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LES GUERRES D'ENFER

Par M. Adolphe Séché

M. Séché voit de haut et juge clairement. Il pense par lui-même ; il n'accorde aux apparences, à l'opinion publique, aux « idoles », qu'une médiocre attention. U sait écrire. Ces trois cents pages, Le5 Guerres d'Enfer en font foi. Humour, vivacité, précision dans le mot et dans l'idée, aperçus nouveaux, curiosités fécondes, M. Séché s'avère (comme on dit à présent) un maître de l'Histoire, pour les avoir écrites. C'est, jusqu'à présent, le plus beau livre — non ! c'est le livre — de la Guerre. Quand, plus tard, il s'agira de définir les événements qui nous emportent, c'est à l'œuvre d'Adolphe Séché qu'il conviendra de recourir. Même en le réduisant à la plus sèche analyse, on ne sau-

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rait, ici, donner d'un tel ouvrage une idée approximative.

Dans sa manière d'exposer les faits, de promulguer l'enseignement qu'il en tire, M. Adolphe Séché rappelle assez communément la manière de Gourmont. 11 en a la franchise, la brièveté substantielle. Comme Gourmont, il comprend et généralise. Mais cette affinité, dont il ne peut que se louer, avec un noble esprit, n'entrave ni son originalité ni son charme personnel. Son livre est plein de trouvailles heureuses, d'aperçus vifs et curieux. La distinction qu'il établit entre la race de sang et la race de culture (c'est-à-dire les races d'intérêts communs) donne un terme au bavardage des ethnologues à la petite semaine, qui parlent si mal à propos d'aryas, de sémites et d'autres balivernes ! Les bonnes gens ! ils ignorent que ces Teutons répugnants dont ils maudissent la gloutonnerie et la méchanceté, sont des Indo- Européens, comme eux, comme leurs pères, les Francs, qui donnèrent à la Gaule ce nom qu'elle a gardé.

A la guerre chevaleresque, patricienne, du Moyen Age, à la guerre idéaliste de la Révolution, faites, l'une par une aristocratie orgueilleuse et fermée, l'autre par des soldats de carrière, succède la guerre moderne, intéressant un peuple tout entier, une rac^, bientôt, sans

doute, un continent. C'est la guerre de tous, cruellement systématisée, employant à des œuvres de terreur la culture scientifique. C'est la guerre de tous, concourant à la même besogne anonyme et collective, à l'enrichissement d'un monde, forcé d'accroître, pour vivre, sa production et son territoire.

M. Séché n'estime pas que la Grande Guerre soit un dénouement. Il y verrait plutôt une sorte de prologue au drame guerrier qui, pendant le XX' siècle, aura le Monde pour théâtre et pour acteur l'Humanité. Les vieilles distinctions : neutres et belligérants, combattants ou non-combattants, seront abolies. Plus que jamais « un loup » pour son frère, l'Homme apportera, dans le vieux conflit d'Abel et de Caïn, un art subtil de donner la mort, inconnu jusqu'à lui. Substituer au combattant la machine permettra d'éterniser ces grands carnages qui, de plus en plus, seront industriels et mécaniques, — le soldat transformé en chauffeur, en pilote, devenu enfin un ouvrier sans panache ni broderie. Et la guerre, cette guerre, la plus surprenante des guerres, avec ses nouvelles formes d'embuscade, modifiant l'esthétique du paysage (car le progrès fait du champ de bataille un immense chantier), voici comment le décor des luttes à venir apparaîtra, sous les aspects nouveaux que lui con-

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fèrent les apports de la chimie et de la balistique :

Au cours des siècles, les lignes de Thorizon se sont modifiées combien de fois, sous la poussée des nécessités militaires? Sans remonter au delà de notre ère, on peut suivre, sur le sol de la France, l'évolution de son armement et son immédiate répercussion sur le paysage. Contre les assauts des chevaliers bardés de fer et de reîtres, le Moyen Age érige ses châteaux à pont-levis, à tourelles, à créneaux. Voilà créé le pittoresaue médiéval.

La poudre s'enflamme, le canon tonne, les murailles s'effondrent. Vauban jette à bas mâchicoulis, échauguettes et pignons. Les arbres sont rasés, les terres retournées. Le pittoresque est démoli.

Les obusiers monstrueux et les avions semeurs de bombes ressusciteront le paysage accidenté, replanté, reverdi, coupé de tranchées bétonnées, de coupoles blindées, de tours métalliques, cependant que le ciel, jusqu'ici inviolé, s'animera d'ailes géantes et de feux resplendissants.

Ce passage, résumé des réflexions que suggèrent à M. Adolphe Séché les conjonctures présentes, fait toucher la manière du styliste et le tour du penseur. La place manque, ici, pour effleurer même les solutions qu'il propose. On n'eut d'autre vouloir que de nommer avec déférence le livre et son auteur, d'enregistrer, à

cette place, un témoignage de véridique admiration.

Heureux si quelques nobles intelligences, quelques esprits attentifs et libérés des triviales idoles pressentent dans Les Guerres cVEnfer^ nonobstant les aridités de ce compendium trop succinct, un noviim organiim de la philosophie historique, une somme, un bréviaire de la sagesse moderne qui vaut qu'on l'étudié et qu'on s'en imprègne, autant pour la diction et le beau style que pour l'imprévu, la force, le courage de la pensée. Après, en effet, l'avoir étudié, c'est un des livres que l'on relit encore et que l'on aime toujours, après l'avoir fréquenté.

Par M. Romain Rolland

Dès les premiers instants de la guerre et l'entrée en Belgique de Tarmée impériale, avant même le sac et les horreurs de Louvain, M. Romain Rolland suscita des haines fanatiques. Il vida jusqu'au fond la coupe de l'impopularité, fut honni, conspué, dévolu aux exécrations. La Presse, unanime cette fois, car elle s'acharnait sur un homme de talent, prodigua ses plus noires injures, le traîna dans la boue. A peine, çà et là, quelques esprits, moins exclusifs, parlèrent de donner audience au coupable avant de le juger, d'entendre ses raisons, quitte à lui décerner, plus tard, un châtiment exemplaire, s'il avait outrepassé le droit et forfait à l'honneur. Le délit d'opinion existe en temps de

guerre ; la Terreur eût expédié M. Romain Rolland à l'échafaud. Plus humains, ses confrères d'aujourd'hui, exception faite d'une étroite minorité, se bornaient donc à l'outrager sans, d'ailleurs, autrement s'inquiéter de lire les écrits, objets de leurs courroux. A peine quelques fragments, détachés avec perfidie et soutenus de gloses furibondes, traversaient la frontière, car M. Romain Rolland, réfugié en Suisse, donne à la presse helvétique les pages qui provoquent tant de scandale et de fureurs. Son article de septembre 1914 : Au-dessus de la mêlée^ exaspéra le sentiment national, au moment même où Anatole France (dont la pensée a, par moments — miUatis mutandis — quelques affinités avec celle de Romain Rolland) se voyait contraint, lui aussi, de rétracter, ou peu s'en faut, une sage parole. A cette heure de fièvre, d'élan et d'enthousiasme, il était dangereux de parler autrement que la foule, guidée, au surplus, vers les grandes choses, par un instinct qui n'est jamais en défaut. A présent, les haines s'apaisent, les malentendus se dissipent. En outre, les inconvénients de la répression dans les choses de l'esprit, la nécessité de borner aux indiscrétions malfaisantes le silence exigé des écrivains, apparaissent clairement aujourd'hui. La Censure n'a pas une bonne presse. Rientôt, sans

doute, elle aura fini de vivre. Les convenances apprendront, seules, aux personnes judicieuses, dans quelle mesure il convient de formuler ou de taire les jugements inspirés par ce choc des nations qui prépare un siècle nouveau. C'est pourquoi le livre de M. Romain Rolland (il remonte au début de Thiver, octobre-novembre) garde encore son actualité, Les discussions, les conflits soulevés par ces notes de philosophie ou d'histoire ne cessent jamais d'être opportuns. En effet, M. Romain Rolland a posé le premier cette question que nul, aujourd'hui, ne peut résoudre sans manquer à quelque devoir ou du moins à quelque politesse : la question de l'avenir après la guerre. Quels rapports existeront, une fois les hostilités closes, entre ceux qui ne pourront, d'un jour à l'autre, cesser d'être ennemis, tout en se retrouvant, comme naguère, voisins et même un peu cousins? Après tant de réquisitoires, voici le plaidoyer. Au-dessus de la mêlée {ainsi M. Romain Rolland a choisi le titre du morceau qui suscita l'esclandre, pour nommer son ouvrage) émane d'une inspiration chrétienne, d'une sorte d'idéalisme évangélique. Pareille doctrine et pareils sentiments n'ont que faire dans la tranchée, alors que tombent les éclats d'obus, que sifflent les balles et que, dans la nuit pluvieuse, des étoiles meurtrières semblent se détacher du ciel, tandis que les

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moribonds râlent, dans le vent qui sanglote, les hoquets de leur agonie. Avant tout, la guerre est un geste positif. Elle consacre la force, la violence ; elle met le droit commun aux pieds de la richesse, richesse en effectifs et richesse en numéraire. Elle exclut toute idée humaine, toute générosité. Gomme un devoir, elle impose à l'homme l'exécration de l'homme son frère. Elle donne raison à Gain plus vigoureux qu'Abel. Entonner, au milieu de ses cris, de son vacarme, de ses rugissements, des hymnes à la concorde, c'est faire un geste évidemment oiseux, quelque peu grotesque. Les détracteurs de M. Romain Rolland ajoutent même scélérat. Les prêtres des diverses orthodoxies chrétiennes se montrent unanimes sur ce point. Popes, clergymen, vicaires, laissant pour devenir soldats les rites des confessions qu'ils desservent, abandonnent aussi les œuvres de la paix. Leur dieu, c'est, à présent, Sabahoth, le parent asiatique de Moloch, celui qui brise les rois au jour de sa colère. Il n'enjoint aucunement à ses fidèles de s'aimer les uns les autres. Cependant les clergés des troupes en présence l'implorent, chacun de son côté, le suppliant d'écraser l'ennemi, de le réduire en poussière, de le fouler aux pieds. Or, c'est l'évidence même, la logique irrésistible des choses qui leur communique cette ardeur homicide. La Force est une vertu

cardinale, soit ! Mais, pour quelque temps du moins, ils oublient que la Justice en est une aussi.

M. Romain Rolland se réclame de Tolstoï, qu'il trouve « un des plus /^^mineux (c'est lui qui dit plu-lii) génies de la Terre ». Donc, voilà de quoi nous édifier. L'auteur de Jean-Christophe tient pour son prophète le gâteux évangélique dlasnaïa-Poliana. Sur les traces d'un tel maître, il ne manque pas de raisonner dans l'espace ; il parle de la guerre comme pourrait le faire un enfant dépourvu de toute instruction, un ébionite, contemporain de Jésus ou, plus exactement, le huron de ce vieil Arouet. Le Christianisme intégral crée une erreur non moins intégrale qui fausse tous les postulats de M. Rolland. Car son illusion majeure est d'oublier que la guerre obéit, avant toute chose, à des lois économiques. Depuis l'homme des cavernes jusqu'aux pillards de l'armée allemande, on ne l'a jamais faite que pour le butin, pour dévaster le territoire de l'ennemi, pour dépouiller l'adversaire de tous les biens qu'il possède, femmes et bétail chez les primitifs, argent liquide, territoire, avantages douaniers et commerciaux chez les civilisés. Voltaire pensait de même.

La guerre, disait-il, n'eut en aucun temps d'autre but que le pillage.

Ce n'est pas quand la maison brûle, quand les voleurs emportent les objets précieux, forcent les serrures, déprèdent l'argenterie et le numéraire, que les hommes de pensée ont à défendre quoi que ce soit en dehors de la maison en flammes. 11 s'agit, premièrement, d'éteindre l'incendie et de chasser les malfaiteurs !

Nul, certes, parmi les gens cultivés, n'ignore la valeur intellectuelle de l'Allemagne. Si M. Romain Rolland travailla toute sa vie à rapprocher les esprits des deux nations, il n'est pas le seul à connaître ce que l'art et la science germaniques ont produit de plus parfait. Le moment, d'ailleurs, semble fort mal choisi pour en exalter les louanges. Notre Gœthe, soit ! Mais, est-il besoin de le revendiquer, précisément à l'heure où les toits de Louvain fument encore ? Sans partager contre Wagner les indignations commerciales de M. Camille Saint-Saëns, on a bonne grâce à momentanément proscrire du répertoire Tristan et Parsifal^ même à laisser dormir, dans les bibliothèques musicales, Weber et Gliick, Mozart et Reethoven. Tant que la botte du reître foule victorieusement le sol héréditaire, il est décent de n'extérioriser en aucune sorte de geste l'admiration — même légitime — que nous inspirent les travaux d'art, d'industrie ou de science, la production de l'envahisseur.

11 y a là une nuance, une question de tact et de mesure. C'est le bon goût français qui, réveillé soudain, en dépit des cosmopolites, des juifs allemands, du tango et des perruques versicolores, s'est révolté contre M. Romain Rolland et l'a prié, sans douceur, de mettre une sourdine à son homélie un peu trop germanique. Il était déjà notaire, beaucoup trop connu par Les Cahiers de la Quinzaine^ pour que l'on pût organiser, à son détriment, la conspiration du silence. Inde irœ !

M. Rolland aime la musique. 11 en disserte pertinemment. Sa Vie de Beethoven, quelque peu lourde, quelque peu maussade, mais très honnêtement poussée, apporte une contribution digne d'estime à l'enseignement primaire des Beaux-Arts.

Cette conscience que M. Romain Rolland met aussi bien dans le pacifisme que dans ses travaux sur l'harmonie et les maîtres de l'art musical, apparaît comme la caractéristique d*un talent indéniable, placé très haut par quelquesuns. Le besoin de s'exprimer avec mesure et de n'émettre que des opinions où brille la commune sagesse induit,souventesfois, M. Rolland à voisiner avec Joseph Prudhomme. 11 ne se prive jamais de proférer, çà et là, des sentences qui manquent d'imprévu, de fraîcheur et de nouveauté. Ainsi :

L'homme cultive les vices qui lui sont profitables, mais il éprouve le besoin de les légitimer ;

On fait la guerre à un État, on ne la fait pas à un peuple.

Et celle-ci dont la naïveté ne laisse rien à désirer :

Efforçons-nous d'être des hommes qui, par delà les intérêts égoïstes des nations éphémères ne perdent pas de vue ceux de la civilisation humaine tout entière.

h'homme qui vit en dehors des nations éphémères, ce qui n'est pas fort aisé à concevoir, n'est pas un mythe d'aujourd'hui. Nous l'avons rencontré dans Schiller. Il se nomme, à cette place, le marquis de Posa. Il est citoyen du Monde, habitant des siècles à venir. Il réclame à Philippe II la liberté de penser.

Veuillot trouvait à Cherbuliez une teinte d' « accent suisse », un ton à la fois laïque et prédicant, répandu sur tous ses écrits et qu'il nommait plaisamment le « bleu Buloz », Cherbuliez ayant coutume d'opérer dans la Revue des Deux-Mondes,

Ce « bleu Buloz », de même, Faccent du marquis de Posa (qui mêle aux déclamations de Jean-Jacques un ton de nez fort dévot et protestant), je le retrouve partout dans M. Romain Rolland. Esprit appliqué, ce philosophe apporte

le plus grand soin à mal écrire. L'interminable histoire de Jean-Christophe porte cette même estampille huguenote. On y reconnaît l'accent suisse, de même l'accent hollandais, mipartie calviniste et luthérien, comme si quelque pasteur wallon eût, ici, collaboré avec un dominé de Groningue ou de Maëstricht. Gela fleure, je le répète, le protestantisme, la Groix de Genève, la société de tempérance, en un mot, ce Ghristianisme en redingote noire qui fait de la Vache à Golas une religion maussade et, peut-être, la seule qui manque absolument de charme et de beauté.

Gela, au surplus, ne diminue en rien les mérites de M. Romain Rolland.

G'est un littérateur vertueux, un estimable musicographe. G'est aussi (et malgré ce que les sports chers aux générations nouvelles ont jeté de discrédit sur l'emploi) c'est un penseur. Il n'ouvre la bouche que pour émettre des apophtegmes décisifs. Ghaque fois qu'il prend la parole ou s'approche de son écritoire, il se délibère afin d'instruire l'Univers.

Quelle que soit, au demeurant, l'opinion que l'on professe touchant sa littérature, on ne peut nier la bravoure dont il a fait preuve, naguère, en soutenant le choc des animosités furieuses, de la calomnie et du mensonge ameutés sur ses pas.

L'œuvre héroïque de Beethoven, dont il fait son étude préférée, a formé son entendement. Ayant bu le vin des forts, il a conquis cette noblesse, l'énergie et le pouvoir de résister aux foules méchantes, de défendre ses dieux, envers et contre tous.

Le Maître de toute harmonie a, pour prix de sa fidélité, formé son disciple au courage civique, à ce courage, la première, la plus modeste et la plus difficile des vertus.

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