‹ Les livres et les hommesChapitre 12 sur 25 · BOURGUIGNOTTES ET POMPONS ROUGES · texte numérisé non relu

BOURGUIGNOTTES ET POMPONS ROUGES

gneurs », cette lèpre de la montagne et de la mer. Situé, néanmoins, sur cette zone du littoral breton « découpée par la Manche dont les arabesques de granit, les entassements de rocs cyclopéens, les molles plages de sable argenté ou rose » invitent aux longues promenades, aux suaves paresses des beaux jours, ce hameau de pêcheurs garde encore un peu du charme sauvage que les touristes auront banni, avant qu'il soit longtemps, de l'univers. M. Charles Le Goffîc, dont l'œuvre ; poèmes, critiques, essais, romans, fut toute consacrée à son pays natal, excelle à évoquer les multiples aspects de la Bretagne-Armorique,à fixer les moindres nuances de paysages presque toujours voilés de brumes, dans un pays « où la joie ellemême est un peu triste », suivant le mot d'Ernest Renan. Mais pour l'écrivain, de même que pour le peintre, quand ils possèdent, l'un et l'autre, le sens de la lumièi'e, la gamme des couleurs chante au grand complet, dans ces gris que le vulgaire aperçoit monochromes. L'artiste qui sait faire sa palette en dégage les tons délicats ou magnifiques, les teintes sans nombre, qui donnent tant de charme et de mélancolique poésie à la terre bretonne. Rien de moins uniforme, d'ailleurs, que cette pointe de granit, « cette étrave de l'ancien monde » à l'extrême limite de l'Europe. Il n'est, en Bre-

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tagne, baie, anse, forêt, coteau, vallonnement qui, dans l'intérieur des terres ou sur les côtes maritimes, n'assume un caractère propre, une distincte et forte personnalité. Les bords en fleurs de la Rance, le golfe de Saint-Malo semblent appartenir à un autre monde que la rade sauvage de Brest. Et cependant, tout s'harmonise, comme les Angélus qui, de Nantes au mont Saint-xMichel, s'élèvent des clochers à jour, dans le ciel couleur de lin, sur la fine grisaille des champs et des coteaux.

C'est dans le pays trégorois, illustre à jamais par la mémoire d'Ernest Renan, que M. Le Goffîc a situé la plupart des récits par quoi il s'est fait connaître. En dépit de ses bonnes fortunes académiques, des prix et des lauriers que lui prodiguèrent les mainteneurs de l'art officiel — tueurs d'esprits originaux — l'auteur du Crucifié de Keralih a gardé une franchise, une liberté d'accent qui dénotent l'écrivain de race et de tempérament. Sa phrase, pure et souple, ne recule ni devant le mot propre, ni devant le détail populaire. Telles de ses descriptions ramènent le souvenir de Tristan Corbière, dans ses Pardons et ses Marines^ mais d'un Corbière ayant la notion des plans, de la perspective et prenant la peine de travailler.

Le Goffic n'a pas connu la tentation de subs-

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tituer à la Bretagne, vraie, à la mystique ivrognesse qui chante, sur le Palud de Sainte- Anne, parmi les Kyrie eleison et les hoquets imbriaques, le fruste, le sublime cantique de Corbière, une Bretagne édulcorée, à la Botrel, une Bretagne de marins en cold-cream et de Bigoudaines en sucre candi. Ses personnages ont l'accent, l'odeur forte du terroir. C'est la voix même des rudes aïeux qui revit dans leurs discours ; pareils aux « hommes du chêne », celtes ou ligares, dont ils viennent, ces primitifs labourent les plaines du littoral ou celles de la mer.

L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre, sa charrue?

Leurs esprits sont simples, véhémentes, leurs passions. Ils aiment, s'enivrent, se querellent, vont à l'église, gardent jusqu'à la fin leurs âmes enfantines. Quelques sensations, un nombre infiniment restreint d'idées suffisent à leur vie intérieure. Tout porte, chez eux, en profondeur. Le voisinage de la mer, l'état de pêcheur ou de matelot épurent leurs intelligences, les préservent des petitesses, de l'envie et de la laideur plébéiennes ; leur travail les ennoblit.

Comme Ferdinand Fabre, les presbytères minervois, Eugène Demolder et Georges Eekhoud, les kermesses des Flandres, Yalère Bernard, la

pauriho de Marseille, Le Goffic a dépeint, avec non moins de couleur que de relief, l'âme et les sites de la côte armoricaine. Prosateur d'une sobriété pittoresque, familier avec les lettres grecques, il peut, comme le Centaure de Guérin, « chuchoter à l'oreille des faunes et des hamadryades » son Credo bretonnant. Il emploie à déduire les sujets romantiques de ses fictions une langue classique, dont les formes, Taccent et la pureté font par moment songer à ce que Renan de si bonne grâce appelait « son petit carillon >.

Donc, le 1" août 1914, volant de clocher en clocher, sur les ailes sinistres du tocsin, éclata la formidable nouvelle, arrachant la Bretagne à ses travaux agricoles, à la pêche, à la récolte de varech, « lichen de mer qu'après l'essorage on expédie aux fabriques allemandes de gélatine végétale et qui restera pour compte, cette année, aux pauvres gens de la côte ». Voici, notés à chaque battement de l'horloge — pouls de la vie humaine — les instants effarés de cette heure tragique.

Dans son petit bois de Keric, l'auteur aidait un jeune ouvrier de La Clarté à scier des bûches de pin.

Il était quatre heures et demi environ. Sur Perros, dans 1 eloignement, une cloche tinta ; les coups,

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