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(2) La Chine était si mal connue en France avant la publication de cet ouvrage que, dans la cosmographie universelle de Munster, augmentée par Belleforest (1575), sur 2.000 pages, une seulement est consacrée à la description de la Chine et aux coutumes des Chinois, encore que l'auteur y ait apporté « la plus grande diligence et curieuse recherche qu'il luy à esté possible ». Montaigne à le Munster de 4565, qui ne déveleppe pas davantage cette partie
gustin : et mise en François avec des additions en marge, et deux Indices par Luc de la Porte, Parisien, docteur és droits. 1588 et 1589 (1). »
C’est probablement dans cette traduction française que Montaigne a connu l’ouvrage de Goncçalez de Mendoza. J'y rencontre en effet la coutume que Montaigne rapporte dans ses Essais. « Le prince despesche secrettement d'an en an à chasque Province des autres juges et Visiteurs, nommez Leuchis, qui sont personnages de mise et ausquels il se fie beaucoup pour la grande experience qu'il a de leurs services, ensemble de leur vie et mœurs, et bonne administration de la justice Ces Visiteurs vont s’enquestant de lieu en lieu, et de ville à autre, sans se donner à cognoistre, et s’informant secrettement des torts et griefs que font les justiciers de la Province : obtenant du roy pour cest effet tant de pouvoir et d'autorité par les lettres de provision et commission à eux adressantes, que sans recourir à luy, ils peuvent et leur loist, en trouvant les juges en faute, les apprehender et punir, ou les suspendre pour un temps, ou bien les priver entierement, et en somme faire tout ce que bon leur semblera, conformément à leur pouvoir et CoMMISSION..........
A celuy qui merite d’estre puny ou repris, ia luy fait oster premierement les marques de juges... puis fait executer incontinent la sentence qu’il a donnée contre iceluy. Et s’il y a suspension portée par icelle, il prouvoit aussi tost d’autres juges au lieu et place de ceux qui sont suspendus, admonestant les nouveaux promeus par la peine exemplaire des autres de bien verser en l'Office ou il les commet au nom du roy. Ces visiteurs ont pouvoir et puissance aucunefois de recompenser ceux qu'ils trouvent avoir bien et deüement exercé leur charge voire jusques à les pouvoir installer aux places et charges plus honorables. De maniere qu’estant ainsi apparente et manifeste la recompense qu'il y a pour les bons, et la punition rigoureuse qui est asseurée pour les mauvais: cela est cause que ce Royaume de la Chine est l’un des mieux gouvernez qui soyent au monde » (2).
(4) L'ouvrage de Gonzalez eut un très vif succès lors de son apparition. Outre cette traduction française, une traduction italienne en fut donnée en 4586, dont on signale trois réimpressions en quatre ans, et une traduction latine publiée à Kranefort en 1559.
(2) Histoire de la Chine, pp. 70 et 72.
Ce Goncalez de Mendoza est un ancien soldat qui s’est fait religieux, et qui, entré dans l’ordre des Augustins, fut envoyé en 1576, par Philippe IT en Extrême-Orient pour évangéliser la Chine. C’est dire que les questions de religion et les anecdoctes de conversion y tiennent une place importante. Le livre contient cependant une masse de renseignements nouveaux, puisés à des sources chinoises, paraît-il, et d’ailleurs souvent dignes d’une confiance médiocre. La première partie s'ouvre par une description de la Chine, puis s'étend longuement sur la religion de ses habitants, en insistant sur la ressemblance entre leurs croyances et les croyances chrétiennes, sujet qui devait particulièrement intéresser Montaigne, puisque, dans ses Æssais, quelques années plus tôt, il avait complaisamment relevé des similitudes de même sorte entre les croyances chrétiennes et celles des Mexicains et des Péruviens; enfin,elle s'achève par des indications sur l'histoire des empereurs et sur les mœurs et institutions des Chinois. La seconde partie se compose de trois récits de voyages entrepris par d'autres religieux dans le même but que celui de Goncalez de Mendoza. Le troisième d’entre eux est très riche en traits de mœurs recueillis dans divers pays de l'Inde, qui ont dû piquer la curiosité de Montaigne. Il y prend une coutume religieuse, qu'il transporte dans le troisième Essai de son second livre.
Montaigne Gonçalez de Mendoza
En certain royaume de ces nou- Ils me menent le char en proces-
velles terres, au jour d'une solemne procession auquel l’idole qu'ils adorent est promenée en publicq sur un char de merveilleuse grandeur, outre ce qu'il se void plusieurs se detaillants les morceaux de leur chair vive à luy offrir, il s'en void nombre d'autres, se prosternants emmy la place, qui se font mouldre et briser pour en acquerir aprés leur mort veneration
souz les rouëûs
de saincteté qui leur est rendue (1).
(LT, 3, &, III, p. 42).
sion une bonne traite de chemin, et entre maintes ceremonies dont ils usent lors, ils en font une la plus bestiale qui se puisse point imaginer, Comme pourra juger le lecteur :
pource que plusieurs d'iceux se coupent des morceaux de chair dessus leur corps, et les jettent à l'idole : puis les autres non contens de ce, se plaquent là amy la terre, afin que le char passe dessus eux, demeurant là tous escrasez. Ceux qui meurent de ceste sorte sont ca-
(1) Ceci se passe dans le Royaume de Tutucurin. Du passage de Gonçalez de Mendoza il faut rapprocher la phrase suivante que Montaigne lisait vers le même temps
RTE
nonisez comme grans saints, et tenus entre eux en singuliere veneration. (Trad. De La Porte 1589, p319:)
Ghaleondylas
Nous n'avons relevé aucun autre emprunt de Montaigne à l'histoire de la Chine, et, pour l’époque qui nous occupe, il ne semble pas que les Essais portent la trace d'aucune autre lecture sur les pays d'extrême Orient. Mais autant que l'extrême Orient, l'Orient des Turcs paraît avoir intéressé Montaigne. Dans les quatre années qui séparent son retour à Montaigne de sa mort, il lit au moins trois ouvrages sur les Tures et en extrait d'importants fragments. Le premier et le principal d’entre eux est l'Histoire de Chalcondylas.
Ce Chalcondylas ou Chalcocondylas est un Byzantin de la fin du XVe siècle, qui, pour expliquer la chute de l’Empire des Grecs, a retracé en dix livres le prodigieux développement de la puissance ottomane depuis la fin du XII siecle jusqu’à la prise de Constantinople. Son histoire, qui fait partie de la collection Byzantine, a joui pendant longtemps de la plus grande faveur ; c’est là que le X VE siècle et encore le XVIIe ont puisé le plus clair de ce qu'ils savaient sur les progrès de l'empire ture. Elle fut d’abord traduite en lalin ; puis en 1577 Blaise de Vigenere, le célèbre traducteur qu’on a parfois comparé à Amyot, l’a mise en français, et c’est sa traduction, qui, sans cesse augmentée de continuations, traversera tout le XVIIe siècle. C’est elle aussi que Montaigne a eue entre les mains. On s’en convaincra aisément, si l’on compare un des passages qu’il emprunte à la fois avec le texte latin et le texte français :
dans le voyage de Gasparo Balbi « Nel giorno dell’anno della festa di detto pagodo quel carro e stracinato per alcuni luochi della cità da molte genti, alcuné delle quali, per devozione, e per esser tenusi di morir devoti, si gettano in terra sotto le moti de carri, e cosi maiono, restando tutti pesti e fracassati da detti carré », ch. 30, p. 84 A. Dans la traduction latine ci-dessus mentionnée de Balbi, cf. page 84.
Chalcondylas
traduction Vigenere
Sur chacun des Coches y avoit un rondelier et pourveu de plusieurs grosses harquebouses toutes prestes à tirer les unes après les au-
mosquettaire,
Montaigne
Les Hongres mirent tres-utilement les coches en besongne contre les Turcs, en chacun y ayant un rondellier et un mousquetaire et nombre de harque-
Chalcondylas trad. latine Bâle 1556
{Conrado Clausero Pigurino Interprete)
In singulis curribus duo viri stabant, scutifer et bombardarius.
In iisdem vehebantur bombard&æ plurimæ, quas zarabotanas no-
DUNATI AE AUS Te tres, sans perdre de
temps à recharger, & estoient couverts là dedans d’une pavesade, presque semblable à celle d’une fuste ou galliotte.
(Chalcondyle, 1. VII, p. 468.)
buzes rengées, prestes et chargées, le tout couvert d'une pavesade à la mode d'une galliotte.
(LIL, 6, t. VI, p. 41.)
Montaigne reprend les mots exacts de Vigenere. Donc, au catalogue de sa bibliothèque, nous pouvons inscrire « l/Histoire de la décadence de l'empire grec et establissement de celuy des Tures, comprise en dir livres par Nicolas Chalcondyte Athenien, de la traduction de Blaise de Vigenere, Paris (1), chez Nicolas Chesneau, rue Sainct-Jacques au Chesne verd, M. D. LXX VII. Avec privilege du Roy. » Une déclaration de la préface est utile à enregistrer : « Bien est-il vray » y dit le traducteur, « que je n'ay suivy pas à pas Chalcondyle sur les voyes, mais l'ay couru le nez au vent par les portées, comme l’on dit en termes de venerie ; sans toutelois rien defrauder de son intention. » Bien souvent, en effet, il ne nous donne qu'une paraphase assez libre el cette infidélité rend particulièrement nécessaire de se repporter à lui lorsqu'on veut apprécier justement l'exactitude de Montaigne et sa méthode de travail, Voici une douzaine de passages qui lui sont incontestablement empruntés.
(1) Certains exemplaires portent la date de 4584, mas ils sont identiques page pour ann
page à ceux de 1577, D'ailleurs, l'édition de 1612 se donne comme la deuxieme édition de Ia tradition de Vigencre,
nie
Montaigne
Du temps de noz peres, Amurat, en la prinse de l’Isthme, immola six cens jeunes hommes grecs à l’ame de son pere, afin que ce sang ser- , vist de propitiation à l’expiation des pechez du trespassé.
UÉRONEAE Sp 128)
Les Hongres, tres - belliqueux combattants, ne poursuivoient jadis eur pointe outre avoir rendu l’ennemy à leur mercy : car, en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans rançon, sauf, pour le plus, d’en tirer parole de ne s’armer dés lors en avant contre eux. Assez d'avantages gaignons nous Sur n0S enneMIS, Qui sont avantages empruntez, non pas nostres.
INSERT p-21220)
Celuy des ancetres du Grand Seigneur qui malloit jamais aux champs à moins de sept mille fauconniers.
(D 424 IL. p.214)
Bajazet, aprés cest aspre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauvoit belle erre sur une jument arabesque, s’il n’eust esté contrainct de la laisser boire son saoul au passage d’un ruisseau; ce qui la rendit si flacque et refroidie qu'il fut bien
Chaleondyle
Amurat achepta de ses deniers jusques au nombre de six cens, des plus beaux jeunes hommes qui se peurent recouvrer parmy tous les prisonniers Grecs, dont il fit un solennel sacrifice à l'ame de son feu pere; comme si l’effusion du sang de tant de pauvres miserables, luy deust servir de propitiation pour ses pechez.
(VII, p. 547.
Mais si on leur quitte la place, & qu'on fuye devant eux, alors les Hongres ne s’opiniastrent pas beaucoup à chasser, ny à respandre le sang : & donnent finablement fort volontiers la vie si on la leur demande, & qu'on advoüe d’estre vaincu ; renvoyans ceux qui se soubs-mettent à leur mercy quittes et exempis de toute rançon, à la charge de là en avant de ne porter plus les armes contr’ eux.
(Là V, p.343.
On dit que Pajazet entretenoit d'ordinaire bien sept mille fauconniers (1).
(L. II, p. 209.)
Pajazet mesme voyant à quel party ses affaires estoient reduits, monta abillement sur une jument Arabesque ; & se mit à fuyr à toute bride ec
Cependant Pajazet fuyoit tousjours
(1) Voyez encore p.497 : Mechmet « casse » les « sept mille fauconniers » de la cour-
aisément aprés acconsuivy par ceux qui le poursuivoyent.
(I, 48, t. II, p. 258.)
Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan, chef de ses janis saires, de ce qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres et luy se porter laschement au combat, Chasan alla pour toute response se ruer furieusement seul, en l’estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se presenta, où ilfut soudain englouti.
TPE ID 2
tant qu'il pouvoit, taschant de se sauver de vitesse, & les Pzacataides le poursuivoient de prés, desirans sur tout l'avoir vif en leurs mains.
Mais il s'estoit desja fort eslongné d'eux et avoit fait un grand chemin estant monté à l’advantage ; quant de fortune il se trouvasur le bord d'une eau, où sa jument pressée de la soif, s'arresta pour boire, et ne luy fut possible de l'en destourner, ne la faire passer outre, estant fort malmené des gouttes aux pieds et aux mains; De sorte que sa monture, ayant beu tout à son aise, elle se vint soudainement à refroidir & lascher; ce qui donna moyen à ceux qui alloient aprés de le r’atteinddre.
(L. IIL, p. 207.)
Mechmet eust un extreme desplaisir de l'esloignement de ses Gennisseres, la plus grand’ partie desquels s'estoient desbandez de costé & d'autre pour aller au fourrage, il fit venir à soy Chasan leur Aga, auquel d'une extreme collere il parla en cette sorte. Et où sont à cette heure (homme mal-heureux, le plus mal-heureux de tous autres) où sont ceux dont je t’avois donné 18 CDEPDREREI TR RNRTE A quoy il ne repliqua autre chose, sinon tant seulement: Certes, Seigneur, quand à ceux que de vray tu m'avois laissé en charge, la plus part sont morts ou blessez ; que s’il y en à encore quelques uns qui soient sains, ils ne me veullent plus obeyr. Parquoy ce que je puis pour cette heure, est de m'aller tout de ce pas presenter la teste baissée aux ennemis, & là combattant vaillam-
Les Valachi, courriers du Grand Seigneur, font des extremes diligences d'autant qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouvent en leur chemin, en luy donnant leur cheval recreu. Pour se garder de lasser, ils se serrent à travers le corps bien estroittement d'une bande large.
(IE, 22, t. IV, p. 290.)
Mechmed pratiquoit souvent, ce supplice, de faire trancher les hommes en deux parts par le faux du corps, à l’endroict du diaphragme et d’un seul coup de simeterre, d'où il arrivoit qu'ils mourussent comme de deux morts à la fois ; et voyoiton, l’une et l’autre part pleine de vie se demener long temps aprés pressée de tourment.
(TE 2 ENV DA5.)
ment pour ton service, perdre la vie selon la fidelité & obeissance que je te dois. Ce disant s'en va souldain ruer tout au plus fort de la meslée, où il fut incontinent mis en pièces, à la veuë mesme de Mechmet (1).
(L. VIII, f. 557.)
Or ont les courriers du Turc qu'on appelle Vlachi, cette coustume quand il est question de faire diligence, de n'espargner point leurs montures, car le premier passant qu'ils rencontrent, il faut qu'il mette pied à terre, & quitte là son cheval, prenant en lieu celuy qui est recru :
& ainsi relayent de main en main, comme si c'estoient postes assises.
Mais de peur que le bransle et agitation ne leur froisse l'estomac, à cause de l’extreme diligence qu'ils font, ils se serrent à travers le corps fort estroictement avec une bande large : De sorte qu'en peu de temps ils font un merveilleux chemin.
(L. XIII, f. 657.)
Pour leur faire mieux sentir la mort, et qu'ils languissent d'avantage on les couppoit en deux moitiez par le faux du corps à l'endroit du diaphragme, d'un seul coup de cimeterre bien tranchant et affilé : artifice certes trop inhumain, de faire ainsi souffrir à un mesme corps le cruel sentiment de deux morts toutensemble pour l'avoir separé en deux parts pleines de vie ; lesquelles on pouvoit veoir horriblement se demener par quelque espace de temps, avec des gestes tres-espouvantables et hideux a cause des
(1) Blaise de Vigenere dit tantôt Mahomet, tantôt Mechmet.
Un jeune seigneur ture ayant faict un signalé fait d'armes de sa personne, à la veuë des deux battailles, d'Amurath et de l'Huniade, prestes à se donner, enquis par Aumurath, qui l’avoit en si grande jeunesse et inexperience (car c'estoit la premiere guerre qu'il eust veu' remply d’une si genereuse vigueur de courage, respondit qu'il avoit eu pour souverain precepteur de vaillance un lievre : «Quelque jour, estant à la chasse, dit-il, je descouvry un lievre en forme, et encore que j'eusse deux excellents levriers à mon costé, si me semblail pour ne le faillir point, qu'il valloit mieux y employer encore mon arc, car il me faisoit fort beau jeu.
Je commençay à descocher mes flesches, et, jusques à quarante qu'il y en avoit en ma trousse, non sans l’assener seulement, mais sans l’esveiller. Aprés tout, je descoupplay mes levriers aprés, qui n’y peurent non plus, J'apprins par là qu'il avoit esté couvert par sa destinée et que ny les traits ny les glaives ne portent que par le congé de nostre fatalité, laquelle il n'est en nous de reculer ny d'avancer ..
angoisses et tourmens qui les pressoient.
(D, Xi 60870)
Comme les deux armées fussent ainsi rengées d'une part et d'autre, n'attendens sinon de commencer l'escarmouche, un Houssart de la cornette de Huniade la lance au poing se jelta hors des rengs, demandant un coup de lance de gayetté de cœur (un jeune Turc se presente et reste victorieux) . . . ..
Amurat fort content du devoir qu'il avoit veu en ce jeune homme, le fit venir en sa presence, & luy dit telles paroles. O mon enfant! Quel beau commencement as-tu monstré icy de ce que l’on peut esperer cy aprés de ta vaillante ? veu qu'on sçait assez que c'est la premiere guerre où tu te trouvas onques, & les primices de ta militie ? Neantmoins tu L’es porté en ce coup d'essay contre ton ennemy, tout ainsi que si tu eusses desja atteint le plus haut degré de ce mestier. A cela le jeune homme respondit d'une naïveté fort grande : Certes, seigneur, pour t'en dire la vérité, un lievre a esté en cecy mon maistre et precepteur, & m'a enseigné de faire ce que j'ai fait. Amurat tout esbay d'une si estrange et fantastique responce,luy demanda ; & comment est-ce (je te prie) que le plus paoureux & imbécile animal de tous autres, peust tenir escole de proëûsse & asseurance ? Il repliqua : J’estois en Asie, résident en cette province dont il avoit pleu à ta grandeur donner le gouvernement à mon pere, quand une matinée il me prit envie d’aller à la chasse, à tout mon arc & une
persuasion, estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable prescription de leurs
laisse des levriers. Et voicy que je r'encontray un lievre en forme qui se laissa approcher de si près qu'il me sembla que ce seroit chose plus seure de le tuer d’un coup de traict que de m’adventurer de le prendre à la course. Car le pays d’Attalie (comme Lu sais Seigneur) a de fort bons lievres, combien que ceux de l'Europe soient encore beaucoup meilleurs. Et ainsi faisant ce discours à part moy, je commencay à descocher sur luy la premiere flesche, puis la seconde et la tierce encore & tout le reste consequemment, sans que je peusse assener non pas seulementesveillerlelievre, ne le faire partir de son giste, que je n’eusse achevé de vuider tout mon carquois : si y avoit il pour le moins quarante fiesches dedans, il m'en souvient fort bien : Et pour ce qu'il se vouloit sauver, je laschay mes levriers aprés, qui le faillirent aussi bien que moy. Voyant donques par une si clere espreuve, que sa destinée l'avoit garanti d’un tel péril, je m’imprimay deslors cette opinion quim’esttousjoursdemeuree en la fantaisie, que je ne devois non plus craindre ny lance, ni espée, ny coups de flesche, ou d'harquebouse ; pource que tout cela ne me sçauroit abreger une minute d'heure de la vie qui m'a esté premierement ordonnée de la
Les Turcs à la vérité & tous ceux qui suivent leurs superstitions, deferent beaucoup à la prédestination & n’estiment pas qu'il soit possible
jours, ayde apparemment à les asseurer aux dangers.
(IL 29 2e 0279;
Bajazet print le principal fondement à sa resolution de livrer journée à Tamburlan, contre l'advis de tous ses capitaines, sur ce que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit certaine esperance de confusion.
(II, 34, t. V, p. 81.)
Tamburlan couvroit d'une sotte humanité la cruauté fantastique qu'il exerçoit contre les ladres en faisant mettre à mort autant qu'il en venoit à sa Cognoissance, pour, disoit-il, les delivrer de la vie qu'ils vivoient Si penible : car il n'y avoit nul d'eux qui n'eust mieux aymé estre trois fois ladre que de n'estre pas.
(DST AN DELL)
Quand le premier Amurath, pour aigrir la punition contre ses sub-
d'en rien éviter: ce qui les rends plus courageux & hardis a entreprendre des choses hazardeuses.
(L. VII, f. 474-475.)
Dans le conseil tenu par Bajazet avant la bataille, Abrahim, fils de Haly, expose longuement l'opinion qu'il ne faut pas en venir aux mains avec les ennemis surtout parceque, dit-il, «leurs forces surpassent les nostres de beaucoup. »
Telles furent les remonstrances d'Abrahim, lequel après qu'il eut mis fin à son propos, il n’y eut un seul de toute l'assistance qui n’approuvast et loüast grandement ce qu'il avoit dit. Mais Pajazet repliqua en cette sorte. Le nombre des ennemis vous faict doncques peur {à ce que je veoy) & cest ce qui m'asseure le plus. Car vous avez tousjours assez cogneu par experience que la grande multitude du peuple, n'amène que confusion et desordre, quand il se trouve quelqu'un qui leur résiste.
Il se trouva une grande multitude de Ladres là aupres, que Temir fit tous mettre à mort : Car tout autant qu'il s'en rencontroit devant luy, ils se pouvoient bien asseurer de faire le saut, allegant n'estre raisonnable, de laisser plus longuement regner une telle peste, qui ne servoient que d'infecter les autres, & vivoient avec cela en tant d'angoisse, & de martyre.
(L. II, f. 492.)
Il commanda aux peres des Grecs qui s'estoient rebellez contre luy, &
jects, qui avoient donné support à la parricide rebellion de son fils, ordonna que leurs plus proches parents presteroient la main à cette execution, je trouve tres-honeste à aucuns d'iceux d’avoir choisi plustost d’estre injustement tenus coulpables du parricide d'un autre que de servir la justice de leur propre parricide.
HI D LOVE puise)
Les Hongres mirent tres-utilement les coches en besongne contre les Turcs, en chacun y ayant un rondellier et un mousquetaire et nombre de harquebuzes rengées, prestes et chargées, le tout couvert
d'une pavesade à la mode d'une
galliotte.
(III. 6, t. VI, p. 47.)
L'accepter est qualité de summission : tesmoin l'injurieux et querelleux refus que Bajazet feit des presents que Temir luy envoyoit.
(IL. 9, t. VI, p. 159.)
en défaut d'eux, aux autres parens les plus proches, de les massacrer en sa presence de leur propre main:
à quoy ils obtempererent tous, hormis deux tant seulement lesquels abhominans l'horreur de ce parricide, eurent plus cher mourir euxmesmes, que de se souiller les mains en leur propre sang ; aussi furent ils sur le champ mis à mort avec leurs enfans :
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Sur chacun des carrozzes y avoit un rondelier, & mosquettaire, pourveu «le plusieurs grosses harquebouses toutes prestes à tirer les unes après les autres, sans perdre de temps à recharger ; & estoient couverts là dedans d'une pavesade, presque semblable à celle d'une fuste ou galliotte.
(L. VIL, f. 468.)
Pajazet oyt assez patiemment tout le reste hormis l’article de la robbe que Themir lui envoyoit, dont il entra bien fort en collere, tellement qu'il leur respondit tout sur le champ
nella lrielortethe rh sais sente de, sn eh ete re
Or quant à l'habillement qu'il m'envoye, vous luy direz de ma part, que desormais il ne se mette plus ces folies en la teste, de vouloir faire de tels presents à celuy qui est d'autre etoffe & calibre qu'il n’est, & qui le precede de tout poincts en noblesse, & ancienneté de race, &en richesses & puissance avec.
(LIT, f136:197.)
Quelques allusions de moindre importance, éparses dans les Essais achèvent de montrer le grand intérêt qu'a pris Montaigne à
la lecture de Chalcondyle. Les exploits de Tamburlan et la puissance militaire des Orientaux lui inspirent cette réflexion que les peuples les plus grossiers, les moins polis par les lettres, sont les mieux faits pour la guerre. parle quelque part des prédictions de l'empereur Léon: bien que ses termes ne soient pas ceux de Chalcondyle, c'est probablement par lui qu'il les a connues. « C’est chose bien estrange, que pas un de tous les Grecs ne se prit garde, ou bien n'y adjousta point de foy, aux prédictions qu'ils avoient devant les yeux ; veu que le catalogue des empereurs de Constantinople autres fois descrit par l’empereur Leon, prince très scavant, venoit à se terminer en Constantin, qui de vray fut le dernier, et au Patriarche qui mourut à Florence : car cette table ou liste de Leon ne faisoit mention ny de Constantin mis à mort par les Turcs, ne qu’il fut decedé au palais Imperial. Ne aussi peu de Gregoire s’en allant en Italie (ainsi s’appeloit le deruier Patriarche) là où tous les autres, peu ou plusieurs qui soient parvenuz à ces deux dignitez, chacun en son ordre, et au propre temps qu'ils devoient estre selon qu'il se vérifia depuis, se trouvoient marquez en ladicte table, jusques à cest Empereur et Patriarche qui furent les derniers (1). Montaigne sourit en lisant cette phrase ; son esprit critique, très aiguisé à cette époque, s'exerce à son sujet: «Je voudrois bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles du livre de Joachim, abbé calabrois, qui predisoit tous les papes futurs, leurs noms et formes ; et celuy de Leon, l'empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches en Grece. Cecy ay-je reconnu de mes yeux, qu'és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune, se vont rejettant, comme à toute supers- Hilion, à rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur; et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé qu'ainsi que c'est un amusement d’esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à cette subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous escrits capables de trouver tout ce qu'ils y demandent » (2).
(4) Chalcondwle, traduction Vigenere, 1. 8, p. 535. (2) 1.9, t. I, p. 55.
Postel
Mais à la même époque, Montaigne lit encore d’autres ouvrages sur les Turcs. Celui de Guillaume Postel, un érudit et un vision paire qui à beaucoup écrit au XVIe siècle, l’a particulièrement retenu. Envoyé par Marguerite de Navarre en Orient, Postel avait donné en 1540 une relation de son voyage; après un second séjour en Turquie, il donna en 1560 une réédition augmentée de son livre. Il le réimprima de nouveau en 1575 sous ce titre : C Des histoires orientales et principalement des Turkes ou Turchikes et Schitiques ou Tartaresques et aultres qui en sont descendues, œuvre pour la tierce fois augmentée. Et divisé en trois parties, avec l'Indice des choses les plus memorables y contenues. Par Guillaume Postel, Cosmopolte, deux fois de là retourné et veritablement informé. À Paris. de l'imprimerie Hierosme de Marnef, et Guillaume Cavellat au Mont S. Hilaire a l'enseigne du Pelican, 1575. La première partie traite des Tartares, Mores, Arabes et tous autres Ismaelites ou Mahometains. La seconde plus particulièrement «de la republique des Turcs et là où l'occasion s'offrera, des meurs et loys de tous Muhamedistes en bref ». La troisième de la cour et revenus du Turc. Le but de Postel était de faire connaitre les Tures afin que, les connaissant, on püt étudier les moyens de faire aboutir la grande croisade chrétienne qui devait les rejeter hors d'Europe. En dehors de ce dessein grandiose, qui semble peu toucher Montaigne, le principal intérêt d'un livre écrit par un voyageur était de relater bon nombre de détails de mœurs. Ce sont eux qui ont piqué la curiosité de Montaigne. Il en trouvait bien dans Chalcondyle sans doute, mais Chalcondyle lui donnait surtout l'histoire des Turcs ; Postel lui à mieux fait connaître leur manière de vivre et leurs croyances. C’est ce que nous trouverons dans les neuf citations qui vont suivre.
En dépit des promesses du titre, la troisième édition des « Histoire des Turkes » est peu différente de la seconde. Elle moditie l’ordre des parties, et ajoute seulement un chapitre sur la langue des Tures auquel Montaigne n’emprunte rien. Pour tout le reste, elle n’est qu'une reproduction très fidèle de la précédente. Nous ne saurions done dire avec certitude laquelle Montaigne a eue
entre les mains. Nous renverrons à la troisième, parce que c'était la plus récente au moment où Montaigne lisait Postel (1).
Montaigne
Les Turcs se font de grandes escarres pour leurs dames; et, afin que la marque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe et l'y tiennent un temps incroyable, pour arrester le sang et former la cicatrice. Gents qui l'ont veu l'ont escrit et me l'ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras où dans les cuisses.
(14 ET pre)
Combien d'hommes, et en Turchie surtout, vont nuds par devotion !
(PS6 ter n4163)
En la religion de Mahomet, il se trouve par la croyance de ce peuple assés de Merlins, assavoir enfants sans pere, spirituels, nays divinement au ventre des pucelles :
et portent un nom qui le signifie en leur langue.
(IL, 42, &. IV, p. 38.)
Postel
De braves et gens de court, qui aiment et poursuivent une dame, feront de telles taillades, pour approuver l'amour, et souvent se picqueront de quelque fer jusque au sang, faisan une figure à la devise de la dame, sur un bras ou autre part cachée d’habit puis y bouteront lefeu long temps avecune chandelle:
qui est une extrême douleur et seulement pour faire que le seing dure à JaMaIS LS ASE PER E Ny a celuy de ces ballaffrés à qui ne faces fendre un bras, une joue, ce que voudrés luy donnant quelque sept, ou huit, ou dix aspres.
(Ed. de 1575, p. 228.) (Ed. de 1560, 1° partie, p. 108.)
Ils sont appelés dervis, ou saints : et des autres, fols. Les habits et modes de faire sont si diverses qu'il m'est quasi impossible les reciter : les plus fols sont que à jamais vont tous nuds, soit chaud ou froid. : . (Ed, de 1575, p. 227:)
(Ed. de 1560, {r° partie, p. 108.)
Ils sont aussi beaucoup de merlins, asçavoir d'enfants sans peres, et nais de pucelles: et dises que cela leur est commun, et frequent :
ils les nomment nephis ogli, enfans de l'âme ou de l'esprit... (Ed. de 1575, p. 230.)
(Ed. de 1560, 1'° partie, p. 109.)
(1) Toutefois, comme l'édition de 1560 est plus facile à se procurer, nous indiquerons
en outre les références à cette édition,
On dit que chez le Grand Seigneur ceux qui le servent sous titre de beauté, qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loing, à vingt et deux ans.
(LL -STRNS D 1227.)
Ces jeunes gens icy, ne sont de plus haut aage que de vingt ou vingt et deux ans pour le plus, tous beaux jeunes hommes esclaves. ..
(Ed. de 1575, p. 257.)
(Ed. de 1560, 3ve partie, p. 3.) Chez Postel, Montaigne prend une vive admiration pour la discipline des Tures ; il la donne en modèle à ses concitoyens : «& J’aymeroy bien que nostre jeunesse, au lieu du temps qu’elle employe à des peregrinations moins utiles et apprentissages moins honorables, elle le mist, moitié à veoir de la guerre sur mer sous quelque bon capitaine commandeur de Rhodes, moitié à recognoistre la discipline des armées turkesques : car elle a beaucoup de differences et d'avantages sur la nostre. Cecy en esi, que nos soldats deviennent plus licentieux aux expeditions ; là, plus retenus et craintifs : Car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonade en la paix, sont capitales en la guerre; pour un œuf prins sans payer, ce sont de conte prefix cinquante coups de baston ; pour toute autre chose, tant legere soit elle, non necessaire à la nourriture, on les empale ou decapite sans deport (1). Postel avait insisté sur la sévérité avec laquelle la licence était réprimée en temps de guerre : » Il seroit odieux à nos insolents de deçà à ouir, qu’un euf prins sans paier, fist donner cinquante coups de baston, s’il est cogneu du Capitaine : le couple cent : avoir desrobé chose qui ne sert à vivre, comme nos gens de deçà, qui desrobent le cheval au bon homme, pour emporter ses mesmes biens, meubles, lits, robes, besongnes, draps de lict, et autres choses icy acoustumées, pour le moindre acte de tous on est pendu, empallé on decollé, sinon que vous les prenés sur les ennemis. » (p. 316).
En l'empire du Turc, il se void grand nombre d'hommes qui, pour exceller les autres, ne se laissent jamais veoir quand ils font leur repas ; qui n'en font qu'un la sep-
(à) LIL, 12, t. VI, p. 278.
Tous ceux icy sont tous balaffrés de grands balaffres, tout à travers de l’estomach, tout du long du bras, souvent en trois ou quatre lieux: et dient faire cesdites balatfres et cou-
maine: qui se deschiquettent et pures pour l'amour du Prophette ..…. decoupent la face et les membres; Quelqu'un jamais ne parle à homme qui ne parlent jamais à personne. ny à femme: l'autre ne mange
Gens fanatiques qui pensent honno- qu'une fois la sepmaine : les autres rer leur nature en se desnaturant... vous ne les voiés jamais manger... (LIL 05,4 0VI D 19) (Ed. de 1575, p. 228 et 229.)
(Ed. de 1560, 1" partie, p. 108 et 109.)
On a pu constater déjà, par ces quelques rapprochements que généralement les emprunts de Montaigne à Postel sont beaucoup moins fidèlement transcrits que ceux que nous lui avons vu faire à Osorio, à Balbi, ou à Chalcondyle par exemple. Quatre ou cinq autres allusions très certaines à l’histoire des Turcs de Postel se rencontrent encore dans les Æ£ssais, qui ne conservent rien, ou à peu près,des mots mêmes du voyageur. Lorsque Montaigne nousdit que les Mahométans « abominent la conjonction avec les femmes enceintes » (1), il se souvient de divers passages où Postel explique la loi du prophète et dit qu’ «il est deffendu... de toucher à femme qui est grosse, depuis qu'on s’en aperçoit, jusque à tant qu'elle soit délivrée » (?); et ailleurs encore presque dans les mêmes termes que « Quand sa femme est grosse le mary selon la loy en est privé, jusque à la délivrance » (3). Lorsque, parlant de la satiété, il se demande « Quel appetit ne se rebuteroil à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les à le Grand Seigneur en son serrail » (4). I peut se souvenir de Chalcondyle dans lequel il à lu à plusieurs reprises ce chiffre de trois cents femmes, mais Chalcondyle parle d'anciens sultans, aussi il est plus vraisemblable que c'est celte phrase de Postel qu'il a dans l'esprit. « Le Prince Ture à en divers Parcs ou Serrails grandes multitudes de femmes et principalement en un Serrail de Constantinople, qui est au melieu de la ville, là où à mon partir y en avoit plus de trois cens » (5). Il dit encore que les mahometans n'enseignent pas la rhétorique à la jeunesse {6}, el c’est de nouveau un souvenir de Postel qui avait
(4) I 30, ©: II, p. 120.
(2) Ed. de 1575, p. 90; éd. de 1560, 4" partie, p. 5
(3) Ed. de 1575, p. 120 ; éd. de 4560, 1" partie, p. 27. (4) FE, 42,4. I, p. 244. :
(5) Edition re 1575, p. 92: éd. de 4560, 1'° partie, p. 6. (6) I, 54, t, I, p. 273.
écrit effectivement l'Hogea du docteur... @ Ayant ainsi instruit l'enfant premièrement en la loy, le maine apres aux autres disciplines humaines, lesquelles ils ont autant que nous, fors les Histoires, et rhetorique... De rhetorique qu'ils nomment € mantic», ils dient n'en estre besoin que bien peu, pour ce que nature simplement, et en peu de parolles dit, et monstre ce qu'elle entend » (1). Montaigne fait encore allusion au même passage lorsque, plus loin, il dit à la gloire d'Alexandre que les Turcs, qui méprisent toutes les histoires, ne retiennent que la sienne (2), Postel disait : [ls laissent en petite estime les histoires, et principalement les nostres et les estranges pource qu'ils disent qu’on n'oseroit, vivant un prince escrire de Iuy la vérité, qui ne fut tout en louange, et apres si mort la memoire s’en perdre : dont ce qu'il y a d'histoires, ils les ont quasi pour fausses, fors qu'ils en ont bien quelqu'unes traduittes de Grec, qu’ils appellent Scander c'est à dire Alexandre, et Chederelles ou Suggia c’est à dire saint Georges... » (3).
Si Montaigne profite ainsi des faits allégués par Postel sans reproduire ses propres termes, cela pourrait fort bien prouver qu'il le connaît mieux que beaucoup de ses autres auteurs. Cette conclusion sera peut-être jugée paradoxale à première vue, et cependant qu'on veuille bien y regarder : des citations textuelles peuvent s'expliquer de deux façons : elles prouvent ou que l’on sait par cœur des passages de l’auteur cité, ou qu’on l’a encore sous les yeux. Lorsqu'il s’agit de Sénéque, soit, il est possible que Montaigne en ait retenu des tranches entières puisqu'il le pratique constamment ; mais pour des auteurs comme Chalcondyle, Osorio et la plupart des autres, la seconde explication est plus vraisem blable de beaucoup. Il vient de lire la phrase qu'il transporte dans son manuscrit, peut-être même le livre est-il encore ouvert sur sa table. De Postel, au contraire, il semble ne nous apporter que des souvenirs; l’idée a eu le temps de se détacher de sa forme. [la peut être lu davantage son livre. Dans un des emprunts signalés plus haut, à la suite de ces mots «Les Mahometans defendent
(1) Edition de 4575, pp. 131 et 132: éd. de 1560, p. 36. CHRIS TAN ED uUT (3) Ed. de 1575, p. 131 et de 1560, 1” partie, p. 36.
l'instruction de la rhetorique à leurs enfants pour son inutilité », Montaigne avait ajouté entre parenthèse «€ Comme Postel escrit » (1). Le manuscrit de Bordeaux nous l’apprend. Montaigne eflace ensuite cette parenthèse : pourquoi? Peut-être parce qu'il a écrit ces mots d'après ses souvenirs; relisant par la suite le passage de Postel, il n'y trouve pas les mots « pour son inutilité » et se rend compte de son inexæctitude. Si cette hypothèse est fondée, nous avons là un témoignage intéressant du souci d’exactitude de Montaigne, qui vraiment est grand, et aussi une raison de penser que l’auteur des Essais a lu plusieurs fois Postel. On peut même se demander si ce traitement privilégié qu'il fait à ses histoires ne vient pas de ce qu'il aurait connu personnellement l’auteur. Rien ne nous permet de donner une réponse décisive à cette question; une phrase qu'on à lue plus haut nous engage au moins à la poser. A propos de cet usage qu'ont les Turcs de se blesser pour manifester leur amour à leurs dames, Montaigne a dit «Gens qui l'ont veu l'ont escrit et me l'ont juré » (2). C'est Postel qui l’a écrit. Il est possible que c'en soient d’autres qui l'ont juré de vive voix à Montaigne, mais ses termes me semblent bien plutôt signifier que c'est le même Postel.
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c’est que beaucoup des allusions aux mœæurs des Tures qui se rencontrent dans l'édition posthume des Essais viennent de l'Histoire de Postel. Nous allons en retrouver d’autres ailleurs encore, dans Jacques de Lavardin et dans Paul Jove particulièrement (31.
(4) 1, 514, cf. Le premier tome de l'édition municipale de Bordeaux, & l'édition Royer et Courbet, variante du 4°" livre, p. #18.
(3) Outre ces emprunts aux Histoires Turques, on trouve dans les Æssais, à la même époque, une autre allusion à l'Histoire des pays orientaux : «on dit que Vuitolde, prince de Lituanie, introduisit en cette nation que le criminel condamné à mort eust luy mesme de sa main à se delfaire, trouvant estrange qu'un tiers, innocent de la faute, fust employé et chargé d'un homicide » (HE, EI, t. V., p. 182). Les commentateurs renvoient à l'Histoire de Pologne de Martin Cromer, Mais j'ai montré que les divers passages dont ils attribuaient [a paternité à cet historien viennent non de lui mais de Herburt de Fulstin et de Paul Jove. Quoi que je n’aie pas encore rencontré [a source de celui-ci, je ne pense pas qu'il vienne de Gromer lui non plus Voici en effet le texte de Cromer « Inventi duo Lituani, Vitoudi jussu ipsi sibi patibulum excitarunt : et suis ulerque manibus,barbaro sed patrio tumem more,sese suspenderunt ; objurgantes sese mutuo ne sua cinctatione iram principis in se accenderent; quasi is atrocius etiam aliquid in eos posset statuere. » (Livre XVI ed. de 1578, p. 399, éd. de 4582, p. 656).
Jacques de havardin
Georges Castriot, surnommé Scanderbeg, était fils d'un prince albanais. Livré comme otage aux Tures, il avait été élevé dans la religion musulmane, puis chargé par le sultan de commandements militaires importants. Au milieu d’une bataille, inopinément, il fit défection et se retourna contre les Turcs qu’il défit. Peu après il embrassa la religion chrétienne, et dès lors, jusqu’à la fin de sa vie, pendant vingt quatre ans, de 1443 à 1467, il ne cessa de faire alliance avec tous les ennemis de la Porte et de poursuivre une lutte acharnée et presque loujours victorieuse contre les armées du sullan. Ce personnage devint vite populaire dans toute la chrétienté. Sa vie avait été écrite en latin et publiée en 1508 par un de ses compatriotes, Marin Barlèce. Elle résumait ies années les plus apres des guerres du XVe siècle entre Chrétiens et Turcs, celles qui sont marquées par la chute de l'empire grec et la prise de Constantinople par Mahomet IL. Elle ne pouvait donc pas manquer de présenter un vil intérêt. C’est cette existence agitée que Jacques de Lavardin se proposa de retracer en langue vulgaire dans le volume qu’il publia en 1576 sous le titre suivant :
Histoire de Georges Castriot, surnommé Scanderbeg roy d’Albanie : contenant ses illustres faicts d'armes, ou memorables victoires alencontre des Turcs, pour la foy de Jesus-Christ. Le tout en douze livres. Par Jaques Delavardin, Seigneur du Plessis Bourrot. À Paris, chez Guillaume Chaudière, rue S. Jaques, à l'enseigne du Temps et de l'Homme sauvage, M. D. LXX VI. Avec privilège du roy.
Lavardin écrit dans sa préface : (J’ay tiré et prins ses faicts selon la verité historiale des escrits de ceux qui en ont parlé, singulierement de Marin Barlece, Prestre, natif de Scutari en Albanie, que je me suis proposé pour principal exemplaire & patron, comme autheur qui pour estre reputé tresdiligent et veritable, tres grave et sententieux, merite place entre les plus signalez Historiens Latins des siecles derniers passez. » De fait, son ouvrage est presque une traduction de Barlèce. De temps à autre seulement il interrompt le récit de l'historien latin pour y introduire quelque anecdote extraite de Paul Jove, de Collenucio ou de quelque autre.
En tête de son livre, il a placé un «catalogue des autheurs dont ceste histoire est tirée ». On y voit dix-neuf noms d'historiens qui tous ont parlé du XVe siècle; mais en admettant que tous aient fourni quelque chose à Lavardin, ce que je n’ai pas vérifié, la contribution de chacun est peu importante ; presque tout vient directement de Marin Barlece.
Montaigne a mentionné Scanderberch trois fois en tout, une fois dans chacune de ses éditions (1580, 1588, 1595). Je crois cependant qu'il n’a utilisé l'ouvrage de Lavardin qu'après 1588. L'anecdote qu'il rapporte en 1580 ne se rencontre pas chez Lavardin. En 1588, il dit seulement que Scanderberch ne fut jamais blessé, détail qu'il lui était facile de trouver ailleurs. Dans l'édition de 1595, au contraire, il emprunte au moins cinq faits à l'histoire de Lavardin :
Montaigne Lavardin
Tout ainsi que Constantin fils d'Helene fut le premier qui la
Semble-il pas que ce soit un sort artiste ? Constantin, fils d'Helene,
fonda l'empire de Constantinople, et tant de siecles après, Constantin, fils d'Helene, le finit.
(I, 34, t. II, p. 155.)
D'autres historiens recitent de Mechmed contre des seigneurs Epirotes qu'il les feit escorcher par le menu d'une dispensation si imalicieusement ordonnée que leur vie dura quinze jours à cette angoisse.