‹ Les livres à la guerreChapitre 41 sur 59 · L'UNION UNIVERSITAIRE AMÉRICAINE A PARIS · texte numérisé non relu

L'UNION UNIVERSITAIRE AMÉRICAINE A PARIS

Club pour les étudiants fondé par plusieurs collèges et universités

d'Amérique, rue de Richelieu, Paris

(Actuellement transféré rue de Fleurus)

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nuit, tous les sacs à terre du parapet avaient une apparence humaine convulsée. Car vous savez qu'on dépose sur le parapet les soldats qui sont tués dans la tranchée, en attendant qu'on ait la possibiUté de les enterrer. Il était dans une mauvaise passe, mais ces deux vers le sauvèrent. Ils présentèrent à son esprit le tableau d'un endroit qu'il était sûr de n'avoir jamais vu, mais qui était d'une telle beauté qu'il en oublia l'horreur de la guerre. Ils devinrent pour lui comme un tahsman, qui lui procurait précisément le soulagement dont il a-vait besoin aux heures de grande souffrance morale. Un autre camarade, un homme de ma compagnie, trouva ce soulagement à répéter le sonnet de Hood sur le Silence :

Il y a un silence là où il n'y a jamais eu de bruit, Il y a un silence là où nul bruit ne peut être ; Dans la froide tombe, sous la profonde, profonde mer, Ou dans le désert immense où l'on ne trouve aucune vie.

« C'est l'un des plus beaux sonnets de notre langue, à mon avis ; mais imaginez un soldat se répétant ces vers sous le feu des obus ! C'est bizarre, n'est-ce pas 1 »

« Bizarre ? Ce n'est pas le mot juste. Si tout autre que vous m'avait raconté cela, j'aurais dit que c'était fort peu probable. »

« Mon cher ami, cela provient de ce que vous n'avez jamais eu l'occasion de mettre la poésie à l'épreuve du l'eu. Venez vous joindre à nous ! Cela vaut tous les dangers de découvrir par soi-même que la Beauté est la Vérité, la Vérité la Beauté. Oui », ajoutait-il, « Grand Dieu ! Cela en vaut la peine. »

« Le soldat matricule 940 «, dans son li\'Te « On the Remainder of our Front « décrit la pluie, la boue et la saleté des tranchées. « J'ai achevé « Le Sanctuaire Inviolable » et Je ne puis sortir un autre livre, comme mon sac est épouvantablement fangeux... Tout était trop sale pour qu'on pût écrire, l'après-midi, je m'efforçais d'oublier ce qui m'environnait en me plongeant dans les complications de Browning, et entre les averses, je parvins à lire deux mille vers de « The Ring and the Book ».

Dans une lettre à sa mère, un sous-ofïicier canadien, décrivant la nuit que sa tranchée fut bombardée, parle du terrible désir dont il fut saisi, après avoir vu mourir cinq de ses hommes, non seulement de faire le plus de mal possible à l'ennemi, mais encore de préserver à tout prix la vie de ceux qui restaient. S 'élançant dans les différentes travées du sectem', il les exhorta à la patience et au sang-froid, les invectivant quand ils en manquaient, avec pour seule pensée, pour seule préoccupation, de les entretenir dans la fermeté, tandis que tout le temps les paroles suivantes de Kipling traversaient son esprit, bousculaient la peur, la fatigue et tout instinct égoïste :

Si vous pouvez contraindre votre cœur, vos nerfs et vos

[muscles A accomplir votre devoir, longtemps après qu'ils ont crié grâce,. Et ainsi tenir, quand il n'y a pkis rien en vous Hormis la volonté qui leur dise ' Tenez ! '

Pour prouver plus amplement que la poésie a soutenu l'épreuve du feu, permettez-moi de citer quelques pas-

sages des « Lettres des Flandres » du Lieutenant Gillespie. Dans l'une de ces lettres à la maison, il parle d'une « fameuse épitaplie de Platon sur un ami qui mourut jeune, et qui roule sur le contraste entre l'éioilo du matin et celle du soir. Shelley l'a ainsi traduite, à ce qu'il me souvient :

Tu étais Tétoile du matin parmi les vivants

Avant que ta pure lumière eût fui.

Maintenant que tu es parti, comme Hesperus, tu donnes

Une nouvelle splendeur avix morts.

Mais le texte grec est plus simple et meilleur. « La veille de l'attaque dans laquelle il fut tué, Gillespie écrivait à son père une longue lettre qii se terminait ainsi :

« Ce sera une grande bataille, et même quand je pense à vous, je ne souhaiterais pas n'y pas participer. Vous vous rappelez « Le Guerrier Heureux » de Wordsworth :

Qui, s'il est appelé à confronter

-Quelque moment tei'rible auquel le Ciel a lié

De grands résultats bons ou mauvais pour le genre humain.

Est heureux comme un ainoureux et paré

D'une clarté soudaine comme un homme inspiré.

« Je ne pourrais jamais être tout ce que devrait être un guerrier heureux, mais cela vous fera plaisir de savoir que je suis très heureux, et quoi qu'il arrive, vous vous le rappellerez. »

L'officier anonyme, dont on a publié les lettres à sa mère sous le titre « De l'abri au cantonnement », déclare qu'en ce qui est des soldats qui ont des traditions à

conserver, l'éducation et l'entraînement constituent une sorte d'armure :

Que vous gagniez ou perdiez le prix, Luttez et soyez vainqueur si vous pouvez ; Mais que vous tombiez ou que vovis vous éleviez. Plaise à Dieu que chacun de vous soit un gentleman.

« Nous pouvons n'en pas mener large pour un moment. Ça nous arrive parfois. Mais ça n'a pas d'importance. Le principal est de ne pas montrer que vous avez peur, et d'agir comme si vous n'aviez pas peur... A propos, il est plutôt curieux, n'est-ce pas que les hommes soient plus passionnément adonnés à la poésie que les femmes ? Il n'y a presque personne parmi nous qui n'ait quelque part, à portée de la main, son volume favori de poésie tout endommagé par l'usage. Kipling parcourt ce champ de bataille à pas de géant, et nou» le portons dans notre poche en de petites éditions, mais j'ai rencontré une femme sur le champ de bataille — une mince et petite collection de, devinez qui ? — Ella Wheeler Wilcox ! »

« Entre nous seulement (n'en dites rien à mon lieutenant) », écrit un simple soldat du Camp Lewis, « je préfère de beaucoup m'asseoir pour lire un peu de Cymbeline, d'Hamlet, ou de Lear chaque jour, plutôt que de bûcher les stupidités de la théorie. Mes chers livres, dont j'étais fou avant de venir ici, me paraissent à présent plus précieux que par le passé. A vrai dire, je crois que cela m'a permis de conserver ma santé et ma bonne humeur, plus que n'importe quoi d'autre.

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d'avoir à l'occasion quelques heures de loisir pour m'asseoir et lire dans une bibliothèque confortable. Et je me suis aperçu, autant que cette constatation peut permettre d'en juger, que toutes les grandes œuvres de la littérature prennent un sens différent — plus grand, plus profond, plus beau que jamais auparavant. Cette terrible guerre a mille et une compensations qui ne se font jour que petit à petit, à mesure que le temps passe.

« Je ne sais ce qu'il en est des autres bibliothèques, mais dans la nôtre, il y a une collection de poésie qui sort tout à fait de l'ordinaire. Elle est relativement vaste et étonnamment bien choisie. C'est la dernière chose à laquelle je m'attendais, mais ce me fut une agréable surprise. En plus des poètes classiques, il y a des livres comme « Paolo et Francesca » de Stephen Philips, « Francesca da Rimini » de d'Annunzio, et un grand choix de poètes contemporains. Les romans prédominent, comme il le faut, dans une bibhothèque de ce genre, et l'on trouve la plupart de ceux des bons auteurs. Il y a cependant sur les rayons un grand nombre de curiosités en fait de romans — la plupart devraient être taxées de reliques — qui représentent, à ce que je suppose, ^es dons de patriotes bien intentionnés, mais peu avertis. Je suis constamment surpris par les titres nouveaux pour moi de ces volumes mystérieux. Laissez-moi vous assurer de tout mon cœur que, quoi que vous ou la bibliothèque dans laquelle vous travaillez puissiez faire pour les bibliothèques de camp, c'-^st un travail avisé et qui rend des services incontestables

aux hommes qui se trouvent aux armées. J'en sais quelque cliose ! «

L'iuie des premières demandes formulées à un hospice de la Croix Rouge eut pour objet les quatrains d'Omar Khayyam. L'officier qui se chargea de faire venir les « Rubaiyat » pour y satisfaire s'imagina d'abord que le soldat en avait lu une citation dans quelque réclame pour cigarettes, mais il finit par découvrir qu'en réalité, il savait une grande partie du poème pal" cœur.

Un malade en traitement à l'hôpital du Camp Zachary Taylor fut très séduit par ces vers de W. E. Henley :

De la nuit qui me cou\Te,

Noire comme le Puits qui va d'un Pôle à Tavitre,

Je remercie les dieux qu'il peut y avoir

Pour le don de mon âme qu'on ne peut conquérir.

Quelque étroite que puisse être la porte, Quelque chargé de punitions que soit le rapport. Je suis le maître de ma destinée, Je suis le capitaine de mon âme.

Ce soldat ayant montré de l'intérêt pour Kiphng, la bibhothécaire lui remit un exemplaire de u Si » qu'elle avait fait copier à la machine. Il le lut à plusiem^s reprises et formula ce commentaire : « Ça n'est pas mal. 11 y a là-dedans plus de raison que de rime. »

Après les romans, la poésie occupe un rang élevé dans la faveur des soldats, Kipling venant en tête et Robert Service le suivant de près. « Service a l'air de vous parler », disait un homme au bibhothécaire de l'hôpital du Camp Wadsworth, pour lui exphquer la raison du goût des soldats pour la poésie. « Je voudrais

bien avoir en moi assez de poésie pour vous remercier de ceci », disait un soldat américain à un collaborateur de l'Y. M. C. A. en France, qui lui avait prêté un exemplaire du recueil de poésies « Oxford Book of EngUsh Verse ».

Au cours d'une de ses tournées au Camp Doniphan, un vieux général sévère et résolu demanda au bibliothécaire « La Prière Parfaite » de James Whitcomb Riley. Il fallait de la poésie moderne à un homme qui avait évidemment des antécédents littéraires ; de la poésie à copier pour envoyer à sa femme à la maison, tel était le vœu d'un soldat, qui demanda par la suite s'il pourrait acheter un exemplaire de Longfellow pour l'emporter chez lui à sa démobilisation. Chose cm"ieuse, c'est un bataillon de travailleurs nègres qui lut Shakespeare de la manière la plus suivie dans un certain camp.

En aidant à l'ouverture des colis de hvres dans l'un des grands camps, un volontaire aperçut un exemplaire d' « Evangehne ». « Il y a bien longtemps que je n'ai pas lu ça », dit-il, et il emprunta le livre sur-lechamp. Quand il le rapporta, il eut ces mots pour commentaire : « Cela a été pour moi un véritable plaisir. »

Même la station d'hydravions de Montauk demandait des poèmes, particuhèrement les poèmes marins de Kipling. Comme on lui demandait ce que des officiers de marine qui étudiaient l'aviation navale pouvaient bien trouver d'utile dans la poésie de Kiphng, un officier répondit : « Tous ceux qui vont sur mer ont beaucoup de choses utiles à apprendre dans les poèmes de

Kipling. Ses poèmes marins sont un manuel. Un marin qui a fait le tour du monde peut prendre « La Chanson des Villes » et expliquer des choses qu'aucun terrien ne pourrait jamais comprendre. Un constructeur de vaisseaux ou un ingénieur de la Marine peut faire remarquer dans l'histoire intitulée « Le Bateau qui s'est découvert » bien des détails intéressants qui dépassent de beaucoup la portée d'un lecteur ordinaire. Kipling est le seul poète au monde qui comprenne la marine et les hommes qui la font. »

L'opinion d'une infirmière anglaise en France prouve plus amplement encore l'influence salutaire de la poésie aux jours tragiques de la guerre.

« Par ici, « peut-on lire dans le livre intitulé « De Cambridge à Camiers », « on n'a guère le temps de lire, cependant la poésie a repris quelque chose de son ancienne aptitude à consoler, raffermir et revivifier l'esprit. Quoique utiles aux malades, les romans sont ou trop absorbants, ou trop peu en rapport avec notre besogne journalière, et nous n'avons ni le temps, ni la force de lire des livres qui demandent une étude attentive. Mais durant les longues veilles, quand les blessés ou les malades dorment tranquillement autour de nous, ou quand nous ne sommes pas de service et que nous pouvons, étendues pour un moment sur la falaise parmi les œillets de mer et les grandes marguerites blanches, nous baigner dans le chaud soleil et la brise salée, c'est alors qu'il convient de sortir un mince volume de Rupert Brooke ou de James Elroy Flecker et de se livrer à la beauté qui n'est jamais vieille et ne lasse jamais. Pour

le dernier Noël, ma sœur m'a envoyé un volume de « Poésies Géorgiennes » qui est plein d'attraits pour des cerveaux fatigués. Il y a là « Musique » de Walter de la Mare et « Of Greatham » de John Drinkwater, pleins de souvenirs de la terre bien-aimée dont nous sommes momentanément exilées. Il y a l'inoubliable peinture de « Vagabond » de John Masefield. Mais je crois que j 'aime mieux encore la chanson des « Portes de Damas » de James Elroy Flecker avec sa vision des quatre Grands Gardiens appuyés sur leur pique et des quatre routes qui vont l'une à Alep la Gaie, l'autre à La Mecque la Sainte, l'autre au désert de feu et la quatrième à la mer enchantée. Cependant, quelque puissante qu'en soit l'emprise, je me tourne plus souvent encore du côté du mince volume de Rupert Brooke « 1914 « et j'y trouve la consolation et un rafraîchissement spirituel. Il est plein de cette soif de beauté qui caractérise les autres poètes géorgiens, de cet enivrement pour tout rapide et vif émoi des sens, mais il a quelque chose de plus, la perception de l'âme de la guerre, qui l'élève au royaume du grandiose et du tragique. Plus qu'aucun autre poète de son temps, Rupert Brooke a interprété et personnifié l'esprit avec lequel nos soldats sont allés au combat — non pas par vain amour de bataille, ou désir de conquête, non en esclaves conduits au massacre par un tyran mihtaire, mais les yeux clairs et la main ferme, pleinement conscients de la joie de -vivre, et de tout ce qu'ils abandonnaient cependant de leur libre volonté et sans peur. Pour nous qui avons si souvent à assister les mourants et à pleurer les morts, il nous est

bon de savoir avec quel visage d'ami la Mort est apparue à quelqu'un qui allait bientôt se trouver en sa présence. »

Au début de la guerre, un jeune Écossais avait souvent exprimé le désir que, s'il venait à mourir, on inscrivît sur sa tombe le « Requiem » de Robert Louis Stevenson. Quand il eut été tué, l'un des sergents dicta les vers de mémoire et les fit graver sur la croix qui sm'montait le lieu de son dernier sommeil :

Sous le vaste ciel étoile

Creusez ma tombe et laissez -moi mourir.

J'ai vécu joyeux et je meurs joyeusement,

Et c'est volontairement que je me suis couché.

Que tels soient les vers que vous graverez pour moi :

Il repose là où il désirait être,

Le matelot est de retour, de retour de la mer.

Et le chasseur est de retour de la colline.

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