II. 21, t. IV. p. 285. T. II p. 253, Julian III. f
II, 27, t. V, p. 12. T. II. p. 266, Maurice III. f. 828
Enfin, il est tout à fait probable qu'au moment de composer son Essai sur l'Empereur Julien (II 19), Montaigne s'est reporté à ce que Zonaras raconte de son règne et de sa personne. Là encore, je crois retrouver deux traces de la traduction de .Millet de S. Amour. Montaigne rapporte le mot légendaire de Julien mourant. pour en critiquer l'invraisemblance. Il le présente sous deux formes : « Tu as vaincu, ou, comme disent les autres, « contente toi Nazarien » ; la première vient sans doute de ïhéodorète, mais la seconde est prise probablement de Millet S. Amour qui traduit exactement de même (F. 12 R» de la troisième
(1) Edition de 1560, 3* partie, f. .58 v". édition de 1583, f. 879.
partie). De même l'anecdote de Maris, qu'on fait venir de Sozoraène, n'est certainement pas empruntée à cet auteur; elle vient beaucoup plutôt de Zonaras. Il suffit de comparer les trois textes, pour s'en assurer.
Zonafas
Se pourmenant une fois à l'entour de Chalcedone l'evesque de la ville nommé Maris, n'eust point de crainte de l'appeller meschant et traistre à Christ :
Mais Julian faignant que par une patience philosophique, il endurcit telles paroUes, se contenta de luy dire, Retiretoy miseralde et pleure la perte de tes yeux, car il estoit chassieux et ne voyoit que bien peu. Adonq il poursuyvit : je rends grâces a Christ mon sau\eur, lequel a eu si grand soucy de moy, que pour ne veoir ton impudent visage il m'a osté la veue.
(Trad. M. de S.
Amour, 1560, 3« partie, f. 11, r».)
Montaigne
Se promenant un jour autour de la ville de Calcédoine, Maris, l'Evesque du lieu, osa bien appeller Julian meschant traistre a Christ, et qu'il n'en fit autre chose sauf luy respondre : (( Va, misérable, pleure la perte de tes yeux » a quoy l'Evesque encore répliqua : « Je rens grâces a Jésus Christ de m'avoir osté la veue, pour ne voir ton visage impudent » ; affectant, disent-ils en cela, une patience philosophique.
(II, 19, D., t. 2, p.
Sozomènc
Fertur, quum Constantinopoli apud Fortunam sacrificaret urbis, accessisse ad eu m Mares episcopus Chalcedonis, et publice impium et atheon, id est, sine deo, apostatamque vocitasse, illum vero solam ei improperasse caecitatem : erat enim senex, et propter imbecillitatem oculorum manu alterius agebatur. Super haec volens etiam lacerare Deum consuetè, dixit : neque Gallileus deus tuus curare te potest. Respondens vero Mares, dixit.
Ego, inquit, Deo meo pro caecitate gratias ago : quia hoc ideo factum est, ne te videam pietate nudatum. Imperator autem nihil respondens abscessit.
Sic enim putabat potius roborari paganismum, si se patientera ac mitem populo christiano demonstrasset .
(Trad. latine de
Les divergences entre ces récils sont peu considérables ; toute-
fois, le lieu fie la scène et les sentiments de Julien sont autres chez Sozoïiiène et chez Montaigne ; pour les deux points au contraire .Montaigne et Zonaras sont pleinement d'accord, cl plusieurs mots de Monlaigno sont transcrits de Millet de s. Amour. Il n'y a donc pas de doute.
Nous connaissons donc cinq emprunts de .Montaigne à ['Histoire de Zonaras. Tous viennent de la troisième partie.
Additions, Annotations et Errata
Page 40, au sujet de Froissart :
L'édition de 1588 ne fera aucun nouvel emprunt à Froissart.
Dans celle de 1595, on en trouvera deux nouveaux : II, 5,
t. III, p. 54 (1) « Je ne sçay d'où je tiens ce conte » ; 11,21,
t. IV, p. 284 (2) « Fut-ce pas le roy d'Angleterre... ». Aucun de ces deux emprunts ne me parait prouver que Montaigne ait ouvert à nouveau son Froissart après 1588. Le second, en effet, porte sur un mot fameux qui était déjà tout-à-fait vulgarisé et que Montaigne pouvait trouver partout, notamment dans diverses histoires de France (3) : « Fut-ce pas le roy d'Angleterre, Edouard troisiesme, qui dit de nostre roy Charles cinquiesme ce mot? » Il n'y eut onques roy qui moins s'armast et si ni eut onques roy qui tant me donnast à faire. » Quant au premier emprunt, il porte sur une anecdote assurément moins connue : c'est l'histoire d'un « gênerai d'armée » qui fait ouvrir le ventre d'un soldat accusé d'avoir volé « un peu de bouillie » pour s'assurer de sa culpabilité. Je la retrouve pourtant contée à la même époque par Henri Estienne dans son Apologie pour Hérodote (4), et là Montaigne l'avait certainement lue autrefois. D'ailleurs, le texte nous avertit qu'il n'a pas Froissart sous les yeux en écrivant : non seulement
(3) Voyez encore VAnti-Machiaoel d'Innocent Gentillet, éd. de 1579, pp. 20, 38, aus.si Pasquier, Lettres, livre II (dans la lettre à Marillac), etc.
(4) Cf. éd. Leduchat, ch. XVII, parag. 9.
il commet plusieurs inexactitudes importantes, mais il dit luimême en commençant « je ne sçay d'où je tiens ce conte ». L'histoire lui revient à la mémoire, peut-être sa source est elle déjà loin de lui. en tous cas, il ne la connaît plus. 11 n'y a donc aucune preuve que Montaigne ait étudié Froissart après 1580.
Page 47 : Aux emprunts de Montaigne à Guichardin déjà cités, on peut joindre ce que Montaigne écrit de Ludovic Sforza, dans l'Essai intitulé : » Qu'il ne faut juger de nostre heur qu'après la mort » (I. — 19). « Du temps de nos pères, dit il, ce Ludovic Sforce, dixiesme Duc de Milan, soubs qui avoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a veu mourir prisonnier a Loches, mais après y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. » En racontant la fin de ce prince, Guichardin insiste sur la leçon de morale que tous les hommes en peuvent tirer et que Montaigne indique ici. Le duc prisonnier est conduit à Lyon auprès du roi de France ; une foule énorme se presse sur son passage, étonnée de la vicissitude de sa fortune : « Fu Lodovico Sforza condotto a Lione, dove allora era il He, ed introdotto in quella Città in sul mezzo di, concorrendo infinita moltitudine a vedere un Principe poco innanzi di tanta grandezza e maestà, e per la sua félicita invidiato (la molti, ora caduto in tanta miseria. » Puis c'est l'emprisonnement de Loches dont parle Montaigne : u Dopo due di fu menato nella Torre di Locces, nella quale stette circa dieci anni, ed insino alla fine délia vita prigione; rinchiudendosi in una angusta carcerei pensieri e l'ambizione di colui, che prima appena capivano i termini di tutta l'italia. (1) » La mort de Ludovico Sforza était trop connue au temps de Montaigne pour qu'on puisse affirmer qu'il l'a prise chez Guichardin. L'identité des réllexions qui accompagnent le récit de VHistoire d'Italie et l'allusion des Essais rend pourtant vraisemblable que c'est Guichardin qui l'a rappelée à Montaigne.
(1) Louis Siorza fut conduit à Lyon, où était alors le Uoi. M y entra sur le midi : une foule innombrable accourait voir ce Prince qui peu auparavant si grand et si puissant excitait l'envie par sa félicité et qui nuiintenant était tombé dans une si grande
inloitune Ueu.v jours plus tard, on le conduisit dans la tour de Loches, où il resta
prisonnier dix années, jusqu'à sa mort; cet homme, dont les vues s'étendaient peutêtre au-delà de l'Italie, vit enfin ses projets resserrés dans les bornes d'une étroite prison.
Page 33, à propos de la légende relalive à la fondation de Notre Dame la grande de Poitiers :
M. Boissonnade, dont on connaît réiudllion si infornu-e pour tout ce ({ui concerne l'histoire du Poitou, consulté par moi, a poussé l'obligeance jusqu'à faire (luelques recherches au sujet de cette légende. Il me répond qu'aucune trace n'en existe, à sa connaissance, dans aucun ouvrage, autre que les Annales d'Aquitaine, il conclut que le récit de Bouchet est bien la source de celui de Montaigne. Nous sommes donc en droit de considérer les divergences qui séparent ces deux récits comme des inexactitudes de Montaigne. M. Boissonnade voudra bien trouver ici l'expression de mes sincères remerciements.
Page 69, ligne il, lire : a à cesdeux ouvrages je ne trouve qu'un seul emprunt dans les Essais ». Et suppléer la note suivante :
Dans l'Essai de trois commerces (III. -3, t. V, p. 228). Montaigne écrit : « Nostre Jacques, roy de Naples et de Sicile, qui, beau, jeune et sain, se faisoit porter par pays en civière, couché sur un meschant oriiler de plume, vestu d'une robe de drap gris et un bonnet de mesme, suyvy ce pendant d'une grande pompe royalle, lictieres, chevaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et ofTiciers, representoit une austérité tendre encores et chancellante : le malade n'est pas à plaindre qui a la guarison en sa manche ». Voici le passage d'Olivier de la Marche que Montaigne a dans l'esprit : t( Le Roy Jaques de Naples, se tira, des Italies, au pais de Bourgongne, au lieu de Besançon : & me souvient que les gensd'eglise de la vile de Pontarli, ensemble les nobles, les bourgeois, et marchans. firent une congrégation et une assemblée, par procession, pour aler au devant du Roy Jaques qui venoit en ladicte ville : & y mena le maistre de l'escole ses escoliers : duquel nombre i'estoye : & ay bien mémoire que le Roy se faisoit porter, par hommes, en une civière, en quoy l'on porte les fiens & les ordures communément : & estoit le Roy demy-couché, demy-levé, & appuyé à rencontre d'un pauvre méchant derompu oreillier de plume. Il avoit vestu, pour toute parure, une longue robe d'un gris de trespetit i>ris : & estoit ceint d'une corde nouée, à façon de Cordelier : & en son chef avoit un gros blanc bonnet (que l'on appelle une cale) nouée par dessous le menton: 0<: de sa personne il estoit
grand Chevalier, moult beau, & moult bien formé de tous membres. Il avoitlevisaiie blond et agréable : pouvoit avoir environ quarante ans d'aage : & après luy venoyent quatre Cordeliers de l'obser vance, que l'on disoit moult grans clercs, et de saincte vie : & après iceux, un peu sur le loing, venoit son estât: ou il pouvoit avoir deux cens chevaux : dont il y avoit litière, chariot couvert, haquenees, mules & mulets, dorés et enharnachés honnorablement. Il avoit sommiers couverts de ses armes, & nobles hommes &. serviteurs trèsbien vestus & en bon poinct : et en celle pompe humble & dévote ordonnance, entra le Roi Jaques en la vile de Pontarli. (p. 78).
Voici le titre de l'exemplaire de Montaigne :
Les Mémoires de Messire Olivier de la Marche, premier maistre d'hostel de l'archedue l'hilippe d'Austriche, comte de Flandres, nouvelltntent mis en lumière par Denis Sauvage, de Fonte nailles en Brie, historiographe du Très chrestien Roy Henry, s cond du nom. Lyon, Guillaume Rouillé, 1562.
Page 76, au sujet de Gomara.
On pouirait se demander si, dès avant 1580, .Montaigne n'a pas connu l'Histoire de Lopez de Gomara. Dès la première édition des Essais, en effet, au chapitre Des Cannibales, il établissait entre les Indes Occidentales et certaines terres dont les anciens ont parlé, un rapprochement qui se rencontre également chez Gomara. Voici le texte de Montaigne :
« Platon introduit Solon racontant avoir apris des prestres de la ville de Sais, eu Aegypte, que, jadis et avant le déluge, il y avoit une grande isle. nommée Athlantide, droict a la bouche du destroit de Gibaltar, qui tenoit plus de pais que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble ; et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoint pas seulement céte isle, mais s'estoint estendus dans la terre ferme si avant qu'ilz tenoint de la largeur d'Afrique, jusques en la Toscane, entreprindrent d'enjamber jusques sur l'Asie, et subjuguer toutes les nations qui bordent la mer Méditerranée jusques au golfe de la mer Majour ; et, pour cet efïect, traversèrent les Espaignes, la Gaule, l'Italie, jusques en la Grèce, où les Athéniens les soustindrent ; mais que. quelque temps après, et les
Athéniens, et eus, et leur isle furent engloutis par le déluge. Il est bien vrai semblable que cet extrême ravage d'eaux ait faict des cliangemens eslranges aus habitations de la terre... xMais il n'y a pas grande apparence que céte isle soit ce monde nouveau que nous venons de descouvrir; car elle touchoit quasi l'Espaigne, et ce seroit un efïect incroyable d'inundation de l'en avoir reculée, comme elle est, de plus de douze cens lieues ; outre ce que les navigations des modernes ont des-ja presque descouvert que ce n'est point une isle, ains terre ferme et continente avec l'Inde orientale, d'un costé, et avec les terres qui sont sous les deux pôles, d'autre part ; ou, si elle en est séparée, que c'est d'un si petit destroit et intervalle qu'elle ne mérite pas d'estre nommée isle pour cela. L'autre tesmoignage de l'antiquité auquel on veut raporter céte descouverte est dans Aristole, au moins si ce petit livret des merveilles inouies est à luy. Il raconte la que certains Cartaginois, s'estant jettez au travers de la mer Alhlaiitique. hors le destroit de Gibaltar, et navigué long temps avoint descouverten fin une grande isle fertile, toute revestue de bois et arrousée de grandes et profondes rivières, fort esloignée de toutes terres fermes ; et qu'eus et autres depuis, atirez par la bonté et fertilité du terroir, s'i en allèrent avec leurs femmes et enfans, et com mencèrent à s'i habituer. Les seigneurs de Cartage, voians que leur pais se dépeuploit peu a peu, firent deffence expresse, sur peine de mort, que nul n'eut plus a aller là, et en chassèrent ces nouveaus habitans, craignants, a ce que l'on dit, que, par succession de temps, ils ne vinsent a multiplier tellement qu'ils les supplantassent eus mesmeset ruinassent leur estât. Céte narration d'Aristote n'a non plus de accord avec nos terres neufves » (i).
A la fin de son histoire, Gomara cherche chez les anciens tout ce qui peut nippeler le nouveau monde dont il vient de parler, et après avoir mentionné un passage de la Médée de Sénéque qui lui semble être une véritable prophétie, il consacre un chapitre presque entier aux deux témoignagnes de Platon et d'Aristote. Comme on va le voir, son opinion est très diiïérente de celle de Montaigne, et pour sa part, il ne doute aucunement que les Indes occidentales ne soient l'île Atlantide du Timée.