‹ Les livres à vignettes du XIXe siècleChapitre 6 sur 8 · M LES LIVRES A VIGNETTES · texte numérisé non relu

M LES LIVRES A VIGNETTES

pour la reproduction des dessins à la plume, prirent tout à coup une importance énorme.

C'étaient en ces temps des pis-aller, des moyens transitoires, plus expéditifs que n'étaient les gravures sur bois; Tidée ne venait pas qu'ils pussent jamais rendre d'autres services que ceux réclamés par une production hâtive.

L'héliographie a pourtant pris élan de là pour se joindre à l'eau-forte, au burin et à la taille sur bois dans Tornementation des livres. Timidement à l'origine, il faut dire, et malgré ses succès ultérieurs, jamais très, appréciée des bibliophiles de race. Mais dans les vingt années qui se sont écoulées depuis 1870, la gravure photographique a fait mille tentatives, souvent médiocres, parfois heureuses, dont il faut faire nombre. Obtenue en saillie à la façon des bois, par d'ingénieuses et mécaniques combinaisons, ou produite en creux ainsi que les tailles-douces, elle rend telle quelle la pensée de l'artiste créateur, sans ingérence de mains étrangères, sans interprétations ni changements. A ce compte, elle a le pas incontesté dans les reproductions en fac-similé, dans la reproduction des croquis; sa plus grande faiblesse est de ne pouvoir donner

en saillie les teintes perfectionnées des bois, et de s'en tenir au trait pur et simple. Si on la traite en taille-douce, ou mieux en aquatinte, elle a toutes les valeurs du dessin reproduit, elle en détaille jusqu'aux repentirs et aux taches, brutalement, mais elle ne peut alors se marier directement au texte, et nécessité un tirage à part.

Si, dans cette étude, nous nous bornions aux ouvrages d'art pur, aux éditions agréées des amateurs classiques, l'héliographie ne trouverait point grâce auprès de nous. La condition mécanique de sa production l'a rendue odieuse aux gens qui exigent la main de l'artiste aussi bien dans l'œuvre traduite que dans l'oeuvre créée. Les Cent Nouvelles nouvelles j publiées par Jouaust avec les dessins de Jules Gamier photojgravés, n'ont point eu le bonheur de pJaire. Au fond de tout ceci, il faut voir une bonne part de ces intransigeances dont les amateurs de livres ne raisonnent guère les faiblesses. Je le disais ailleurs, ce qui nous plaît dans une illustration soignée, c'est bien moins la gravure du traducteur que l'idée amusante ou vraie du créateur. Que cette dernière intéresse, passionne, entraîne,

et il vous sera à peu près indififcîrent qu'elle ait telle ou telle physionomie. Le peu de succès des Cent Nouvelles nouvelles tient bien moins aux héliographies qu'aux minables et piteuses inspirations du peintre.

Sans doute, il arrive que le graveur, plus habile que le dessinateur, peut contribuer à rendre agréable une décoration ordinaire. La photogravure accentue les fautes qu'un praticien avisé redresse. Comme il est permis de se critiquer soi-même, surtout lorsqu'on a réussi, je pourrais avouer que, sans Boilvin, le Brantôme des bibliophiles, n'eût point mérité sagloire. Edouard de Beaumont, le vignettiste, avait imaginé je ne sais quelles scénettes de reconstitution fantaisiste où l'art n'avait point une place très grande. Si la photogravure fût venue lui donner réplique, nous eussions retrouvé le discrédit des Cent Nouvelles nouvelles, Boilvin a sauvé Brantôme et de Beaumont par sa merveilleuse prestesse à dissimuler les fautes sous une eau-forte claire, enjouée et vibrante.

Malheureusement, Boilvin ne saurait signer toutes les vignettes de tous les livres, et heureusement d'autres artistes plus modernes que Beau-

mont en tentent Tillustration. Les très forts n'ont rien à redouter du procédé héliographique, ils y gagnent souvent de retrouver leur inspiration rendue sans phrases, sans exagérations ni alanguissements. Entre un graveur médiocre et le soleil brutal, les sincères aiment autant le soleil. D'ailleurs, que les offusqués ne poussent point trop loin leur mépris de la photographie aujourd'hui. Elle a fait école, école de peintres dont étaient Fortuny et de Nittis, école de dessinateurs et de vignettistes dont sont Vierge et ses imitateurs. Elle s'est glissée partout dans l'illustration, jusque sur les bois où elle reproduit le modèle à graver, en évitant au praticien les mécomptes d'une copie, ou en sauvant de l'anéantissement l'original du dessinateur. Elle nous a renseignés au mieux sur nos allures, nos maintiens, nos physionomies, elle aide les plus huppés de ses détracteurs dans la cuisine de leur art. Elle a fait que nous réputons grotesques les chevaux de Carie Vernet ou de Géricault, que nous serrons de plus près la vie en toutes choses. Au point de vue de la vignette contemporaine, elle nous rapproche du vrai, et jette le document à pleines mains. Elle a fait de Neu-

ville et Détaille, et remis Meissonier dans le bon chemin.

Assurez-vous que les œuvres naturalistes, si vantées pour Tinstant, ont nécessité une pose timide chez le photographe proche.

Alors pourquoi mépriserions-nous les dérivés de la photographie dans l'illustration, si les plus arrivés d'entre les arrivés réclament son aide? Et puis, elle est bien notée, bien spéciale à nous, elle nous offre un sport nouveau dont le dernier mot est loin d'être dit. En tant que reproduction de vignettes, la photogravure a les indiscrétions qui nous plaisent, elle exalte les forts et trahit les faibles ; elle a la précision mathématique que le burin ou l'eau-forte ignorent également. Seulement, — oh ! seulement, il faut l'avouer, — elle n'est supportable que si le créateur est impeccable; médiocre, elle le tue net quand Boilvin le sauve.

Ce qu'elle a fourni à la librairie de luxe depuis vingt ans est-il si méprisable? Sans doute, et il est bon de le répéter, l'art avec elle ne peut être que simple; le dualisme artistique, résultant de l'interprétation maîtresse d'un dessin de maître par un graveur, n'existe pas en héliographie.

L'intérêt se concentre tout entier sur Toeuvre traduite, et non sur les moyens de traduction.

Mais justement pour cette raison, Tidée ne subit ni interpolations ni mélanges.

Lorsqu' Alphonse de Neuville composa pour le livre de Quatrelles, A coups de fusil ^ un admirable comlnentaire, la photogravure rendit telles quelles ces inventions passionnantes, tantôt tracées à la plume légèrement, tantôt plus écrites au fusain. C'est l'illusion même de l'original, comme si chaque exemplaire eût été historié à la main. A coups de fusil est le point de départ de quantité de travaux du même genre, depuis les Récits mérovingiens d'Augustin Thierry, publiés par la maison Hachette avec les figures de J.-P. Laurens, jusqu'aux beaux ouvrages édités de nos jours chez Boussod et Valadon, et qui menacent étrangement les gravures classiques. Au regard de la décoration documentaire, les planches photogravées sont une révolution considérable ; elles ont en esthétique pure le mérite de nous associer à la pensée même du peintre ; en matière de mœurs et de costumes, elles nous évitent les pénibles et fastidieux mot-à-mot des graveurs médiocres, portés par nature à mettre

du leur en chaque chose. Je le disais, les classes élevées de bibliophiles les condamnent dans les ouvrages de luxe, parce que la lumière est longue à se faiVe chez eux. Ils détiennent une tradition et n'aiment point à céder. Ceux d'entre eux qui manifestent de beaux délires d'aise en présence des estampes truquées, peinturlurées et souvent fadasses de Debucourt et de Descourtis, prononcent Fanathème majeur contre Xavière^ de Boutet de Monvel, par exemple, tout simplement parce qu'une machine aura dit aussi bien, sinon mieux, que les aquatintes d'autrefois. En bonne franchise, ce qui nous plaît dans ceux-là, c'est moins l'impression jolie de leurs planches — assurément beaucoup moins — que le sujet gracieux interprété et rendu par eux. Alors, si Boutet de Monvel montre autant d'esprit que Debucourt dans ses vignettes, pourquoi lui tiendrait-on rigueur de la traduction qu'on en fait? Gravés, travaillés à main d'homme, ces délicieux sujets n'eussent pas gagné, ils y eussent peut-être perdu.

Tout ceci est pour revenir à dire que les collectionneurs de livres datés, d'oeuvres gentiment frappées à leur temps, ne s'abîment point en

des théories vaines touchant les procédés de gravure. Des livres très désirables, très dignes de figurer dans nos bibliothèques, ont reçu de Gillot, de Dujardin ou de Goupil, une ornementation entièrement mécanique. D'autres ont été retouchés à la main par les praticiens du patron, qui ont fait de chaque vignette au trait de véritables aquarelles originales. Cette polychromie a pour nous l'avantage de nous montrer au plus près les costumes, d'amuser les yeux; pour dire vrai, elle serait peut-être déplacée dans les besognes sévères, mais le roman, la poésie, les livres d'actualité s'en arrangent au mieux, et le plus ordinairement ce sont ceux-là qui détrônent les autres après cinquante ans.

Les graveurs disent volontiers que la photogravure est bête. Holà ! que ce mot est gros ! Traîtresse vaudrait mieux; traîtresse, parce qu'elle s'est faufilée malignement en tous endroits, dans la vignette sur bois dont elle a bouleversé les trains-trains vieillots, dans l'eauforte qu'elle a ensoleillée follement, dans le burin même.

Depuis la guerre de 1870, le bois a subi des transformations radicales, un peu venues de la

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