LE LIVRE A VIGNETTES
sous LE SBCONti EMPIRE
Les meilleures choses se démodent à la longue, et, sur le fait d'art, les mêmes procédés ne s'éternisent point chez nous. Vingt ans de succès pour la vignette sur bois, c'étaitun bail. Trente années de classique à outrance avaient épuisé la veine de David autrefois ; en bien moins de temps le romantisme avait fourni sa carrière. Sinon dans le fond, au moins dans la forme, l'illustration « milieu de si&cle » avait reçu de quelques oseurs l'avertissement des Trappistes: Ma sœur, il faudra mourir si vous cesser de croître, parce que vous nous gênez.
A de certains prodromes, encore mal définis, les gens du métier pouvaient deviner un bouleversement proche. Il y avait lutte entre le trait et la teinte dans la vignette sur bois, c'est-à-dire que les dessinateurs cherchaient à s'aider du pinceau dans leurs dessins livrés aux graveurs, au lieu de s'en tenir à la ligne pure et simple, comme l'avaient fait Gavarni et les artistes de la pléiade. Les résultats n'en furent point excellents dès raJ)ord, et ceci tenait à la façon rudimentaire de tirer, aux encres ternes et boueuses, aux papiers mal collés et pelucheux. Longtemps après la révolution de 1848, après la République et la proclamation de Louis-Napoléon au titre d'empereur, la décoration du livre continua d'être le fac-similé mis en honneur depuis vingt ans. Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, recoquée médiocre du premier Paturot, ne différait point sensiblement dans son allure des autres œuvres de Tony Johannot.
La lithographie, très savoureuse dans ses effets dégradés, ses demi-tons, ses oppositions de teintes qui donnaient l'illusion de la couleur, l'eau-forte même, quoique mal employée, peu chaude d'aspect, faisaient ressortir la maigreur
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extraordinaire de la vignette au trait. N'y aurait-il pas moyen de compenser ces infériorités, de tenter par quelque pratique inédite une accentuation qui rapprochât le bois des taillesdouces, et lui donnât une meilleure place dans le texte ? Au fond ce n'était qu'un rien à découvrir, un déplacement tout simple dans l'orientation, mais comme pour l'œuf de Christophe Colomb, personne ne l'imaginait. Si, au lieu de se préoccuper des noirs à mettre en relief, des lignes à ménager pour l'impression, le graveur cherchait au contraire à faire jouer les blancs, et par un renversement de l'économie, procédant à la manière des burinistes, mais en sens contraire, creusait des lumières au lieu de creuser des noirs, quelles ressources n'aurait-il pas à dégrader ses colorations du sombre intense jusqu'au blond nacré, en passant par toutes les nuances interniédiaires ? Ainsi comprise la gravure sur bois était une véritable taille-douce, sauf qu'elle en était l'opposé. Dans la taille-douce c'est le trait qui, rempli d'encre, dépose sur le papier préalablement humecté la matière qu'il contient; dansle bois, par contre, ces mêmes traits restent nets, et c'est la surface non attaquée par l'outil
qui est encrée. Suivant donc que cette surface aura plus oumoinsdetailles, de creux, de picotis, elle sera plus foncée ou plus claire au tirage.
Prenez une carte de visite où votre nom soit gravé en creux, si vous remplissez ces creux d'encre d'imprimerie, et que vous teniez bien nette la surface du cuivre, votre nom se reproduira en noir au tirage; la même planche couverte d'encre à sa surface plane, sans que les creux du nom reçoivent d'encre, vous fournira à l'impression un carré noir et le nom en lettres blanches. La vignette sur bois actuelle procède de cette dernière manière, c'est là tout son secret.
Dans la recherche que nous essayons de l'illustration documentaire, ce progrès n'est point à dédaigner. Il jette plus de couleur dans les scènes reproduites, il a moins de sobriété timide, et partant détermine mieux les sujets. Mais la taille sur bois en teinte n'a pas de prime-saut conquis son existence. Elle s'est longtemps traînée dans des essais lourds, empâtés, faute de science pratique et de formules pour l'appliquer. Dès les premières années du second Empire, Gustave Doré, encore bien inexpérimenté, mais fuyant les sentiers battus, féru de l'idée de mettre la
taille en relief sur le même rang que la lithographie, Gustave Doré, plus caricaturiste qu'il n'était illustrateur encore, tâtonnait, poussait ses dessins au sombre et déconcertait ses graveurs. Ceux qui avaient leur siège tout fait d'auparavant, et qui ne comprenaient pas, Lavoignat, Lavieille, Piaud, n'eussent point volontiers suivi Doré dans ses extravagances. D'ailleurs, ses premiers essais n'avaient rien qui pût entraîner. Il avait composé pour les romans du bibliophile Jacob une série de planches sur bois, d'allure très libre, rompant en visière avec les vieux errements, mais qui, mal interprétées à cause de leurs touches au pinceau, médiocrement tirées sans mise en train préalable, produisaient à l'œil une succession de taches déplorables. Telles qu'elles sont cependant, ces vignettes marquent le point de départ de toute notre école contemporaine, et renferment dans l'œuf la descendance merveilleuse et féconde des Pisan, des Baude, des Lepère, celui-ci surtout, le plus virtuose, et qui, peintre lui-même, traite le bois comme d'autres l'eau-forte, avec la maîtrise incomparable des artistes créateurs.
Dans le cadre très étroit que nous nous sommes
tracé, Gustave Doré n'aura point une place très grande, en dépit de sa production inouïe. Le grand artiste était un romantique au fond, un rôveur aux étoiles que les choses ordinaires de la vie n'intéressaient guère. Lorsqu'il se risquait à montrer ses contemporains, il les voyait en grotesques, et les exagérait au point de les dénaturer complètement. Même le dessin précis ne l'inquiétait guère, ce qu'il recherchait de préférence c'étaient les effets violents de lumière, les oppositions de clair et de sombre ; son imagination voguait dans un Olympe fabriqué par lui de toutes pièces, sans souci de restitutions ni de vérité, et les fantasmagories sans époque ni date l'attiraient prodigieusement. Son œuvre ne devra de lui survivre qu'à ses trouvailles, à la place très grande occupée par lui dans l'évolution artistique. Quant au reste, il ne dit jamais vrai, ni quand il illustre les Croisades de Michaud, ni quand il touche à La Fontaine, ni quand il paraphrase Don Quichotte, Mais on le trouve toujours le premier à chaque progrès tenté et réalisé ; il suscite une classe spéciale de traducteurs qui lui vouent un culte. Un jour, Pisan m'en écrivait une lettre émue, encore inédite, et qu'il est bon
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de mettre sous les yeux des lecteurs, parce qu'elle est tout à rhonneur de l'un et de l'autre.
« G. Doré était un vrai ami pour moi, et j'étais devenu le sien,... comme vous devez le penser, sa perte m'a bien affecté.
« Pour ce qui est de la gravure, il n'avait pas à s'en préoccuper, il me laissait libre. Mais je ne faisais aucun changement à ses dessins. Ils étaient rendus exactement. Ainsi ont été faites les quelques gravures des Contes drolatiques de Balzac, qui commencent mes relations avec lui ( 1855)... Ses dessins ont ouvert une nouvelle voie à la gravure, et les graveurs sur bois lui doivent toute leur reconnaissance, et moi. Monsieur, je serais bien ingrat si je ne venais ajouter quelques mots de regret pour un des hommes que j'ai le plus estimés dans ma vie. »
Malheureusement les périodiques, de plus en plus répandus, faisaient tort aux livres à vignettes d'époque. Tout ce que Doré a composé sur ses contemporains se trouve dans le Journal pour Tous, et comme je le disais, tourne à la charge et à la caricature. Son livre de la Sainte Russie, publié chez Bry en 1854, est un pamphlet patriotique dirigé contre nos ennemis d'alors, et n'a-
joutera rien à sa gloire. Au surplus, il n'avait point encore abordé franchement la vignette en teinte qu'il inaugurera Tannée suivante, dans les Contes drolatiques.
Il serait oiseux de mentionner tous les ouvrages d'alors illustrés sur bois qui notent les mœurs françaises. Très peu d'entre eux valent qu'on les nomme ; ils n'ont que cet intérêt (Je document dont on fera plus de cas au fur et à mesure de l'éloignement. Même si l'on ne considère que la valeur artistique de certains d'entre eux, pourra-t-on donner un bon rang à quelques petits chefs-d'œuvre égarés dans la bibliothèque rose de chez Hachette, et sur le point de devenir rares dans leurs premiers tirages. Des romans d'actualité ont aussi leur mérite, qui nous paraissent surannés, et sont en train de franchir le passage difficile entre le démodé et le retour d'intérêt. En ce qui concerne la grande décoration des livres, la bibliophilie supérieure, il faudrait mentionner Vlmitation de Jésus-Christ, publiée par l'Imprimerie impériale en 1855.
Non pQur ses figures, qui sont ordinaires, mais pour l'ornementation singulièrement originale des fleurons, des culs-de-lampe, inventée par
Gaucherel. Celui-ci se montre dans ce travail rincomparable styliste, faisant de soi, inspiré seulement par la flore, et dédaigneux des copies. C'est à sa façon un artiste documentaire, admirablement secondé par le graveur Lavoignat, et dont Tœuvre notera son heure, comme les fleurons jadis imaginés par Eisen, Choff'ard ou Moreau.
Les Contes rémois de M. de Chevigné, publiés en 1838, avec le commentaire merveilleux de Meissonier et les gravures de Lavoignat, apparaissent comme une protestation contre les tendances de Gustave Doré. Pour nous, ce livre n'a qu'une importance secondaire, étant bâti de reconstitutions, de résurrections de costumes. A peine une ou deux vignettes nous apportentelles un parfum de choses vécues, l'intérieur d'église, et la petite barque sur la rivière. Pour le plus grand malheur de sa carrière, Meissonier prit essor de là et se condamna aux exhumations pénibles de gens et d'époques inconnus de lui, quand il pouvait s'en tenir aux Solférino, aux scènes très simples de chaque jour, et devenir notre Moreau le jeune. Quoi qu'il en soit, les Contes rémois sont une antithèse aux Contes drolatiques^ la] lutte du passé contre le
présent, mais une lutte indiscutablement terminée en rhonneur de Meissonier. Il serait puéril de nier que la comparaison ne se soutiendra jamais pour les délicats, encore que le brio, la vei*ve de Doré puissent jusqu'à un certain point entraîner davantage que non pas la science un peu mathématique de Meissonier. Seulement, eu égard à l'état des procédés, le second bénéficiait de l'impulsion acquise et récoltait, quand Doré n'en était encore qu'aux essais imprévus et aux expériences.
Tout compte fait, la taille sur bois tenait la bonne place dans le livre et dans le journal; c'est elle qui savait le mieux décrire, qu'on produisait le plus facilement, et qui formait le plus grand nombre d'artistes. Le burin, rivé aux reproductions du grand art, voué à l'estampe, ne paraissait guère dans les publications. Les rares éditeurs qui consentissent à l'employer encore se butaient à des inexpériences venues de mille causes : le peu de succès, la difficulté de rencontrer des praticiens consciencieux, l'isolement auquel les condamnait la faveur marquée pour la vignette sur bois. Perrotin, en demandant à Lemud les planches pour les Der-
nières Chansons de Béranger, ne tentait pas une résurrection; il souhaitait seulement de donner une suite à l'édition de 1847. Par hasard, cette nouvelle suite de figures restera dans la librairie française comme une des phases intéressantes, à mettre tout près de nos meilleures illustrations du siècle tant pour la grâce des compositions que pour la conscience des artistes traducteurs. Lemud ne s'était point élevé aux reconstitutions savantes des époques antérieures ; les gens qu'il nous montre sont justement ceux qu'il frôle chaque jour, et qu'il dessine sur nature. Dans la Pâquerette et F É toile , c'est l'impératrice Eugénie opposée à une ' modeste bergère; VAvis est un tableau synoptique de toute une vie moderne; le Rêve des jeunes filles expose une Danaé de 1860 visitée par la pluie d'or d'un boursicotier contemporain. Même l'ingénieur apparaît, l'ingénieur qui allait détrôner le poète dans nos littératures, et qui devait rayonner jusqu'à nous dans sa pure gloire. En tant que note documentaire et datée, l'illustration de Lemud surpasse de cent coudées toutes les imaginations jolies de Doré, les Contes rémois même, les retours en arrière, si intéres-
sants qu'ils paraissent. Les* délicats reprochent à ces vignettes la froideur des tailles-douces sur acier, certains disent auâsi le roQOCo philosophique des idées, la' lourdeur deè tirages, le peu de charme du livre. On disait de semblables choses au temps de David sur; la Nouvelle Héloïse de Moreau. L'heure approche où Lemud reprendra le rang qu'il mérite dans la décoration du livre, où ses femmes à crinolines vaudront les dames à paniers du dix-huitième siècle ; les bien avisés n'attendront point que l'engouement se prononce.
On se lassait d'ailleurs du bois sempiternel. Les aquafortistes, lancés dans une voie d'expériences, en apparence très éloignés de la vignette, y revenaient pourtant de temps à autre. L'Histoire anecdotique des cafés d'Alfred Delvau, publiée chez Dentu, renfermait plusieurs eaux-fortes de Courbet, de Flameng et de Rops. Dire que ce livre est un chef-d'œuvre en toutes ses parties serait une excessive louange ; ni Courbet ni Rops ne se pliaient aux très spéciales exigences de la vignette, le premier faute de dessin, le second faute de bien des choses. Mais si peu homogène que soit l'ouvrage de Del-
vau, il date, il marque une époque et mérite qu'on le nomme. Il explique le passage des eaux-fortes romantiques aux travaux similaires d'aujourd'hui, c'est le chaînon qui relie Callot à Buhot, à Boilvin, un peu comme Casimir Delavigne, sauf respect, rattachait Corneille à Victor Hugo.
L'école réaliste avait son influence sur les idées. Par une action réfléchie, elle passait de la peinture à la vignette, et s'imposait au livre. Pour avoir une illustration documentaire, le livre versa dans la mode et s'intéressa davantage aux événements quotidiens. Le roman qui passionne vers 1865 n'est plus l'épopée de cape, mais le fait divers commenté, amplifié par Ponson du Terrait ou ,Gaboriau. Croyez que les dessinateurs suivent toujours le mouvement, et qu'ils s'inspirent des tendances éiivirohnantes. La figure destinée à commenter un texte est le plus souvent moderne ; les feutres à plumes ont fait leur temps, et Rocambole leur succède. Ce sont là des raisons dont on s'avise peu de noter l'importance, et qui expliquent simplement les transformations. Supposez Alfred de Musset publié par les romantiques truculents de 1830,
il n'eût fourni aux illustrateurs que le thème de vignettes à troubadours. RoUa eût porté la toque à créneaux, et Bemerette se fût promenée sur des tourelles de maison forte. En 1865, Charpentier, préparant Tédition dite des Amis du poète, entre de plain-pied dans la note contemporaine. Les personnages que Bida va décrire ne sont peut-être plus ceux de Musset, mais ils ont à nos yeux une bien autre valeur. Ils sont de 1865, comme les héros de Molière dessinés par Boucher étaient de 1740. Musset disparaît devant son commentaire graphique, il n'est plus que le prétexte, et tant vaudrait le lire ailleurs. Mais, au regard de la note d'époque, imaginerait-on de plus sincères tableaux de la vie ? Que Bida nous introduise dans un salon, nous fasse assister à un souper chez Rachel, nous promène dans les bois à la suite de Bernerette, tout est au plus vrai le récit du jour même, sans préoccupation oiseuse de revenir en arrière, de reprendre les chapeaux ou les robes du temps passé.
L'édition des Amis du poète est une tentative isolée; les dessins de Bida, précis et sincères comme les vignettes du dernier siècle, allaient demander à la taille-douce au burin une traduc-
tion serrée, infiniment soignée, presque inédite. Inédite en ce sens que jamais auparavant le burin hiératique, consacré à la reproduction des grandes œuvres, n'avait abordé le sujet moderne et la décoration du livre. Les praticiens de la gravure dite de style, les graveurs d'histoire pour dire le mot, pas plus autrefois que de nos jours, ne s'étaient abaissés aux figurines ; ni Berwick, ni Forster, ni Boucher-Desnoyers ne l'eussent voulu, et ceux-là qui l'avaient fait autrefois perdaient un peu de leur autorité. Même la pléiade brillante des vigne ttistes du dix-huitième siècle ne comptait pas auprès des tenants du grand art, occupés à traduire les maîtres. Le Musset^ confié à la haute direction d'Henriquel Dupont, rencontrait par hasard un artiste éclectique, pour qui rien de méprisable n'existe, et qui ne mesurait point les œuvres à la sublimité du sujet. Conçue dans une note très discrète, absolument moderne, l'illustration du Musset de Charpentier trouva chez les burinistes des interprètes sinon moins préparés que les hommes spéciaux d'avant la Révolution, du moins aussi industrieux dans la combinaison des effets, tout autant appli-
qués à leur travail, et beaucoup moins empêchés qu'on ne voudrait croire. Peut-être Tacier alors de mode se refuse-t-il aux finesses, aux ténuités délicates du cuivre, et produit-il au tirage certaines tonalités crues d'aspect assez froid ; mais il faut pour s'en rendre compte un œil bien exercé, et la teneur générale n'en souffre guère. Venue tout à coup, en rivalité des bois savoureux et gras de Doré, opposée aux eaux-fortes de certains, la décoration du Musset soutient la comparaison avec avantage. Elle habille supérieurement le texte, avec plus d'austérité on peut dire, sans cesser d'être bien contemporaine, tout à fait de son temps, faisant du livre une pièce rare, unique même, et si inattendue !
Après cette illustration définitive, frappée au coin de la vérité historique, les autres commentaires de Musset paraissent de pâles redites, et singulièrement inutiles. Eugène Lami, qui n'était déjà plus lui alors, avait composé au compte de M. Didier une paraphrase de la même œuvre, depuis gravée à l'eau-forte par Lalauze ; ceci n'est aucunement comparable à Bida. Un siècle avant, plusieurs artistes s'étaient essayés
à illustrer Rousseau après Moreau le jeune, et c'est Moreau qui reste le maître. Pour Musset, personne ne détrônera l'édition des Amis du poète, absolument parfaite; il faut en prendre son parti.
Le succès répondit-il aux avances de l'éditeur? Il faut penser que non, puisque personne ne le suivit dans cette voie. A Tépoque de l'Exposition universelle de 1867, le livre à vignettes cède la place aux livres monstres de la maison Hachette, toujours historiés par Gustave Doré. Le prix des tailles-douces les rendait inabordables ; on leur préférait en librairie les bois vigoureux, tirant l'œil; malheureusement Doré, le dernier des romantiques, vivait dans une sphère de besognes reconstituées de chic ; son temps ne lui pouvait fournir de sujets suffisants. L'ancien avait pour lui toute l'élasticité des motifs impossibles à contrôler et à critiquer, et qui autorisaient les plus incroyables mélis-mélos de costumes et d'époques. La vogue était venue de ces excentricités, moins chez nous que chez nos voisins d'Angleterre, où les ouvrages de Doré faisaient fureur. Au fond, ce n'étaient plus des livres à vignettes que ces in-folio énormes, peu ma-
niables, imprimés sur un lourd papier mécanique; mais ils avaient leurs amateurs, vraisemblablement, puisque après le Dante, les Fables de La Fontaine, les Croisades , la môme maison Hachette donnera les Évangiles illustrés par Bida, effroi des lecteurs frêles. Combien nous voici loin des in-8*, des in-4* tout au plus, dont nos pères formaient leurs bibliothèques, et qui laissaient aux vignettes le bénéfice de choses jolies, coquettes et pimpantes !
Et puis, à la fin de TEmpire, les périodiques illustrés ruinaient le livre. C'est dans les journaux à figures qu'on trouve la meilleure part des œuvres contemporaines, à travers V Illustration , le Tour du Monde, V Univers illustré, dans les romans vendus par livraisons, dans mille besognes hâtives, bâclées au jour le jour et qui se multipliaient d'année en année à l'infini. De temps à autre un livre apparaissait, déjà presque démodé à sa publication, tel le Victor Hugo de Lacroix, illustré par A. de Neuville de figures gravées sur acier par Outwaite. Les ouvrages soignés de Jouaust ou de Lemerre ne touchaient guère aux contemporains; la librairie dite de luxe était à la réédition des classiques, et les vi-
gnettes n'en comptent pas pour nous. La vie au jour le jour, absolunaent dédaignée des maîtres, s'enfermait dans de médiocres ouvrages à Tusage des enfants, dans des brochures d'actualité sur Paris ou les Parisiens qu'on recherchera bientôt et qui deviendront introuvables comme les Restif de la Bretonne ou les almanachs de la Révolution. Tous les progrès faits par le bois à la suite de Gustave Doré se notent surtout dans les périodiques. On a perfectionné les tirages par les découpages placés à l'envers du cliché et qui mettent en saillie ou en retrait les parties ombrées ou claires d'une planche. L'industrie s'est emparée de l'art ; elle multiplie à l'infini les bois par les empreintes galvanisées; elle reproduit par l'alliance de la photographie à la chimie les dessins à la plume, sans le secours du graveur. L'eau-forte a son école de praticiens très habiles qui reviennent peu à peu aux intensités vigoureuses de Rembrandt. Le burina ses adeptes, son enseignement officiel, la protection de l'Etat. Et pourtant le livre à vignettes en est toujours à Doré, à ses pompes et à ses œuvres, il ne sort point de son ornière.
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Vignette de H. Daumier,
LE LIVRE A ViriNCTTES 1)1- 1870 A IS80
CosL dans l'histoirt' Jii cosltmio iiii f;iiL iiidisciihiljliî : les guerres ut les rt' vol niions ont mu; influence sin;;-iilièro sur la cutiiJO di/s liiiLih v.l h confoction des pjinliilons. Apivs l.Sl"!, les eli-gants p'H'l('i'rnt Jo-* cukiltcs ù la russe, l;i guerre de 1870 nous donna les galeuses. Les bouleversements politiques n'ont pas sur les livres une inilucnco moindi'e. La rapidité des infornialions nécessitée en 1870, le besoin i>ù Ton était de se renseigner par tous ninyens, entraîna les journaux d'actualité à faire très vite. Les jiroeédés iiéliographîiines imaginés sur la fin de i'Iîmpire,