BOURGUIGNOTTES ET POMPONS ROUGES
d'abord espacés comme un glas, s'accélérèrent soudain ; l'ouvrier avait arrêté sa scie et, tous deux, nous tendions l'oreille. « Ça y est, me dit mon compagnon. C'est le tocsin... » Nous courons ensemble sur la terrasse où les sons, moins amortis que sous bois, nous parviennent distinctement... Et voilà qu'éveillées par l'appel du bourdon cantonal, d'autres cloches, là-bas, sur Saint-Quay, La Clarté, Plenmeur-Bodon, Trégastel, Trébeurden, dans toutes les églises paroissiales, les chapelles, les moindres oratoires de la côte, répondent au farouche trémolo, jettent à la volée sur la mer, les champs, les villages, leur martèlement furieux, désespéré. L'air n'est plus qu'un immense halètement. En même temps, à la drisse du sémaphore de Ploumanac'h, trois flammes montent, une rouge, une jaune, une tricolore... Un tam.bour bat vers Perros. Et c'est le dernier coup. Nous resterait-il une lueur d'espoir, un semblant d'hésitation, ils seraient dissipés par ce garçon épicier dont la carriole traverse à bride abattue le hameau de Kroaz-ar-Moign. Debout sur l'avant-train, en blouse et tablier blancs, l'homme, sans discontinuer, d'une voix où vibre on ne sait quelle sombre allégresse, crie de toutes ses forces : « La mobilisation générale ! La mobilisation générale !... » Les femmes se signent sur les seuils, comme devant l'archange exterminateur. Lui, d'un geste de défi, fait claquer son fouet autour de sa tête, repousse son cri sauvage et passe...
Ne demandez pas à ce recueil, écrit au jour le jour et noué, par un bout de préface dédié
à M. Poizatjle savant auteur de SophonishejUne trop rigoureuse unité. L'enthousiasme patriotique, la résignation virile — « on ne s'insurge pas contre l'inévitable, on l'accepte, surtout quand on est breton » — donne au livre de M. Le Goffic sa véritable signification.
Les paysages des Flandres : Fumes la noire^ Ypres, Nieuport sous la lune, Un parisien sur rVser, deux lettres aux marins, publiées, à six mois d'intervalle, par le Moniteur de la Flotte, déroulent, comme une suite d'eaux-fortes pleines de lueurs et d'obscurité, « les horreurs de la guerre », d'une guerre dont Francisco Goya lui-même n'avait point soupçonné la ténébreuse horreur.
Destableauxd'unraccourcipuissant montrent, dans le paysage en ruines, les édifices crouants de la Belgique dévastée : un beffroi dont les pierres s'effritent, les fenêtres noires et béantes des maisons que l'incendie a faites vides et qui regardent, à présent, avec des yeux de ténèbres la rue où gisent, parmi les décombres, les cadavres putréfiés. Puis ce sont les traits sublimes, les gestes des fusiliers marins, héros fantasques et têtus, comme ce Gacherat, cité à l'ordre de l'armée pour « indiscipline sublime )),ou bien touchants, comme la fin de l'abbé Malaërt, curé septuagénaire de Dixmude, frappé au cœur, en même temps que