‹ Les livres et les hommesChapitre 1 sur 25 · IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE

^5 exemplaires vélin de Rives

{dont .5 hors commerce)

numérolés de 1 à W et de 21 à i5

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés

pour tous pays.

EMILE VITTA

Ces pages

dont quelques-unes

célèbrent son héroïsme

et son dévouement

à la quête des abandonnés.

En souvenir d'amicale gratitude.

11 mars 1917.

Par M. Paul Meunier

11 n'est en aucun pays, en aucun temps, métier plus ingrat ni plus dangereux que de proclamer la vérité. Pour avoir porté atteinte à la quiétude bourgeoise des Pharisiens, le nabi Yermia, que vous appelez Jérémie, eut le désagrément d'être scié tout vif entre deux planches, à moins que cette opération extra-chirurgicale n'ait été réservée à son éminent confrère Isaïe, auquel mon bon maître Eugène Ledrain conserva pieusement le nom de nabi Ischiaou. Le fils de la Justice, Prométhée, eut au moins le bénéfice d'un tourment décoratif, pour châtier sa criminelle audace d'avoir éclairé les hommes. Eclairer les hommes ! porter la lumière ! ouvrir les fenêtres ! Voilà, bonnes gens,

le pire des forfaits, celui pour lequel furent institués, de la prison Mamertine aux cachots de la Bastille, toutes les sortes de geôles, d'mpace^ d ergastules, de culs-de-basse-fosse, et les pioinhi de Venise, et le carcere duro où Silvio Pellico bêla son inepte résignation ! Ajoutez la ciguë artistique d'Athènes, le bûcher moins élégant du Saint-Office, la question ordinaire, Testrapade, l'essorillement, le pilori, toutes les sortes de peines fortes et dures qui furent, du Ponant au Levant, du Midi aux Sept- Bœufs, l'ornement des peuples civilisés.

Aujourd'hui, les mœurs se sont faites plus douces. Les lois mêmes et les chats-fourrés ont, peut-être à l'étourdie ! abandonné ces rigueurs efficaces qui rehaussaient jadis leur prestige. Néanmoins, le culte de l'Obscurantisme reste debout. Qu'un mortel sacrilège porte quelques lueurs sur les ténèbres dont s'environne l'Etat démocratique, il apprendra ce qu'il en coûte, sous la Troisième Bépublique, de toucher à un tabou. Les juges, il est vrai, se contenteront, après l'avoir préalablement ruiné, de le noter d'infamie. Et, s'il veut se défendre, la Censure empruntera le dernier morceau de charbon abandonné aux contribuables par ^L Marcel Sembat pour passer au caviar les paragraphes suspects de laisser filtrer quelque lumière.

Aussi n'est-ce pas l'œuvre d'un mince courage que se rendre champion de la Vérité, à cette heure où le Mensonge est roi, où la conspiration de l'Imposture enveloppe en un réseau d'illusions et de balivernes la France tout entière. Dans les ténèbres poissées de sang où l'Humanité fratricide trébuche sur des cadavres.

[censuré]

il est généreux, et fier d'attester les Droite de l Homme contre les bourreurs de crânes.

I censure

11 faut admirer sans réserve M. Paul Meunier d'avoir choisi un pauvre, un humble, un déshérité, le premier venu, pour affirmer les principes indestructibles sur quoi repose toute civilisation, pour en paroles harmonieuses défendre l'égalité de chaque citoyen devant la Loi. Son plaidoyer pour le zouave Deschamps restera une des plus belles pages de l'éloquence judiciaire, digne de ces grands avocats de Rome

iO LES LITRES ET LES HOMMES

qui, dominant les rostres du Forum, sauvaient un tribun de la peine capitale ou montraient à Verres le chemin de l'exil.

On connaît les faits. Rien de moins dramatique, au début, que cette aflPaire. En temps de paix, elle eût fourni les éléments d'un agréable vaudeville, d'un film où Chariot eût triomphé. Le Docteur Vincent, attaché à l'ambulance de Tours, est une manière de Purgon inquisiteur, un étrange métis du Professeur Plume et de Torquemada. Regardez-le d'abord. C'est un matassin de Molière. Examinez-le de plus près. C'est un bourreau chinois. Tout cela, de la meilleure foi du monde, avec la suffisance d'un pauvre d'esprit à qui je ne sais quelle puissance ironique et malfaisante a commis un pouvoir illimité. Le Docteur Sangrado « phlebotomisait » largement. Vincent électrise de même. Inventeur d'une machine auprès de quoi « le petit bout de bois pour les oneilles » du Père Ubu semble une imagination enfantine, il pourchasse d'une torpille électrique les malheureux tombés en son pouvoir, avec le geste des porteurs de lavements, dans Monsieur de Pourceaugnac. 11 est comique. 11 est terrible. A peine convalescent, le blessé qu'il commande est soumis à la question. Dans cette chair, cicatrisée à peine, cette chair dolente, cette chair dont les lambeaux -saignent encore sur les champs de bataille, en

offrande à la Patrie, il projette le cruel effluve électrique, le courant qui travaille, déchire et supplicie ! Il retrouve, pour le soldat féru au service de la France, les « tortures exquises » des vieux inquisiteurs.

Et quand la victime se dérobe, s'enfuit devant rinstrument de supplice, croyez-vous qu'une pitié quelconque, un sentiment humain vienne au maniaque devant cette douleur et cet effroi? Non ! Il faut qu'il expérimente son clystère : « Piglialo^signor moussu! » Et si, poussé à bout, le malheureux se rebiffe, qui pensezvous que l'on mette au cachot? Le médicastre furibond? Nenni, da ! mon cher monsieur, mais sa victime. Car le morticole est sans pitié. Les homœopathes guérissent la coqueluche par le venin du trigonocéphale, pris à un millionième de centigramme, ce qui est, à la fois, inoffensif et joyeux. Pourquoi ne laisserait-on pas le Purgon fulminant traverser le patient avec des ondes électriques susceptibles d'envoyer dans la lune le plus vaste des pachydermes, le plus énorme des cétacés?

Le zouave Deschamps repoussait les familiarités électriques du Docteur Vincent. Soudain, le Vétérinaire aux fulgurations, abandonnant son baquet « de haute fréquence » et les gestes à la Mesmer, bondit sur son malade, et pan! à coups de pieds, et bing ! à coups de poing, se

mit à le boxer avec une dextre digne de Joë Jeannette, de Sam Mac Vea ou de Maeterlinck. Un uppercut encore, et voici knock outle, pauvre diable, itérativement blessé, par le fer des Teutons et le poing de son Esculape. Après ce round mémorable, afin que l'ordre social ne vînt pas à péricliter, le zouave, sous bonne escorte, fut conduit en prison, ensuite déféré au conseil de guerre de la 9' région.

M. Paul Meunier assuma sa défense. Gbefd'œuvre de composition, de clarté, de mesure et d'ordre, son plaidoyer dégage merveilleusement le point de « droit humain », la loi éternelle qui grandit si démesurément ce médiocre litige, cette affaire, au début, si petite. Dans une langue sobre, sèche, mais ardente, avec des phrases qui tendent au but et non à l'effet, des phrases qui, suivant la bonne doctrine de Port-Royal, ont rejeté les vaines parures oratoires, il pose devant la conscience du monde le problème suscité par les malencontres de son client. La liberté individuelle, principe générateur de la Déclaration des Droits de r Homme ^ existe-t-elie de nos jours?

Même blessé par l'ennemi, l'homme, le citoyen peut-il encore disposer librement de la propriété par excellence, la propriété de sa personne ? En conséquence, peut -il accepter ou refuser n'importe quel traitement?

Le Docteur Glovis Vincent se prétend honnête homme. Soit ! Néanmoins, le grand Doyen Ta, devant les juges, taxé d'ignorance, de présomption et de férocité. En effet, il ressort des débats, qu'il « s'acharnait » sur les malades avec peu de douceur et de ménagement.

Les horreurs de la torpille élaient familières au zouave Deschamps. 11 avait pu voir ses camarades nus, se sauvant dans les cours de l'hôpital pour échapper au supplice, les cris épouvantables des victimes, les supplications, qu'on entendait de la rue, des blessés se traînant à genoux dans l'amphithéâtre, demandant, avec des sanglots, grâce et pitié, les vociférations et les injures du Docteur Vincent répondant aux plaintes déchirantes des victimes, les coups de torpille redoublant avec plus de violence sur les corps meurtris de ces malheureux : « Salaud, cochon, lâche, tu marcheras I » et les rires et les plaisanteries des spectateurs que le D"^ Vincent a coutume d^ inviter à ces scènes horribles et dégoûtantes,

que le député IManoury, autre marchand de clystères, dépeint comme un scientifique amusement, avec une bassesse d'arriviste ou, peutêtre, avec une inccuscience digne de Jackl'Eveiitreur ou de Caligula.

Cette vérité — dit M. Paul Meunier — que tous les malades, to'us les blessés, quels qu'ils soient, ont les mêmes droits, que tous les médecins, quels qu'ils soient, ont les mêmes devoirs (primum non nocerey

affirmait aussi Doyen), cette vérité profonde fut répétée à cette barre et d'une manière saisissante par l'un des experts de l'accusation, M. le médecin Charpentier.

Ainsi, le principe est affirmé, la jurisprudence orientée à jamais, vers la Raison et le Bon Sens. 11 ne dépendra plus d'un maniaque de changer la salle d'opérations en cave pénale. Même lunatique, un chirurgien, ne pourra plus, dorénavant, assumer le rôle de tortionnaire, empiéter sur les fonctions du bourreau.

Avec des traits incisifs et coupants comme une lame de bistouri, aigus comme un poinçon d'aqua-fortiste, M. Paul Meunier a fixé l'image du thérapeute Glovis Vincent. Un minus habens^ un demi-fou, ce que Lombroso appelle un maltoïde^ un de ces psychopathes à idée fixe, mille fois plus dangereux que les aliénés tenus sous les verrous. Tels sont le persécuté, le mystique, le visionnaire, le prophète en chambre ou le dieu méconnu. Cervantes a déduit le cas de ces sortes de maniaques. Il s'est complu dans cette analyse, au point de donner, après Bon Quichotte et Le Licencié Virideria^ la seconde préface de Bon Quichotte, avec l'histoire d'un bachelier interné à l'hospice de Séville et qui, se croyant Neptune, offrait à son visiteur aide

et protection contre les feux du « seigneur don Jupiter ».

Glovis est une façon de mystique, une manière de possédé qui prétend guérir par la douleur, comme autrefois Guénaud par Fémétique et la saignée. Il fut un temps où le Fils de la Veuve ^ Bourneville, celui qui laïcisait La Fontaine :.

« Petit poisson deviendra grand, « Pourvu que L'ON lui prête xie »

Bourneville enfin, pape des idiots et précurseur d'Ubu-Legrain, Bourneville se flattait de conduire jusqu'à Polytechnique les crétins les plus avérés, les goitreux congénitaux, les crânes en pain de sucre, et les cerveaux déliquescents. L'homme à la torpille a pour ambition, quant à lui, de donner à la France en armes un ost de cul-de-jattes, de bancroches et d'estropiats, de faire exécuter une charge à la baïonnette par les sujets du roi de Thune, la Cour des Miracles et les bonshommes de Gallot.

Quand il était sur le front, il ne trouvait pas qu'un pied gelé fût suffisant pour évacuer un homme, il exigeait les deux. En outre, il lui fallait qu'un pauvre bougre fût atteint de caquesangue (révérence parler!) pour admettre l'entérite et lui donner son exeat. S'il ne cha-

Hy LES LIVRES ET LES HOMMES

touillait point les morts, comme Galvani ses défmites grenouilles, c'est qu'il avait à martyriser un lot de chair fraîche susceptible d'occuper tous ses loisirs. Quel prêtre de Moloch ou de Vitzliputzli a perpétré un nombre pareil de meurtres inutiles, saigné, pour le plaisir, autant de braves gens qui ne lui avaient rien fait ? Quel hussard de La Mort, quel soldat de l'Empereur Guillaume, pomeranien ou bavarois, se peut enorgueillir d'avoir mis à mort autant de jeunes français que le docteur Vincent ?

Grâce au talent, à la puissance oratoire, à la victorieuse dialectique de M. Paul Meunier, le « poteau de couleurs » est arraché du sol : un bourreau ne déshonore plus cette douce terre de France où la cruauté — même savante — n'inspire qu'aversion et que dégoût.

Grâce à l'éloquence de M. Paul Meunier. Grâce à son courage aussi. Parlementaire, c'est-à-dire faisant parti d'un milieu où la couardise, la peur de se compromettre, la pratique du mensonge et des faux-fuyants sont d'un usage coutumier, il a, dans son intégralité superbe, gardé ce courage civique, le plus rare et le plus fier, ce courage qui d'une auréole immortelle couronne aussi bien les Hommes de la Convention qu'un Agrippa d'Au-

bigné ou qu'un chancelier de l'Hôpital. Parmi les cœurs de lièvre et les esprits de renard, il a maintenu, devant tous, la haute franchise d'un libre citoyen. Il a dressé aux tourmenteurs un pilori, dans la conscience des justes. Il a démasqué le faux savant, le délirant plausible, en même temps que le bourreau certain. Il a rendu Vincent, l'ogre et le fantoche, aux maisons d'aliénés où sa place est toute prête. Il a, sans crainte, sans violence ni reproche, fait service au Bon Droit et vengé la Liberté.

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