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L. XIX, ch. 6, f

Gasparo Balbi

C'est encore aux Indes orientales que nous voyageons avec

Gasparo Balbi (2).

Balbi est un marchand venitien, qui, pour

affaires, fit un long voyage de 1579 à 1588 en divers pays orientaux et passa jusqu'au royaume de Pegu. De retour dans son pays, il jugea utile de donner à ceux qui imiteraient son exemple des indications pratiques sur les régions qu’il avait traversées. Sa relation est un journal passablement sec, et quoique la préface un peu pédante accumule les citations d’Aristote et de Quintilien

(1) J'ai tenu à rapporter en entier le passage de Castaneda, parce que Montaigne en

l'abrégeant en modifie quelque peu le sens.

(2\ Viaggio del l’Indie Orientale de Gasparo Balbi, Venise 1590.

pour prouver Putilitéet la dignité du savoir, ce qu'on trouve surtout dans l'ouvrage, ce sont des renseignements qui intéressent un bon marchand : combien de jours il faut compter de telle ville à telle autre ; quels sont les prix des différentes marchandises ; quels sont les poids et les mesures dont use chaque peuple. Balbi cependant sait observer. Au milieu de ses informations, on trouve quelques coutumes exprimées avec une sobriété un peu fruste, qui donne pleine confiance en la véracité de l’auteur. Quelques-unes d’entre elles ont intéressé Montaigne. Il à dû lire cet ouvrage assez peu de temps avant sa mort: car c’est seulement en 1590 que le voyage de Balbi fut publié à Venise (1). Voici trois exemples pour lesquels la source est certaine et qui établissent incontestablement que Montaigne a lu Balbi :

Montaigne Balbi

Un Venitien, qui s'y est tenu long temps et qui ne fait que d'en venir, escrit qu'au royaume du Pegu, les autres parties du corps vestues, les hommes et les femmes vont toujours les pieds nuds, mesme à cheval.

Gli huomini del Pegü vanno discalzi, e le donne nel caminar mostrano le gambe. (2)

(Balbi, f° 107.)

(L, 36, t. II, p. 164.)

Et un homme d’aujourd'huy dit avoir veu en une nation orientale ce soing de les agrandir (les oreilles)

Le donne poi hanno per bellezza l'avere l'orechie forate in una strana maniera, perche a punto nel} estre-

en tel crédit, & de les charger de poisants joyaux, qu'à touts coups il

mita, dove usano di forarle anchora le nostre, fanno loro, fin quando

(4) Je cite naturellement d’après l'édition italienne de Venise (1590), celle que Montaigne a eue entre les mains, Une traduction latine de cet ouvrage a étè donnée en 1606 dans la Collection des voyages publiée par les Frères de Bry. On trouvera dans cette traduction les passages ci-dessus cités pages 81, 85, 145.

(2 Cette phrase est placée en marge dansl'édition de Balbi etjoue le rôle de résumé, Voici la phrase du texte qu'on trouve en regard : « Di questi panni cosi, e fatti de « bombace tutti quei del, Gran Regno del Pegü, iquali sono soliti andar discalzi, non “ si servono daltro, che per portarli cinti, et farli pender fino sopra i piedi. Le donne se ne vestono encara esse ma tagliano detlti panni in quattro parti, perche caminando « vogliono mostrar tutte due Ie gambe., » Je ne vois mentionné nulle part que (même cheval) ils aient les pieds nus.

passoit son bras vestu au déravers d'un trou d'oreille.

(II, 12, t. III, p. 248.)

Quoy que dient les femmes de ce grand royaume du -Pegu qui au dessous de la ceinture n'ont à se couvrir qu'un drap fendu par le devant et si estroit que, quelque cerimonieuse decense qu'elles y cerchent, à chasque pas on les void toutes, que c'est une invention trouvée aux fins d'attirer les hommes à elles et les retirer des masles à quoy cette nation est du tout abandonnée, il se pourroit dire qu’elles y perdent plus qu'elles n'avancent & qu’une faim entiere est plus aspre que celle qu'on a rassasiée au moins par les yeux (1).

DATES EIV D 270.)

sono picciole, e tenere un’ apertura molto grande, alla quale appendono un piombo, perche col peso suo renda il foro tuttuvia maggiore, onde quella carne tenera facile ad arrendersi, viene col tempo ad allargarsi si tanto, che dentro a quel foro potrebbe entrare un braccio.

Et quella estremita dell orechia trece alle volte tanto, che scende sino su le spalle, il che si mette in conto di maggior bellezza, prevalendo questa cosi strana usanza non meno ne gli huomini, che nelle donne.

(Balbi, p. 76.)

Accic l'huomo sia più inclinato alla donna, detta Regina ordino parimente, chele donne andassero nude ne’bracci, & petti con una coscia coperta da una falda come un fazzuolo, ma staccata di maniera, che mentre ella camina, si sventola, & lascia vedere tütta la coscia : & cosi s’osserva fino al presenté.

(Balbi. 126, ve).

Gonzalez de Mendoza

Montaigne ne s'arrête pas au royaume de Pegu, qui est l’extrême limite du voyage de Gasparo Balbi. Il pousse ses lectures jusqu’à la Chine. Encore qu'il y ait fait peu d'emprunts directs, il

(1) Comme on voit, la remarque psychologique appartient à Montaigne.

est intéressant de voir Montaigne lire le‘premier livre important qui ait fait connaître la Chine en France. Lui aussi a contribué à lui donner cette merveilleuse souplesse d'imagination, grâce à laquelle il se représente l'infinie diversité des hommes et des choses, souplesse qui est la plus heureuse qualité de son intelligence. Montaigne, relevant une institution chinoise, résume ainsi l'impression qui lui est restée de cette lecture : « En la Chine, duquel royaume la police et les arts sans commerce et connoissance des nostres, surpassent nos exemples en plusieurs parties d'excellence et duquel lhistoire m'apprend combien le monde est plus ample et plus divers que ni les anciens ni nous ne penetrons, les officiers deputez par le prince pour visiter l'Estat de ses provinces, comme ils punissent Ceux qui malversent en leur charge, ils remunerent aussi de pure liberalité ceux qui s'y sont bien portez, outre la commune sorte et outre la nécessité de leur devoir : on s'y presente non pour se garantir seulement mais pour y aquerir, ni simplement pour estre payé, mais pour estre estrenné » (1). Ce n’est pas à quelque fragment d'histoire universelle que Montaigne fait allusion ici. Paul Jove, qu'il lit vers la même époque, consacre quelques pages à la Chine, mais on n'y rencontre pas le trait que Montaigne relève. Il se réfère certainement à l'histoire de la Chine que Juan Goncales de Mendoza donna en Espagnol en 1585 (2). Une traduction française en parut à Paris trois ans plus tard sous ce titre : Histoire du grand royaume de la Chine, situé aux Indes orientales, divisée en deux parties, contenant en la première, la situation, antiquité, fertilité, religion, ceremonies, sacrifices, rois, magistrats, mœurs, us, loix, et autres choses memorables dudit royaume. Et en la seconde, trois voyages faits vers iceluy en l'an 1577, 1579 et 1581, avec les singularitez plus remarquables y veues et entendues : ensemble un itinéraire du nouveau monde, et le descouvrement du nouveau Mexique en l'an 1583. Faite en espagnol par R. P. Ivan (onçalés de Mendoce, de l'ordre de S. Au-

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