Les livres qui étaient envoyés étaient de bonne qualité en général — allant de collections d'encyclopédies à des livres particuUers offerts par les auteurs.

« On peut se servir de nombreux livres d'occasion, mais propres », conseillait M. William E. Henry, « mais n'insultons pas nos frères qui se sacrifient en leur offrant ce dont personne d'autre ne voudrait. Ils portent

des vêtements de laine de la meilleure qualité, dont une grande partie peut être tachée de sang. Ils portent les meilleures chaussures, dont beaucoup seront usées jusqu'au bout, mais elles auront fait leur service. Alors, doiuiez au soldat de bons hvres, propres, et des revues récentes, quel qu'en puisse être le sort ultérieur ».

En mars 1918 on entreprit une campagne nationale poiu recueillir des livres. Elle prociua trois millions et demi de hvres dont la plupart convenaient aux bibliothèques de guerre.

Cependant, on eut de nouveau la preuve dans plusieurs centres qu'il fallait examiner ces cadeadx. L'un des employés de la station de triage à la Bibliothèque Publique de Ncav York s'aperçut qu'on envoyait aux soldats et aux matelots au moins un exemplaire de chaque livre indésirable qui eût jamais été écrit. A l'autre bout de la file de ces dons qu'on rejetait, il y avait un rayon rempli de livres pour les jeunes filles, avec çà et là des volumes des histoires enfantines d'Alger, mêlés à toute une série de numéros de la Revue des Entrepreneurs de Pompes Funèbres.

Des livres de lecture scolaires antériem's à la Guerre de Sécession furent jugés inutilisables, de même que des manuels démodés et les éditions trop usagées des classiques, données par des gens qui désiraient nettoyer leur bibliothèque plutôt que de songer à ce qui plairait aux soldats. Une femme bien intentionnée, mais peu avertie, manifestait un sentiment radieux du devoir accompli en racontant que son grand-père, qui était pasteur, avait fait publier ses sermons — « pas pubUer

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à proprement parler, mais imprimer à son compte. Il m'en reste plusieurs centaines d'exemplaires, et quoiqu'il me coûte de m'en séparer, je crois faire aussi bien de les envoyer aux bibliothèques de camp. Et il y a d'autres livres qui sont à la maison depuis une éternité et dont je ne sais que faire. Je vais vous les envoyer aussi. »

Parmi d'autres dons refusés, il y avait la « Philosophie Morale » de Paley ; des Hvres d'il y a cinquante ans pour les écoles du dimanche ; des rapports annuels du Bureau d'Ethnologie ; les procès-verbaux de l'Association des Éleveurs américains ; le Code Postal et Télégraphique de la République Argentine ; des rapports annuels de l'Hôpital Episcopal pour les Yeux et lee Oreilles d'il y a vingt ans ; des tomes isolés des documents officiels de la Guerre de RébelUon ; « L'Exercice au ht » ; « Dix nuits dans un bar » ; les « Lettres à des jeunes filles » de Ruskin ; « Le Livre de la jeune fille américaine, ou occupations pour les heures de récréation » de Miss Leslie (1866) ; « The Lady's Friend » (1864) ; des numéros de « La Maîtresse de Maison » et des « Travaux à l'aiguille chez soi », et un carnet de notes pour 1916, en partie rempli par le donateur !

Un bibliothécaire de camp estimait que des cadeaux faits à sa bibhothèque, quatre-vingts pour cent .étaient de premier ordre, dix pour cent passables et le reste inutilisable. Les poètes en herbe semblaient particulièrement généreux. Parmi les curiosités littéraires qu'il y avait à cette bibliothèque particuhère, il fallait compter un guide de l'Europe de 1870 et un guide des

mes de Berlin, ce dernier constamment demandé par des optimistes qui comptaient y puiser une connaissance de la capitale prussienne, utile par la suite.

On fit certaines tentatives en vue de faire servir les bibliothèques de camp à la diffusion des publications de propagande allemande. On dut refuser « Le Vampire du Continent » et d'autres ouvrages pro-germains.

De nombreux endroits, on a reçu des témoignages de reconnaissance envers rœu\Te des bibliothécaires de camp.

Un soldat qui regardait les rayons consacrés aux ouvrages techniques au Camp Jackson, s'exprimait ainsi : « Savez-vous que chaque fois que je viens ici, je suis surpris de l'abondance des matières qu'on trouve dans cette bibliothèque. J'ai tiré grand plaisir de toutes les minutes que j'y ai passées. » Un habitué d'une bibliothèque auxiliaire installée dans une baraque de l'Y. M. C. A. au Camp Jackson, estimait que ce serait une bibliothèque respectable pour n'importe quelle ville, et il ajoutait que les livres étaient d'un grand réconfort après les exercices de la journée et la grande dépense de forces physiques.

Un soldat du Camp Devens disait que ce qu"il désirait, c'était un endroit où s'asseoir en paix, avec un livre ou deux et la possibilité de lire et de rêver : « Vos alcôves sont une \Taie bénédiction », disait-il au bibliothécaire. « La salle de réunion des baraques où de soixante-quinze à cent vingt-cinq hommes causent et jouent aux cartes, où un piano et un phonographe se font concurrence et où, à chaque instant, un ballon

peut envoyer votre tête de travers, n'est certainement pas un endroit convenable pour lire, sans parler d'essayer d'étudier. » Un officier déclarait que les bibliothèques de l'x^sociation des BibKothèques Américaines étaient les seuls endroits où les soldats trouvaient un abri contre les chansons de café-concert et contre les sermons ! Un capitaine qui fréquentait une bibliothèque de camp assidûment, disait que les hvres étaient la seule chose qui lui rendît la vie militake tolerable.

« Je ne sais pas ce que nous deviendrions sans la maison de convalescence de la Croix Rouge et la Bibhothèque de l'Hôpital », disait un convalescent au Camp Sevier.

Quand ime compagnie de mitrailleuses était mise en quarantaine dans l'un des camps, par suite de la rougeole, le commandant était heureux de recevoir cent livres et un gros paquet de revues. Le bibhothécaire du camp n'ignorait pas que le major pomTait ne pas autoriser la reprise de ces hvres et de ces revues, mais il était tout disposé à supporter cette perte.

Un soldat désigné pom- aller chercher une caisse de hvres à la bibliothèque pubhque chsait : « Vraiment, Mademoiselle, vous avez l'intention de nous donner tous ces hvres ! Vous autres, vous savez ce qu'il faut faire pour les poilus ! Il y a des gens qui parlent à tort et à travers de distraire les soldats, mais moi je vous dis que vous avez touché juste — et sans rien dire encore ! »

« Je viens de retourner à ma tente, après avoir rendu visite à la bibhothèque du camp », écrivait un soldat du Camp Mac Arthur à ses parents. « Je voudrais pou-

voir vous dii'e le plaisii* que j'ai d'aA'oir tous les avantages d'une bibliothèque moderne et splendidement fournie à ma disposition, juste à l'intérieur du camp. Le bâtiment lui-même est fort attrayant et ça vous rafraîchit les idées d'entrer dans une vaste salle bien aérée où il y a des sièges et des tables véritables. Cette dernière remarque peut vous sembler étrange, mais vous n'avez sans doute jamais vécu dans une tente qui n'a pour tout mobiUer, que de légères couchettes de toile. De quitter ces toiles chaudes et poussiéreuses et ces planches nues, pour entrer dans une salle propre, bien éclairée, avec des livres, des revues et de l'eau glacée, cela vous rempht de reconnaissance envers ceux qui ont établi des bibUothèques spéciales pour les soldats.

« Quantité de soldats vont lire et étudier à la bibliothèque, qui n'avaient jamais mis les pieds dans un semblable établissement de leur vie. On peut les distinguer à leiu' allure dégagée, des habitués des bibliothèques, qui ont généralement l'air emprunté et plutôt piqué des vers. Au lieu de marcher sur la pointe des pieds et de parler au bibliothécaire à voix basse, ils font retentir leurs godillots sur le sol et parlent très fort, de l'air le plus naturel du monde ».

Le Major-Général Glenn en recevant la bibliothèque du Camp Sherman, au nom de la quatre-vingt-troisième division, parla chaleureusement des services rendus par les Bibliothèques de Camp et dit qu'ils étaient de toute première importance. Il insista sur la leçon à tirer d'un livre qu'il lisait alors « Carry on » de Dawson, et démon-

tra combien l'optimisme, la faculté de sourire et de tirer le meilleur parti possible des choses pouvait survivre et surmonter toutes les épreuves. Le meilleur moyen d'entretenir cet esprit était la fréquentation des livres et des grands esprits de tous les âges, car la €[ualité suprême^ de tout grand esprit est de créer une atmosphère supérieure. « Ce n'est pas de la charité », disait le Major-Général Glenn. « Nos soldats abandonnent les excellentes bibliothèques qu'ils ont dans leur pays, il n'est que juste, si possible, qu'ils en aient la jouissance durant leurs heures de loisir, alors qu'ils servent dans l'armée comme soldats. Toute espèce de récréation physique et mentale est désirable pour eux, mais aucune ne l'eSt autant qu'une lecture agréable et à leur portée ».

Le Président des Commissions des Camps d'Entraînement des Ministères de la Guerre et de la Marine écrivait ce qui suit au Directeur Général des Services de Guerre de l'Association des Bibliothèques Américaines, au sujet de l'œuvre accomplie jusqu'au miUeu de l'été de 1918 :

Cher Docteur Putnam,

Venant ju^te de rentrer de France, je désire vous témoigner ma vive reconnaissance 'pour Vœuvre qu^ac- ■complit r Association des Bibliothèques Américaines, en faveur de nos troupes qui sont au loin. J^ai trouvé de vos livres partout, des ports de mer où sont nos bases, jusqu'aux tranchées de première ligne. Ten ai trouvé dans des abris à dix ou douze mètres sous terre, dans des granges

où les shrapnels avaient enlevé des morceaux du toit, aussi bien que dans les baraques bien pourvues et dans les tentes éloignées de la ligne de feu. J^en ai trouvé encore dans les hôpitaux et les post^ de secours ; dans les villages disséminés dans la zone d'' entraînement où, nos hommes sont cantonnés et même dans des parties reculées de la France où nos unités forestières accomplissent leur tâche solitaire, mais indispensable.

Et les livres que fai vus, étaient des livres usagés^ qui montraient les traces d'une fréquentation constante. En fait, on demande des livres tout le temps et ce sera une armée de lecteurs que nou^ acclamerons à son retour de France, après la guerre.

Comme vous le savez, vos services d'outre-mer fonctionnent en étroite collaboration avec V Association Chrétienne de Jeunes Gens, les Chevaliers de Colomb et V Armée du Salut, et leurs efforts sont reconnues et appréciés par le corps expéditionnaire tout entier, depuis le général Pershing jusqu'au dernier des soldats.

Cordialement à vous,

Raymond B. Fosdick, Président.

Aider à gagner la guerre et travailler au grand œuvre de reconstruction après la guerre, tels étaient les deux grands buts de ces œuvres affiliées. Les bibliothèques de camp ont collaboré à l'un et à l'autre. EUes ont servi à entretenir les hommes dans un état physique, mental et spirituel supérieur, et en ont préparé beaucoup à rendre de plus grands services après la guerre.

De bonnes lectures ont permis à bien des soldats de se maintenir à leur plus haut niveau et ont contribué à la guérison de nombreux blessés. Elles ont aidé à leur rendre la bonne humeur et à les faire repartir pour la Hgne de feu avec une détermination accrue de vaincre ou de mourir bravement dans cet espoir.

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