Les livres d'histoire moderne utilisés
Ce voliinie n'est qu'une collection de notes. J'ai siniplciiiciit mis en ordre mes fiches pour les publier.
Mon objet n'est pas d'entreprendre une étude sur Montaigne historien : j'apporte seulement des matériaux pour qui voudra faire cette étude. Sans doute, dans l'introduction de ce volume, on trouvera un aperçu des idées de Montaigne en matière d'histoire : sans un résumé de ce genre, le lecteur eût manqué de fil conducteur. Mais je ne me suis pas attaché à montrer dans quelle mesure la i)ratique de Montaigne répond à sa théorie ; je n'ai pas essayé de dégager et de déterminer ce que chacun des exemples que j'allègue nous enseigne à ce point de vue. Mon but a été simplement de rechercher les lectures historiques faites par Montaigne et de relever les traces qu'elles ont déposées dans les Essais.
Il n'y a donc ici qu'un dépouillement de sources. A leur sèche énumération, j'ajouterai seulement quelques mots sur les livres dont elles sont tirées : la plupart d'entre eux, en effet, sont tout à fait inconnus ; il est indispensable de les présenter au lecteur.
Tels qu'ils sont, ces rapprochements nous donneront des indications sur les lectures de Montaigne et, par suite, sur la préparation de ses idées ; ils éclaireront sa méthode de travail ; ils nous aideront à mieux comprendre les Essais, tant dans leur fond que dans leur forme. Le lecteur familier de Montaigne en tirera aisément ces divers enseignements ; il n'aura pas de peine à suppléer les commentaires qui font ici défaut.
En me bornant ainsi à ilonner un simple répertoire de sources, je pense répondre aux iutentions de la Faculté, et présenter un travail conforme au type de thèses complémentaires qu'elle a indiqué.
]4ote Bibliogi^aphiqae
Pour lûute la première partie, qui comprend les lectures historiques de Montaigne avant 1580, les notes renvoient à l'édition Dezeimeris et Barkhausen (Bordeaux, 1870), qui reproduit la première édition des Essais, celle qui fut publiée pur Simon Millanges, à Bordeaux, en 1580. Pour les deux autres parties, elles se référèrent à l'édiliun .Motheau et .louaust (Paris, 1886), qui reproduit le texte de la ciuquièuie édition, celle de 1588, et qui donne en outre, au bas des pages, les additions de 1595.
Alin d'éviter les confusions, je ferai précéder de l'initiale D les références qui renvoient à l'édition Dezeimeris. Les références qui ne sont accompagnées d'aucune initiale renvoient à l'édition Jouaust.
iHTt^ODUCTIOH
lia Question des sources de IVIontaigne
T. — Nous n'avons pas à montrer combien il est utile, à propos de tout écrivain, lorsqu'on veut comprendre son originalité et faire l'histoire de sa pensée et de son art, de rechercher ses sources. Trop de faits l'ont prouvé. Ce qu'il nous faut dire seulement, c'est que, pour Montaigne, cette enquête est plus nécessaire que pour tout autre. Montaigne, en effet, plus peut être qu'aucun autre écrivain de notre littérature, fail grand usage de ses livras. 11 leur prend en grand nombre des phrases entières pour les transporter presque textuellement dans ses Essais, f^es pages qui suivent en apporteront de nombreux exemples. Tel de ses chapitres est, presque d'un bout à l'autre, transcrit de son Sénèque. D'autres sont bâtis de pièces rapportées de divers auteurs. Dans ces conditions, il est très spécialement nécessaire d'éclairer le texte des Essais par la recherche des sources.
Il faut tout d'abord, de toute nécessité, démêler dans son texte ce qui est de Montaigne et ce qui n'est pas de lui, les expressions et les idées qu'il a élaborées par lui-même, et celles (|uil n'a lait que trier dans ses lectures. Celles-ci nous nmntrent seulement son goût et son jugement; celles-là, sa force créatrice. Les unes nous apprennent les modèles qui l'ont inspiré, les livres qui ont développé sa pensée et formé son s'yle : les autres, ce qu'il a apporté pour sa part dans l'art et dans la |)liil<)soi)hie. Nous ne devons pas
traiter les phrases empruntées par Montaigne conune celles qui lui sont propres, lîon nombre des inexactitudes qui s'écrivent sur les /i.s-.s-f//.s- viennent de ce qu'on prend comme étant de Montaigne des tours et des idées qu'il n'a fait (pi'adopter ( I). 11 a écrit lui-même : « Pour juger en un autheur les parties plus siennes et ])lus dignes, la force et beauté de son Ame, il fault sçavoir ce qui est sien, et ce qui ne l'est point: et, en ce qui n'est pas sien, combien on luy doibt, en considération du chois, disposition, ornement et lan-
guage qu'il a fourny Nous autres, qui avons peu de practique
avec les livres, sommes en cette peine, que, (|uand nous voyons ((uelque belle invention en un poëte nouveau, quehjue fort argument en un prescheur, nous n'osons pourtant les en louer que nous n'ayons prins instruction de quelque sçavant si cette pièce leur est propre ou si elle est estrangere. Jusque lors je me tiens tousjours sur ma garde. » [Essais, 111, 8, t. 0, p. 113). Ce que Montaigne désirait savoir pour juger ses auteurs, nous voulons le savoir, nous aussi, pour le juger à son tour, et surtout pour le comprendre.
11 faut ensuite, pour comprendre comment Montaigne travaille, comment un Essai se construit, déterminer d'où viennent les matériaux employés. Puisque les emprunts tiennent une place importante dans son œuvre, cela est indispensable. 11 y a là des procédés très spéciaux de composition qu'il importe d'analyser. Nous ne pouvons pas pénétrer dans l'intimité de la pensée de Montaigne où s'élaborent les E'^vais, si nous ne voyons pas comment il fait ses larcins et comment il les mêle à ses propres conceptions. Les variations de sa manière d'emprunter nous révéleront les diverses étapes que franchissent en lui l'artiste et le penseur. Qu'on veuille bien, à ce point de vue, comparer entre eux, dans l'édition de lo80, l'Essai intitulé : « Que le goust des biens et des maux dépend de l'opinion que nous en avons », et l'Essai (( De la prœsumption » ; on sentira de suite f|ue Montaigne a eu plusieurs méthodes de composition.
Mais surtout, par l'enquête des sources, nous apprenons les
(I) C'est une erreur qu'on trouve par exemple Irétjuemment dans le livre de Huel, Du Sentiment artisti'iiœ dans la morale de Montaigne, Paris, 1901, 111-8°. (Voyez en particulier p. 252.)
lectures do ^[o^taigne; ces lectures nous révèlenl parfois le secret delà lonnalioii de ses idées, et elles constituent l'un des [jrincipaux agents de son évolutiou intellectuelle. Un homme de la lîenaissance lit beaucoup, en tous sens; il doit beaucoup aux livres. .Montaiiiiie est un iiounne de la Kenaissance. Si nous pouvions déterminer avec précision tous les ouvrai^es qu'il a lus, dii'e à quelle époque il les a lus, en un mol, drcssci- la table ehronolo!4i(|ue de ses lectures, sans aucun doute nous aurions là un inslrunnuit [jrécieux pour étudier la formation de ses idées et leurs (ranformations. Prétendre réaliser complètement cet idéal serait cliiméri(|ue. A tout le moins, à travers les fi,s\^a«.s, nous pouvons découvrir (|uel(iues uns des ouvrages les plus importants qui figureraient sur cette liste, sinon toujours ceux qui ont formé ses idées, au moins ceux au contact desquels elles ont jailli et se sont produites au jour. Ce seront des résultats partiels ; encore ne sont-ils pas à négliger.
Démêler les emprunts de .Montaigne, éclairer sa méthode de composition, retrouver l'origine et l'histoire de ses idées, voilà donc les trois objets principaux que nous nous proposons en recherchant les sources des Essais.
Il y a longtemps que cette recherche est entamée. Déjà M'i*^ de tîournay, « la fille d'alliance )) de Montaigne, avec l'aide de quelques savants, s'était attachée à indi(|uer l'origine des phrases latines qui éuuiillent le texte. Au XVIII'^ siècle, Coste continua cette œuvre et forma le dessein plus large de retrouver la source des faits historiques et des exemples allégués ; il y eut tant de succès que, paraît il, le seul nom des Essais blessait sa modestie : il ne pouvait l'entendre prononcer sans rougir. Les éditions de ^'iclor Leclerc, au XIX« siècle, marquent une troisième et importante étape. Encore depuis, le docteur Payen inuigina de faire un « Appel aux érudits » ; il lança dans le public un rpu^stionnaire, où f[uelques ])oints à élucider étaient énumérés, et il invita les travailleurs de bonne volonté à proposer leurs solutions. En dehors de quelques letties d'un professeur de rhétorique au lycée Charlemagne, ^I. Bary, auquel sa connaissance des littératures anciennes suggéra (|uel(pies rapprochements utiles, les réponses que rerut le docteur Payen présentent peu d'iiidicalions j)récises. On les trouve à la Itililiolhèque Xalionale,
dans la colleclioii tlu ciocleiir Payeii : je les ai consultées et je leur (lois (|uelques reiiseij^neineiils. Mais, depuis les éditions de Victor J.cclerc, en somme, la (|uestion n'a pas avancé, l/i'dilion de MM. Molheau et Jouaust, qui est actuellement dans toutes les mains, ne t'ait (|ue i"e|n'oduire, parfois avec inlidélité. les annotalions de Leclerc. Ouvrez la : vous verrez que ces annotations sont déjà nombreuses. Presque toutes les citations sont munies déjà de leur référence ; beaucoup d'exemples en ont une, eux aussi ; parfois même, ils en ont plusieurs. Que restait-il donc à faire?
Il restait à se placera un jjoint de vue dilTérent de celui qui avait été habituellement le ])oint de vue des premiers commenlateui's et, avec des préoccujjations autres, à réviser et à conijjléter cette enquête. Ce que les commentateurs se [iroposaient, lorsqu'ils ajiposaient une référence à la suite d'un fait mentionné ])ar Montaigne, et ce qu'il était légitime qu'il eussent en vue, c'était de fournir au lecteur des indications sur ce fait, de lui donner les moyens de le contrôler, de s'informer des circonstances qui l'ont entouré. Aujourd'hui, le lecteur veut bien sans doute encore, et plus que jamais, ces notes explicatives, ces références d'érudition ; mais ce (|ue nous demandons avant tout au commentaire, c'est d'éclairer le texte, c'est de nous faire pénétrer dans l'intimité du travail de l'auteur. Nous voulons voir comment telle idée s'est développée dans son cerveau, comment tel tour de phrase s'est glissé sous sa plume. Aussi, ce (|ui importe, c'est de nous conduire aux matériaux mêmes (ju'il a mis en (euvre, c'est de nous renseigner sur ses lectures.
Dès le ])remier Essai, je tombe sur la jolie histoire de Conrad Ut. Cet empereur, nous dit Montaigne, « ayant assiégé (iuelphe, duc de Bavières, ne voulut condescendre à plus doulces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on lui offrit, que de permettre seulement aux gentils femmes qui estoient assiégées avecques le duc, de sortir, leur honneur sauve, à pied, avecques ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Et elles, d'un cœur magnanime, sadvisèrent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans et le duc mesme. L'empereur print si grand ])laisir à veoir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'ayse et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il avoit portée à ce duc ; et des lors en avant traita
luiniainenient Iny et les siens ». Gosle nous dit bien Ir ik le lu
polilc ville (|iii souliiit le siège de Conrad, et la date à la(|iiell(! elle le soutint; mais, pour tout renseignement complémentaire, il nous renvoie à Calvisius {Opiis chronnlof/icuni). Ce (lalvisius, on Kall\\ il/,, était un Allemand (|ui écrivait d'arides chronologies an début du XN'll'-' siècle. Montaigne n'a donc pas pu connaître ses ouvrages. Il était naturel (|ne les contemporains de Coste cherchassent chez lui des indications. Mais il ne nous apprend pas comment ce conte est là, sous la plume de Montaigne, et, moins encore, il nous explique la gracieuse simplicité que nous lui trouvons. Or. voici (|ue je rencontre cette même narration dans nn ouvrage de Jean Bodin, sa (( inethndiis ad facilem Instoiiarum co'jiii' tioncm ». C'est un livre qui eut beaucoup de succès alors. Là, notre anecdote est bien en relief, c( mise en place marchande », presque textuellement dans les mêmes termes que chez Montaigne, qui n'a guère fait que traduire. C'est sa source incontestable. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas surtout qu'on me dise à quel siège l'anecdote s'est passée, ni si certains historiens, inconnus de Montaigne, l'ont racontée autrement; c'est f[u'on me dise si personne n'a aidé Montaigne à la détacher ainsi, à lui donner le tour qu'elle a chez lui plutôt que tout autre. Bodin répond à ces questions. Il me donne aussi des moyens pour apprécier l'exactitude de Montaigne, son souci de critique, sa part d'originalité. Chez Bodin, le conte ne valait que par le piquant de l'aventure : l'auteur l'insérait uniquement pour nous montrer combien l'étude de l'histoire est plaisante; à l'en croire. Laurent de Médicis. malade, aurait pris tant de plaisir à l'entendre qu'il en aurait recouvré la santé. Montaigne y met autre chose : il y voit la puissance du courage à désarmer la haine. Devant le gentil courage de ces femmes, l'empereur (( pleura d'ayse et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'ilavoit portée à ce duc ; et des lors en avant traita humainement luy et les siens ». Et Montaigne en prend argument pour comparer la force de l' < estimation » avec celle de la (( compassion », pour se demander s'il vaut mieux fléchir un ennemi en rai)iloyant ou en l'étonnant de notre résolution. Sans la déformer, sans même en changer les termes, Montaigne tire à lui l'anecdote de Bodin, il en fait un document moral. V^oilà une remarque que la connais- .sance de la source nous suggère; elle nous permet d'en faire
d'autres encore et nous fait pénétrer dans l'intimité du travail de Montaigne. Mais surtout, elle nous donne la certitude (iu(! Montaigne a lu la Métiuxie de l'Itistoire de Bodin ; elle dit vers (|uelle ('itofine il l'a lu(!; (|ui sait si nous ne trouverons ])as dans cet ()u\iai;(MJes éclaircissements |)récieux pour |)lusieurs de ses idées '.'
Donc, retrouver les livres mêmes de Montaigne, voilà le but (|ue nous nous sommes proposé. Pour illustrer un récit de Monlaigne, si les commentateurs avaient mis la main sur quelque nai-ration analogue à la sienne chez un historien, souvent ils se sont contentés de l'indiquer sans se demander si des divergences de détail ne rendaient pas invraisemblai)le, ou même impossible que Montaigne l'eût prise chez cet auteur. Parfois, ils nous renvoient à des ouvrages que Montaigne n'a pas pu connaître, à l'histoire d'Angleterre d'André du Chesne, par exemple, ou même aux Mémoires de Brantôme, qui ne furent publiés que plus d'un demi-siècle après la mort de Montaigne : sans doute, sur quelques questions, Brantôme, en tant que contemporain, peut nous apporter des éclaircissements utiles, mais nous devrons chercher la source véritalde dont Montaigne s'est inspiré. Ailleurs, ils rapprochent plusieurs sources possibles : il faudra tâcher de choisir entre elles, de décider laquelle est la plus probable. Pour les citations latines et italiennes, ils se sont contentés toujours de nous renvoyer aux auteurs de ces citations ; il en est pourtant que Montaigne a prises « ailleurs qu'en leur lieu », et beaucoup : c'est lui même qui nous le déclare. Nous tàcheroni^,làoîi ce sera possible, d'imiiqueroù il les a trouvées. Les livres de Montaigne nous apprendront sous quelle forme se présentaient à lui les matériaux qu'il a mis en œuvre; ensuite et surtout, ils nous diront de quelles lectures il a nourri sa pensée : voilà pourquoi, avant tout, c'est à rechercher les livres de Montaigne qu'il faut nous attacher.
Cette enquête peut se ramener à trois chefs principaux.
D'abord, s'il s'agit de sources anciennes, nous avons rela tivement peu à faire. Coste et Victor Leclerc connaissaient fort bien l'antiquité ; pour cette partie, leurs indications sont bonnes. Il y a cependant des détails à rectifier et d'autres à compléter ; surtout, il y a lieu d'apporter plus de précision dans les résultats. Nous devons chercher les divers auteurs qui ont allégué le môme fait, et quelquefois la même citation, puis
rapprocher leurs textes de celui de Montaiii^nc, afiu do dcteruiiner celui dont il s'inspire; ou encore, en cas d'incertitude, d'après la date à laquelle Montaigne l'insère dans les Essais, nous pouvons parfois décider celui de ces écrits qui vraiseuihlablenient lui est touil)é sous les yeux, l'ar exemple, dans l'édiliou de liiSO, au cours de V Apoloçjic de lUùmnnd Schontl, Montaifj;ne nous conte l'iiistoiro du subtil mulet de Thaïes : ce mulet, employé au transport du sel, était un jour d'aventure tombé avec toute sa charge dans un ruisseau, et s'en était, comme bien l'on pense, senti fort allégé; dans la suite, l'artificieux animal, chaque fois qu'il passait l'eau, ne manquait pas de trébucher et de tremper ses sacs. Plutarque et Elien avaient, tous les deux, conté cette anecdote. Mais rapprochons leurs deux textes de celui de Montaigne : Plutarque présente le récit presque dans les mêmes termes ; chez Elien, des détails ditïèrent; c'est donc Plutarque que Montaigne a suivi. Supposons un instant que la question soit restée douteuse, que les deux textes aient été identiques : dans VApologie, Montaigne fait un nombre considérable d'emprunts à Plutarque ; il en demande surtout au traité « siw l'intelligence des animaux de terre et de mer », celui précisément où se rencontre l'exemple du mulet de Thaïes. Tous les exemples d'alentour en viennent. Au contraire, les Essais, au moins à l'époque où nous sommes, avant 1580, semblent ne rien devoir à Elien : donc, même dans le cas d'identité entre les textes de Plutarque et d'Elien, nous aurions été fondés à dire que Plutarque était la source.
Il nous faut encore nous demander, à propos de chaque auteur, si Montaigne le lit dans le texte, ou s'il use d'une traduction, et, quand il use d'une traduction, quelle est celle qu'il a entre les mains. Montaigne emploie ici un tour qui rend heureusement la phrase latine : est-il de lui, ou quelque traducteur le lui a-t-il souillé? Là, il fait un contresens: ce contresens lui est-il imputable, ou quelque autre en a l-il la responsabilité? Un traducteur est un collaborateur, et souvent aussi c'est un traître. Il faut savoir dans quelle mesure Montaigne a été aidé, et dans quelle mesure il a été trahi.
Connaître avec i)récision les auteurs laliiis doiil Monlaigne se sert, et savoir dans (pielle langue il les lit, ne présente pas, en général, une extrême dilliculté. Ce qui en olïre davantage, et ce qui
quelquefois oM utile, c'est de connaître son éiiilion. Les ;uiteurs anciens sont souvent réimprimés au XVI'' siècle. Les textes dillèreut ([uel([uef()is d'une édition à lautre : quel texte Monlaii^ne ad-il? i'ai'iOis, des annotations ai)on(lantes fournisstMit de riches renseignements et i)ermettent de pénétrer plus avant dans l'intelli gence de l'ouvrage : Montaigne a-til connu ces annotations ? Les citations, dans les Essais, se rencontrent souvent sous une forme passablement dilïérente de celle que nous leur voyons aujourd'hui chez leurs auteurs : est ce parce que le texte de ces auteurs était mal établi au XVL' siècle, ou est-ce par une fantaisie de ]\L)n[aigne qui les a modifiées ? Souvent, nous le savons, la faïUaisie de Montaigne les a habillées à sa mode : n'y a-t-il pas lieu d'examiner de près les éditions du XVP- siècle, afin de tâcher d'apercevoir dans quel cas il y a divergence dans les leçons, dans quel cas il y a faute de mémoire chez Montaigne, dans quel cas il y a intention « de desrober ses larrecins et de les desguiser ».
Par exemple, là où Cicéron avait écrit : « Quand on a l)on jugement, qu'importe d'avoir bon palais : cui cor sapiat, ci non sapial polatus n ; lui, Montaigne, reprend sans sourciller : « Quand on a bon jugement, il faut encore avoir bon palais : cui cor sapiat, ci et sapiat palatus » ; est ce son texte qui change ainsi « noii « en (( et », ou Montaigne ne fait il pas plutôt une plaisanterie d'épicurien ? Voilà autant de ((uestions qu'on ne s'est ])as posées, et qu'il importe de se poser. J/influence personnelle d'un traducteur est évidente : on sait combien est grande la dette de Montaigne envers Amyot, et lui même l'a parfaitement reconnue. — On doute davantage, en général, de la possibilité et de l'utilité qu'il peut y avoir à choisir entre diverses éditions d'un même ouvrage. A titre de preuve, voici un cas où cette enquête m'a donné des résultats.
Nous pouvons établir que Montaigne lisait Lucrèce dans la première des éditions de Lambin, celle de 15G3, c'est-à dire dans la première des éditions données par le critique le plus autorisé qui se soit occupé de Lucrèce au XV!" siècle. En elïet, je rencontre dans les Essais plusieurs citations dont le texte est visiblement celui de Lambin ; des corrections significatives ne permettent pas d'en douter. Par exemple, dans VApolorjic de Jiaimond Scbond, Montaigne écrit :
— lîj —
ConsiicLa donii CiiliiliM'tiiii hlniiila iiropago
Degei-e, sae[)e leveiu ex oculis volucforiuiuo soporein
Discutere, et corpus de terra corripero instant...
Le .second de ce.s ver.s a ('l(! iiiL(!rc;iI(; là pnr I,;iiiil)iii, fini u'esl pas liinide dans ses correclions. Ou ne le lelrouvc pas dans les aulres éditions du temps, l'ue noie de l'édilion Ciilanius (Anvers, lo()()) déclare foruicUeuient que c'est là une U()uv(;aulé de Lamliiu, et le nouvel éiliteui-se refuse à l'accepter. C'est donc bi(Mi dans un le.xte de Lambin (|ue Montaigne lit Lucrèce. Je dis de plus que c'est dans le texte de la première édition : dès la seconde, en clïet, dès celle de 1565, Lambin renonce à certaines de ses correclions et en introduit de nouvelles : or, aucune des modifications de celte recension ne passe cliez Montaigne. Qu'on veuille bien com|)arer les vers suivants, tels que nous les rencontrons cliez Montaigne, avec les vers correspondants des deux éditions de Lambin, on verra quelle est celle dont se servait l'auteur des Essais ;
Edition de Lambin de 1565, p. 107 :
...Vis morbi dislracta per aitus
Turbat agens animam, spunians ut in œquore salso
Ventorum validis servescit viribus unda.
J^IoNTAiGNE, Es.sais, IL 12, t. IV, p. 69 :
...Vis morbi distractci per (iriiis
Turbat agens animam, spamautes œi/iiore salso
Ventorum ut calidis fercescunt ciribus undœ.
■ Edition de Lambin de 1563, p. 223 :
...Vis morbi distracta per artus
Turbat agens animam, spumantes œquoro salso
Ventorum ut validis fervescunt viribus unda^.
L'n doute vous reste: qui sait, dites-vous, si les citations sur lesquelles je m'appuie pour faire cette démonstration ont été prises par Montaigne directement dans son fAicrèce? Peut-être lui viennent elles de quelque auteur (|ui se sert, lui, de l'édition de Lambin de lijIvL Mais {)oursuivez cette com.paraison des cita-
lions de Montaigne avec les différents textes du XV^ siècle: votre doute sera bientôt dissipé. Or, I.ucrèce est un des auteurs que Montaigne a le plus souvent cités. On trouve près de cent ciM(iuauto passages dans les f.s-.sais (exacteuieul cent f|uarantencul) (|ui lui sont (Miipruntés. Il est importaut de savoir sous quelle foruie ils s'olïraieut à lui et de voir coinuient il a modifié ceux (|u'il lui a plu de a desguiser ». De plus, Lambin n'est pas seulement un novateur un peu téméraire en matière de textes, il a accumulé des annotations très ricbes, où Montaigne a pu apprendre beaucoup. Certainement il en a tiré son profit. Voici, par exemple, une plirase des Essais qui est directement inspirée par une remarque de Lambin :
IVtontaigne
« Il y avoit aux carrefours à Rome des vaisseaux et demy -cuves pour y apprester à pisser aux passans ».
(Essais I., 49.)
Iiambin
Fuisse Romae, cùm aliis in urbis loeis, tum in angiportis dolia qua?dani brevia, & anipiioras, & similia vasa niejendi causa coaiparata, ac disposita, déclarant ilia verba ex oratione. (C. Titii apud Macrob, lib. 3 cap. 17, cité par Lambin).
C'est peut-être encore dans l'édition de Lambin que Montaigne prend la légende de la mort de Lucrèce telle que saint Jérôme l'a vulgarisée ; à deux reprises, il y fait allusion (1), et de cette folie du philosophe que toute sa sagesse n'a pas pu préserver, il tire une leçon d'humilité, et, par son souvenir, il s'affermit dans sou mépris pour les prétentions de la sagesse humaine.
Certainement, plusieurs des éditions tl'auteurs anciens que Montaigne a eues en main lui ont rendu des services analogues. 11 est ilonc utile de tâcher, dans la mesure du possible, de les déter miner. Rarement cependant les résultats auxquels on parvient sont aussi nets que pour Lucrèce ; le plus souvent, ils ne sout f|ue partiels.
Mais, si les emprunts aucieus étaient surtout à préciser, les sources moderues restaient presque eutièremeut à découvrir. C'était la seconde partie de notre lâche.
(1) II, 2 et II, 12.
l'restiue tuus les livres inodenies t|ui avaieut couis au temps (le .Montaigne avaient disparu de la circulation quand Coste annotait les Passais. On connaissait encore quehjues historiens, comme MoMstielel. Froissart, Commines, Joinville, même les frères (iuillauiue el Martin du Bellay; mais la plupart de ceux qui appartiennent au W'I sircle avaient été submergés par les changemiuits tlu goût et de la langue. D'autre part, de tous ces ouvrages de morale ou d'érudition qui avaient eu la charge de vulgariser les connaissances de l'antiquité, rien ne restait ou à peu près. Leur tâche faite, comme ils n'étaient recommandés par aucune originalité ni par aucune valeur esthétique, ils avaient sombré dans l'oubli. Les Essais survivent au milieu de ces ruines : à leur intention, il faut examiner les ruines, reconstituer le paysage qui les entourait, a(in de les replacer dans leur atmosphère morale; il faut interroger ces vieux livi-es, leurs contemporains.
Les principales sources des Essais sont les ouvrages d'histoire ^ et les ouvrages de morale. Nous devons d'abord nous demandeioù Montaigne a appris ce qu'il sait d'histoire moderne, et quel rôle ont joué dans la formation de ses idées les livres d'histoire qu'on lisait autour de lui. Ensuite, il importe de démêler ce que Montaigne prend directement aux auteurs anciens de ce qui lui vient de seconde main, par l'intermédiaire de vulgarisateurs du XYI-î siècle. Son livre a été plus heureux que tous les autres dans son œuvre éducatrice, dans son entreprise d'enseigner à son siècle et d'adapter à ses besoins cette belle morale humaine que les anciens avaient élaborée ; il n'eu a pas moins eu des devanciers et des auxiliaires. Il faut savoir dans quelle mesure il a été aidé par son entourage. Il faut savoir dans quelle mesure il a suivi un chemin déjà tracé, pour bien pénétrer sa pensée, pour en comprendre l'origine et les transformations. Ici, la méthode à suivre est simple : il sullit, pour chaque allégation, de recueillir, autant que possible, tous les textes que Montaigne a eu chance de connaître et de les comparer avec sa propre narration. Le plus sou vent, il cite avec assez de lidélité pour qu'il soit aisé de mener à bien l'enquête.
En troisième lieu, tant pour les sources anciennes que ])i>ur les sources modernes, il restait à étendre le cercle des investigations. Les commentateurs, en général, se sont bornés h indiquer
l'origine des citations qui, au milieu du texte de Montaigne, conservent leur forme latine ou italienne, et celle des faits liislori(|ues qui s'y rencontrent, en d'autres ternies, des exemples et des sentences qui se détachent sur le fond commun du texte et qui conservent leur marque d'origine étrangère. C'est aussi tout ce dont, grâce aux index, on a tôt fait de retrouver l'état civil. Il fallait tâcher d'atteindre au delà. Il y a, fondues dans le texte de Montaigne et si intimement unies à l'ensemble que la jointure ne se voit plus, des phrases entières traduites de Sénèque ou de Cicéron, des phrases copiées dans Amiot : celles-là passent inaperçues, et, une fois aperçues, sont malaisées à identilier; elles sont cependant particulièrement instructives ; elles se sont incorporées à la pensée de Montaigne ; plus que les autres, elles sont devenues sa propre pensée. Si elles se sont gravées dans sou cerveau, c'est qu'en elles ou l'idée ou la forme l'ont séduit : l'idée y a germé comme une graine dans un terrain propice ; telle image l'a frappé au point de se glisser sous sa plume lorsqu'il écrit à son tour. Aussi, sur l'origine des idées morales de Montaigne, sur ses goûts, sur la formation de son style, ces emprunts peuvent nous apporter des indications tout à fait capitales. H y avait lieu de s'attacher encore à cette enquête, qui avait été totalement négligée.
Il m'est impossible d'apporter ici les résultats de cette triple enquête (1). Je me limiterai à rechercher les ouvrages historifiues utilisés par Montaigne. Les anciens, d'une manière générale, ont été déjà suffisamment étudiés : Coste et Victor Leclerc les connaissaient très bien; il ne reste que quelques modifications, et quelques additions à apporter aux résultats qu'ils ont indiqués. Je m'attacherai de préférence aux ouvrages d'histoire moderne qui, pour la plupart, ont été complètement négligés.
11. — L'importance des lectures historiques est très grande dans la formation des idées de Montaigne et dans la composition des Essais. Lui-même, à plusieurs reprises, nous a répété combien il les aimait et tout le fruit qu'il en attendait. « L'histoire, nous
(1; On les trouver;i entièrement an IV tome de l'Édilion municipale de Hordeans (actuellement en cours de publication), dans laiiuelle la reclierdie des sources m'a élé contiée.
dit il, c'est mon gibier en matière de livres. « (I) Et ailleurs » Les liistoriens sont le vray gijjier de mon estude : car ils sont plaisans et aysez ; el (juant et quant la consitleration des natures et cotuli lions de divers hommes, les coustumes des nations dilîerentes, c'est le vray subject de la science morale. » (2) Dans l'institution de l'enfant, telle que Montaigne la projette, l'histoire tiendra une place tout-à-fait capitale. Il est facile d'en voir la raison. C'est par la vie, dans la pensée de Montaigne, que l'enfant doit être formé ; les voyages, les conversations doivent remplacer les longues heures d'études qu'il juge stériles. Le but, en elîet, pour lui, c'est d'ap[)rendre à se conduire raisonnablement dans la vie. Pour cela, il faut se faire des idées justes des hommes et des choses ; or, seul le commerce des hommes et des choses peut nous les donner et seul il en est capable. Les sciences proprement dites y sont inutiles. Mais les enseignements des grands anciens et des événements passés ne sont pas moins précieux que ceux des personnages vivants et des faits actuels. L'histoire, c'est de la vie emmagasinée dans des livres. Elle est un prolongement indéfini de notre expérience en tous sens. Elle s'offre à nous faire connaître beaucoup de personnages rares et exemplaires, à nous faire assister aux événements les plus variés. Elle ramasse dans le passé ce qu'il a déplus instructif, elle le condense pour le mettre à notre portée, pour nous permettre de le vivre à nouveau, eu quelque sorte, d'en tirer mille enseignements que le présent nous donne moins complètement. Comme l'expérience, l'histoire, qui est une expérience indirecte, nous forme des idées justes sur les hommes et les choses, et par là elle nous enseigne à Lien vivre. Montaigne sait si bien la valeur de ses leçons qu'il nous engage à y revenir sans cesse : « En ce genre d'estude des histoires, il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d'autheurs, et vieils et nouveaux, et barragouins et françois, pour y apprendre les choses dequoy diversement ils Iraictent. » (3).
Cela, c'est ce qu'il a fait lui même, comme il nous le laisse entendre dans l'Essai « Des livres » (II, 10) ; c'est aussi ce que,
(i) I, 26, t. II au début.
(2) II, iO, t. 111, 11. 13.").
(3} H, 10, t. III, p. 130.
dans l'Essai « De l'Instruction des enfants » (1, 26], il i-ecoiiiinaiide aux maîtres de faire faire à leurs disciples. Qu'on lise l'un ou l'autre de ces Essais, on y rencontrera la môme conception : ils se complètent l'un l'autre. Tous deux semblent écrits vers la même époque. L'un nous présente la pratique de Montaigne en matière de lecture ; l'autre érige cette pratique en théorie. Montaigne estime que sa méthode ne lui a pas mal réussi. Il sent qu'elle lui a donné un jugement sain ; qu'il n'a plus « la veue accourcie à la longueur de son nez» (1). Il n'est plus « amoncelle en lui même » (2). A considérer tant d'événements rapportés par les historiens, tant de coutumes, tant de personnages qu'ils nous peignent, il a merveilleusement assoupli son imagination intellectuelle . Nous dirions qu'il l'a rendue comprésensive. Quand les « vignes gèlent en son village » (3), il n'est pas tenté d'eu « conclure l'ire de Dieu sur la race humaine ». Il se « présente, comme dans un tableau, cette grande image de nostre mère nature en son entière magesté ; il lit en son visage une si générale et constante variété, il se remarque là-dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traicl d'une pointe tres-delicate : il estime les choses selon leur juste grandeur. » (4) Puisque cette méthode lui a donné de bons résultats, il invite les autres à en essayer à leur tour. Son souhait est delà voir se généraliser. Mais pour que l'histoire y serve, il faut savoir la lire. Les esprits s'y « appliquent de bien diverse manière » (o).
Il ne faut surtout pas, comme tant d'autres, aller s'en faire « un pur eslude grammairien » (G). Il ne faut pas dav .tage charger sa mémoire de faits et de dates : (( c'est un vain estude » (7) à ce compte. Nous y devons voir « l'anatomie de la philosophie » (8, et pour cela, l'essentiel est de perpétuellement juger l'histoire. Cherchons-y « les grandes àines des meilleurs
(2) I, an, i. H, p. 40.
(4) I, 26, t. Il, p. 40.
(5) 1, 26, t. II, p. 39.
(6) I, 26, t. II, p. 39.
(7) I, 26, t. II, p. 39.
(8) I, 26, t. II, p. 3 .
siùcles » (I) aliii de les (( |jracti(|uer », de les apprécier, i.cur exemple nous servira de modèle. Il imporle que le maître irimprime pas laiil (( à son disciple la date de la ruine de Cartage (|ue les mu'urs de llauuibal el de Sci[)iun, uy tant où mourut Marcellus que pourquoy il fut indigne de son devoir qu'il mourust là ; ([u'il ne hiy apprenne pas tant les histoires (|u'à en juger » (2'.
Donc, si Montaigne nous recommande si fort l'iiistoire, c'est avant tout parce que c'est une école de morale. En lisant les histoires, nous ne devons jamais perdre de vue la pratique de la vie. Elles ajusteront nos idées à la réalité ; elles nous donneront l'expérience que nous n'avons pas le temps d'acquérir sans elles ; elles nous rendront meilleurs et plus avisés surtout dans l'action. C'est bien là le fond de sa conception; par là s'ex|)li(iueront la plupart de ses goûts et de ses idées en matière historique : par là sont éclairées ses opinions à la fois sur le choix des sujets, la manière de les présenter et sur la critique histori([ue.
Comme sujets, elle lui fait préférer de beaucoup ceux où la psychologie et la morale ont une large part. Plus la matière est humble, familière, plus elle comporte de traits de mœurs, plus aussi il y a place pour les observations pratiques qui intéressent Montaigne. Sans doute, on en peut faire à peu près partout. Même les récits d'expéditions militaires s'y prêtent ; car les questions de guerre sont des questions utiles à méditer pour un genlilhomme du XVI'^' siècle, qui prend les armes à tout instant. Les questions politiques semblent l'être moins ; car, dans un régime monarcliiqne, c'est seulement au roi et à ses ministres qu'il appartient de gouverner; pour un particulier, privé de toute action, les problèmes politiques n'ont guère, en général, qu'un intérêt théorique. Au temps de Monlaigne cependant, où les faclionsdivisent le pays, ils ont un intérêt pratique ; chacun doit se demander de quel côté il veut se ranger, opter entre les nouveautés et la tradition.
Partout donc Montaigne pourra glaner quelque chose. Avant tout, néanmoins, c'est l'homme moral qui l'intéresse; de plus en plus, c'est l'homme intérieur qu'il s'attachera à étudier. S'il goûte tant Tacite, c'est qu'il ne connaît point « d'aucteur qui mcslc à un
regislre puliliciiin' tant de coiisuloratioii des iiueurs et inclinations particulières (I) ». Tacite se plaint de n'avoir pas de grands coni bals à narrer; il craint que sa matière ne paraisse stérile au lecteur. Montaigne est d'un avis bien contraire. Ecoutez-le lui répondre : « il me seml)le le rebours de ce ([u'il luy semlde à luy : qu'ayant s|)ecialenient à suivre les vies des empereurs de son temps, si diverses et extrêmes en toute sorte de formes, tant de notables actions que nommément leur cruauté [iroduisit en leurs subjects, il a voit une matière plus forte et attirante à discourir et à narrer que s'il eust eu à dire des batailles et agitations universelles ; si que souvent je le trouve stérile, courant pardessus ces belles morts, comme s'il craiguoit nous l'asclier de leur multitude et longueur. Cette forme d'histoire est de beaucoup la plus utile : les mouvemens publics dépendent plus de la conduicte de la fortune, les privez de la nostre (2) ». Voilà bien son point de vue : pour les applications, il y a plus à tirer d'une histoire des mœurs que d'une histoire politique.
A l'époque où il écrit ceci, il s'est fait cette conviction que les problèmes politiques dépassent nos intelligences; c'est un domaine où la fortune règne, où l'effort individuel est à peu près impuissant. Au contraire, pour les questions de morale privée, il est utile de méditer les beaux exemples d'un Tacite, parce que là nous pouvons beaucoup sur la marche des événements. Plus la narration historique éveillera sur son che'min de ces petits problèmes pratiques qui peuvent se poser dans l'existence de chacun de nous, plus elle nous aidera à les résoudre par ses exemples, plus aussi elle plaira à Montaigne. C'est pourquoi, de tous les genres d'histoire, le genre de la biographie a toutes ses préférences. Dans la biographie, le lecteur suit pas à pas la conduite des personnages; il vit avec eux une à une les difTicultés qui se sont présentées sur leur route ; avec eux, il en cherche la solution ; avec eux, il attend l'exécution de leurs décisions, il enrichit de leurs expériences sa propre conscience. Dans la biographie, au moins dans celle qu'aime Montaigne, le champ de la conscience est au premier plan, les événements restent au second ; dans
(1) 111, s, t. VI, p. 113.
(2) 111, 8, t. VI, p. U3.
l'Iiisloire de.s l'ails, au contraire, les ùvèneinents sont sur le devant de la scène, les hésitations et les délibérations des acteurs ne paraissent (jue de loin en loin, à litre d'explication. « Ceux (|ni escrivent les vies, dit-il. s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux là me sont plus propres ») (1). Quand Montaigne trac*; un programme d'études à son disciple, de tous les livres, celui qu'il lui recommande le plus, c'est le recueil des Vies de Plutarque. c Quel prolit, s'écrie t-il, ne fera pas notre disciple à la lecture des V>es de nostre l'iutarque ? » (2) Lui-même y puise largement, et aussi bien qu'à Plularque, il fait de nombreux emprunts à Suétone, à Diogèue Laerce. Il goûte le sujet de Tacite, qui est de « suivre spécialement les vies des empereurs de son temps, si diverses et extrêmes en toute sorte de formes ». (3) Avec les biographies, ce qui plaît surtout à Montaigne, ce sont les histoires qui s'arrêtent à décrire longuement les coutumes des divers peuples. Les récits de voyages, à ce point de vue, lui donnent pleine satisfaction. Sans doute, il ne s'agit pas ici de tirer proprement des enseignements pratiques: nous devons nous tenir à nos propres usages et ne pas les corrompre par l'immixtion de coutumes étrangères ; mais la grande utilité de ces histoires-là, c'ast de nous donner une idée plus juste de l'homme. C'est de nous faire comprendre la relativité de ces règles morales qui s'imposent à nos esprits, comme des lois universelles et absolues. « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition ». (4) A considérer la conduite des Cannibales ou celle des Egyptiens, des Lacédémoniens, nous découvrons des ressorts qui sont en nous comme en eux, quoique nous ne les fassions pas jouer habituellement comme eux. C'est surtout après 1580, quand il aura pris conscience de sa méthode, que Montaigne étendra sa curiosité aux formes de vivre les plus variées. Lopez de Gomara, par ses récits sur les peuples de l'Amérique, Hérodote, par ses premiers livres qui nous parlent de tant de nations anciennes, l'enchanteront; alors, il leur fera de très nombreux emprunts.
(1) II. 10, t. ni, p. 13a.
(2) I. 26, t. Il, p. 39.
(3) III, 8, t. VI, p. 113.
(4) III, 2, t. V, p. 190.
Ses idées sur la inanii're cl'éci'ii'e l'iiisluire, jiun moins (|iie son clioix des sujets, manifestent cliez lui un vif souci de moraliste. Avant lui déjà, IJodin avait posé clairement la question importante et l'avait longuement débattue : l'historien doit-il juger, doit-il se contenter d'exposer les faits? Montaigne n'hésite pas: pour ([ue sa conception idéale soit pleinement réalisée, il faut (pie l'histo rien juge. Sans doute, il vaut mieux ne pas juger que de juger mal. Les historiens très simples, comme Froissart, nous olïrent toute nue la matière de l'histoire ; ils entassent les faits, et leur œuvre est utile : ils nous offrent des matériaux où nous pourrons appliquer avec profit notre jugement. Les historiens excellents font davantage : ils jugent pour nous ; ils démêlent dans l'histoire ce (\u\ est digne d'être su, ils l'interprètent, ils nous mâchent la besogne et lums rendent ainsi un gi'and service. " Ils ont raison de prendre l'authorité de régler nostre créance à la leur; mais certes cela n'appartient à guieres de gens (I) ». Mais ceux qui veulent se mêler de juger et qui n'en sont pas capables, ceux-là sont désastreux : « Ils nous gastent tout (2) ». Juger c'est tordre les événements, c'est les « incliner à nostre fantasie (3) " : « Ils entreprennent de choisir les choses dignes d'estre sceuës, et nous cachent souvent telle ])ai'ole, telle action privée, qui nous instruiroit autant (pie le reste ; . . . (pi'ils jugent à leur poste ; mais (|u"il nous laissent aussi de(iuoy juger a[)rés eux, et qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs racourcimens et par leur chois, rien sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entière en toutes ses dimensions (4) ». Donc, un historien peut se passer de juger et se contenter d'enregistrer les faits, et son œuvre sera déjà très bonne ; si même il n'a pas de jugement, il est essentiel qu'il s'en tienne là ; mais s'il a du jugement, il fera heaucouj) mieux d'en user. Juger, poui- un historien, c'est, dans l'esprit de Montaigne, faire beaucoup de choses: c'est, entre des témoignages o])i)Osés, choisir le plus vraisemblable ; c'est encore démêler les événements essentiels [lour laisser dans l'omhre ceux
11) II, 10, 1. III, |i. KÎ8.
(2) II, 10, t. 111, p. 138.
(3) II. 10, t. III, p. 138.
(4) II, 10, t. III, ]). 138.
r|iii |»;iriiiss('iil ii('\i;li,n'(';il)!('s ; c'est exi)li(|U(M' les l'jiits ; c'c^l ciiliii cl siirldul (ircr la Iccdii iiioi'ah; ûc l'Iiisloire, iiicltro en pleine lumière ses enseii^nenieiils. (]e defuier [)oint intéresse tout Itaiiiculièrenieiit Montaigne. Ecoutez le apprécier l'œuvre de Tacite: (( ('/est |dustost un jugement que déduction d'Iiistoire ; il y a plus (le i)receples (|ue de contes: ce n'est pas un livre à lire, c'est un livre à estudier et apprendre; il est si plain de sentences (|u'il y en a à tort et à droict; c'est une pépinière île discours elhi(|ues ei p()lili(|ues. . . (I) ». Et après le jugement sur Tacite, nue fois encore, c'est au jugement sur Plutarque qu'il nous faut revenir: « 11 y a dans cet autheur, dit Montaigne, beaucoup de discours estandus tres-dignes d'estre sceus, car à mon gré c'est le maistre ouvrier de telle besongne ; mais il yen a mille (pi'il n'a que touché simplement: il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous plaist, et se contente quelcpiefois de ne donner qu'une atlainte dans le plus vif d'un propos, il les faut arracher de là et mettre en place marchande (2) ». Il semble regretter que Plutarque ne se soit pas encore plus étendu sur les enseignements moraux de ses histoires : « C'est dommage que les gens d'entendement ayment tant la briefveté : sans tloute leur réputation en vaut mieux, mais nous eu valons moins... Plutarque scavoit qu'es choses bonnes mesmes on peut trop dire, et que Alexandridas reprocha justement à celuy (jui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs: « 0 estrangier! lu dis ce qu'il faut autrement qu'il ne faut (3) ».
Le désir de Montaigne n'est donc pas du tout que l'historien disparaisse le i)lus possible de son œuvre, qu'il laisse parler les choses par elles mêmes. Au contraire, il invite sa personnalité à se produire. 11 aime que l'historien se montre moraliste. Plus l'histoire est pré|»aréeetélaboi-ée en vue des applications pratifjues, plus elle lui plaît. C'est là um; consécfuence naturelle de sa conception de l'histoire. Nous allons en voir d'autres etïets dans ses idées sur la critifjue historiciue.
INjur l'étude des faits, tout d'aborii, Montaigne demanile à
(1) in, 8, l. VI, p. 114.
(3) I, -26, I. II. |i. '.().
l'auteur qui se mêle d'écrire beaucoup de sérieux et d'aitpréciahles i^araiities d'exactitude. C'est un Ijesoin naturel de son espi-it ; d'ailleurs, l'objet qu'il se propose' est im|)()rtant : il s'ai^it de façonner nos idées et, par là, de diriger notre conduite : ce n'est pas affaire négligeable. Une telle fonction donne à l'bistoire beaucoup de gravité. 11 faut qu'elle soit véridique autant que possible; sans quoi, elle risquerait de nous incul(|uer des opinions l'ausses sui' les lioninies, d'aller juste au rebours de son but. Ce n'est pas un amusement : son objet n'est pas surtout de nous plaire, bien qu'elle soit « plaisante » : elle doit nous instruire.
Il ne faut pas en faire une ample matière à développements oi'atoires, ou à exercices de style. Les liistoriographes du XVb' siècle sont souvent un peu engagés dans la voie de l'bistoire d'apparat par l'exemple séduisant de Tite-Live : Montaigne réagit contre cette tendance. Il reprocbe à Guicliarclin de composer des harangues et de sentir quelquefois « au caquet scbolastique ». Il s'indigne que, pour écrire l'histoire, « on trie, en ces siècles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour cette seule considération de sçavoir bien parler; comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire: et eux ont raison, (poursuit-il) n'ayans esté gagez que pour cela et n'ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement ({ue de cette partie. Ainsin, à force beaux mots, ils nous vont pâtissant une belle contexlure des bruits qu'ils ramassent es cairefours des villes (1) ». Pour écrire l'histoire comme il faut, il importe de bien connaître la matière dont on traite. Le mieux, pour cela, ce serait de beaucoup d'avoir, comme César ou Xénophon, dirigé l'exécution des faits qu'on raconte ; il faudrait tout au moins y avoir participé. Un acteur sait ce qu'il a fait. (( Les seules certaines histoires sont celles (jui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participans à les conduire [2] ». A tout le moins, si l'on n'a pas été acteur de ce que l'on raconte, il est nécessaire d'avoir eu le maniement d'affaires semblables, d'avoir été mêlé à la politique lorsqu'on fait de l'histoire politique, à la guerre lorsqu'on écrit des expéditions militaires. L'expérience est nécessaire pour faire de bonne histoire.
(1) II, iO, t. m, p. 139.
(■2) H, 10, t. III, p. i29.
(( i'/.iv que |)eiil on espérer (riiii iiie<leciii escri\aiil di; l;i miene, ou d'un escliolier tiaieliinl les desseins ihîs princes? (1) »
En même temps (|ue la compi'îlence, Monlaii^ne demande aux liisloriens la sincérilé. Il nous a eonservé (|uel(|n('s unes des notices qu'il mettait sur ses livres d'Iiisloirc; et par les(piellrs il résumait son jugement sur l'auteur et sur louvrage. Dans chacune d'elles, nous le voyons se demander soigneusement s'il n'y a lieu de suspecter aucune partialité chez l'historien. Il n'y manque jamais. Il lui seml)le (|ue Guicliardin. i)ar exemple, n'a ni par (I haine », ni par « laveur )), ni par (( vanité » (( déguisé les choses»; et il en apporte comme preuves « les libres jugements ([u'il donne des grands, et noiamment de ceu.v |)ar lesquels il avoit esté avancé et employé au.x charges, comme du pape Clément septiesme (2. » En Philippe de Comines, il voit reluire évidemment « la bonne loy de l'autheur exempte de vanité parlant de soy, et d'aiïeclion et d'envie parlant d'autruy (.3) », Chez les frères du Bellay, au contraire, il découvre « un grand déchet de la franchise et liberté d'escrire qui reluit es anciens de leur sorte (4) ».
Dans les jugements sur Tacite et sur César, même préoccupation encore. Chaque fois que Montaigne ouvre un livre d'histoire, on dirait qu'il se demande dans quelle mesure on i)eut lui appliquer le (( sine ira et studio « de Tacite. Mais aussi, dès qu'il rencontre la compétence et la sincérilé, il ne demande guère autre chose : voilà son esprit satisfait. Ses exigences critiques ne vont généralement pas au-delà. Il dit bien que certains anciens poussaient le scrupule plus loin ; il ra[>pelle qu'.\siuius PoUion « trouvoit es histoires mesme de Ciesar (|uelque mesconte, en quoy il estoit tombé, pour n'avoir peu jetter les yeux en tous les endroits de son armée, et en avoir creu les particuliers qui luy rapportoient souvent des choses non assez vérifiées; ou bien pour n'avoir esté assez curieusement adverty par ses lieutenans des choses (|u'ils avoient conduites en son absence (o) ». Mais cet exemple l'étonné
(2) II, 10, t. III, p. 141.
(3) II, 10, t. m, p. 143.
(4) II, 10. t. III, p. 143.
(5) II, 10. 1. III, p. lin.
l)luli')l iiiriiutrc chose. Assuiémciil (|iiiiii(l il lil. il n'est pas iii(|iiiélt'' de ces scrupules. Il n'a jias Ijcsoiii (|iie (( à la mode d'une information judiciaire, on confronte les tesmoins et re(;oive les (d)jects sur la preuve des pontilles de chaque accident (1) ». Nous ne connaissons pas avec tant de précision nos affaires présentes elles-mêmes : comment prétendre à une certitude si entiùre, lorsqu'il s'agit d'un passé déjà très reculé'.'
C'est que, pour Montaigne, tant de précision n'est pas nécessaire. Son hut n'est j^as celui de l'historien : il ne se propose pas de retrouver exactement les événements, de serrer la ré ilité d'aussi près que possihle. Il ne veut que comprendre l'homme, dont la nature est iuliniment souple et diverse, et lirer des exemples les applications pratiques qu'ils comportent : des inexactitudes de détail ne fausseront passes résultats. Pourvu qu'on écarte le parti pris et l'incompétence, ces causes fondamentales d'erreur, celles qui portent partout le trouble, le moraliste peut lire les histoires avec une suffisante sécurité.
Montaigne a des idées intéressantes sur la critique des témoignages. 11 sait, ])ar exemple, quels sont les avantages d'un homme simple et grossier comme témoin : celui-là ne fausse pas ses rappoi-ts par des idées a priori ; son observation est maigre, il est vrai, mais elle est juste : c Les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d'altérer un peu l'histoire. Ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matière, l'allongent et l'amplifient (2) ». Aussi, pour parler des Cannibales, .Montaigne s'en remettra aux récits d'un nialelot f|ui a voyagé dans leur pays (I, 31). Montaigne sait aussi criti(|uer les témoignages les uns par les autres : il en a donné une preuve excellente dans son Essai {( De la liberté de conscience » (II, 19), où il juge l'empereur Julien. Il confronte les jugements des divers historiens afin de convaincre de fanatisme les attaques des chrétiens. 11 y avait donc
M) II, 10. t. Ml, |i. liO.
(■i) I, '^\. t. Il, \K iM.
chez lui (les tlis[)Ositi()iis critiques, (|ui, |)()ur son ItMiips, ne sont pas à dédaij^iier. Mais il est assez rare ([uil les mette en teuvre. Son travaille moraliste ne le demantle pas; il ne le pousse pas l)lus avant dans celte voie. Bodin, dans sa '< Mclhodm ad facilem his- (oriarurn cogniiionem » est plus exigeant que Montaigne en matière de critique. H insiste assez longuement sur les dangers d'erreurs en histoire. Montaigne approuve les idées de son contemporain ; il dit (|ueH()dina traité la (|uestion « selon sa conception », mais il ne s'y attarde pas. 11 comprend très i)ien les exigences de la criti(|ue. Si l'on attire son attention de ce côté là, lui qui, au point de vue de la prudence intellectuelle, semble être le penseur le mieux ovgnnisé de son siècle, il ne restera en arrière de personne. Mais puisque ses occupations ordinaires s'accommodent de moins de scrupules, c'est par accident seulement qu'il les éprouve. Couramment, il s'en remet à des historiens dont l'autorité lui parait à lui-même très contestable. 11 fait de nombreux emprunts à Jean 13ouchet et à Paul Jove, par exemple.
Au point de vue de la critique historique, ce qui nous paraît, à nous modernes, le plus suspect dans les Essaie, c'est la facilité de Montaigne à accepter sans contrôle des contes entachés de légende et des coutumes extraordinaires. Rien ne lui paraît discutable dans les récits de Plutarque, et il détend son cher auteur contre Bodin, (jui trouvait ses histoires parfois fabuleuses et incroyables (II. 3:i ; il accumule, à propos des peuples de l'Amérique, une masse de traits de mœurs que lui fournit Lopez de (iomara, mais qui parfois nous sont suspects. Nous serions tentés de parler de crédulité; toutefois, pour en juger équitablenient, il faut faire abstraction de nos idées modernes et tâcher de nous reporter par la pensée au temps de Montaigne. 11 y avait alois, à agir ainsi, peut-être ])lus de prudence ((ue de crétiulité. L'expérience d'un homme du moyen âge était très limitée. Ses idées étaient assez sim[)les ; elles formaient un petit monde relativement lat.'ile à connaître et presque clos. Or, ce |)elit inonde venait de subir de profondes révolutions- qui l'avaient bouleversé de fond en comble. Coup sur coup, la découverte de l'antiquité, puis. la découverte des Indes orientales et occidentales avaient jeté dans la circulation une masse de faits nouveaux, d'idées nouvelles. !/inipriiii('rie. nouvelle elle aussi, avait n'pandu partout ses con-
naissnnces lr()ul)lantes, difficiles à assiniilec. Les anciens cadres de l'esprit s'étaient brisés sous les chocs répétés : la nature n'était donc pas ce que l'on pensait : chaque jour des faits nouveaux la démontraient plus diverse. L'homme surtout apparaissait' plus complexe, insaisissable : quel rapport entre les mœurs d'un (Irec et les nôtres ? entre la façon de vivre d'un Cannibale et celle d'un sujet de François T'r? On ne savait plus bien où l'on en était. Les fables de toutes sortes ajoutaient encore à la confusion. Pas d'enquête méthodique, alors, ni sur les faits de nature, ni sur l'histoire humaine, qui permît de se faire des idées stables, de déterminer ce qui était croyable et ce qui ne l'était pas. Au début du siècle suivant, Bacon en éprouvera le besoin : il sentira la nécessité de mettre de l'ordre dans ce chaos, et ainsi il donnera l'idée de la science positive. En attendant, on en est réduit aux tâtonnements. Chacun, suivant son tempérament, montre plus ou moins de souplesse à admettre les idées nouvelles. Les intelligences les plus compréhensives penchent vers la crédulité. Au contraire, les esprits plus vigoureux que mobiles, plus logiques que discursifs sont portés à l'incrédulité. Au point de vue de la vérité, crédulité et incrédulité présentent à peu près des inconvénients égaux, la critique n'est pas plus satisfaite par l'une des deux tendances que par l'autre. Montaigne a très bien senti ce double malaise de son époque. A plusieurs reprises, et surtout dans le bel Essai qu'il a intitulé : C'est jolie de rapporter le vrai/ et le faux à nostre suffisance (1.27), il a très bien marqué les deux périls; très nettement, il a déclaré qu'il n'était pas moins blâmable de nier ce que nous ne comprenons pas que de recevoir sans sourciller les fables les plus invraisemblables. Quant à lui, il penche clairement vers la crédulité. Il ne veut pas se donner le ridicule de ces hommes qui prétendent connaître les limites du possible. Il est crédule avec prudence, je dirai presque avec scepticisme : il croit ce qu'il ne comprend pas et ce qu'il n'a jamais expérimenté ; mais il le croit mollement, sous bénéfice d'inventaire, sans engager bien profondément sa foi ; il croit cependant.
En matière d'histoire, son seul critérium est. en pareil cas, de s'en remettre à l'autorité de l'auteur. Si c'est Bouchet ou Froissart qui lui content ((uelque aventure dillicile à croire, il suspend son
jugement; mais si c'est IMulaïque, si c'est César, si c'est Tacite, si c'est saint Augustin, ces gens là ont hop de; crédit pour (|ii'il ne les suive pas : « J'ay accoustumé, dit il, en telles choses de plier sonhs l'autliorité de si grands lesmoings (I ). )) C'est déjà l'opinion (|iril l'niet dans un de ses premiers clia|)ilrt's (I, 27) ; il l'a répétée vers l,)78 (II, 32) ; c'est encore celle t|ue nous retrouvons dans l'édition de lo88 au cliapitrc « De l'art de conférer ». Il n'a pas varié sur ce point. C'est, à son a\is,le seul parti qui soit sage, et il ne le pensait pas sans raison. Pourtant, dans cette absence de critique, combien maigres étaient les indices qui lui permettaient d'établir le degré d'autorité que méritait un historien ! La tradition, l'opinion publique, une impression de lecture, voilà les fondements sur lesquels il peut bâtir.
Si Montaigne est de ceux cfui penchent ainsi vers la crédulité, s'il est réduit à s'en remettre à un critère aussi frêle, je crois que là encore le genre de ses études porte une bonne part de la responsabilité. C'est dans le domaine moral surtout qu'il est difTicile de se faire des certitudes. « C'est un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme : il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme (2). » De ses qualités pliysiques on peut encore espérer se faire une idée précise ; pour le moral, c'est impossible, et Montaigne le déclare formellement dans sa défense de Plutarque. Quelque récit qu'on vous fasse d'une aventure morale, vous ne pouvez pas, en vous basant sur votre expérience, le déclarer faux ; « 11 est bien mal-aisé de borner les efforts des faculte.z de l'ame, là où des forces corporelles nous avons plus de loy de les limiter et cognoistre (3) ». Si Montaigne se fût attaché à quelque étude [)liysique, peut-être son esprit se fût habitué à nier, peut-être il se fût précisé son idée du réel. Dans le monde moral, il n'y a pas de règle fixe. Sans cesse, une expérience nouvelle vient déformer ou même briser l'idée générale qui se dégageait des observations antérieures. Elle reste toujours en voie de formation, elle évolue sans fin. A promener toujours sa pensée à travers les phénomènes moraux, Montaigne avait i)eu de chances
(Jl III, 8, t. VI, p. 117.
(3) II, 32, t. V, p. .W.
de sortir tie ralliliide à la l'ois scepti(|iie et crédule qu'il devait à une exti'èine piudence intellectuelle.
Ce n'est pas tout. Un jour Montaigne est allé plus loin. Il n'a pas seulement dit : J'accepte ce conte, parce que je n'ai pas dans ma raison le moyen d'en prouver la fausseté ; il a ajouté : (Juand Ijien méuKî il serait faux, je l'adopterais ; mon étude morale y trouverait son compte. L'objet de la pliilosojjliie morale n'est [)as de nous conter ce (|ui s'est réellement passé : cela, c'est l'alïaire de riiistoire. La philosophie humaine traite de ce qui peut se passer; elle examine tout ce qui peut se produire dans la vie, afin d'aider les hommes à se conduire. Son champ, à elle, c'est celui des possibles. (( Il y a lies autheurs desquels la fin, c'est dire les événements. J.a mienne, si j'y sravoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir (I) ».Oue l'anecdote (|ue Montaigne nous raconte soit exacte ou non, ([ue les circonstances et les détails soient bien tels (|u'il nous les rapporte, peu importe : si elle est vraisemblable, elle est de son gibier. « C'est tousjours, comme il dit, un tour de l'humaine capacité dont il est utilementadvisépar ce récit (:i) ». Or, aux yeux de Montaigne, de l'homme tout est iwssible, tout est vraisemblable : nous constations tout à l'heure combien est souple et diverse l'idée qu'il s'est faite de la nature humaine : d'elle on ne peut rien affirmer en général. Il s'ensuit que tout conte même fabuleux, est suggestif ; il n'en est aucun (|ui ne mérite sa place dans ses Essais, et voilà la critique inutile. Que l'exemple soit faux, peu importe, pourvu (|ue le raisonnement qui l'accompagne soit juste. Kt si vous ne connaissez aucun fait à joindre à son discours, n'allez j)as vous imaginer j)our cela (|u'il n'y en a pas. « N'eu le nombre et la variété des accidens (3) », il y en a toujours. Ainsi, voilà Montaigne invité par son genre d'études à se désintéresser com|)!ètement de la vérité historique. Hassurez-vous, il n'ira jamais jusque-là. Malgré tout, bâties sur des contes à la Perrault, ses leçons n'auraient pas la même autorité (|im3 si elles reposent sur des histoires véritables. Il en a si l)ien le sentiment (|ue, pour luimême, il s'est toujours interilit d'inventei" le détail le plus insi-
i;'iiiliiiiit pour en (Miilicllir sa iiarralion. (( .le sui'|)asse... en r(!lii^ion sii[)ei'slitieiise louh; foy hisloiiale. Aux exemples (|ii(' je tire eeaiis de ce que j'ay leu, ouï faict ou dict, je me suis défendu d'oser allerer jusques aux plus légères et inuliles cireimshinees : mn conscience ne falsifie pas un iola (I) ». Celle « religion supersiilieuse » sulli! à nous en assurer : il reste soucieux de véi'ilé. Mais il doute de lui-même, il sailcju'il peut se tromper, que sa prudence, un peu crédule, a bien pu l'égarer. Il tient à nous avertir (juc les erreurs (|ue lui, moraliste, hérite (](!s historiens, ses garants, sont sans conséquence, qu'elles n'infirment pas la valeur moi-ah; de son œuvre. Il nous fait entendre que, dans une œuvre comme la sienne, le souci de la critique historique doit passer au second plan, voilà tout ; son but n'est pas du tout de nous faire regarder comme controuvés tous les récits qu'il a entassés dans ses /is.sva'.s".
C'est beaucoup de liberté néanmoins que la philosophie morale lui accorde à l'égard de la vérité historique. En théorie, au moins, elle semble l'afïranchir de toute contrainte. Mais, dans le même passage où Montaigne revendi(|ue ses droits, il manifeste plus hautement que partout ailleurs les exigences de son sens critique. 11 montre qu'il a un sentiment très vif de l'extrême difficulté qu'il y a à saisir la réalité ; il semble dire que, s'il se décharge de l'obligation de l'atteindre, c'est qu'il désespère de pouvoir y parvenir. « .T'entre i)ar fois en pensée, dit-il, qu'il puisse assés bien convenir à un théologien, à un philosophe et telles gens d'exquise et exacte conscience et prudence d'escrire l'histoire, (lommont peuvent ils engager leur foy sur une foy populaire ? comment respondre des pensées de personnes incognues et donner pour argent contant leur conjectures? Des actions à divers membres qui se passent en leui- jiresence, ils refuseroient d'en rendre tesmoignage, assermentez par un juge, et n'ont homme si familier des intentions du([uel ils entreprennent de pleinement respondre. Je tien moins hazardeux d'escrire les choses passées que présentes, d'autant que l'escrivain n'a à rendre compte que d'une vérité empruntée » (2). Donc, la complexité des problèmes critiques n'échappe pas
il MoiiUiigne. Il en a le sentimeiiL tW's vif. On dirail piesciue (|ue c'est parce qu'il en a le seutiinenl lioj) vil' (lu'ii veut se ([é(;liai-^er de l'obi ii'alioii d'èlre véridique.
J.,a conclusion de lout cela, c'est qu'il y avait en Moiilai^iie un tempérament tout-à-Jait propre à l'examen critique. Nous en avons eu des pi-euves. Les germes étaient en lui ; si ses occupations l'y avaient porté, sans doute il les aurait développés. S'il avait cédé au désir de ses amis, s'il avait écrit l'Iiistoire de son temps, il est probable ([u'il l'aurait considérée « d'une veuë moins blessée de passion qu'un autre » (1), et qu'en scrupule d'exactitude il aurait été supérieur à la plupart de ses contemporains. Mais, au lieu de l'histoire, il a fait de la morale, (^est dans un sens tout ditïéi-ent qu'il porte son effort. L'étude de la morale ne l'engage pas à se constituer une méthode de la critique des témoignages, elle ne lui apprend à trouver ni dans son jugement, ni dans son expérience un critérium de vérité ; elle ne le pousse pas vers l'elïort critique, elle lui répète que l'exactitude scrupuleuse des exemples ne lui est pas nécessaire et qu'elle tire fort bien parti même des exemples faux. « Les tesmoignages fabuleux, pourveu qu'ils soient possibles, y servent comme les autres. » {'2).
Cette conception de l'histoire que nous trouvons chez Montaigne est évide\nment très ditïérente de la nôtre. Nous cherchons dans l'histoire la reconstitution du passé ; nous demandons à l'écrivain de s'efïacer le i)lus possible, nous faisons passer les préoccujiations critif|ues au i)remier rang. Tout cela vient de ce que, à la différence de Montaigne, nous ne demandons pas à l'histoii'e tles leçons pratiques. Mais il ne faut pas oublier (|ue la conception de Montaigne ne lui est pas particulière : c'est celle de tout sou temps, etelle vejiait de ranti(|uité. J'ai montré ailleurs (3) que Lodin en a développé une très analogue dans son ouvi'age intitulé lUcthodus ad facilem Imtonaruui cotjnilionein, et le livre de Bodin a été très goûté et très imité dans le temps où il a paru. C'était un manuel et un guide eu matière d'histoire. Dans la plupart des préfaces que nous rencontrons en tête des livres d'histoire
(3) Cf. Les Sources et l' Evolution des Essais.
au XVI" siècle, liaduelions ou ouvrages (trii^huuix, ce soiil encore les uièuies idées ([ue nous r(ïlrou\ (uis. l/auleur l'ait i)resque toujours reuianiuer aux lecleurs, ou au |)rince au(|uel il dédie son livre, qu'il y a heaiu-oup d'enseii^neinenls à eu tirer pour la jtra tique de la i^uerre ou pour celle du i;(tu\ ei-neuieid, el |)our la cou duite de la vie privée. Moulaiguea seuleineni mieux aiiplicpié cett(; eonceplion que la |)lupart de ses conteuiporains. On ne peut pas dire (|uil l'ait l'ail plus systématiquement, plus complètement: ce serait inexact : il en est beaucoup qui ont dressé des recueils d'exemples de manière à trier chez les historiens tout ce qui portait enseignement ; ils débairassaient ainsi le lecteur de tout ce qui leur paraissait su()erllu, et ils lui présentaient l'histoire toute élaborée, toute prête pour les applications pratiques. Ils classaient ensuite ces petites leçons uiélliodiquement, suivant les sujets qu'elles traitaient : on réunissait dans un uièuie chapitre tous les exemples qui traitaient de l'amour conjugal, dans un autre, tous ceux où se manifestait la constance dans le malheur. Le maniement de ces recueils devenait par là toutà fait commode. Mais ils étaient arides et monotones. Ce qui appartient à Montaigne, c'est, dans la mise en œuvre de cet enseignement par l'histoire, d'avoir apporté plus d'intelligence et plus de personnalité que la plupart des autres. Au lieu d'accumuler les exemples, il en choisit soigneusement quelques-uns qui lui paraissent particulièrement caractéris tiques, il les entoure d'un petit commentaire judicieux qui en fait ressortir la valeur, il les insère dans de petites dissertations où ils se confirment les uns les autres quelquefois, et quelquefois s'opposent, où toujours ils s'éclairent réciprofjuement.
Il n'était pas inutile de rappeler ces idées de Montaigne en matière d'histoire au moment où nous allons rechercher ses livres d'histoire et les emprunts qu'il leur a faits. Elles éclairent notre examen en nous montrant dans quel esprit il lisait, et le rôle que pouvaient avoir ses lectures dans la composition de son œuvre, rien de plus. Je ne m'attarderai pas sur les sources qui ont été déjà signalées ; car il est inutile de reprendre un Ir-avail déjà fait; je les rappellerai seulement, et je renvoie pour ce qui les concerne aux éditions annotées des Essais, à celles de Victor Leclerc el de Motheau et .louaust. Je m'attacherai à retrouver les sources qui n'ont pas encore été indiquées ; pour chacune, je publierai le texte
(|iie .Moiiliiiiiiie aviiil sous les yeux, afin (ju'on puisse coMiinodéiiieiil élutlier la manière dont il en a usé.
\()U!? dislinguerons ces historiens modernes en trois i>rou|)es : c'iMix ([lie Montaigne lit avant 1580 et dont il fait usai^e, par consé quent, dans sa première édition, parue à lîordeaux, chez Simon Millanges, celte même année ; ceux que nous rencontrons seulement dans l'édition augmentée de 1588, et qui, ])ar conséquent, ont été étudiés entre 1580 et 1588 ; entin, ceux dont il a ahordé la lecture ajjrès 1588 et dont les contril)Utions figurent seulement dans le manuscrit conservé à Bordeaux et dans l'édition posthume de M"' de Ciournay. Cette division aura l'avantage de mettre de l'ordre dans notre exposition ; surtout, elle aura celui de classer clironologiquement les lectures historiques de Montaigne.
Livres d'Histoire moderne utilisés par IVIontaigne
avant 1580
Dans la première période, les commentateurs ont relevé des emprunts à quatre historiens modernes : Joinville, Froissart, Monslrelet et les frères du Bellay. Nous n'avons donc pas à insister sur ceux-là. Nous nous contenterons d'indiquer la liste des passages empruntés, en la complétant lorsqu'il y aura lieu, et d'attirer l'attention sur un point qui n'a pas été remarqué. C'est que, pour plusieurs de ces auteurs, les éditions du XVI° siècle que Montaigne avait en main étaient incomplètes et défectueuses.
Joinville
Pour Joinville tout particulièrement, on n'avait encore que la première édition donnée par Ilieux, à Poitiers, en i'ôM (i). Or c'était un Joinville tout déliguré qu'elle présentait au public ; non seulement le texte était établi sur de mauvais manuscrits, mais peut-être même l'éditeur l'avait-il corrigé et orné d'additions au ré de ses fantaisies. Par exemple, nous chercherions en vain, dans nos éditions modernes de Joinville, une source suiïisante du du passage que voici :
« Nous aprenons, par tesmoiug très digne de foy, que le Roy sainct Loys porta la hère jusques à ce que, sur sa vieillesse, son confesseur l'en dispensa, et que, tous les vendredis, il se faisoit battre les espaules par son prestre, a tout cinq chaînettes de fer que, pour cet elfect, il portoit tousjours dans une boite. » (I, 14, D., t. I, p. 41).
Voici cependant le passage dans l'édition Rieux,au chapitre 94, f. :!11 r" :
(1) L'histoire et Chronique du Ireschrestien Roy S. Loys, IX. du Nom .jf- XLIIIL Roy (le France. Escripte par feu messire Jehan Sire, seigneur de Joinoille ij- Seneschal de Cliampaigne, amy et contemporain dudtct Roy S. Loys. Et maintenant mise en lumière par Antltoine Pierre de Rieux. Aocc Privilèf/e du Roy. On les vend à Poictitrs, a l'enseigne du Pélican. M. D. XLVII.
(( Il se confessoit tous les Vendredis à son Preslre : et après sa confession, il despouilloit ses espaules, & se faisoil battre par sondict Picslre. a tout cinq petites chesnettes de fei", (pi'il portoit daus une hoele. Il })()rta souventes fois la liaire, jus(|ues eu sa vieillesse, (|u'il la laissa |)ar l'adinonestenient et conseil de sou Confesseur : & au lieu d'icelle... ))
Le « tesmoiug tres-digne de foy » de Montaigne, c'est donc bien Joinville; du moins il le croit, et il a lieu de le croire, puisque tous ses contemporains le croient, sur la foi d'Anthoiue de Rieux. Il est ici induit en erreur; mais il est clair qu'en un cas comme celuilà il serait ridicule de lui en faire un grief.
Les commentateurs des Essais ont, avec grande raison, relevé dans cette première période trois autres emprunts à Joinville. Pour tous les trois, si nous voulons saisir la dette précise de Montaigne et ne pas l'accuser d'inexactitude, il est essentiel de reprendre en main l'édition Rieux et de comparer les textes qu'elle présente avec ceux des Essais. Nous verrons alors qu'ils leur sont parfaitement conformes, que Montaigne a presque littéralement transcrit, tandis que ses allégations n'ont qu'un rapport très vague avec celles du Joinville, moins faussé, que nous connaissons.
Comme il est parfois difïicile de se procurer l'édition de Rieux, peut-être ne sera-t-il pas inutile de donner ici les trois passages en question, bien que les éditions annotées des Essais y renvoient :
IVIontaigne
Jacques du Chastol, Evesque de Soisson, au voyage d'oulreaier que fit S. Loys, voyant le Roy et toute l'armée en train de revenir en France laissant les affaires de la religion imparfaites, print resolution de s'en aller plus tôt en paradis, et, ayant dit à Dieu à ses amis, donna seul à la veue d'un chacun, dans l'armée des ennemis, ou il fut mis en pièces.
(II, 3, D. t. I, p. 293;.
Joinville
Il Y avoit... en nostre ost, un moût vaillant homme, qui avoit nom messire Jacques du Chastel, Evesque de Soysson ; lequel volant que nous estions en chemin, pour nous en aller à Damiette, et que chacun avoit désir de retourner en France, il aima mieus demourer avecq' Dieu, que s'en retourner au lieu dont il estoit né ; et de fait, lui seul s'alla jetter parmi les Turcs comme s'il les eust voulu tous mettre à mort : mais tantost il fut tué par les Sarrazins.
(Chap. LI, f. 90, V».)
— so-
it La religion des Bedoins, coimiit' dit le sire de Juinville, portoit, entre autres choses, que lame de celuy d'entre eux qui niouroit pour son Prince s'en alloit en un autre corps plus heureux, plus beau et plus fort que le premier ; au moyen de quoy, ils en hazardoient beaucoup plus volontiers leur vie. n
(II, 16, t II, D. 210).
<( Quant aucun homme se faict tuer, pour faire, et accomplir le commandement de son Seigneur, l'ame d'iceluy qui ainsi est mort, va en ung autre corps qui est plus aise, plus beau et plus fort que le premier. Au moyen dequoy , ne tiennent compte les Béduins de se faire tuer, pour l'amour de leur Seigneur..
(Chap. LVI, f. 143 r»).
(( Le sire de Joinville, tesmoing croiable autant que nul autre, non=; raconte des Bedoins, nation meslée aux Sarrasins, ausquelz le Roy sainct Louys eut atïaire en la Terre sainte, qu'ils croyoint si fermement en leur religion les jours d'un chacun estre de toute éternité prefix et contés d'une preordonnance inévitable, qu'ilz alioient à la guerre nudz, sauf un glaive à la Turquesque, et le corps seulement couvert d'un linge blanc ; et que, pour leur plus extrême maudisson, quand ilz se courroussoient aux leurs, ilz avoient tousjours en la bouche :
Maudit sois tu, comme celuy qui s'arme de peur de la mort. »
(II, 29, D., t. II, p. 274).
« Hz ne sont jamais armez, quand ilz vont combattre : pource qu'ilz disent et croyent que nul ne peut mourir qu'un certain jour, qui luy est ordonné : &. à ceste cause, ilz ont une façon entr'eulx, que quand ilz veulent maudire leurs enfans, ilz leur disent en ceste manière : tu soys mauldict, comme celuy qui s'arme de paour de mort. »
(Ch. XXX, f»78r»).
pFoissaPt
Quant à Froissart, six éditions de ses chroniques avaient été publiées à la fin du XV*-' siècle et au début du XVI«. Il est très peu probable que Montaigne ait usé de celles-là. Sans doute, il a lu Froissart dans la révision de Denys Sauvage. C'est d'elle que font usage tous ses conleni[)orains. Elle parut pour la première fois en loo9 sous le litre suivant : Le premier volume de l'histoire et cronique de messire Jehan Froissart. Heveu et corrigé
sus divers Exemplaires & siiyvant les bons auteurs, par Denis Sauxage de Fontenailles en Brie, historiographe du Treschrestien lloij Henri 11^ de ce nom. Avec privilège. A Lyon par Jan de Tournes. Imprimeur du Roy. M. D. UX. (Le troisième tome est daté de I06O, et le quatrième de 15GI. Une réédition de Denys Sauvage a été donnée à Paris en lo74. )
On sait combien sont inexactes les publications de Denys Sauvage. Pour Froissart, en particulier, il déclare dans sa préface qu'il suit les éditions du début du siècle; mais il annonce qu'il les corrige à l'aide de deux abrégés; l'un de ces abrégés n'est même pas un abrégé de Froissart, c'est un abrégé de Jean Wafrin. Denys Sauvage déclare encore qu'il se réserve de « parfaire le sens )); il laisse à l'imprimeur le soin de mettre l'ortbographe. Sur la foi de ses abrégés il a tronqué certains i^assages.
11 ne faut donc pas oublier que le texte de Froissart que lit Montaigne est un texte très iniparfait. Toutefois étant donné ce qu'il cherche chez Froissart et la manière dont il le lit, les inexac titudes de Denys Sauvage, qui auraient gôné un érudit, sont sans importance. Les passages utilisés par Montaigne ne présentent pas de notables altérations. Il suffira donc d'énumérer les emprunts qui ont été relevés dans l'édition de I08O :
Montagne éd. Joiaust éd. Dezf.imeuis Froissart