‹ Les livres et les hommesChapitre 10 sur 25 · I ÀS LIVRES ET LES HOMMES · texte numérisé non relu

I ÀS LIVRES ET LES HOMMES

gnes. L'esprit s'afFriande aux Mémoires de Montluc, aux souvenirs de Gommines ou de Joinville. En dépit de leur naïveté rocailleuse, il accorde à ces tomes surannés une place d'élection dans la bibliothèque du genre humain — non loin des Commentaires où César burina la conquête des Gaules — parce que les auteurs qui, en personne, ont vécu leurs souvenirs, obtiennent, par ce seul fait, une audience plus amicale et plus entière de la curiosité publique. Si, par surcroît, Thomme qui raconte sa vie et ses actions est doué d'un talent d'écrivain ; s'il exprime clairement ce qu'il a fait, ce qu'il a vu ; s'il analyse avec pertinence la structure des événements, les intérêts et les passions des hommes, il distance promptement et laisse fort en arrière les historiens de cabinet.

L'auteur de cette narration pathétique Au secours des enfants serbes a tu son nom. 11 refuse de signer ces pages qui, par instants, font rêver à la manière condensée et rapide, à la forme pleine et sèche de Xénophon, dans sa Retraite^ aux bulletins de la Grande Armée, à tous les écrits militaires des soldats nés écrivains.

On ne peut que rendre hommage à cette modestie hautaine, respecter l'anonymat où se renferme Tauteur, qui, dédaignant la gloriole

AU SECOURS DES EiNFAMS SERBES li3

littéraire d'un succès, tend à des objets moins futiles et plus beaux.

Les feuillets de son journal, expédiés par des moyens de fortune, commémorent, d'étape en étape, la magnanime traversée.

Affrontant la mer insidieuse, les dangers d'un pays où la déroute, la fuite d'une armée en débandade imposent, à chaque pas, un héroïque effort, la Mission des Orphelins de la Guerre quitte Rome, le 31 décembre, pour se rendre à Scutari d'Albanie. Elle atteint Brindisi, le 1" janvier 1916, à deux heures de relevée. Inaugurant, ainsi, leur année par un acte fraternel, ces vaillants exposaient leur vie. Ils allaient au-devant des malheureux que la guerre avait faits. Ils se portaient au secours du petit nombre d'enfants serbes qui survivaient encore en Albanie. Au risque du naufrage, de la mort, de la famine, ils se proposaient de traverser l'Adriatique, de toucher le littoral albanais. Saint- Jean de Medua, ce coin de terre tragique, désolé par la guerre, la déroute, et que faisaient encore plus sinistre la pluie et les rigueurs d'une telle saison. Mais à qui brave les torpilles autrichiennes et les taubes allemands.

Qu'importe ce que peut un nuage des airs Epancher, en passant, de tonnerre et d'éclairs ?

M. Emile Vitta, délégué général de TAsso-

ciation Nationale des Orphelins de la Guerre, âme lucide et forte de cette œuvre magnifique, emmenait avec lui un homme éprouvé, Georges Yvetot, l'orateur aimé de la Bourse du Travail, le tribun plébéien qui, si souvent, inquiéta les pouvoirs de la Troisième République, le propagandiste chassé de Berlin pour avoir préconisé la paix, dans cette capitale du pangermanisme et qui, à présent, soumis aux nécessités de rheure^ porte son zèle vers des œuvres de simple humanité. Trois femmes intrépides les accompagnaient : JVr^' Véronique Bacheré, le dévouement, la joie et l'activité même, la fée omniprésente de l'expédition, veillant aux bagages, à la pharmacie, aux vivres et donnant au réveil des rescapés le réconfort de sa belle humeur ; une Slave, M°"* Papow^ska, de même langue et de même religion que ses pupilles futurs. Enfin, M^*' Migeon, institutrice qui dirigea longtemps l'école française de Ghabatz.

Tout simplement, comme pour un voyage de pur tourisme, ces braves partirent d'un cœur léger au pourchas des infortunes qu'ils allaient secourir.

Dès les premiers pas, néanmoins, un présage qui aurait mis en fuite les Romains, en face de « l'inquiète Adriatique », les attendait

à Brindisi. Un oiseau de fâcheux augure, sous les espèces d'un journaliste parisien, vaticina la ruine des audacieux, avec toutes sortes de huhulements et de trémolos, d'autant plus sincères qu'ils venaient d'une peur énergiquement conditionnée.

En effet, le quidam, bien résolu à ne point se rendre où son journal avait cru l'expédier, trouvait saumâtre de voir des « amateurs » affronter les mêmes dangers qui perturbaient ses entrailles.

La caravane en marche n'écouta pas ce hibou sans plumes. Elle s'embarqua, les yeux fichés sur une étoile que ne connaissent guère les plus fameux d'entre les reporters. Quelque dieu la protégeait sans doute. Pour conduire les hardis compagnons à travers les flots de rOdyssée, il étendait sur leurs fronts l'égide protectrice d'Athéna. Un hasard digne de leur courage les fît monter à bord de la CittadiBari qui partait quelques instants après le Brindisi^ tout d'abord désigné pour leur passage. Sur le pont de ce bateau, ils purent assister à la catastrophe du Brindisi, torpillé sous leurs yeux.

Le 6 janvier, au petit jour, vers 7 heures du matin, les matelots de la Citta signalaient, à bâbord, un périscope. Tandis que les servants courent à leurs pièces, un bouillonnement se produit à l'arrière du Brindisi. L'avant plonge.

En cinq minutes, le bateau est englouti. Vision d'horreur et d'épouvante, pleine de cris, de hurlements, de chansons délirantes, plus affreuses que les vociférations du désespoir ! Les uns sautent à la mer, d'autres se tiennent en chantant. D'autres, stoïques, se tuent et meurent en soldats. Un fourmillement d'épaves, de nageurs. L'expédition vient, alors, au secours des rescapés. Ces malheureux, presque nus, grelottant de froid, de faim et de fièvre, obtiennent les premiers secours, trouvent quelque réconfort dans les soins donnés par les trois femmes que leur infortune, sur-le-champ, transforme en infirmières, expertes et cordiales.

Breuvages revigorants, habits secs et commodes, les caisses de l'expédition permettent de satisfaire aux besoins les plus impérieux. Le voyage de bienfaisance ajoute à son but principal quelques bienfaits de plus.

De jour en jour, il se poursuit, au milieu de difficultés sans nombre, d'obstacles incessamment renouvelés.

La substantielle brièveté des pages consacrées à cette expédition ne permet pas d'en donner un résumé. 11 faudrait tout citer. Il faut tout lire. Par une intuition de génie et qui sauva manifestement ses compagnons de route, le délégué général de l'association, Emile

Vitta, comprit que le plus sage était de s'enfoncer dans rintérieur de l'Albanie, en remontant la vague des fuyards et de se joindre à la retraite d'une division serbe jusqu'à Durazzo.

Chemins défoncés, plaines marécageuses dont la boue humide happe monture et cavalier, pentes meurtrières, plaines sinistres où des fuyards affamés pareils aux Mercenaires de Salammbô, mordent à même la chair des bêtes en putréfaction ; toute Thorreur de l'hiver et de la défaite se dresse pour faire obstacle aux voyageurs. Ils poursuivent, néanmoins. Harassés, mouillés, recrus de faim, ils vont. Car ils devinent l'appel tragique des enfants abandonnés. Rien ne les arrête. Les long trajets sous la pluie à travers les pentes meurtrières et les gîtes infects ne troublent par un instant leur courage. Ils vont, portés par leur tâche fraternelle, au-dessus de la fatigue, des obstacles et des périls.

L'aventure, contée avec une précision un peu froide, sur le ton détaché d'un rapport administratif ou de quelque note diplomatique, gagne, à cette froideur même, plus d'intérêt et de vérité. Nulle déclamation, nulle recherche du pittoresque. Une langue précise, nerveuse, une phrase drue, exempte d'adjectifs, mais dont l'éloquence émeut d'autant plus profondément qu'elle est plus sobre. D'ailleurs, une suite de

clichés, pris sur le vif, aux moments solennels de l'épique traversée, en fait voir au lecteur chaque péripétie. Elle avère les paysages, le climat et le décor, les mouvements de l'expédition en marche. Elle ajoute au récit, parfois un peu sec, les éléments d'extériorité, le pittoresque, éliminés à dessein du texte par le narrateur.

Les nobles pèlerins franchissent des plaines livides. Ils escaladent les montagnes dont l'hiver efface les chemins. Partois, sous une averse infinie, ils tentent des marécages dont le sol se dérobe, menaçant de les absorber, eux et leurs montures, à chaque pas Devant eux, parfois, remonte du fond un centaure macabre, cheval et cavalier, que la fermentation cadavérique dégage de l'enlisement. Ce spectacle funèbre complète la vision des cadavres abandonnés, des moribonds saignant les dernières gouttes de leur vie, un enfer plus terrible que ceux de Virgile ou de Dante.

Les divisions du Timok et de la Morava n'ont presque plus d'enfants. Cette dernière, toutefois, a sauvé un orphelin de huit ans, le petit caporal Milivoïe Stanimilovich.

Fait prisonnier par les Austro-Allemands, dans sa ferme détruite, son père et sa mère assassinés sous ses yeux, Milivoïe, à force de

courage, de ténacité, d'intelligence et de rouerie orientale, parvint à dépister ses gardiens, à rejoindre l'armée serbe dont il partagea les combats.

Tant de vaillance, chez un petit enfant, méritait un salaire peu commun. Les soldats et les officiers serbes, juges incontestés en matière de courage, oiït fait caporal Millivoïe Stanimilovitch. Et c'est un spectacle à la fois émouvant et comique de voir ce gamin « rectifier la position », pour faire le salut au régiment qui passe et le lui rend avec une souriante gravité.

L'orpheline Kosana, les jumeaux Radomir et Radoïé, transportés dans un panier sur le dos d'une ânesse, bien d'autres encore sont venus enrichir la famille que M. Emile Vitta fonda aux quatre coins de la France, afin de réparer dans la mesure du possible tant de pertes lamentables et de faire moins amers les deuils inconsolés.

Nourrissons perdus, mères en détresse, veuves que la mort d'un être chéri laisse le cœur en deuil et la huche vide, trouvent, chez les Orphelins de la Guerre, un asile toujours prêt, une table toujours mise, un port d'attache. Leurs yeux pourront, désormais, regarder sans effroi les vagues moutonnantes et les flots déchaînés.

\iO LES LIVRES ET LES HOMMES

Loin des guerres, des massacres, dans les sites enchanteurs, sous les oliviers du Mont- Boron, de Saint-Jean-Cap- Ferrât, de Cannes, d' Antibes ou de Marseille, ils trouvent aussi le meilleur des biens, à savoir une compassion discrète, une amitié généreuse, un foyer tutélaire, l'espérance d'oublier en paix les jours néfastes qu'ils ont vécus.

Les enfants croîtront. Le Temps cicatrisera la plaie intérieure. Il séchera les larmes de leurs mères. Sûres du présent, confiantes dans Tuvenir, ces plébéiennes au grand cœur, d'un élan unanime, béniront l'homme généreux, le grand citoyen qui, pour elles et pour leur descendance ouvre, pendant la tempête, un lieu d'asile, un refuge, à l'ombre du Bonheur et de la Paix.

Par le D' Cabanes

Le D' Cabanes est un homme de poids, d'érudition et de fantaisie, expert en médecine, pourvu de bonnes lettres

Il a quelque français et sait mal plusieurs choses

lequel donne aux trépassés fameux des consultations rétrospectives. Il diagnostique les bobos des empereurs inhumés depuis trois cents ans, tâte le pouls des reines mortes et collectionne les pois à cautère de n'importe quel poète relié en veau. La gale de Bonaparte, la fistule de Louis XIV, la puanteur du Béarnais, la hies venerea de François I" ne gardent pour lui aucune espèce de mystère. 11 sait de quelles drogues Moïse Gharras composait les lavements du

Roi-Soleil. Nulle chose ne lui demeure étrangère de la médecine périmée et décorative d'autrefois. 11 n'ignore ni la décoction de vipères, ni l'huile de renard, ni la poudre magistrale d'écrevisses, ni le bézoard de Goa, ni Torviétan, ni le lilium de Paracelse, ni le baume thériaque d'Andromachus, ni les trochisques de magnanimité, ni les crottes de chien en pilules, ni les cataplasmes légués par Ezéchiel au roi Ubu. C'est un fort grand savant dont le bagage s'accroît de saison en saison. Cabinets secrets, légendes, indiscrétions, curiosités, verbiage hippocratique, il entasse matériaux sur matériaux. 11 prend autant dénotes que, jadis, l'abbé Trublet. Je ne serais pas étonné qu'il méprisât un peu Mummsen. A force de faire, comme disait Rivarol, des commissions dans l'Histoire, le D"" Cabanes a conquis une place fort enviable. Pas un médecin qui ne le tienne pour le plus insigne des lettrés, pas un lettré qui ne le répute le plus exquis des médecins.

A la tête d'une gloire si fortement assise, l'auteur à! Une allemande à la cour de France ne peut que s'agrandir, monter jusqu'au faîte et, quelque jour, atteindre l'empyrée académique où les talents de tout repos trouvent leur juste récompense. Sa dernière compilation, pleine de fac-similés, de portraits, d'estampes

et d'autographes, ne peut que hâter un si enviable résultat. C'est un livre, en effet, qui « paraît à son heure » comme disent les notes de libraires, avec les carnets de route, les mémoires d'aviateurs et les poèmes « en vers de plusieurs centimètres » sur les choses de la guerre. Le genre du D' Cabanes ne lui permettant pas d'invectiver contre les Allemands d'aujourd'hui, son ingéniosité l'a induit à élire dans le passé une victime sur le visage de qui il expectore sa bile, afin de venger à sa manière rinvasion tudesque, les horreurs belges et tout ce qui s'ensuit. Donc, il a choisi pour quintaine et comme susceptible d' « encaisser » un lot d'outrages inauthentiques mais agréables au lecteur, Elisabeth-Charlotte de Brunswick, princesse palatine du Rhin, belle-sœur de Louis XIV, mère du Régent, arrière grand'mère de Louis-Philippe et le plus beau mémorialiste du « grand siècle », après, comme de juste, le duc de Saint-Simon.

Le D' Cabanes aurait pu, semble-t-il, avoir la main plus heureuse, ne pas faire un choix si révoltant. Il est juste néanmoins de dire que, la lecture de sa clientèle ne remontant pas fort loin dans le passé, il a beau jeu pour calomnier cette auguste mémoire qu'il tente de noircir. De même, il a pu, sans trop de gêne, démarquer le travail de Brunet sur la duchesse

Ii4 LES LIVRES ET LES HOMMES

d'Orléans, rédiger une partie importante de son texte avec les notes dont cet érudit accompagna la correspondance de Madame.

Ce fut un grand cœur, une lucide et ferme intelligence, une pure et droite volonté que cette princesse allemande, jetée aux bras d'un cynède par la raison d'Etat. « Franche, bonne, bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières », Saint-Simon, qui la dépeignait ainsi pour les âges futurs, ne se faisait illusion sur ses défauts ni sur ses travers. Longtemps même avant qu elle ne fût, d'après le mot d'Arvède Barine, devenue « une vieille dame à manies », ce grand témoin de Versailles lui trouvait le « rustre d'un Suisse », je ne sais quelle rudesse incompatible avec les mœurs et les complaisances du milieu où son destin l'avait portée. Hautaine, forte, courageuse au milieu de la valetaille princière et des mendiants blasonnés, elle ne montrait aucune souplesse. Jalouse de son rang et de ce qui lui était dû, elle vivait à l'écart, n'ayant d'autre plaisir que la chasse, la comédie et, surtout, l'interminable correspondance qu'elle entretenait avec sa noble parentèle. Dévouée au roi qu'elle aimait sincèrement et, sans doute, avec plus de tendresse que ne le comportait son état de belle-sœur, condescendante avec Monsieur, tolérant ses favoris, pourvu que, de leur côté, ils obser-

vassent à son égard les plus étroites bienséances, elle tenait fort loin tout le reste de la Cour, ne se mêlait pas aux conversations plus qu'aux intrigues.

Gomme Saint-Simon, la duchesse d'Orléans survivait à un monde évanoui dont elle conservait opiniâtrement les traditions, les préjugés, les haines, les petitesses et les grandeurs. L'ascension de la bourgeoisie opulente, le mélange des robins, des gens d'affaires à la noblesse cupide et besogneuse, la prostitution de l'aristocratie à la jQnance révoltait son cœur féodal, comme un sacrilège et comme une honte. En ce qui la touchait personnellement, elle n'admettait rien, ne voulait rien comprendre ni accepter des mœurs nouvelles, pas plus les robes sans corps de jupe que la préséance des ducs sur les princes de sa Maison. Mais ce qui l'indignait jusqu'à la fureur, ce qu'elle méprisait par-dessus toute chose, ce qu'elle ne pouvait regarder sans horreur, c'était la mésalliance, le renoncement volontaire au patriciat, l'abandon criminel du privilège sacré, en un mot, Taffront fait à la race par le caprice de l'individu.

Nul ne fut pénétré au même point que Madame de Taxiome : « Noblesse oblige. » Aussi, elle n'hésita pas à souffleter son fils en présence du roi même, quand il accepta pour

femme la bâtarde de Louis XIV. Elle exécuta, dans les jardins de Versailles, les fausses comtesses palatines que M"' de Maintenon avait fait venir de Strasbourg dans le but de molester la Dauphine de Bavière, et cela si drument que l'une des drôlesses en mourut. Elle ne perdit jamais une occasion de morigéner ses nobles cousins quand ils regardaient de trop près les belles filles de Paris. De même, ses cousines, lorsqu'elles avaient, pour les bommes de leur suite, un excès de bontés.

Elle ne put voir sans horreur le Roi, le Dieu, le Maître, le Jupiter de Versailles, descendre de son Olympe afin de prendre la veuve Scarron dans le ruisseau, lui donner presque, sur le trône, la même place que dans son lit. L'indignation qu'une pareille déchéance éveilla dans l'âme altière de TAllemande ne s'amortit jamais. Pas plus que Fénelon, pas plus que Saint-Simon, elle ne pardonna son crime à la pieuse intrigante, le crime d'avoir mis le roi de France au même niveau que l'auteur de Jodelet. Perfide, insinuante, hypocrite, la Maintenon, comme son élève le duc de Maine, excellait à mentir, à calomnier, à distiller, avec un pieux sourire, le mensonge qui brise une carrière, à jeter dans l'exil, dans la mort, dans l'oubli, un infortuné qui ressent le coup mortel, sans jamais connaître la main dont il est

UiSE ALLEMANDE A LA COUR DE FRANCE 127

venu, Françoise d'Aubigné fit tous ses efforts pour bannir Madame, ou du moins, pour l'éloigner du roi. Cette bigote, composée, étroite, ambitieuse, que la domesticité avait pour toujours avilie, aurait eu contre Madame la haine instinctive des natures basses contre les gens de cœur. Elle sentait le mépris de la « fière Allemande » peser lourdement sur son indignité. Louis XIV, malgré tout, resta l'ami de sa belle-sœur. Quand, avec la duchesse de Bourgogne, il eut perdu le dernier rayon de sa morne caducité, il revint à elle, exigea un raccommodement avec la « guenipe ». Malgré son dégoût. Madame consentit. Elle embrassa la veuve Scarron qui, d'ailleurs, continua de lui faire discrètement le plus de mal possible.

L'état d'esprit de cette haute princesse, la réclusion volontaire où son orgueil la tenait enfermée et quelque peu maussade, tout, jusqu'à cette laideur dont elle plaisantait ellemême avec un esprit charmant, la mettait dans les plus heureuses conditions pour peindre le monde fastueux, méchant, trompeur, égoïste et corrompu qu'elle jugeait du haut de sa noblesse etde sa pureté. L'auteur des Mémoires, seul, dépasse la duchesse d'Orléans aussi bien dans la peinture extérieure des individus que dans l'analyse de leurs caractères. Le D' Cabanes a l'irrévérence de lui préférer cette pie

huppée, insupportable, minaudière et bavarde, cette pécore du beau monde qu'est la Sévigné. Quelle que soit la dévotion qu'il professe envers les clichés, c'est à croire qu'il n'a jamais lu ni M"^« de Sévigné ni, surtout, la Palatine. De cette princesse est né le seul Bourbon qui, avec Louis XVIII, ait eu de l'esprit, ce doux, gracieux et tendre Philippe, ce régent au grand cœur qui, pour sauver la France de la banqueroute, crut au génie et permit à Law de tenter, quelques années trop tôt, les opérations qui, au lendemain de l'Empire, allaient enrichir la finance juive et révolutionner le domaine de l'argent.

Le D"" Cabanes reproche encore à la Palatine ses vivacités d'expression, les termes crus, dont cette patricienne use avec un royal sans-gêne. La pudeur verbale dont émane ce que Joseph de xMaistre appelait une odeur de magasin, est inhérente au Tiers. Les bourgeois en ont infecté le monde en accédant, au pouvoir. Incriminer la Palatine, lui reprocher son germanisme, la scatologie éparse dans ses écrits robustes et vengeurs, précisément au temps de Molière, de la royale chaise percée, et des matassins, et du lavement de la duchesse de Bourgogne, c'est vraiment supposer au lecteur des trésors d'ignorance ou de bêtise exagérés. Dans le Versailles du Roi-Soleil, autour du bas-

sin de Latone et sous les voûtes de l'Orangerie, flottent des émanations qui rappellent, assez souvent, l'esprit aux plus humiliantes réalités, pour que l'épistolier, écrivant, ainsi que x\ladame,les fenêtres ouvertes, nomme tout net l'encens qui flotte sur les charmilles et les jardins épanouis.

La mort de Madame fut laïque et sublime. A une dame d'honneur qui lui baisait la main :

Embrassez-moi — dit-elle — car je vais dans un endroit où nous sommes tous ég^aux.

C'est elle qui, une semaine auparavant, comme on la détournait de partir, malade, pour le sacre de Louis XV, répondit :

Je mourrai aussi facilement à Reims que partout ailleurs.

En vérité, Plutarque lui-même n'a pas enregistré de dire plus magnanime. Toujours, à l'heure suprême, les grands cœurs profèrent des paroles dignes de mémoire et lèguent à ceux qu'ils abandonnent des adieux qui ne périssent pas !

Par M*"^ de Glermont-Tonnerre

Est-ce amour, idolâtrie ? Est-ce fétichisme héréditaire pour la personne de Louis XÏV ? Est-ce gratitude envers le Soleil de Marly que deux siècles n'ont pas exténuée encore dans le sang du banquier Samuel Bernard? Est-ce, tout uniment, erreur typographique (erreur, au demeurant, peu probable dans cette merveille d'Edouard Champion) qui défigure un texte notoire de Saint-Simon ?

Toujours est-il que M"" E. de Glermont-Tonnerre, substituant une prose de fantaisie au ferme langage de l'historien, lui prête — dans un récit connu de tous — la phrase que voici :

J'admirais, et je n'étais pas le seul, cette espèce de proposition du roi, si avare de ses paroles, à un homme de Tespèce de Bernard.

« Proposition » au lieu de « prostitution », même au temps d'hypocrisie où nous vivons et de mensonge verbal, peut sembler excessif dans un ouvrage que sa forte documentation, le charme soutenu du style ainsi que l'étude ingénieuse, profonde et sincère des individus et des milieux ne destine pas le moins du monde « à l'usage du Dauphin. »

Il est vrai qu'un « homme de lettres » a récemment corrigé Pantagruel, afin de l'approprier à l'entendement des jeunes filles.

Si j'ai débuté par une querelle touchant les respects dus aux maîtres du Verbe et de l'Histoire (il faut nommer Tacite pour trouver un égal au duc de Saint-Simon), ce n'est pas en humeur dénigrante, encore moins avec le propos de rabaisser la belle étude que M""^ de Glermont-Tonnerre a consacrée au grand aïeul de son mari(Gaspard-Paulin de Glermont-Tonnerre ayant épousé Anne-Marie-Louise de Boulainvilliers, petite-fille du « richomme » qui soutint de ses deniers la monarchie en danger de banqueroute), étude où revivent, comme dans les toiles d'Hyacinthe Rigaud, de Lebrun ou de Largillière, les visages d'autrefois. C'est avec

i'M LES LIVRES ET LES HOMMES

un sentiment fort net de l'Histoire, une singulière puissance d'évocation, un goût très sûr et très pur que ce livre fut écrit. Depuis les origines de Samuel, issu dune famille sans doute Israélite, venue, au plus tard vers 1600, de Hollande, et troisième fils de Samuel Bernard, peintre du roi, lequel mit glorieusement à profit les leçons de Simon Vouet, jusqu'à la fin glorieuse du fastueux octogénaire qui mourut, comme le David de Racine, «d'ans et d'honneur chargé » avec autant de parasites et d'adorateurs, dans son château de Passy ou de Grosbois, que le Roi même, à Versailles » M""' E. de Glermont-Tonnerre a dépeint cette grande et noble figure de l'homme qui, au xvn* siècle, en face d'une aristocratie hautaine et besogneuse,représenta la souveraineté sans réplique de l'Argent. Roi de la Banque, Samuel porta sur toute chose une âme vraiment royale. En lui, rien des traitants que Le Sage etDancourt passementaient de ridicules. Rien, non plus, de cruel, de petit ou d'inhumain. Ce n'était ni Turcaret, ni ce neveu tragique de Colbert que le malheur des temps forçait à « exprimer jusqu'au pus » les misérables. Généreux, d'une libéralité soutenue avec son frère pauvre, il se montra magnifique et secourable envers les humbles, non moins qu'envers les grands seigneurs. Ses amours étaient fastueuses, comme il convenait

à son état, le luxe de sa table, digne de Vendôme ou d'Apicius. Il inventa, pour les siècles à venir, le vol-au-vent « à la financière », transforma les étangs de la Grange-Batelière en faubourg de plaisance, combina le trust des vins de Malaga, se répandit en pluie d'or chez les grasses impures de ce temps.

Sa table était réputée pour sa succulence. Elle ne lui coûtait pas moins de cent cinquante mille livres par an. Poissons rares, gibiers fabuleux, sauces aux truffes et aux vins d'Espagne, la cuisine française conduite à son apogée, eut sa place, désormais, parmi les Beaux- Arts. Ses jouissances, dit Balzac, valaient bien les plaisirs de Lucullus.

Ses façons galantes et cavalières ne scandalisaient qui que ce fût. La pruderie, exclusivement bourgeoise, n'a de place dans l'Olympe des rois ni dans le palais des dieux. Plutus, d'ailleurs, a toute licence auprès de ceux qu'il enrichit. Tout est permis à Grésus. Mondor a toujours bonne grâce. Midas lui-même est cité pour son esprit. Or, Samuel Bernard en avait beaucoup.

Une de ses parties de jeu est restée mémorable. Elle se passa à Versailles. Mandé parle roi Louis XV, Samuel Bernard fut le soir convié à un souper que donnait M™^ de Tallard. Le duc d'Hyen l'amena, et l'hôtesse de pousser de petits cris, de dire qu'on

lui amenait quelqu'un dincroyabie, de le comparer à M. Turcaret ou au Bourgeois gentilhomme. En tout cas, les belles dames de la cour ne manquèrent pas une si belle occasion de plumer l'oiseau rare que le ciel leur envoyait. Racontant plus tard l'entrevue, M™® de Tallard commence par décrire fort exactement Samuel Bernard tel qu'il était alors : « Au-dessus d'une assez belle figure, il avait une perruque immense et sur sa grande taille, un habit ou plutôt une espèce de pourpoint de velours noir, veste et doublure de satin cramoisi, brodé en or, et une grande frange à crépines d'or au bas de sa veste ; que sais-je ? une cravate de dentelle, des bas blancs brodés en or et roulés sur les genoux ; enfin des souliers carrés, avec la pièce rouge. Je me lève bien vite, prends mon air sérieux et complimenteur et, allant au-devant de lui, dès que le duc d'Hyen me l'a nommé, lui parle du service insij;ne qu'il a rendu au roi et après quelques lieux communs, lui propose un brelan. On tire les places; le sort met Bernard entre M'"« de Tallard etM"«de Flamarens »

Les épaules superbes et la gorge parfaite de M"*' de Flamarens troublèrent Bernard au point de l'empêcher de suivre le jeu. « En quelques instants il perd tout ce qu'il a devant lui. On lui offre de changer de place pour conjurer sa mauvaise chance. < Moi, céder ma place? Nenni-dà s'il vous plaît. Vous n'avez eu que l'argent du gousset. J'en ai d'autre à votre service dans ma veste. » Et jetant d'une main les rouleaux d'or qu'il tire de sa poche,

il plonge son autre main dans la gorgée de M™^ de Flamarens en lui disant: «Ma belle, qu'en pensezvous ? Va tout ! »

Non seulement au jeu de M""' de Flammareus, mais devant le populaire, et pour induire la canaille à exalter ses bonheurs domestiques, Samuel n'était qu'ostentation, largesse et magnanimité. S'il se mettait en dépense pour donner une fête aux Parisiens, les Parisiens étaient choyés comme des rois.

Quand sa petite-fille, x\nne-Gabrielle de Rieux, épousa le marquis de Mirepoix, ce ne fut pas assez d'un concert dirigé par Rameau, de festins copieux et délicats. La rue elle-même, illuminée sur tout le parcours de la noce, depuis les Petits-Pères jusqu'à Saint-Eustache, eut sa part de réjouissances.

Une fontaine jaillissante imitait les armes de Bernard par les savants caprices de ses eaux. Son intarissable abondance figurait les flots d'or par lui versés pour les besoins de TEtat. Une inscription latine précisait le symbole : In patriam populumque fluxit.

Ainsi, dans une opulence royale, et sans connaître les orages qui voilèrent, à son coucher, l'astre éblouissant de Law, s'écoula jusqu'aux derniers confins de la vieillesse la vie

Ia6 LES LIVRES ET LES HOMMES

utile de Samuel Bernard. Un portrait d'Hyacinthe Rig-aud, dans une de ces poses théâtrales que le peintre affectionnait, montre Samuel Bernard pompeusement vêtu, non moins glorieusement emperruqué, avec la courbure sémitique de son profil et, serrant la bouche fine aux commissures des lèvres, un sourire d'homme qui a reçu les confessions d'un monde, près de son coffre-fort, accueillant les richesses que la a Terre et les Ondes » apportent à ses pieds.

M"' de Clermont-Tonnerre a suivi la postérité du financier jusqu'à ses derniers neveux, jusqu'à ce marquis de Boulainvilliers qui louait « en meublé » son château de Passy-Auteuil, dressant pour la Popelinière un état des lieux, accompagné d'un inventaire où le théorbe et le crocodile d'Harpagon seraient on ne peut mieux placés.

Telle est, en ses grandes lignes, l'étude consciencieuse et charmante dont M"' E. de Clermont-Tonnerre enrichit la littérature féminine. Ce travail indique un tour sérieux d'esprit, une culture et des recherches à quoi la plupart des « Muses » en faveur auprès du public ne nous ont point accoutumés.

Par Paul Llntier

Au verso de la dédicace faite par l'auteur « à la mémoire du capitaine Bernard de Brisoult » tombé face à l'ennemi, les éditeurs ont placé la note que voici ;

Au moment où nous achevions d'imprimer les dernières pages de ce livre, l'auteur, maréchal des logis Paul Lintier, mourait pour la France dans la vingt-troisième année de son âge, le 15 mars 1916, frappé par un éclat d'obus sur le front de Lorraine.

Ce n'est pas sans émotion que l'on déroule un volume si noblement taché, dès son premier feuillet, par le sang jeune et par d'un héros emporté dans cette horrible tourmente

de fer et de feu qui, depuis deux aus, gronde sur la patrie et dévaste les fleurs de son printemps sacré. Quel pédant, quel cuistre de collège pourrait, ici, raisonner platement sur l'esthétique et le métier d'un livre conçu, exécuté entre deux alertes, dans les fanges, dans les périls de la tranchée, alors que les obus éclatent, que bourdonnent les balles, comme des guêpes meurtrières, et que des étoiles d'acier font pleuvoir la mort sur les abris où le soldat au repos se remémore les gestes qu'il a vécus? On n'écrit pas avec son cœur. Et ce ne fut pas la moindre sottise de Musset qui, même parmi les poètes, mérite qu'on le nomme un sot exceptionnel, d'affirmer, pour déplaire à Victor Hugo, que « le talent ne fait rien à l'affaire ». Mais on lit parfois avec son cœur. L'émotion, la gratitude, je ne sais quel respect attendri émoussent la critique. Pour vous entretenir du livre légué à ses amis, à la France, par Paul Lintier, je m'enorgueillis de laisser toute inopportune clairvoyance ; je parlerai de cet écrit magnifié par la mort de son auteur, comme un grammairien d'Athènes eût discouru sur les tablettes écrites, la veille des Tbermopyles, par un guerrier de Léonidas.

Cela, néanmoins, sans vaine exagération dans la louange, sans complaisance excessive d'oraison funèbre ou d'éloge académique. Mort à

vingt-deux ans, à l'âge où l'esprit se cherche encore, où les plus grands débutent la plupart du temps par de médiocres essais, Paul Lintier avait déjà réalisé quelques-unes des promesses dont sa jeunesse était pleine. Ce qu'il a fait suffit à montrer que sa fin glorieuse et cruellement prématurée frappe d'un deuil amer, non seulement les proches et les amis qui le pleurent, mais aussi les bonnes lettres qui perdent, sans doute, en lui, un bel écrivain, un esprit alerte et judicieux.

Ma Pièce est, au jour le jour, l'histoire de la vie intime que mènent, autour de leur engin homicide, les canonniers d'un pièce de tir.

Dans une batterie de 75, cette pièce est « composée en matériel d'une voiture-canon et d'une voiture caisson » que traînent six chevaux robustes et sagement dressés, tels que Rudyard Kipling les a dépeints, il y a vingt ans, dans Service de la Reine. En hommes, le dieu de bronze, le tube fatidique plus redoutable que la foudre éclatante de Zeus, a tout un cortège de prêtres et de courtisans. Cette idole destructive a, pour la nourrir, la soigner, la tenir toujours en haleine, prête à lancer la mort, un cortège imposant. Six conducteurs président à ses voyages. En même nombre, des servants tiennent la main à sa parure, aux soins délicats et menus qu'elle réclame sans

cesse. Ils préparent l'aliment terrible dont elle se nourrit. Us gorgent ses entrailles d'acier et d'explosifs. Un brigadier au-dessus d'eux, et le maréchal des logis, chef de la pièce. Par surcroît, celle dont Paul Lintier fut le maître comptait, outre le chef de section, un brigadier de tir, un trompette et l'ordonnance du capitaine, avec ses deux chevaux : en tout dixhuit hommes et dix-neuf bêtes.

Depuis presque une année, accouplés au même joug, vivant la même vie, endurant les mêmes peines, ayant tout en commun, le pain et les dangers, ces hommes forment un microcosme, une société en raccourci, avec ses goûts, ses besoins, ses tics, ses aversions et ses préférences. Us confèrent à leur pièce un vie individuelle. Ce morne fantôme de métal glacé devient, par eux et pour eux, une personne vivante, une sorte de personnage cartésien dont les organes sont une pure machine qu'émeut et que dirige une pensée étrangère émanant du pur esprit.

Lintier retrace, d une main alerte, les portraits de ses compagnons d'armes. Le livre est orné de ces crayons hâtifs où le trait essentiel, pris et fixé au vol par un artiste qui sait voir, donne à Touvrage un caractère charmant de réalisme et de sincérité. Voici Bréjard,le chef de section qui commande à peu près seul ;

MA PiÈcr: 141

Hubert, nouveau chef de la pièce qui partage ses inquiétudes entre une jeune épousée et sa ferme où la récolte, encore sur pied, attend le moissonneur. Bréjard, mince, blond, élancé, a le menton volontaire, des yeux gris « infranchissables », un masque sans reflets de Napoléon subalterne. Jean Deprez contraste fortement avec lui. C'est le poète de la pièce. Rêveur qu'ennuyait le régiment, la garnison, la paix et que la guerre ne déride point, spirituel à ses heures, un peu lunatique, mais ami loyal et causeur plein d'agrément lorsque bon lui semble, c'est le compain choisi de Paul Lintier, celui dont le rapprochent davantage la communauté des goûts, les affinités intellectuelles. Enfin, pour compléter ce groupe, raccourci de l'Humanité, le maître pointeur de la pièce, Hutin, noir, chevelu, moustachu comme un héros de YEdda, avec de « beaux yeux noirs, un peu gouailleurs, éclairant son visage régulier. Energique, violent, assez ambitieux, vindicatif, rapide à la décision », intelligent, susceptible d'amitié, capable de dévouement, nature spontanée et riche, il a conquis, de prime abord Paul Lintier qui ne parlera de lui qu'avec une sorte de tendresse virile, tout à fait dans le ton de ce « geste » plus magnanime que n'importe quel roman chevaleresque d'Amadis, de Perceval ou de Galaor.

De jour en j our et, peut-on dire même, d'heure en heure, se déroule, comme une fresque ou, mieux, comme les plans hâtifs d un cinématographe, la marche héroïque des guerriers vers la Marne, soldats moins heaux sans doute, mais non moins sublimes que les héros de l'épopée antique. Ils vivent VIliade et VEnéïde, ils vivent la Chanson de Roland^ au xx* siècle, siècle de la guerre impitoyable et scientifique, ces « poilus » débués, fangeux, couverts de boue et grouillants de vermine, qui répondent par les éclats d'un rire sublime aux éclats des shrapnells et des obus.

Un livre comme celui-ci ne peut-être analysé. On ne résume pas les palpitations d'un cœur, les actes quotidiens d'un être vivant et robuste, assez bien doué pour, au milieu des épouvantes et sous l'immanence de la mort, avoir conservé un regard lucide, les facultés maîtresses d'un esprit en éveil. Paul Lintier a fini en guerrier. Ma pièce montre que son courage fut le même à tous les instants de cette campagne tragique. Ce livre atteste une existence non moins belle et généreuse que la mort de l'auteur. 11 faut lire ces pages vivantes, cursives, d'un métier par moment assez faible, mais que relève la belle humeur d'un héros adolescent. Il y a là cette fraîcheur nationale, cet entrain juvénile, cette « beauté du diable »

MA PIÈCE 14li

que ne remplacent, ni les combinaisons savantes, ni Tart épuré des écrivains émérites.

Voici une page, entre plusieurs autres, d'une valeur égale, une page dont l'émotion va loin dans « la terreur et la pitié ».

C'est à Vie-sur- Aisne, dans une maison bom*geoise éventrée et béante, armoires, buffets, placards défoncés et pillés, avec du linge de femme qui traîne dans la boue et, sur la table de la salle à manger, un repas servi :

J'ai faim. Sans arrière-pensée, je m'attable. Le déjeuner est bon, quoique froid.

Ce déjeuner, préparé pour le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, fut interrompu et ne profita pas à l'Ogre teutonique ; les avantgardes françaises arrivaient :

Nous traversions T Aisne sans encombre. Comment l'ennemi nous laisse-t-il ainsi franchir la rivière? La pensée obsédante d'un guet-apens, pareil à ceux que nous avons tendus aux Allemands au passage de la Meuse, m'angoisse un peu.

Près d'Atticby, tandis que les batteries françaises prennent position, les échelons s'arrêtent, le 13 septembre, près d'un bois de féerie aux verdures profondes, tout humide et odorant encore de la pluie de la veille... Lintier va

s'endormir, quand, tout à coup, « le fracas d'un obu.s qui vient s'abattre à proximité, se répand en ondes vibrantes dans les taillis, dont chaque feuille semble bruire ».

Un canonnier apparaît à l'entrée de la carrière, très pâle, titubant .. 11 murmure : « J'en ai. » — <( Où? » D'un petit mouvement de la tête, il montre son coude d'où le sang s'échappe. Et voilà qu'on entend, venu de la route, qui, coup sur coup, fait deux détours et s'enfonce ensuite sous une voûte obscure de grands hêtres, un bruit confus de piétinements et de lamentations.

Un conducteur arrive sans képi, la face sanglante :

— Venez... là-bas, c'est tombé..., c'est tombé sur la route. Tout est bousillé, les chevaux sont en travers... Ah ! bon Dieu !

— Tu es blessé ?

— Où ? demande-t-il.

— Ta joue...

— Rien, c'est un cheval, mon sous-verge... Venez.

Des obus sifflent, passent. On court. Brusquement, au détour du chemin, une vision atroce m'immobilise une seconde, sans souffle.

Sous le soleil qui, à travers les branches, marbre le fond clair de la chaussée, il y a un«amas informe d'hommes et de chevaux fauchés. L'attelage entier de la forge et celui du chariot de batterie se sont eff'ondrés en monceaux mouvants de chairs saignantes. Dessous, il y a des hommes. Deux ser-

vants sont étendus la face contre terre, au milieu de la route. D'autres se traînent sur les mains parmi les chevaux de selle abattus. Dans les fossés, des blessés bougent.

De ce charnier, montent de longs gémissements, des plaintes étranges semblables aux cris angoissants de certaines bêtes de nuit, un sourd « ôôôh !... ôôôh 1 » interminable, modulé comme un chant de sauvage. Du sang coule en ruisseau dans les ornières de chaque côté du chemin. Une puanteur d'abattoir, fade à vomir, une sorte de tiédeur, une odeur de chair fumante, de vie ruisselante, une odeur de cheval, de viscères et de digestion prend à la gorge, enivre, écœure.

Un homme, dont le buste est enseveli sous l'attelage de la forge, a réussi à passer un bras à travers une masse de boyaux répandus. Mais les viscères lui ont garrotté le poignet. Il les secoue furieusement, projetant des gerbes de sang. Des chevaux qui crèvent, pètent, lâchent du crottin, grattent le sol de leurs jambes raidies. Leurs ferrures crissent sur les cailloux. Dans leur agonie, ils tendent les traits ; des chaînes craquent. La voiture à laquelle ils sont attelés avance un peu, puis recule.

Un fantassin, mort, tend sa poitrine béante. Ses yeux grands ouverts ont un regard droit, trouble, un regard bleu qui m'entre dans la poitrine. Un artilleur a été cloué au talus. Il est resté là, presque debout, le ventre ouvert ; sur ses bottes, un cheval blessé, immobile, saigne des naseaux.

Lorsque, par instants, les râles et les plaintes

s'interrompent, on perçoit le bruit du sang- qui s'écoule flot à flot, le borboryg-me des intestins qui s'épanchent blanchâtres et roses et qui se tordent sur la route.

J'ai couru dégager l'homme qui suffoquait, enseveli sous l'attelage de la forg-e. 11 montre un visage convulsé, complètement rouge, les cheveux et la barbe agglutinés de sang. Il roule des yeux pâles, Alors j'aperçois, entre les deux chevaux, mon ami M .., très pâle, les yeux clos. Je cours à lui, je passe mon bras sous son corps pour le soulever... Tout mon sang s'arrête subitement de couler, mon cœur de battre... Mon bras s'est enfoncé jusqu^aa coude dans le dos de mon ami.

Même Goya, dans les Horreurs de la Guerre, et Valère Bernard, dans sa suite d'eaux-fortes, sublimes et terrifiantes : Guerro, n'ont peut-être pas atteint l'horreur, l'épouvante, de ce dernier trait. C'est la face de la Mort, non plus ricaneuse, égalitaire et méprisante, mais calme et terrible, qui dévoile, d'un seul coup, son néant et sa misère, à l'Homme épouvanté.

L'auteur de pages simples et fortes — si nombreuses dans Ma Pièce — pareilles à celleslà, eût connu, sans doute, la gloire des plus purs triomphes littéraires. Une force aveugle, malfaisante et destructive des plus beaux espoirs, a trop tôt moissonné sa vaillante jeunesse.

Qu'un peu de gloire, cependant, veille sur son tombeau. Qu'à la palme héroïque du soldat se mêle un rameau de laurier toujours vert. Que le nom de Paul Lintier brille dans le Parnasse où les ombres des écrivains trop tôt disparus cueillent les fleurs du champ d'asphodèles, où le jeune Méléagre déplore, avec André Ghénier, le sort adverse et l'orage ennemi des plus riches moissons.

Par M. Jacques Roujon

Voici, tel que, loin du front et dans les perspectives déformantes de la rêverie, au civil retenu hors de la bataille quotidienne, par la maladie ou par l'âge, apparaît celui qui, malgré le tumulte, l'alerte soutenue et le « gardeà-vous ! » perpétuel, conserve la présence d'esprit et la fermeté nécessaires pour noter des paysages, mettre au point des dialogues et définir des émotions.

Dans le soir mouillé, à cette heure louche et débilitante où le brouillard s'amalgame à la nuit, quand l'averse furibonde chevauche en croupe de la nuée et que s'échevèlent, au sein de l'ouragan, les pluvieuses Walkyries, un homme s'assied, à l'écart, sous un épaulement.

Ses compagnons fument, chantent, soupent vaille que vaille. L'explosion déchirante des obus, le bruissement des balles et, parfois, le sourd éclat des mitrailleuses, incandescentes comme un rubis d'enfer, tonnent ou grincent dans le crépuscule. Cependant, l'homme ne se mêle point aux jeux, aux rires, aux héroïques enfantillages de la tranchée. Il écrit. A grand renfort de crayons ou de stylographes, il peuple de signes expressifs toutes les espèces de cahiers, toutes les sortes d'agendas. C'est un carnet, c'est un journal, un recueil d'éphémérides. C'est une lettre, une simple note. Mais c'est, en même temps, de l'Histoire, l'Histoire la plus exacte et la plus vivante, l'Histoire écrite, au jour le jour, par un de ceux qui la font. C'est le témoignage d'autant plus véridique des hauts et des menus faits que, demain peut-être, une signature de sang, au bas de la page, en garantira l'authenticité.

Le plus attrayant des conteurs est celui qui narre non seulement ce qu'il a vu mais ce qu'il a fait. Les capitaines se sont presque toujours trouvés d'excellents écrivains, supérieurs la plupart du temps aux historiens de bibliothèque. Sans remonter à César ni même à Joinville ou à Montluc, on ne saurait nier que le Mémorial dicté par Napoléon ne remporte de beaucoup sur V Histoire du Consulat et de l'Em-

pire. L' « impériale brièveté » d'un chef, né pour vaincre et pour commander, surpasse, quand il est question de stratégie et de manœuvres militaires, même la poésie ardente d'un Michelet ou d'un Garlyle. Puisque le réalisme triomphe ici, puisque la guerre est, avant tout, une opération économique, le roman, l'éloquence, les grands effets pathétiques n'ont rien de commun avec cette opération de banque à main armée. 11 ne suffît pas d'imaginer, bien moins encore de discourir. Il faut regarder autour de soi, relever avec précision le détail caractéristique, choisir le mot sobre et juste, le mot capable d'évoquer une scène, un pays, un trait de mœurs, les contours d'un visage ou la forme d'un habit.

C'est Fart du mémorialiste. Ce « poilu » qui griffonne sous l'averse, apportera, demain, une contribution incomparable aux annales de la Grande Guerre.

Que, par surcroît, il ait le sens du décor, la vision du monde, une sensibilité vibrante, l'attention en éveil et le jugement pondéré, son livre — livre qu'il aura fait, presque sans le vouloir, tandis que hurlent à la mort les canons, dogues de la bataille, et que sifflent comme des vipères, les Mauser de l'ennemi — ce livre, libellé d'un cœur intrépide et fier, dans la sombre taupinière où descend la Fau-

cheuse, à toute heure du jour et de la nuit, ce livre dira plus haut que toutes les cantates officielles, que tous les poèmes élaborés par les aigles d'académie et les dindons de collège, les vertus de la France et le los de l'auteur; Un jeune homme, revenu du front, M. Jacques Roujon, employa superbement les entr 'actes de guerre à mettre en pur et beau langage ce volume idéal. Au soldat qui, dès le premier jour, et d'un si fier élan, dévoua sa jeunesse, une déférente sympathie, une respectueuse amitié sont acquises de plein droit. Mais cette cordialité, peut-on dire impersonnelle, cette estime, fait place, bientôt, à des sentiments plus directs. L'admiration va du soldat au prosateur. Elle se particularise, à mesure que les éphémérides se déroulent où M. Roujon mit autant de belle humeur que de pittoresque et de talent. Ceci, comme le beau livre de Judith Gautier, se pourrait nommer ; Le Collier des jours. Mais sous la réserve que les balles des shrapnells tinssent lieu de perles et que l'agrafe se conditionnât d'un fragment d'obus éclaté à propos. Jour par jour, heure par heure, le mémorial déroule ses brefs alinéas, coupés, comme autrefois les maigres chapitres des Goncourt. Cependant, rien ne manque à ces rapides historiettes, à ces contes vraiment « casqués » et vêtus de bleu horizon. Un tour

plein de vivacité ne permet pas qu'on remarque le morcellement excessif de la matière. Bientôt, les personnages se meuvent, parlent, agissent, moins comme les plates figures d'un cinéma qu'à la façon de marionnettes, mises en action par un homme de goût. Je pense aux fantoches de Thomas Holden, aux pupazzi que Lemercier de Neuville faisait vivre, à ces morceaux de bois tout imbibés d'esprit, à ces bonshommes, grands d'un pied, lesquels, semblaient, au bout d'un instant, grandir à la taille de véritables acteurs. Gomme ces figurines d'antan, les personnages de M. Roujon sortent du cadre, se familiarisent, vont et viennent dans notre esprit, comme dans leur maison. En peu de temps, chacun nous est connu : Maxence, l'auvergnat Gharresac, Varlet, M. Garlos Reymond, illustrateur du livre, Jacquard, « bonne pâte d'employé, aussi haut que trois pommes », le caporal Belin, qui forme, à l'occasion, ses subordonnés, « leur apprend à ne pas confondre une feuille de betterave qui remue avec un ennemi qui s'avance », Roberty, le chef modèle, « n'usant de ses galons que pour rendre l'existence plus supportable à ses hommes ».

Les épisodes ricochent, se suivent, s'enchevêtrent, comme une farandole, comme une

chaîne de dames très joyeuse, mais qui s'interrompt, quelquefois, pour se détourner des morts ou soutenir les blessés. Une gaîté virile anime ces lugubres historiettes, encore que les effets macabres y soient prodigués par le Destin. Çà et là, quelques mots de mélancolie ennoblissent le rire un peu forcé de Fauteur qui, manifestement, « poilu » malgré lui, souffre, avant tout, de n'être point lavé :

Anniversaire de Reymond. Il a trente ans aujourd'hui. Ce n'est pas si commun d'arriver à trente ans, cette année.

Le 2 novembre 1914, M. Roujon écrit en marge de son calepin :

Aujourd'hui, trois mois depuis la mobihsation. // faut compter au moins autant avant la paix.

La pipe joue un grand rôle, assume une importance capitale dans le ciirricidum de ces héros. Héros, soit ; mais héros patines de crasse qui dorment côte à côte avec des cadavres en décomposition, parmi les rats familiers, mordus par toutes sortes de vermines, si bien que la pipe, juteuse et malodorante même, semble exhaler, ici, des baumes de cassolette et des vapeurs d'encensoir.

Tout cela brièvement indiqué, dans les narrations du Carnet. Les opérations guerrières

elles-mêmes y sont déduites sur ce mode cursif. Voici un tableautin qui, dans sa concision et malgré les raccourcis, permettra de juger la manière sobre, vivante et directe de M.Roujon. C'est, en plein hiver (15 décembre), la visite des malades :

Les malades attendent au milieu de la cour l'heure de la visite. Peu de malades sérieux, mais des mines hâves, des yeux battus d'hommes fatigués. Voici le major. Il vient de prendre son premier déjeuner avec le colonel qui demeure en face, au château. C'est un Vosgien, mince, jeune, de taille moyenne, au teint coloré, à la voix rude. Les yeux bruns sont malins et perçants... La visite commence... Les fricoteurs se reconnaissent à la variété de leurs maux. Tout est pris chez eux : la tête, les reins, le foie, le cœur, les pieds... Tous les malades campagnards se plaignent de Testomac, organe qui, pour eux, représente aussi bien les bronches que Tintestin... Jules, l'autre jour, n'a pas hésité à chauffer sur le poêle le thermomètre que l'infirmier lui avait placé sous le bras. Le thermomètre est monté à 43" ! Le docteur en étranglait...

Une longue suite de croquis par M. Carlos Reymond enguirlande le carnet de route d'illustrations véridiques et primesautières. « Poilus », ou (< pépères », conscrits au port d'armes, dans la tranchée, attendant le vaguemestre, les uns chantant le Nocturne de Fauré ;

CARiNET DE ROL'TE 155

Au calme clair de lune, triste et beau...

D'autres, lisant leurs lettres, ou bien encore pansant leurs blessures ; carrioles attelées de chevaux étiques ; gamins extasiés devant le régiment qui défile; « cuistots » allant au « jus», M. Carlos Reymono excelle à recueillir dans leur simple humanité ces gestes, ces poses du civilisé ramené à la brute primitive. Et rien non plus ne lui demeure étranger, des hameaux détruits, des cabanes en ruines, des ruelles blafardes que surplombe comme une menace une maison éventrée, une maison croulante où, parfois, l'on croit ouïr la plainte délicieuse et navrante des Orphelins, chantés par Claude Debussy :

We hâve no more house nor home!

Page 1