CHAPITRE XVIII
Avant la guerre, menant sa vie dépourvue d'aventures, l'Anglais ordinaire, déclare Donald Hankey, pouvait difficilement passer pour posséder la moindre philosophie, mais plutôt un code d'honneur et de morale basé en partie sur la tradition et en partie sur ce qu'il observait lui-même de la loi de cause et d'effet dans la vie de son entourage. Quand la guerre fut venue et qu'il se trouva dans les rangs, l'Anglais s'aperçut que cette philosophie bon enfant n'allait pas tout à fait de pair avec les sacrifices qu'on attendait de lui. Il lui fallut donc essayer de repenser. Mais ce n'était pas chose aisée. Il n'avait lu que bien peu d'ouvrages qui pussent lui servir à présent. Il pouvait tout juste se rappeler quelques phrases de la Bible, quelques vers d'Omar Khayyam et une phrase ou deux de syntaxe latine, entre autres celle-ci :
Dulce et decorum est pro patria mari.
Mais quand il se trouva dans une tranchée de soutien, sous un bombardement intense, Omar, qui vivait avant l'époque des explosifs à haute puissance, lui fut d'rni
maigre secoiu's, et cela ne semblait pas beau jeu de se tourner vers la Bible, après l'avoir délaissée si longtemps. Sans pouvoir définir son état d'esprit, il hésitait entre le fatalisme et l'évangile de « la volonté dominante » et se sentait bien près de devenir le disciple de Nietzsche.
Pour démoncrer jusqu'à quel point le dogme avait perdu son emprise sur l'esprit du plus grand nombre, le Révérend Neville S. Talbot, dans ses « Réflexions sur la religion au front », nous parle d'une chanson qu'il entendit souvent aux concerts improvisés que donnaient les soldats. Elle est intitulée : « L'Ours et le Prédicateur » et il la cite en s'excusant auprès de ceux qui sont prompts à se scandaliser. La chanson roule sur un pasteur nègre, qui, contre sa conscience, s'en fut à la chasse un dimanche et, à son retour, fit la rencontre d'un ours gris. S'étant réfugié en haut d'un arbre, telle est sa prière :
Seigneur, qui avez délivré Daniel de la fosse aux lions
Et Jonas du ventre de la baleine — et encore
Les trois jeunes Hébreux de la fournaise ardente,
A ce que rapporte le Livre Saint, [ours gria !
Seigneur, si vous ne pouvez me protéger, ne protégez pas cet
« Voilà », déclare M. Talbot, « l'épitomé d'une incréduUté à l'égard de la Bible qui fait de grands progrès. C'est la pire des critiques sous sa forme populaire la plus crue, et les hommes sont à sa merci. J'ai vu un mess d'officiers s'engager dans des débats sur la Bible avec un médecin écossais, sceptique, qui était d'une habileté supérieure. En tant que croyant, de la vieille
école, ils durent admettre qu'ils étaient à court d'arguments sans pouvoir s'en tirer d'une manière quelconque, comme une compréhension intelligente de la Bible le permet. »
Cela me fait penser au matelot pour lequel ces paroles du Livre de la Révélation « il n'y avait plus de mer » étaient une source de tourments insupportables. Quoique illettré, c'était un homme profondément religieux et un partisan du sens littéral, et la pensée d'un monde sans mer lui apparaissait comme presque intolérable. Il fallait croire à la Bible, mais qu'allaient devenir le» matelots ?
Aucun des gouvernements belligérants ne mit obstacle, de propos délibéré, à la distribution de la Bible, et, d'après les rapports les plus récents, les bureaux de la Société Biblique Britannique et Étrangère étaient encore ouverts à Berlin, Vienne et Constantinople, lesderniers endroits où l'on aurait pu le croire. La Société BibUque Nationale d'Ecosse rapporte qu'en 1917, son bureau était encore ouvert en Hongrie, quoique son œuvre s'exécutât dans toute la détresse de la famine. La Société BibUque Britannique et Étrangère a distribué plus de sept millions de Bibles, Nouveaux Testaments et Extraits, non seulement parmi les troupes britanniques et alliées, mais même jusque dans les rangs ennemis. Durant cette guerre, sauvage entre toutes, qui mit en œuvre les méthodes les plus diaboliques et engendra des haines sans précédent, on a vu des prisonniers russes en Allemagne recevoir des Bibles
imprimées sur des presses allemandes, payées par des fonds américains et transmises par des intermédiaires britanniques. Les demandes des soldats bulgares dans les tranchées épuisèrent le stock de la Société Biblique Américaine à Sofia. De nombreux exemplaires des Saintes Écritures en chinois furent également envoyés de Shang-Haï aux travailleurs chinois en France.
La Société Bibhque Américaine, qui avait cependant acquis de l'expérience en ce qui concerne la diffusion de la Bible pendant la guerre du Mexique, la gueri'e civile américaine, la guerre russo-japonaise, la guerre hispano-américaine et les récents désordres sur la frontière mexicaine, eut du mal à satisfaire aux besoins ■des troupes d'aujourd'hui.
Depuis l'entrée en guerre des États-Unis, la Société a pubhé dans ses éditions pour l'Armée et la Marine 2.23L831 volumes de l'Écriture Sainte. La plupart de ceux-ci étaient des dons gratuits faits aux aumôniers de l'Armée et de la Marine des États-Unis et destinés à la distribution aux troupes et aux comités de guerre de l'Y. M. C. A. Des prix spéciaux, souvent très inférieurs aux prix de revient, furent consentis pour tous les autres exemplaires. Le don spécial d'un milhon d'exemplaires du Nouveau Testament fait à l'armée et à la marine par l'intermédiaire de l'Y, M. C. A. fut réahsé en dépit des difficultés dues au combustible, aux transports et aux conditions climatériques dont le pays eut à souffrir pendant l'hiver de 1917-18. Les deux principaux problèmes qu'eut à résoudre la Société furent de se procurer les fonds nécessaires et
de satisfaire à des besoins grandissants. Il arrivait une foule de demandes de sources tout à fait différentes. Pendant des semaines, les presses de la Société marchèrent jusqu'à deux heures du matin.
Les volumes étaient expédiés aux troupes tout d'abord par l'intermédiaire des neuf Agences nationalesde la Société dont la plupart firent des efforts tout particuliers pour les distribuer. Ensuite, on utilisait les sociétés auxiliaires, telles que les Sociétés Biblique» du Massachusetts et du Maryland. Enfin FY. M. C. A. avec laquelle la Société Biblique Américaine avait conclu un arrangement, faisait largement appel à ses propres ressom'ces.
Les Directeurs de la Société estimèrent que chaque recrue de l'armée ou de la marine devait avoir l'Ancien Testament, ou l'Évangile, ou toute la Bible pour son usage personnel. Un certain nombre d'hommes étaient heureux de les recevoir et ne demandaient pas mieux que de les payer ; aux autres, il fallait naturellement les donner gratuitement. Dans l'un des forts du port de New York, avant que les hommes eussent été transférés dans des camps de concentration, cent cinquante soldats se présentèrent le même jour poiir réclamer personnellement les Livres Saints.
Le Maréchal Foch écrivait : « La Bible est certainement la meilleure préparation que vous puissiez donner au soldat américain qui va se battre pour son idéal et sa foi magnifique. »
On comprit que le meilleur moyen de pourvoir le soldat d'une Bible ou d'un Nouveau Testament était
de faire envoyer oe livre par les gens de sa maison, de «a ville ou de son église. Beaucoup eurent soin de l'en munir avant son départ. La Société se servit de ces intermédiaires et fournit de Livres Saints un grand nombre d'indiv-idus. d'églises, d'écoles du dimanche et d'œuvres lucales. Le service du Nord-Est de la « Society's Atlantic Agency » de Pensylvanie, ramassa 400 dollars dans les églises de Scranton pour acheter des Bibles aux soldats de la ville et de la région. A l'usage particuUer des troupes du Maryland, la Société Bibhque du Maryland commanda 10.000 exemplaires des Saintes Écritures contenant une lettre du Président Wilson écrite à la demande de son Président, le D^ Goucher. La Société du Massachusetts fit insérer une lettre du Gouverneur de cet État dans ses livres et en donna des milHers à ses troupes. La Société Biblique de New York ayant pour rayon d'action la ville et le port de New York, distribua 25.000 Uvres saints et fragments «qui contenaient une lettre du Colonel Roosevelt au même effet.
Les statuts de la Société Bibhque Américaine interdisent de placer quoi que ce soit à l'intérieur des Bibles, sauf une page d'identification. Comme les réserves financières de la Société étaient épuisées, elle dut faire une campagne spéciale pour recueilhr de nouveaux fonds, afin de couvrir le prix des livres déjà publiés et de préparer des ressources pour les éditions futures.
A l'exclusion de l'œuvre des Sociétés Bibliques Continentales, dont le bilan n'est pas encore connu, une estimation pondérée fixe le nombre de Bibles, Nouveaux
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Testaments et fragments distribués par les Sociétés Bibliques Américaine, Britannique et Écossaise, à 15.000.000 d'exemplaires. « On n'avait encore jamais vu dans l'histoire de l'humanité », déclare le D^ William 1. Haven, « tant d'exemplaires d'un même livre aux armées que pendant cette guerre — non seulement notre version du Roi Jacques, mais des textes juifs choisis et rehés en kaki pour la poche du soldat ; le Nouveau Testament de Douay, fourni par la Société d'aide aux aumôniers du Comité de Guerre Catholique, des hvres en langue morave et des lectures préparées par l'Association Chrétienne de Jeunes Gens» (Y. M. C. A.). La Ligue du Nouveau Testament de Poche, qui a ses bureaux à Philadelphie, accomplit une action exceptionnelle par l'intermédiaire des aumôniers et de l'Y. M. C. A. Elle publia plusieurs éditions du Nouveau Testament, avec des rehures différentes. L'une d'elles contient le message du Président aux troupes sur la lecture de la Bible ; une autre en contient de semblables du Général Pershing et du Colonel Roosevelt. Il y a aussi une liste « d'urgence » de morceaux choisis à faire lire aux soldats qui se trouvent dans la solitude, l'inquiétude ou le danger. A l'intérieur de la couverture inférieure, il y a une page intitulée « Ma décision » qu'ont signée des milliers de soldats et de matelots. Le fils d'une femme titrée, jeune officier servant au front, fut tué et tellement défiguré que le seul moyen de l'identifier fut la signature de la « décision » dans un Nouveau Testament à l'usage du « service de l'avant » qu'on trouva sur lui.
Voici l'appel du Président Wilson aux hommes de l'Armée et de la Marine :
« La Bible est la parole de Vie. Je vous engage à la lire et à le constater par vous-même. Lisez-en, non de petits fragments çà et là, mais de longs passages qui vous mèneront véritablement au cœur du sujet. Vous la trouverez pleine, non seulement d'hommes et de femmes réels, mais aussi de choses qui vous ont fait réfléchir et troublé toute votre vie, comme les hommes l'ont toujours été, et plus vous lirez, plus vous concevrez nettement les choses qui valent la peine qu'on s'en occupe et celles qui n'en valent pas la peine, les choses qui rendent l'homme heureux ^— la loyauté, l'honnêteté dans ses actions, la vérité dans ses paroles, la volonté de tout sacrifier s'il le faut pour ce qu'il croit être son devoir, et par-dessus tout, le désir d'obtenir véritablement l'approbation du Christ, qui a tout donné pour lui ; et les choses qui doivent infailUblement le rendre malheureux, — l'égoïsme, la lâcheté, l'amour du lucre, et tout ce qui est bas et vil.
« Quand vous aurez lu la Bible, vous saurez qu'elle est la parole de Dieu, parce qu'elle vous aura révélé votre propre cœur, votre propre bonheur et votre propre dervoir .»
Voici maintenant la teneur du message du Colonel Roosevelt aux troupes :
« L'enseignement du Nouveau Testament est annoncé dans ce passage de Michée (Michée VI. 8) : « Qu'est-ce que le Seigneur demande de plus de toi que de rendre la justice, d'aimer la clémence, et de marcher humblement avec ton Dieu ? »
« Rends la justice ; et pour cela, combats vaillamment les armées d'Allemagne et de Turquie, car ces nations soutiennent dans ce cataclysme le règne de Moloch et de Béelzébuth sur la terre.
« Aime la clémence ; traite bien les prisonniers, secours les blessés, traite toute femme comme si c'était ta sœur, prends soin des petits enfants et aie pitié des vieillards et des faibles.
« Marche humblement ; tu le feras si tu étudies la vie et l'enseignement du Sauveur.
« Que le Dieu de justice et de clémence t'aie en sa garde. »
« Je suis heureux de voir que tout homme de l'armée va posséder le Nouveau Testament », écrivait le Général Pershing. « Ses leçons vont nous fortifier en vue de notre grande tâche. »
- Un membre de la Mission de l'Église Méthodiste Épiscopale en France raconte qu'un jour, il alla voir en prison un malheureux soldat et lui remit le Nouveau Testament. Il revint le voir la semaine suivante. On lui en demanda des exemplaires pour les autres prisonniers et une Bible pour le gardien. « Il était vraiment impressionnant », écrit le pasteur, « de voir ce pauvre garçon derrière sa porte de fer souriant et me faisant des signes de remerciement et de gratitude ».
Parmi les nègres qui étaient employés là, rapporte le même pasteur, il y en avait un qui avait déjà quelque idée du Nouveau Testament. Le lundi de Pâques, on le vit plem'er comme un enfant. Il avait à la main le livre qu'on lui avait donné et une lettre.
« Qu'avez-vous, mon garçon ? », demanda le pasteur.
« Je viens d'apprendre femme morte à Madagascar, et moi lire le Nouveau Testament. »
Un autre nègre de Nouvelle-Calédonie écrivait :
« Je vous demande de nouveaux exemplaires de
l'Évangile pom' des camarades et un Saint Mathieu
pour moi. Moi aller bien, — et vous, mon pasteur, et
votre fils, et votre fille ?
« Je suis votre fils qui vous aime
« Danis ».
Un soldat anglais assis sur son lit, était en train de lire la Bible, quand plusieurs camarades s'assemblèrent autour de lui et l'un dit : « Ne garde pas tout pour toi, mon vieux. Si tu lisais tout haut, on pourrait tous entendre. » Il avait un excellent auditoire, et il lut plusieurs chapitres. Après cela, la lecture de la Bible devint une habitude dans cette baraque et on demanda souvent au jeune homme d'exphquer certains passages.
La Croix Rouge, l'Y. M. C. A., les Chevaliers de Colomb et l'Association Hébraïque de Jeunes Gens, en travaillant côte à côte au bien-être des soldats, firent beaucoup poui dissiper les préjugés de secte. On raconte l'histoire d'un prêtre catholique qui demanda un Nouveau Testament protestant à un secrétaire de l'Y. M. C. A. pour le porter à un jeune Israélite à l'hôpital;
Un pasteur, qui portait toujours plusieurs livres saints sur lui pour les distribuer, en donna un à un jeune soldat. Plusieurs mois plus tard, comme il \isitait