‹ Les livres d'histoire moderne utilisésChapitre 17 sur 21 · DE L'ISLE QUE PLATON APPELLE ANDELANTIDE · texte numérisé non relu

DE L'ISLE QUE PLATON APPELLE ANDELANTIDE

Platon en ses Dialogues de Timée et de Gricias recite qu'anciennement il y eut eu la mer Atlantique, et Océan de grands i)ays, et une isle nommée Atlantide plus grande qu'Afrique, et Asie, asseurant que ces terres estoient véritablement fermes et de grande estendue, et que les Roys de ceste isle avoient dominé sur la plus grande part d'Afrique, et d'Europe, mais que par un très grand tremblement, et par pluyes continuelles ceste isle s'estoit noiée, et que les hommes avoient resté tous engloutiz : et qu'il n'en estoit resté qu'un grand marescage, oîi à cause de la bourbe, et fange on ne pouvoit plus naviguer. Aucuns tiennent cecy pour fable, plusieurs autres l'estiment estre très véritable. Proclus mesme, selon que recite Marcilius, le confirme par certaines histoires qu'il allègue des Ethiopiens composées par un qu'il nomme Marcellus. Mais aujourd'huy il ne faut plus disputer ni doubler de ceste isle Atlantide, puisque le descouvrement, et conqueste de nos Indes esclaircissent entièrement ce que Platon à escrit. Les Mexicains mesme appellent l'eau Atl, qui est un mot qui respond au nom de ceste isle Atlantide. Ainsi nous pouvons dire que nos Indes sont l'Isle et terre ferme de Platon, et non les Hesperides, ny Osi'r, ny Tarsis, comme aucuns modernes ont voulu interpréter. Car les Hesperides sont les isles du cap Verd et les Gorgones d'où Hannon Carthaginois apporta des cinges, encor' qu'on en puisse faire quelque doubte pour la navigation de 40 jours qu'y met Solin. L'isle de Guba. ou de Hayti, ou bien quelques autres isles des Indes peuvent estre celles qui furent trouvées par les Carthaginois, qui puis après défendirent à leurs citoiens d'y aller, ainsi qu'escrit Aristote, ou Theophraste es merveilles de nature (l).

Il n'y a certes aucune impossibilité à ce que Montaigne se soit inspiré directement de ce chapitre de Gomara. Il figurait déjà dans les premières éditions de la traduction de Fumée, ces éditions incomplètes dont il fallut se contenter jusqu'en 1584. Il y figurait si bien que c'est dans l'une d'elles que je viens de le transcrire. Montaigne a pu le trouver là. Je crois pourtant, sans pouvoir le prouver, que sa source est ailleurs. Que les opinions de nos deux

(l)Trad. Martin Fumée, éd. de 1569, ch. 220.

ailleurs sur l'Atliintidc soieuUliiïéreules, sansdoule cela ne prouve rien ; mais ce qui est plus siguilicalif c'est que le récit de Montaigne est plus riche et plus fourni de détails que ne l'est celui de Gomara. Si l'on pense ([ue Cioniara est la source, à tout le moins il faut adintMIrc (|uo Montaigne s'est reporté à d'aulrcs textes pour compléter sa narration, notamment aux textes de Platon et d'Arislote. Ce nest pas son iiabitude. l'ne autre considération qui m'invite encore à douter, c'est ([u'au XVI>^ siècle, à l'occasion des Indes occidentales, ces mêmes passages de Platon et d'Aristote ont eu chance d'être fréquemment allégués, et que par suite iMontaigne a pu très probablement les trouver encore ailleurs. Par hasard, je viens de rencontrer les mômes rapprocliements indiqués, il est vrai, très brièvement, chez André Thevet (I). André Thevet, sans doute, en a pris l'idée chez Gomara mais d'autres ont pu faire comme lui. Dans ces conditions, etétantdonné les divergences qui séparent les textes de Gomara et de Montaigne, je n'ose pas conclure que l'auteur des Essais avait pratiqué l'Histoire générale des Indes avant 1580. Il n'en était pas moins utile de montrer qu'avant Montaigne d'autres avaient songé à se demander s'il y avait quel que rapport entre l'Atlantide et les terres découvertes par Christophe Colomb, et que des auteurs très renommés alors pensaient sur ce sujet tout autrement que Montaigne.

En revanche, il est certain qu'entre loSO et 1588 Montaigne a connu un autre ouvrage de Gomara que son Histoire générale des Indes. Dans un ouvrage spécial, Historia de Mexico, cou el descubrimiento de la nueva Espana conquistada por... Fernando Cartes, marques del Valle, il avait traité avec un développement particulier l'histoire du Mexique et les expéditions de Fernand Cortez. Pour cette dernière partie, la seule qui nous intéresse ici, il avait eu pour source principale les lettres que Cortez lui-même avait adressées à son monarque pour lui rendre compte de la conduite de ses armées et l'informer de l'état de ses nouvelles possessions. Elles avaient été publiées peii de temps après les faits qu'elles racontaient. Il eût fallu les soumettre à une critique minutieuse que Gomara n'a pas tentée. C'est la substance de ces lettres (|u'on retrouve dans son livre.

H) Singularités de la France Antartique, ch. Xll- Le texte de Thevet ne peut en aucune façon être la source du passage de Montaigne.

Voici un texte, emprunté à l'Essai « de la modération », (jui vient évidemment de L'histoire du Mexique de Gomara. On y vena la preuve manifeste que Montaigne a fait usage de cet ouvrage.

Tpad. ital. de Gravalix

L'altro giorno mandorno subito quelle signori ^ capitani tre i-orti dicoseln présente à Cortes, et qaelli che le portarono gli dicevano ; signore vedete qui cinque schiavi, se sete Dio bravo che mangiate carne & sangue, mangiatevi questi iV: ve ne portaremo piu.

se sete Dio buono vedetta qua incenso \ pêne, se sete huomo, pigliate delli uccelli, pane & cerase.

(Ed. de 1576, i. 73 v".)

IVIoûtaignc

Aucuns de ses peuples, ayants esté batuz par Cortez, envoyèrent le recognoistre et rechercher d'amitié ; les messagers lui présentèrent trois sortes de presens, en cette manière : « Seigneur, voyli cinq esclaves; si tu es un dieu fier, qui te paisse de chair et de sang, mange les, et nous t'en amarrons d'avantage ; si tu es un dieu débonnaire, voylà de l'encens et des plumes; si tu es homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy. »

(1,30, t. II, p. 125.)

Tfad. fp. de Guill.

Le Breton (i>

Le jour d'après quatre Colonels et Sei gneurs Indiens envoyèrent à l'Espagnol trois choses différentes pour présent, avec ces paroles icy. Seigneur voicy cinq Esclaves, si vous estes un Dieu félon qui vous paissez de chair <V de sang, mangez les et vous en donnerons d'autres. Si vous estes un Dieu bon & doux, tenez cest encens et plumage, mais si vous estes homme, contentez-vous de ces oiseaux, pain & cerises.

J'ai entouré ici le texte de Montaigne des deux traductions qu'il a pu connaître {'!). A droite on trouve la traduction italienne d'Agostino di Cravalix qui parut pour la première fois en 1556,

(1) Voyages et conquestes du Capitaine Ferdinand Courtois, es Indes Occidentales. Histoire traduite de langue Espagnole, par Guillaume le Breton Nioernois. A Paris, chez A bel L'Angelier, M. D. LXXXVIll. Avec Privilège du Roy. Brunet, par suite d'une fausse interprétation de la préface, donne cet ouvrage comme extrait d'Oviedo et de Lopez de Gomara ; en réalité, c'est purement et simplement une traduction de Lopez de Gomara.

(2) Il ne m'a pas été possible d'examiner l'ouvrage espagnol original, qui, à ma connaissance, ne se rencontre pas dans nos bibliothèques publiques. Mais assez d'indications me prouvent que Montaigne ne lisait pas l'espagnol. Il y a donc toute vraisemblance pour qu'il se réfère à une traduction.

deux ans seulement après la publication de l'ouvrage espagnol ; à gauche, la tratiucliou française de (luillauine Le Breton (|ui se fit attendre jusqu'en I;J88. Qu'on veuille bien les examiner tour à tour, et comparer mot à mot la narration de Montaigne avec les textes qu'elles nous offrent : on se convaincra vite que c'est, suivant toute vraisemblance, la traduction italienne que Montaigne a eu sous les yeux. On pouvait le supposer d'ailleurs rien qu'en ouvrant la traduction française : A la première page, en effet, on trouve une préface (jui est datée de Mai 1588. Or, au mois de mai, la réimpresssion des Essais devait être fort avancée, car la |)réface et le privilège nous invitent à penser qu'ils furent achevés au mois de juin.

Au nombre des livres possédés par Montaigne, nous pouvons donc inscrire encore la traduction italienne donnée par Cravalix de l'ouvrage de Lopez de Gomara. Voici le titre de l'édition de 1576 qui était probablement la plus récente au temps où Montaigne écrivait : Historia di Don Ferdinando Cortes, Marchese délia Valle, capitano valorosissimo, con le sue maratigliose prodezze, nel tempo che discopri, & acquistô lanuova Spagna. l'arte terza. Composta da Francesco Lopez di Gomara in lingua spagnuola, tradotta nella italiana par Agosiino di Cravalix. In Venetia, Appresso Camillo Franceschini 1576.

Pour la plupart, les emprunts faits par Montaigne à cet ouvrage, se rencontrent dans ce même Essai m de la modération » qui nous a déjà fourni l'exemple précédent. En voici trois qui ne laissent aucun doute.

liopcz de Gomapa JVIontaigne

Olintlec rispose che Moteczuma Les ambassadeurs du roy de

era signore del mondo, che haveva Mexico, faisant entendre à Ferdi-

trenta vassali ciascuno con cento nand Gortez la grandeur de leur

milla huomini di guerra, che sacri- inaistre, après luy avoir dict qu'il

ficavano vinti milla persone ogn, avoit trente vassaux, desquels cha-

anno, che era in la piu bella et for- cun pouvoit assembler cent mille

tissima citlà di tutto il mondo, che combatans, et qu'il se tenoit en la

la casa et corte sua era grandissima, plus belle et forte ville qui fust

nobile, et generosa, la sua ricUezza soubs le ciel, luy adjousteront qu'il

incredibile, et il paslo suo eccesivo. avoit à sacrifier aux dieux cinquante

et per certo che lui disse il veto in mille hommes par an.

tutto eccetto che si allargô un poco I^ 30. t. II, p. 124.

in quel del sacrificio, ancor che in

verità era grandissima beccaria di

huomini la sua, sacrificandogli in

ogni tempio, & alcuni spagnuoli

dicono, che era tal anno che sa-

crificava cinquanta niilla (1).

J'ai reproduit intégralement le texte italien, bien que Montaigne n'en ait traduit qu'une partie. C'est à dessein : on pourra, par ce texte, voir comment Montaigne condense sa source, et comment il élague ce qui lui paraît moins important. Il faut remarquer surtout l'inexactitude qu'il commet en mettant dans la bouclie de l'ambassadeur mexicain ce nombre de cinquante mille victimes sacrifiées ciiaque année. L'ambassadeur n'a parlé que de vingt mille ; mais les considérations qui suivent, et qui sont de Gomara, rendent vraisemblable le nombre de cinquante mille. Pour couper court et se décharger de développements qui feraient longueur, Montaigne fait dire cinquante mille par Olintlec, et il estime, non sans raison, qu'on ne saurait l'accuser de fausser les renseignements de sa source. Son récit n'est pas un récit d'historien, mais un récit de moraliste. Son but est moins de reproduire fidèlement les mots d'Olintlcc, que de donner à son lecteur une idée juste des sacrifices humains qui se consommaient au Mexique.

Le ragioni erano perche li gio- De vray, ils disent qu'il nourris

veni Mexicani, et di Culhua esser- soit la guerre avec certains grands citassero le ioro persone ivi appresso peuples voisins, non seulement pour

(1) Traduction de Guillaume Le Breton. « Olintlec va dire Motecçume estoit le plus grand & puissant Hoy de tout le inonde, que trente vassaux le recognolssoienl pour souverain, des(inels le moindre pouvoit armer cent mille combattans : pour cliasque année il sacrilioit vingt mille personnes, residoit en la plus belle et forte ville de tout le monde babitable. Sa cour & maison estoit grande, superbe, noble, sa richesse admirable, sa despence incredible : tV: certes il ne dit rien en tout cela qui ne fust vray sauf qu'il haulsa un peu le billet quant au nombre des personnes sacriliees de ses Temples. Aucuns Espagnols afferment que pour le seur, lel an y avoit, qu'on en sacrilioit cinquante mille. F. 98 v°.

nella guerra, senzu andare lontanu a Panuco, et Tecoanlepec, che erano frontière inolto lontano et ancora per tenere sempre ivi gente che saci'ificare alli loi- dei. pigliata in guen-a, et cosi perfare festa è sacrificio (2).

l'exercice de la jtiunesse du pais, mais principallement pour avoir dequoy fournir à ses sacrifices par des prisonniers de guerre. (1)

(I, 30, t. Il, 12i.)

Olintlec ricevette Cortes molto bene, & allegio et provedette a tutta la gente copiosaniente, perche cosi haveva commandamento di Moteczuma che lo honorasse, secondo c'.iO poi lo disse lui medesimo, iS: cornniandainento a favore, sacrificio 50 huomini per allegrezza, il quale sangue viddero fresco & netto (3).

(F. 66, rM

Ailleurs, en certains bourg, pour la bien venue dudit Cortez, ils sacrifièrent cinquante hommes tout à la l'ois.

^I, 30, t. II, p. 124 )

Ce que Montaigne nous dit encore, dans son Essai « D^s destriers », sur l'étonnement que ces animaux causèrent aux sauvages lors de l'arrivée des Espagnols dans leur pays, me semble se référer encore au même volume de Gomara. \'oici le texte de Montaigne :

« Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y

(1) Montaigne a lu encore le même fait dans l'Histoire générale des Indes de Gomara ; « Entre les habitants de Tlaxcallan et les Mexicains y avoit guerre perpétuelle. Les liabitans disoient que c'e.stoit pour maintenir leur liberté : Et les .Mexiquains se vantoient que ils ne vouloient aucunement mettre fin à ceste guerre, ni les ranger entièrement sous leur joug, à lin que leurs jeunes liommes eussent toujours occasion de s'exerciter aux armes prés d'eux sans aller chercher les frontières au ioing : &. aussi pour avoir prés d'eux un moyen de recouvrer .soudainement des hommes pour les sacrilices a leurs Dieux aux temps & jours dédiez pour ce faire, envoians une armée a l'impourveu sur leurs terres, desquelles ils amenoient des lioraraes autant qu'ils en avoient alTaire pour l'année, f' 83 r°.

(2) Aucuns tiennent que c'estoit pour exercer la jeunesse de Mexico & de Culluia, afin qu'elle escuniast ses premiers bouillions, guerroyans les Provinces voisines, sans aller si Ioing à l'auuco Se Tecoantepec, réglons frontières & trop à l'oscart . «V pareillement aussi d'en tirer des liommes prins en guerre, pour continuer leurs sacrifices aux Dieux. P. 130, r°.

(3) Olintlec receut l'estranger humainement, pour ce qu'il avoitcliarge du Roy .Mexicain d'ainsi le faire, comme depuis il le dit, eiicores ce barbare par comniatidement, ou signe de faveur, fcit sacrifier cinquante hommes pour une allégresse piibli(iue, desquels le sang estoit encores tout frais espandu à la venue des nostres. F. !'8 r".

arrivèrent, estimèrent, tant des hoiniiies que des chevaux, que ce fussent, ou dieux, ou animaux en noblesse au-dessus de leur nature. Aucuns, après avoir esté vaincus, venant denianderpaixet pardon aux hommes et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent d'en aller autant olïrir aux chevaux, avec une toute pareille harengue à celle des hommes, prenant leur hannisseraent pour langage de composition et de trefve, » (I.-48, t. Il, p. 256).

Ici Montaigne ne se tient très près d'aucun texte que je sache. On pourrait citer de nombreux passages des livres de Gomara où se manifestent l'admiration el la terreur éprouvées par les Indiens en présence des Chrétiens. Ici, Corlez est obligé de les rassurer et de leur déclarer lui même que ses soldats sont des hommes mortels ; ailleurs (et c'est le plus souvent) il exploite leur crédulité à son profit ; ailleurs encore les Indiens noient un Espagnol prisonnier afin de faire une expérience décisive, et pour se prouver à eux-mêmes qu'ils n'ont à faire qu'à des êtres mortels. Pour ce qui est des clievaux, voici le passage que Montaigne me paraît avoir eu dans l'esprit.

(( Venue a Gortez il signor di quella terra, & altri quattro o cinque suoi circouviciui, con buona compagnia di Indiani, »!<: gli portarono galline, & galii, frutle, & altre cose di provisione per l'essercito suo, & fino a quattrocento pesi d'oro in gioielli, & certe piètre turchine di poco valore... Domandorono perdonanza de tutto il passato, progerono che li ricevessero per amici, & si riinessero nelle sue mani... Annitrivano li cavalli & cavalle che tenevano ligati nel corliglio del tempio di dove passavano, a certi arbori che vi eran, domandavano li Indiani che diceano, alli quali risposero i Spagnoli, che si sdegnavano perché non li castigano per havere combattuto, & per questo loro, gli davano délie rosse, &. galli perché mangiassero, pregandogli li perdonassero. (F. 32 R).

Enfin, il me semble que c'est encore un souvenir du même ouvrage qui a dicté à Montaigne le récit qu'on va lire de la mort de Guatimozin ou de Guahutimoc, l'infortuné successeur de Monlézuma sur le trône du Mexique Mais ici il nous faut constater de notables infidélités qui commandent la prudence, et qui invitent à se demander si Montaigne n'aurait pas connu quelque autre source en même temps que celle là. Nous allons d'abord

rapprocher les deux textes afin qu'on puisse voir clairement les différences qui les séparent.

(( Le roy de Mexico, dit Montaigne, ayant longtemps défendu sa ville assiégée et montré en ce siège tout ce que peut et la souffrance et la persévérance, si onques prince et peuple le monstra, et son malheur l'ayant rendu vif entre les mains des ennemis, avec capitulation d'estre traité en roy (aussi ne leur fit-Il rien voir, en la prison, indigne de ce filtre) ; ne trouvant poinct après cette victoire tout l'or qu'ils s'estoient promis, après avoir tout remué et tout fouillé, se mirent à en cerclier des nouvelles par les plus aspres geines dequoy ils se peurent adviser sur les prisonniers qu'ils tenoient. Mais, n'ayant rien profité, trouvant des courages plus forts que leurs tourments ils en vindrent en fin à telle rage que, contre leur foy et contre tout droict des gens, ils condamnèrent le roy mesme et l'un des principaux seigneurs de sa court à la geine en présence l'un de l'autre. Ce seigneur, se trouvant forcé do la douleur, environné de braziers ardens, tourna sur la fin piteusement sa veue vers son maistre, comme pour luy demander congé de dire ce qu'il sçavoit pour se redimer de cette peine insupportable. Le roy, plantant fièrement et rigoureusement les yeux sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité, luy dict seulement ces mots, d'une voix rude et ferme : « Et nioy, suisje dans un bain ? suis-je pas plus à mon aise que toy ? ))

Celuy-là soudain après succomba aux douleurs et mourut sur la place. Le roy, à demy rosty, fut emporté de là, non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des âmes qui, pour la doubteuse information de quelque vase d'or à piller, fissent griller devant leurs yeux un homme, non qu'un roy si grand et en fortune et en mérite) mais ce fut que sa constance rendoit de plus en plus vaine leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se délivrer par armes d'une si longue captivité et subjection, où il fit sa fin digue d'un magnanime prince (III, 6, t. VI, p. 66).

Lopez de Gomara conte tout au long l'héroïque résistance de Guatimozin, les circonstances malheureuses (jui le livrèrent aux mains de Cortez, et cette capitulation à laquelle Monlaigne fait allusion. On voit encore chez lui l'énergie du roi dans sa captivité où il trame un redoutable complot contre les Espagnols et se voit

sur le point de rendre l'indépendance à son pays. Les divergences ne sont que dans le récit de la torture (|ui lui fut inllii-ée. Après avoir maltraité leurs prisonni(M-s pour apprendie d'eux où le trésor était caclié, après avoir fouillé partout... (Montaigne est toujours exact), les Espagnols se décident à tenter l'elïet de leurs supplices sur le roi et sur un de ses principaux seigneurs :

Nessuno Mexicano non diceva niente, anchora que tutti dicevano conie era grande il Ihesoro delli Dei, & delli lie, per questa causa resolvattero di dare tortura a QualuUiuioc. ♦!<: ad uno allro cavalliere, suo favorito, il cavalliere fu taulo constante, clie ancliora che morse nel tormento di fuoco non confessô cosa niuna di quante gli doniandano sopra tal caso, o perché non lo sapeva, o perché guardando constantissimamente il secreto che il suo signore gli confida, quando lo abbruciavano, guardava molto nel viso il Re perche havendo compassione di lui, gli desse licentia, secondo dicono, di manifestare quello che sapeva, o veraniente che lo dicesse lui, (Juahutimoc lo guardô cou grandissiuia ira,etio trattô vilissimamente conie huomo mole et da poco : dicendo se vedeva lui in qualche dilettatione overo in qualche bagno. Cortes leva del tormento a Quahuttiinoc parendogli cosa brutta et crudeltà, o forse perche disse come haveva butta to nello lago, dieci di innanzi délia sua prigionia, la pezze dell'artiglieria, l'oro, & argento, le piètre, perle, ricchegiore che haveva, per havergli detto il Diavolo che sarebbevinlo. (p. 211 v" - 212.)

(Il Tous disaient bien (juc le trésor des Dienx & de leurs Roys estoit grand, mais rien d'avantage. Pourtant il fut conclud, qu'on donneroit la gcnne au Hoy Qualiutinioc, &. a un Prince sien familier. Qnoy qu'on aiiplicast ce Prince au tourment du feu, si aspre qu'il y rendit l'esprit, si ne voulut il jamais confesser aucune chose, de tout ce qu'on l'interrogeoit touchant cela, ou pource qu'il n'en sçavoit rien, ou que ces gens là gardent avec une constance admirable le secret qu'ils tiennent de leur Roy. Comme on luy chauffoit les pieds tres-ardemment, il avoit tousjours l'œil sur le Hoy, afin (à ce r|u'on dit) qu'ayant i)itié de luy, il luy donnast permission de révéler ce qu'il s(;avoit, ou que le Roy le dist luy-mcsme. Ouahutimoc le regarda hideusement, & de travers, le blâmant d'estre si mol i-^ lasche. & luy demanda s'il estoit en un bain délicat, non pins que luy. Par cesle parole, Ferdinand feit oster le Roy de la torture, lay semblant que c'estoit vilenie l'v; cruauté de le tant molester : aussi que luy donnant la géhenne, il dit qu'il avait enfonce dans le lac. dix jours auparavant sa prise, l'artillerie (|ue les Chrestiens avoient laissée, & l'or, l'argent, pierres & perles, iV; lous les joyaux qu'il possedoit, par despit que le diable luy avoit prédit sa ruyne. p. 327 r».

A comparer avec ce récit celui ([iie nous avons lu dans les Essais, on aperçoit chez Montaii^ne uiiu double intention qui explique les divergences. 11 veut rendre plus odieuse encore la cruauté de Cortez. et, par contraste, élever davantage le courage du roi torturt'. Toul le contexte oppose les vertus des Indiens à l'inliunianilé et aux vices de leurs vaiu(|ueurs espagnols : il préparait (.loue cette légère déformation. Montaigne refuse de croire (|ue ce soit par compassion que Cortez a délivré (iualimozin du supplice : la pitié, pense-t-il, ne peut pas toucher de telles âmes. El, d'autre i)art, il ne dit pas que (îuatimozin confessa avoir jeté ses trésors dans le lac: une inflexible obstination convient seule à sa dignité royale ; seule est en harmonie avec la liùre réplique (|u'il vient d'adresser au seigneur torturé à ses côtés.

Je ne pense pas que si Montaigne avait eu son texte de (îomara sous les yeux, il aurait commis ces infidélités : son exactitude habituelle m'empêche de le croire. Notez d'ailleurs que rien ici n'est textuellement traduit. Peut-être en faut il conclure qu'il a pris le récit dans un ouvrage de seconde main que je n'ai |)as encore rencontré. Pourtant une autre hypothèse me paraît plus probable. Tous les autres emprunts que nous avons signalés dans la traduction de Cravalix ont pris place dans le premier livre des Essais. Ils sont fidèles et ont dû être insérés au moment môme de la lecture de Montaigne. Celui ci seul se rencontre dans le troisième livre, et il est inexact. Ne serait-ce pas que Montaigne a lu la traduction de Cravalix à une époque où il ne composait pas encore le troisième livre, et où il se contentait d'insérer ses additions aux deux premiers, avant 1586. Plus tard, au moment où, inspiré par la lecture de l'Histoire, générale des Indes, il écrivait cet essai (( Des coches, » où il exaltait les vertus des sauvages et s'indignait contre les cruautés des Espagnols, tout naturellement le récit autrefois lu dans le livre de Cravalix lui est revenu à la mémoire. Quelques mots de l'Histoire générale le lui rappelaient d'ailleurs. Et tout naturellement encore, inconsciemment, cédant aux préoccupations du moment, Montaigne l'a légèrement déformé pour le faire servir d'une manière plus complète au triomphe de sa thèse.

Ce n'est qu'une hypothèse (p.ii a l'avantage d'ex|)liquer les inexactitudes du récit de Montaigne. Elle reste douteuse, bien

entendu. Mais quoi qu'on en veuille penser, une chose est certaine, c'est que, entre I08O et 1588, Montaigne a lu avec attention l'histoire de Portez écrite par Lopez de Ooniara. C'est un signe nouveau du fait que nous signalions tout-à l'heure : à cette époque la curiosité de Montaigne commence à se disperser, elle cherche à se dépayser. Elle le fera bien d'avantage encore après li)88.

TABLiE IVIÉTHODIQUE

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