ET, 97 VO
Scanderbech, bon juge et tresexpert, avoil accoustumé de dire que dix où douze mille combattans fideles devoient baster à un sufli-
fonda, orna, et enrichit: en pareil cestuicy nommé Constantin, fils aussi d'Helene, fut le dernier, apres onze cens vingt et un an de cest Empire.
Le felon enragé.…. après toutes especes d’ignominie et inhumanité à l'endroit d'eux, y adjousta, pour couronner ses œuvres, ceste nouvelle et inusitée barbarie, les faisant escorcher vifs peu à peu par quinze jours continuels: durant lesquels ils rendirent constamment à Dieu les àmes glorieuses.
(f. 446 re.)
Scanderbeg disoit par fois, que le Capitaine, qui avec dix, ou au plus douze mille hommes ne sçavoit battre son adverse partie malaisé-
sant chef de guerre pour garantir sa reputation en toute sorte de besoing militaire.
(IL.-34, €, V, p. 81).
Mahomed second, se voulant deffaire de son frere, pour la jalousie de la domination suivant le stile de leur race, y employa l'un de ses officiers, qui le suffoqua, l'engorgeant de quantité d'eau prinse trop à coup. Cela faict, illivra pour l’expiation de ce meurtre le meurtrier entre les mains de la mere du trespassé (car ils n’estoient freres que de pere); elle, en sa presence, ouvrit à ce meurtrier l’estomach, et, tout chaudement, de ses mains, fouillant et arrachant son cœur, le jetta manger aux chiens (1).
(LIT, 4, à, V, p. 181.)
Jeanne, royne de Naples, feit estrangler Andreosse, son premier mary, aux grilles de sa fenestre avec un laz d'or et de soye tissu de sa main propre, sur ce qu'aux courvées matrimoniales elle ne luy trouvoit ny les parties ny les efforts assez respondants à l’esperance qu'elle en avoit conceuë à veoir sa taille, sa beauté, sa jeunesse et disposition, par où elle avoit esté prinse et abusée.
(EM EME p.27")
ment avec plus grandes forces en remporteroit il l'honneur . ..
(f. 444 Ro.)
Deux enfans se trouverent, l’un appelé Tursines, aagé de dix-huict mois; l’autre Calepin. Le premier fut par le Bassa Moïse suffoqué à force d'eau, par l’exprès commandement de Mahomet : lequel sans flechir des yeux, assista à si exe.
crable spectacle, Et ainsi que la mere de l'enfant, detestant avec urlemens et cris horribles, entremeslez de continuelles pleurs, cest acte inhumain, donnoit mille maledictions à l’autheur là present : le Tyran, pour appüiser sa belle mere, luy livre entre mains, en expiation du parricide, celuy qui l’avoit commis: auquel, de rage, elle transperça d'un couteau, le cueur devant Mahomet, et luy fouillant dedans le corps ouvert, le luy arracha, et le jetta aux chiens.
Ceste jeune Princesse... espousa André: avec lequel un jour se trouvant à Averse, elle l’envoya de nuict prier de venir à elle souz couleur de choses d'importance : lequel s'acheminant, et jà à l'endroit d'une grille de fer, fut empoigné, et pendu à ladite grille, avec un laz d'or et de soye, tissu de la main de la Royne. Le sujet de cest assassinat (comme plusieurs ont voulu dire) fut, que ce Prince (quoy que jeune & dispos) ne bastoit aux corvees
(1) Cf. aussi Chalcondyle, traduction Vigenere, p. 495. il fit estouffer son frére avec de l’eau qu'on lui versa tout à coup, et en quantité dans la gorge.....
matrimoniales selon l’appetit effrené d'elle: poulsée aussi de la conspiration de ceux de son sang, aspirans à la souveraineté.
(F° 383 ve.)
Paolo Giovio
C’est un historien passablement fantaisiste et peu digne de foi que nous rencontrons ensuite, l'Italien Paolo Giovo, évêque de Nocéra (1). Montaigne n’a pas dû se méprendre sur son compte : bien que ses écrits fussent fort lus au XVIe siècle, on savait déjà très bien leur médiocre autorité, et Bodin, dans sa Méthode de l'histoire, que Montaigne a beaucoup pratiquée, juge très sévèrement cet historien. Osorio l’accuse d'avoir tronqué certains faits glorieux pour le roi de Portugal, dans le seul but de se venger de ce monarque dont les présents ne le satisfaisaient point. Néanmoins, Montaigne le lit et lui fait quelques emprunts: Il faut le remarquer, non pour nous étonner, mais pour bien comprendre les limites de la critique historique chez Montaigne. Nous avons été frappé plusieurs fois de son souci d’exactitude, mais s'il tient à n'introduire personnellement aucune cause d'erreur dans ses récits et à suivre scrupuleusement ses sources, il n'est pas aussi soigneux à scruter leur véracité. « Les histoires que j'emprunte, je les renvoye sur la conscience de ceux de qui je les prens : les discours sont à moy, et se tienent par la preuve de la raison, non del’exeperience... Aux exemples que je tire ceans de ce que j'ayleu, oui, faict, ou dict, je me suis defendu d'’oser alterer jusques aux plus legeres et inutiles circonstances : ma conscience ne falsifie pas un iota ; mon inscience, je ne sçay. » (2) Ce-n'est pas à dire qu'il ne se demande pas, en général, quelle autorité méritent les historiens qu'il a entre les mains; dans les jugements qu'il prononce sur
(4) Pautli Jovit Novocomensis, episcopi Nucerini, Mstoriarum sui temporis tomus primus, XXIIT libros complectens : cum indice plenissimo, Lutetiae Parisiorum, ez officina typographica Michaelis Vascosani, via Jacobaea ad insigne Fontis, 1553. Le second Lome (155%) est relié à la suite du premier.
César (1), sur Guillaume du Bellay, sur Guichardin (2), il n'oublie pas de le faire, et il le fait avec discernement; mais, même si la sentence est défavorable, il ne s’interdit pas pour cela de puiser à droite et à gauche. L'’anecdote a pour fonction de susciter la méditation sur les actions humaines. Qu'elle soit vraie ou non, il importe peu ; elle aurait pu l'être : la nature est si diverse, et le champ des possibles est infini. « En l’estude que je traitte de noz mœurs et mouvements, les tesmoignages fabuleux, pourveu qu'ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Rome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c’est tousjours un tour de l’humaine capacité, duquel je suis utilement advisé par ce recit.. Aux diverses leçons qu'ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs desquels la fin c’est dire les evenements. La mienne, si j'y scavoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir. » Voilà bien pourquoi Montaigne s'arrête à la lecture de Paolo Giovio.Son livre traite « des choses faictes et avenues de son temps en toutes les parties du monde » comme porte le titre, elle est donc infiniment diverse, très plaisante et très suggestive, par conséquent. Rien aussi ne marque mieux qu'un titre si ambitieux l’absence totale de préoccupations critiques de son auteur. De bonne heure l’ouvrage, écrit en latin, fut mis en français par Denys Sauvage, le fameux éditeur traducteur et compilateur des histoires les plus variées ; mais dans la bibliothèque de Montaigne figurait vraisemblablement un exemplaire de l’édition latine publiée à Paris en 1553 : on en a retrouvé un muni de sa signature (3). Il est possible que Montaigne ait également possédé la traduction française ; mais je n’en ai trouvé aucune preuve, et nous savons d’ailleurs que la langue latine lui était assez familière pour qu'il pût fort aisément s’en passer. C’est donc le texte latin que nous mettrons en regard des passages empruntés par Montaigne.
En la guerre que le roy Ferdi- Erat inter Germanos duces innand mena contre la veufve duroy signis Raisciacus Suevus: hujus Jean de Hongrie autour de Bude, filius impiger adolescens, quum
(1) Cf. la note manuscrite en tête de son exemplaire. (2) Cf. IT, 40 à la fin.
(3) Il est conservé à la Bib. Munic. de Bordeaux.
un gendarme fut particulierement remarqué de chacun pour avoir excessivement bien faict de sa personne en certaine meslée, et incogou, hautement loué et plaint, y estant demeuré; mais de nul tant que de Raisciac, seigneur allemand, esprins d'une si rare vertu. Le corps estant rapporté, cestuicy, d'une commune curiosité, S'approcha pour voir qui c'estoit, et, les armes ostées au trespassé, il recogneut son fils. Cela augmenta la compassion aux assistans: luy seul, sans rien dire, sans siller des yeux, se tint debout, contemplant fixement le corps de son fils, jusques à ce que la vehemence de la tristesse, aiant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre. (1)