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L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET LÀ GUERRE

Par M. Albert Sarraut

M. Albert Sarraut, ministre de l'Instruction publique à cette heure du Destin où l'Allemagne déchaîna sur le vieux monde la guerre immense qu'elle préparait avec une si longue perfidie, occupait le poste culminant d'où son esprit clairvoyant et libéral put, alors, juger de haut l'Université en guerre, constater ce qui fait sa grandeur morale et son prestige intellectuel, sa vitalité profonde.

En un seul jour, il a vu partir — humbles ou superbes — trente mille maîtres, qui, « sur la tranchée, allaient donner aux enfants de France la haute, la suprême leçon de leur

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exemple », enseignera ces jouvenceaux le devoir et la mort.

Il a vu les dépositaires de la tradition française vaquer aux multiples devoirs que leur imposait V « indicible tourmente », assistant les blessés, combattant sur le front et, par un magnanime effort, « assurant au pays la permanence de la vie scolaire ».

Souvenirs pris sur le vif, chaudes et vivantes images, actes et paroles de son ministère, projets de réformes quand, au lendemain de la guerre, le temps sera venu d'appliquer les enseignements qu'apporte avec elle cette dure expérience, M. Albert Sarraut groupe, en un recueil harmonieux, les notes, les impressions, les discours épars, jusqu'à présent, fixés à peine, comme il dit, sur la trame des jours.

11 se défend, néanmoins, d'avoir fait un livre. Car « le livre est un acte du Moi, dans lequel la personnalité tente de se produire et cherche, en quelque manière, les modèles de son relief». Le recueil d'aujourd'hui — ces pages toutes vibrantes d'enthousiasme et d'idéalité — ne serait autre chose qu'une contribution offerte aux historiens futurs des corps enseignants pendant la grande guerre. Mais ces restrictions trop modestes, le rôle secondaire qu'il attribue à son recueil n'empêchent, en aucune façon, M. Albert Sarraut d'affirmer ici un talent vi-

goureux et pur. C'est un écrivain. 11 possède au plus haut point la clarté, le sens de l'ordre, la concision, la mesure, cet art de distribuer la lumière dans chaque partie et de mettre en place les moindres éléments d'une composition littéraire qui fut si longtemps, le propre de la France, le juste orgueil des auteurs que sa mémoire a consacrés.

La seule introduction de V Instruction publique et la guerre constitue un ouvrage pensé avec noblesse et fortement écrit. C'est l'histoire d'hier et celle de demain. Chefs et subordonnés ont fait leur devoir, quelque chose même de plus que le devoir. Ils ont accompli jusqu'au bout leurs tâches. Savants, hommes de laboratoire, techniciens, illustres professeurs ou maîtres d'école obscurs n'ont eu qu'une pensée, à l'appel de la Patrie en armes. Et c'est d'un cœur unanime que tous ont marché d'un même pas dans la voie étroite du civisme et de Tabnégation. Les uns, vengeant par un trépas glorieux les « primaires », si lâchement calomniés, les autres demandant à la manière inerte ses redoutables secrets, tantôt pour atteindre l'ennemi de coups mieux assurés, tantôt pour donner aux victimes, avec l'espoir de vivre, un soulagement à leurs maux.

Circulaires ministérielles, discours, allocutions, communiqués à la presse, M. Albert Sar-

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raut évoque, dans ses grandes lignes, la vie de r « Université » depuis la déclaration de guerre jusqu'au mois de mai 1915. Il montre sa participation à la défense nationale, ainsi que l'organisation des études — supérieures ou primaires — tandis que la plupart des maîtres combattent sur le front. La mécanique de l'instruction, pendant cette période si riche d'héroïsme, en face de l'ennemi, témoigne de la vivace, de l'indomptable ténacité française, du don merveilleux, dévolu à ce peuple, de créer,d'improviser, de suppléer par des moyens de fortune à l'indispensable qui lui manque et, porté par l'éducation que lui donna Técole de la République, d'opposer aux forces adverses une force que les monstres même de la balistique moderne sont inhabiles à terrasser : la volonté d'un cœur intrépide qui se dévoue et s'offre pour le salut public. Cette vertu, en face de la mort, cette énergie et cette résistance procèdent manifestement de causes lointaines; elles prennent leur source au plus profond de l'être, car « si la France a pu improviser des munitions, elle n'aurait pu improviser des âmes ». L'école avait trempé fortement les cœurs, affermi son courage et préparé son dévouement. Depuis longtemps, les méthodes germaniques avaient pénétré l'enseignement supérieur. Par un snobisme que le choc de 1914 aura, sans

doute, emporté à jamais, la science allemande, l'érudition allemande seules, dans les hautes régions des études françaises, obtenaient Taudience des maîtres. Le pasquil en vérité prophétique, sur la Nouvelle Sorbofine, que signait le pseudonyme d'Agalhon, signalait déjà cet état d'esprit, quelques années avant l'agression allemande. Les recherches littéraires avaient pour objet tout autre chose que la littérature, l'œuvre d'art. Flaubert se plaignait, déjà, que les critiques de son temps eussent abandonné les errements du vieux La Harpe, à ce point curieux de l'auteur qu'ils en oubliaient son ouvrage. Qu'eût-il pensé, le probe, le clairvoyant artiste, en lisant les « devoirs » des aspirants aux grades littéraires, en 1910 ? Pas un normalien qui se permette de louer les beautés d'un écrivain, d'analyser l'émoi produit par sa lecture. Ces enthousiasmes creux, ces généralisations de mauvais goût étaient bons pour les esprits enfantins d'autrefois. La question, à présent, est de savoir combien de fois, dans un certain nombre de pages, Montaigne ou Pascal ont employé tel adverbe, quelles erreurs typographiques déshonorent l'édition princeps d'un classique et autres balivernes laborieuses, propres à inspirer quelque tolérance envers les expansions de Jules Janin ou les anemoiiœ verboritm chères à Paul de Saint-Victor. Ajoutez

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la science sociale de M. Lévy-Bruhl, négation complète de l'individu au profit de je ne sais quelle mystérieuse idole, assez pareille au Démos du bon Aristophane, ou mieux encore à une sorte de Galiban démocratique, sans regard ni cerveau.

11 n'était fils de bonne mère qui ne tint à honneur d'achever, alors, ses études en Allègue (M. Abel Hermant a, là-dessus, quelques saynètes agréables et profondes). La France tout entière n'admirait ses propres inventions, depuis les chapeaux de femme jusqu'aux machines agricoles, que reprises en sous-œuvre et mises au goût berlinois par des plagiaires attentifs. Ce fut à peu près une coqueluche de la même sorte qui fit écrire à Tacite un roman sur la Germanie. Avec moins de danger, cependant, car de fortes légfons gardaient encore la frontière du Rhin.

Quelles réformes sera-t-il judicieux d'apporter dans les disciplines, les programmes, l'organisme général, dans les rouages spéciaux de l'enseignement après la guerre ? Les réformateurs ne manquent pas. M. Albert Sarraut approuve leur juste impatience d'améliorer le terrain où germera l'esprit de la nouvelle France. Les hommes d'action et de tonte action, dit-il, ont droit de prendre part à ces conseils.

Car tout homme qui, par son travail, son industrie ou son influence, représente, « quelque titre que ce soit, l'intérêt national, est appelé aussi bien à corriger les erreurs qu'à fomenter le progrès, à faire l'application des graves enseignements que dégage le conflit de tant de peuples aheurtés.

Tout d'abord, ne convient-il pas de supprimer les barrières, de susciter à l'école un rapprochement social, de créer un enseignement élémentaire assez humain, assez loyalement démocratique pour abolir tout sentiment de caste parmi les écoliers ? Sur un pied d'égalité parfaite, la tranchée a mis tous les soldats, sans distinction de rang ni de culture, les vertus militaires : bravoure, endurance et vigueur, étant à la portée de tous. Gomme corollaire à cette égalité devant la mort, l'égalité devant l'instruction apparaît ainsi qu'un droit de nature. Dès lors, ce devoir incombe à l'État c( d'accorder largement les bienfaits de 1 enseignement secondaire à l'élite intellectuelle des jeunes plébéiens, fils d'un peuple qui, si généreusement, a versé son sang pour le salut commun ».

Cette question n'est pas la moindre que soulève M. Albert Sarraut. En effet, rien de plus juste que de proportionner l'instruction aux facultés de l'élève, d'empêcher que tant de

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forces vivantes ne se perdent ; rien de plus juste que d'employer à son relèvement tous les enfants de la nation.

Une solution immédiate se présente, au moins touchant l'une des questions que propose, avec une si juste clairvoyance, x\I. Albert Sarraut.

Faut-il revenir à l'enseignement classique, déserté si facilement par les « modernistes » de l'instruction publique ? Faut-il rendre aux jeunes Français la culture générale qui si longtemps éleva leur pays au-dessus de tous les peuples et mérita que l'Académie de Berlin (c'était, il est vrai, le Berlin de Frédéric-le- Grand) proposât pour son prix d'éloquence un discours sur Vuniversalité de la langue française'} k bon droit, ces nobles études portaient le beau nom d' « humanités », car elles supposaient un ensemble de connaissances, une vue assez large des arts, des sciences, de l'histoire et des lettres pour qu'un esprit, même ordinaire, entraîné à leurs disciplines, fût apte à discuter pertinemment sur toutes choses. Loin de créer des pédants — raisonneurs de collège ou de laboratoire — confinés dans leurs spécialités, comme un Gauthâma dans la contemplation de son lotus, elles faisaient des hommes. C'était la pédagogie humaine par excellence et la plus propre à développer, chez ses adeptes, l'instinct de sociabilité.

La haine de la « littérature », vivace chez les défenseurs du mauvais langage, émane d'un vice de l'eniendement qui, rendant l'esprit infirme, ne lui permet pas une conscience nette de sa débilité. L'art d'écrire n'est, en somme, autre que l'art de penser juste, d'exprimer n'importe quelle chose avec des mots appropriés, sans déclamation ni discordance. La bourgeoisie, au temps de la Révolution, n'étant pas corrompue encore par linfàmc lecture des journaux, écrivait une langue dont s'émerveillait l'auteur de Bouvard et Pécuchet. C'est que tous, en effet, avaient reçu l'empreinte d'une longue tradition. Les études gréco-latines leur apprenaient à s'exprimer en termes précis, à vêtir d'une exacte formule chacune de leurs pensées.

Imbibés de sève classique, ils parlaient net et voyaient juste. La droiture de leur esprit se reflétait dans leurs mœurs En un mot, l'éducation d'autrefois avait créé 1' « honnête homme », expression charmante de la France dans ce qu'elle a de plus généreux et de meilleur.

C'est, à vrai dire, l'opposé de la confuse et lourde « coultoure » dont s'enorgueillissent les Teutons.

Le temps est advenu, ainsi parlait Frédéric Nietzsche, de méditerranéiser l'instruction publique.

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Cette importante faculté qu'ont les races éduquées par les méthodes latines de réduire en formules pittoresques et brèves, jusqu'aux nuances les plus fines, jusqu'aux aspects les plus ténus du moi et du non-moi, d'impartir à toute idée un contour précis, leur don merveilleux de généraliser, de grouper les faits autour d un principe unique^ Fart enfin qu'elles possèdent à un tel degré d'exprimer avec éloquence les choses comprises avec facilité, les mettent fort au-dessus des Barbares — méticuleux et savantasses — pour qui la science tient dans un fatras de notes, de documents agglomérés. La « prêtresse au front inspiré » de Joseph de Maistre, certes, prêtait à rire ; pourtant la conception qu'avait de la science l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg , parangon des esprits faux, nous touche de plus près que le pédantisme germanique.

En effet, quelles que soient leur puissance de travail, leur audace dans l'application immédiate à l'industrie, au commerce, de chaque découverte, leur ténacité, ce qu'enfin la France admira chez eux sans réserve, mais qu'elle ne saurait imiter sans une adaptation préalable à son libre esprit, il reste je ne sais quoi de rOstrogoth et du Vandale aussi bien dans l'érudition que dans l'art des Allemands.

La minutie et l'application de leurs études historiques avaient sidéré la France.

Peu de gens, sur la rive gauche du Rhin, ont lu Mommsen. L'ennui défend cet historien de toute approche, mieux que le dragon Fafner ne garde la forêt. Cependant il fait loi. Quelques jeunes érudits s'infatuaient de ses errements. Plus une compilation historique semblait pesante, indigeste, bourrée de textes et manquant d'air, plus elle se conformait à ridéal nouveau, si éloigné de la sobriété française, du bien-dire national.

Oratoire et passionné, l'art des historiens que nous aimâmes devint l'objet d'un invincible mépris. A la Sorbonne, ils regardaient Michelet comme une bête noire (Agathon : imasim). Quelques-uns, sans doute, refusaient à Montesquieu de l'admettre parmi les historiens. Qui ne comprend, toutefois, que si les annales d'un peuple ont pour but de commémorer la gloire des aïeux, d'offrir à leur descendance le pathétique enseignement de leurs gestes et de leurs vertus, l'éloquence est du domaine historique non moins que les « petits cartons », notes, scholies et prolégomènes des épigraphistes allemands ? Lyrisme fiévreux de Michelet, transpositions bibliques de Garlyle, puissance résurrectionnelle d'Augustin Thierry, haute ironie et jugements péremptoires de

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Montesquieu, ces grandes et superbes qualité^ ne contredisent en rien une scrupuleuse information, des renseignements attentifs.

L'érudition fournit la charpente que le goût traditionnel dérobait, chez nous, avec raison, tandis que les Allemands la prennent pour l'édifice même.

« Pour attraire vers le génie français la clientèle du monde intellectuel », rien, donc, ne sera plus efficace que de renouer la tradition héréditaire, en faisant une juste part aux besoins des temps nouveaux. La machine pédagogique s'est compliquée à l'infini. La variété des connaissances, leur étendue et leur profondeur inclinent vers la spécialisation à outrance les jeunes hommes d'à présent. Et c'est ici que les apôtres du positivisme, de la cacographi-e entonnent leur chant de guerre à la littérature. « Produit obsidional », comme le dit, avec un joli sourire toulousain, M. Albert Sarraut ! Les lendemains de 70 nous avaient déjà régalés de cette antienne. 11 ne semble pas, hélas ! que les gens « positifs et pratiques » aient, dans le domaine des faits, réussi mieux que leurs prédécesseurs. Le fait de s^exprimer comme le fruitier du coin ne paraît pas avoir infusé à leurs travaux une plus ferme consistance ; une fois encore, la meilleure façon de penser juste est

d'apprendre à parler correctement. C'est de bas en haut, non point de haut en bas, que Finstruction doit pénétrer les masses. Invidiosité démocratique ou paresse d'esprit, il ne faut pas souffrir que les herbes vulgaires, les plantes parasites, compromettent le froment de l'avenir.

Cette belle tradition des humanités, c'est elle qui nous a faits grands intérieurement et forts devant l'épreuve, comme c'est elle qui nous a faits grands à l'extérieur, en dispersant sur l'étendue du monde la semence des doctrines qui, par nous, ont rénové rhumanité.

Que la France, donc, ayant demandé à Tennemi quelques enseignements profitables, en poursuive la résurrection ! Que, désormais, la culture supérieure ne soit pas le privilège de certains, mais la richesse de tous ! Que les honneurs intellectuels soient à la portée de chacun, non moins que les honneurs militaires ! La culture allemande interdit aux esprits qu'elle discipline le sens et l'intuition des vérités générales. Ils ne peuvent, ces collecteurs de faits, en dégager une loi ni, par la conception des ensembles, arriver à la synthèse des réialités vivantes. Que la France ne les imite point ! Que la superficielle observation des

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faits ne l'induise pas à répudier l'héritage paternel, cette noble, généreuse, élégante et forte discipline, ces belles études classiques dont M. Albert Sarraut se montre aujourd'hui Féloquent défenseur! Le douloureux effort de l'humanité a patiemment dégagé de l'instinct sauvage et primitif les plus hautes vertus ; malgré la régression que semble imposer à l'intelligence du monde la hideuse agression de l'Allemagne, elles refleuriront, ces nobles vertus, plus éclatantes et plus belles, sur un soJ fécondé par la tombe des héros.

Voici — brève, forte et pleine — la relation d'un acte héroïque, du geste le plus beau sans doute que la guerre franco-allemande ait provoqué.

Rien d'émouvant à l'égal de ces notes au jour le jour, prises par les témoins, par les acteurs eux-mêmes des faits surprenants qui, demain, serviront de matériaux à l'histoire. Ce qui donne aux mémorialistes leur attrait sans pareil, c'est qu'ils ont pris une part directe aux choses qu'ils rapportent.

Nulle amplification ne vaut Y « impériale brièveté » d'un général déduisant ses campa-

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