‹ Les livres à vignettes du XIXe siècleChapitre 7 sur 8 · M LES LIVRES A VIGNETTES · texte numérisé non relu

M LES LIVRES A VIGNETTES

photographie. Un artiste espagnol, Vierge, a surtout contribué à le tirer des teintes où Doré l'avait entraîné. Vierge, amoureux des pleins soleils où les silhouettes d'hommes émergent en clair sur des fonds clairs, avec à leurs pieds des ombres intenses, a su très habilement marier aux finesses d'autrefois les accentuations vigoureuses de Doré. C'est plus la vie, c'est aussi plus artiste, pour parler le langage reçu. Grâce à lui, le bois a suivi les peintres dans leurs expériences dernières du plein air, leur laisser-aller volontaire, leurs empâtements. Les artistes graveurs issus de lui sont peut-être de tous les temps ceux qui ont le mieux compris et rendu les brutalités savoureuses de Rembrandt. Par action réflexe le procédé s'est expatrié en Angleterre et en Amérique, où la librairie produit de réels chefsd'œuvre. Chez nous ce sont les périodiques illustrés qui ont accaparé ce genre nouveau dans ces quinze dernières années. Mais dans la plupart de ces œuvres, la photographie se devine; elle a bouleversé les vieilles théories romantiques où Doré se complaisait. Ce sont des êtres- mieux vivants qu'on nous montre, encore que les exagérations inévitables et de parti pris s'y décèlent

souvent. Les livres où Vierge enferme son diable au corps ne sont guère de notre ressort; c'est Notre-Dame de Paris y c'est une Histoire de France^ traitées sans façon dans la touche moderne. Mais il indiquait la marche à suivre, il préparait des tempéraments à son insu, dont le plus remarquable est aujourd'hui Lepère, peintre avant tout, créateur de race, et qut s'escrime sur le bois lui-même, avec la maîtrise des aquafortistes sur le cuivre. Le malheur pour nous, c'est que le livre le tente peu, il préfère les primes des journaux illustrés, où sa verve évolue à l'aise, sans nul souci des exigences de justification. Paris et ses aspects singuliers de chaudes journées ou de temps gris l'entraîne, les. vagabonds, les petites gens, les coucheurs sous les ponts sont sesmodèles préférés. LaSociété du Livre illustré, dont il estl'âme, s'est essayée, ces temps passés, aux tableaux de la vie parisienne, et les croquis de Lepère y marquent une singulière philosophie, une conscience infinie, encore qu'on le devine un peu à l'étroit dans ces figurines.

Inconsciemment, tout le clan des jeunes vignettistes sur bois tient de la photographie l'accent de vérité dont les moins habiles abusent quel-

quefois. Pour cette raison, leurs œuvres un peu clairsemées dans les livres de luxe, donneront aux ouvrages historiés par eux une grosse valeur documentaire. Renouard, Rafïaelli, tout excessifs qu'on les répute souvent, ont une incontestable sincérité, et écrivent notre chronique heure par heure. C'est Renouard qui commentait Ludovic Halévy dans ces inénarrables Anglais au musée du Louvre, dont le journal VArt eut la primeur. Mais dans la période écoulée entre la guerre et l'Exposition de 1878, la vignette sur bois avait beaucoup perdu de son influence en librairie. C'était toujours Doré qui tenait la place, continuant le romantisme, et laissant à l'eau-forte la prépondérance.

Une eau-forte jolie d'ailleurs, très agréable, mais un peu trop inspirée du dix-huitième siècle. L'éditeur Lemerre l'avait ressuscitée, comme il avait repris dans ses impressions le vieux type de Leyde. Madame Bovary^ publiée par lui avec un album d'eaux-fortes dessinées et gravées par Roilvin, restera comme la meilleure tentative de la série, et par la date qu'elle porte en soi, comptera au premier rang des œuvres documentaires du dix-neuvième siècle. C'est, toutes pro-

portions gardées, et avec la volonté de les parodier, une reprise des charmantes illustrations de Moreau ou de Choffard» Jouaust, un très artiste et très pointilleux metteur en train de travaux soignés, avait poussé les bibliophiles dans ce chemin; malheureusement, ses publications sont presque toujours des rééditions, et les photogravures qu'il essaye parfois semblent un blasphème aux amateurs classiques. La renaissance aux vignettes du dix-huitième siècle, l'engouementné tout à coup pour tout ce qui touchait aux artistes d'avant la Révolution, forçaient la main aux éditeurs. Pour être agréé, un livre devait singer les Chansons de Laborde ou les Baisers,

Le succès était aux réimpressions, et le rire n'est point calmé encore de ce magistrat pudique condamnant au pilon les Contes de La Fontaine reproduits tels quels par un libraire soucieux de plaire. La satiété est aujourd'hui venue de ces redites incessantes, de ces Debucourt retrouvés jusque sur les papiers à cigarettes. Leur chute a quelque peu entraîné celle de l'eau-forte, dont la faveur en fait de vignettes s'est amoindrie de notre temps. L'eau-forte s'est

élevée ; elle a abandonné la décoration du livre pour faire concurrence au burin dans l'interprétation des grandes œuvres de peinture ; elle est devenue Fart rival de Tautre, Tart officiel, et ses adeptes sérieux traitent aujourd'hui la vignette avec le dédain que les burinistes montraient naguère.

Ceci explique le retour au bois de ces dix dernières années, les belles publications de Launette en ce genre, celles de Conquet, de Testard, de Hachette, dont nous parlions dans un précédent ouvrage*. Ni les inventions symphoniques de M. F. Buhot dans les vignettes de la Vieille Maitresse de Barbey d'Aurevilly, ni les tirages mirobolants de certaines planches n'ont sauvé Teauforte du discrédit. Le livre orné par elle n'est plus le roi par la volonté de Dieu, mais un simple président éligible et révocable. En ce qui regarde les ouvrages contemporains, parlant comme nous, sans recherche de poudre à la maréchale ou de paniers Pompadour, Teau-forte est souvent battue par l'héliogravure méchante; cela tient probablement à ce que je disais du

* Des livres modernes qu*il convient d'acquérir, Paris, Rouveyre, 1891. In-18.

dédain où les excellents artistes la relèguent quand il s'agit de librairie.

Mais en nous élevant au-dessus de ces considérations de métier pur, sans prendre autrement garde aux moyens employés, nous mettrons à rechercher les livres datant la même critique qu'à collectionner les anciennes œuvres. Nous ne répéterons jamais assez que, dans un temps plus ou moins long, ceux-là détrôneront les autres, comme les récits naïfs de Joinville ou dé Froissart, toutes les chroniques vécues, supplantent les romans ou les chansons de geste, ainsi que partout et toujours la vérité prime la fantaisie. 11 n'est guère besoin d'énumérer une à une les productions d'aujourd'hui frappées à cette note; l'amateur n'aura qu'à vouloir pour les rencontrer dans leur belle fraîcheur. Nous les prendrons d'où qu'elles viennent, de toutes mains, sauf à les trouver sincères, jolies et incontestablement contemporaines. Leur mérite ne sera peut-être point égal : de Meissonier à M. X... la marge a parfois des différences énormes. Ce sera affaire à l'amateur de leur créer une hiérarchie, puisque la mode est aux classifications, aux distinctions honorifiques. Il y a

100 LES MVRES A VIGNETTES

dans le livre comme dans la société les grand'croix, les chevaliers, voire même les simples officiers d'académie. Mais Thistoire amusante n'est point toujours celle des grand'croix. Lorsque Gavami, probablement forcé par les exigences matérielles, fournissait à la Mode certains motifs exquis du costume, quand Devéria lithographiait ses Heures du jour^ ni l'un ni l'autre ne rêvait des gloires ultérieures. Plusieurs d'entre nos peintres, et des plus huppés à l'heure présente, ne devront qu'à de légers croquis, jetés dans la librairie avec des mines hautaines et humiliées, de survivre plus tard à leurs congénères. Il a passé beaucoup d'oubli sur Lemoyne, sur Restout, sur Le Prince, sur Théo- Ion {?), Taillasson, Ménageot, Bruandet, Saint- Ours, quand leurs contemporains immédiats, Eisen, Moreau ou Cochin, n'ont rien perdu de leur faveur première. Je dis mal, cette faveur a grandi, elle rayonne et illumine toute une période de notre art national. De même pour nous autres, pareilles réputations éclateront un jour que nous devinons à peine, qui disparaissent pour l'instant devant le clinquant de pauvres idées prétendues grandes. Chaque époque a

sa physionomie ; ceux qui la déterminent et la fixent dans ses menus détails sont assurés de l'avenir. On regarde leurs œuvres, comme on palpe la lettre écrite à deux siècles d'intervalle, par Bossuet ou Madame de Sévigné, avec je ne sais quel retour philosophique et intéressé sur leur vie. Je ne voudrais pas semer Fhérésie parmi les foules, mais la pensée me vient que Gavami, Raffet, Johannot auront mieux servi la cause de l'art, que les inventeurs et ressasseurs de l'antiquité, tous les pasticheurs de Pompéï ou les ressusciteurs d'Homère. Un homme osé proférait un jour ceci : « Lés petits portraits au crayon d'Ingres le sauveront, et il ne s'en doute même pas ! » Notre peinture fin de siècle, — pardon de cette expression encombrante, et d'ailleurs fausse, — tout notre art contemporain devra aux moindres seigneurs sa célébrité, aux vignettistes probablement, à ceux qui enregistrent au jour le jour les minuscules épisodes de l'existence quotidienne. N'attendons pas, choisissons nos livres ; dans vingt ans il sera bien tard, dans quarante ans nos héritiers ne les trouveront plus guère, dans cent ans, grâce à nos papiers frelatés, il ne restera que les japons

OU les chines, et de notre demeure des Champs Elyséens nous ouvrirons de gros yeux quand nous entendrons les enchères folles...

Vignette de MacTj.

Du classiqun et do rnioinUquo. . Lf livre !i Vi-nelxi-n s.iiis le ri-^,i Le liïce ;. ■vign-'iivs son? I,. aco

Page 1