‹ Les livres et les idées: 1894-1895Chapitre 3 sur 5 · AVANT-PROPOS VU · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS VU

(Tidées, de sentiments et d'actions qui ne peuvent que conditionner le jugement.

L'indifférence au christianisme, ce quon appelle la liberté de penser, alors même quelle ne va pas Jusquà r hostilité déclarée, est aussi un état d'esprit qui conditionne le jugement.

La liberté absolue du jugement n'existe pas et il n'y a que les eunuques qui soient neutres.

Toutes nos pensées sont solidaires et chacun a son point de vue et son parti-pris.

Seulement il y a des partis qu'on prend sans rai-^ son et d'autres qu'on embrasse pour des raisons.

Toutes les raisons ne sont pas purement intelligibles. Il en est de sensibles, de morales, qui ne sont pas pour cela moins bonnes.

Je dirais plutôt le contraire.

Et tous les points de vue non plus ne se valent pas.

Les meilleurs sont ceux qui, à la fois dominateurs et placés au centre^ permettent de tout découvrir et de voir toutes choses en leur place exacte et en leurs justes proportions.

Pour regarder autour de moi la bataille des idées je me suis d'abord et tour à tour placé au point de vue des combattants de tous les partis, m' efforçant de les bien comprendre, de pénétrer leurs pensées et d'entendre leurs raisons ; j'espère n'avoir défiguré la pensée de personne et n'avoir affaibli la portée

(Taucune observation^ d'aucun argument. Mais, cela fait, je me suis cru le droit de venir au point de vue du christianisme et de comparer.

Les chrétiens verront mieux ainsi ce qui dans les idées contemporaines peut s'accorder avec les principes de leur foi.

Les autres, adversaires ou indifférents, sauront plus précisément en quoi le christianisme véritable — non toujours celui quils se forgent — s'oppose à leurs convictions, et ce donc à quoi ils doivent spécialement s'attaquer.

Peut-être de cette mise en présence des idées con^ temporaines et des idées chrétiennes résultera-t-il une intelligence plus complète de l'âme commune de bonté et de vérité que renferment les conceptions en apparence les plus diverses et même les plus étranges ; peut-être aussi s'apercem^a-t-on que le christianisme n'est pas le monstre d'abrutissement, de superstition, d'esclavage, d'incivisme et de routine que tant d'hommes voient en lui, « fantosme à étonner les gens », mais qu'il a au contraire le visage qui peut le mieux plaire aux hommes modernes, puisque, pour qui sait bien lire sur ses traits augustes, on n'y voit que mansuétude, charité, miséricorde, équilibre de la justice, lumière de l'intelligence, sourire de la bonne grâce, hardiesse de la liberté»

Paris, le 15 mars 1896

La littérature du pèlerinage de Lourdes est déjà fort volumineuse. Il y a les Annales de Notre- Dame de Lourdes qui tiennent périodiquement leurs lecteurs au courant de tous les faits merveilleux et autres qui intéressent le pèlerinage. II existe un grand nombre de Guides, M. le docteur Boissarie, directeur du service médical, a fait paraître deux volumes sur les guérisons les plus extraordinaires qu'il a été appelé à constater. Ces volumes sont pleins de détails techniques qui peuvent fournir des bases solides aux discussions des médecins, des théologiens et des philosophes. Le docteur Boissarie ne fait d'ailleurs que mettre sous les yeux de son lecteur les pièces scientifiques du procès, il lui laisse le soin de conclure

(1) Notre-Dame de Lourdes, par Henri Lasserre. — Lourdes, par ÉmUe Zola^ 1 vol. iii-18, Charpentier, 1894. — Bernadette de Lourdes, par Emile Pouvillon, 1 vol. in-18, Pion, 1894.

et se garde de décider lui-même si tel fait mérite ou non Tépithète de miraculeux. Mais cet ouvrage, tout important qu'il soit au point de vue de l'histoire des miracles auxix* siècle, n'est pas proprement un ouvrage littéraire.

Malgré de réels mérites le Triomphe de Lourdes de M. Guy de Pierrefeu, et même la Vraie Bernadette de Mgr Ricard, sont des ouvrages de foi et de polémique, alertes, spirituels, intéressants à lire, utiles à consulter, mais qui ne survivront pas ou qui ne survivront guère aux circonstances qui les ont fait naître. Et à plus forte raison il en faut dire autant de la foule des brochures qui ont suivi la publication du roman de M. Zola.

Les trois seuls ouvrages écrits jusqu'à présent sur Lourdes qui aient une véritable importance littéraire sont Notre-Dame de Lourdes^ histoire, par M. Henri Lasserre, Lourdes^ roman, par M. Zola, Bernadette de Lourdes^ mystère, par M. Pouvillon.

Notre-Dame de Lourdes ce livre de foi, de reconnaissance et d'amour est aussi un très beau livre. Les plus nobles sentiments de l'âme, la passion religieuse la plus pure et la plus intense ne font pas tort à la clairvoyance de l'historien . On sent sous l'abondance un peu redondante du style la précision authentique du document. Le

dialogue de Bernadette avec ses contradicteurs' officiels ou officieux, qui paraît une scène de comédie n'est que la transcription à peine arrangée d'un procès-verbal de greffe. La foi de M. Henri Lasserre l'a mieux servi que n'eût pu le faire un zèle inconsidéré. Il a pensé que dans l'ordre des choses divines où Lourdes lui paraît placé, le réel est ce qu'il peut y avoir de plus merveilleux . L 'imagination humaine, loin d'ajouter au divin, n'aurait pu que l'amoindrir. M. Henri Lasserre n'a donc eu d'autre ambition que d'écrire sous la dictée des faits. Il a fouillé les archives, compulsé les dossiers, consulté les témoins, il n'a fait après que mettre en ordre tous ces documents, leur insuffler la flamme de vie qui d'un amas de procès-verbaux a fait l'histoire la plus merveilleuse, la plus exacte, la plus dramatique qu'on puisse rêver. Par l'exactitude de son information, par la vivacité de sa foi, par la beauté de son style, M. Henri Lasserre a pleinement mérité le titre d'historien de Notre- Dame de Lourdes, qu'on lui a donné et qui lui sera conservé.

Il y a trente ans que fut publié le livre de M. Henri Lasserre. Depuis lors, le pèlerinage de Lourdes avait eu parmi les chrétiens, dans la catholicité tout entière le prodigieux succès que l'on sait, les libres penseurs ne s'en étaient guère occupés, que pour le railler. On nia d'abord les

apparitions et les miracles, puis, devant l'évidence des faits, on chercha à ces faits merveilleux des explications naturelles. Bernadette avait été une hallucinée, les malades étaient guéris par une suggestion nerveuse. Hallucination, suggestion, mots magiques qui expliquent tout et euxmêmes inexpliqués servent à supprimer Tinexplicable.

Mais à côté des libres penseurs savants ou simples M. Homais qui veulent à tout prix supprimer le^merveilleux, il y a une foule de plus en plus nombreuse d'esprits auxquels les horizons terrestres ne suffisent point. Les croyants n*ont pas cessé de croire à la possibilité du miracle et «n dehors des croyants l'attraction invincible de Tau delà s'est fait sentir. La science même a •constaté le mystère. Un inconnu profond se cache derrière le mince rideau des choses que nous connaissons. Quelles sont les relations que le mystère entretient avec notre vie ? On essaye de répondre à cette question par des recherches étranges. Spiritisme, théosophie, magie, les superstitions les plus vieilles et les plus bizarres ont été appelées à satisfaire cet amour du merveilleux, et nous voyons depuis quelques années reparaître les vieux mots d'horoscope, de messe noire et d'en- Toûtement sans que le monde éclate de rire. La isuperstition s'empare des âmes éprises de Tinvisi-

ble qui ne veulent pas se résoudre à trouver cet invisible dans les croyances précises de la religion.

De là pour les merveilles de Lourdes un regain de faveur non seulement parmi les chrétiens, mais aussi parmi les incrédules qu'attire le mystère et que tente la superstition. Lourdes, après avoir», été le grand scandale des voltairiens, devient le problème le plus séduisant que puisse se poser Tesprit. Il effraye à la fois et il attire comme un abîme.

Ainsi s'explique l'intérêt qu'a porté à Lourdes. M. Emile Zola. En 1892 il était sur le point de terminer les Rougon-Macquart, Il passa par Lourdes. Il fut intéressé par le spectacle, il prolongea son séjour plusieurs semaines, il étudia, prit des notes et un grand projet littéraire germa dans son esprit. Aprè^i|B«s(Whr dépeint les diverses classes de \a.mfdâ\é éoiitemporaine dans la variété de leaismcBurs, de leurs occupations et de leurs passions professionnelles, ne serait-ce pas une tâche digne d'un penseur que de découvrir le petit nombre de sources profondes où s'alimente toute cette activité ? Après l'aspect extérieur et multicolore des mouvements, des sentiments et des actes qui forment comme le corps de la société, il serait beau d'en pénétrer l'âme, de retrouver les grandes idées, les grandes passions gêné-

raies qui ébranlent tout. Les ouvriers, les savants, les manieurs d'argent que M. Zola avait dépeints dans rhistoire des Rougon étaient tous plus ou moins dominés dans leurs actes et dans leurs paroles par la science, cette science dont tous parlaient et dont Paris est le foyer le plus lumineux. Il voyait ici, à Lourdes, la noblesse, les paysans, les petits bourgeois qui venaient demander au miracle l'engourdissement de leurs souffrances, le remède de leurs maux, tout au moins une bienfaisante espérance. Il avait sous les yeux, dans cette vallée des Pyrénées, l'explosion d'un sentiment dont il ne soupçonnait pas la force. Il comprenait maintenant ou croyait comprendre la puissance de la religion. Et là-bas, par delà les Alpes, n'y avait-il pas une ville où, au fond d'un palais fermé, vivait une sorte de fantôme blanc, dont la pensée pouvait, se transmettant à travers toute la hiérarchie, soulever l'Eglise et agiter le monde entier ? La science, les aspirations religieuses d«s masses humaines, la religion organisée, Paris, Lourdes, Rome, trois idées, trois villes et le siècle tout entier se trouve résumé par là. Trois villes, donc trois romans, et puisque c'était à Lourdes qu'était née la conception de ce plan, ce serait pîar Lourdes que l'exécution commencerait.

Quand M. Zola débarqua à Lourdes, en bon positiviste qu'il était ou croyait être, il pensait

n*avoir sous les yeux que le spectacle de la sottise des pèlerins et du charlatanisme des prêtres. Lourdes ne pouvait lui montrer que des imbéciles, des fous conduits par d'autres fous ou des imposteurs. Il venait contempler là de nouveaux aspects de la « Bête humaine ».

Une fois en présence de la réalité il dut reconnaître les effets mystérieux d'une force étrange. Ces foules étaient recueillies, dociles et ne ressemblaient pas aux autres. Les âmes était différentes. Ces prêtres étaient simples, accueillants, sans ombre de charlatanisme, ils lui ouvraient toutes les portes et voulaient lui faire tout voir. La légende de Bernadette était vraie, vraie jusqu'en ses moindres détails. La simple parole d'une bergerette avait produit ces merveilles. Ces malades voulaient guérir, mais bien différents de ceux que l'on voit dans les villes d'eaux, ils faisaient des vœux pour la guérison des autres plutôt que pour la leur propre, Tégoïsme humain si vif dans la maladie semblait ici faire trêve. Et des malades guérissaient, et ceux mêmes qui ne guérissaient pas s'en retournaient consolés emportant au cœur une espérance. Vérité ou illusion, qu'importe ? dès que cette espérance leur était une consolation elle leur était un bienfait. Arracher à ces foules gémissantes le rêve qui les faisait vivre, l'illusion qui venait teinter de rose leurs joues

pâlies, bercer leurs maux et les endormir comme par une sorte d'enchantement serait un crime, un véritable forfait. Quel écrivain pourrait avoir le courage de le commettre ?

Mais d'un autre côté, le divin ne pouvait être en tout cela. Lui, M. Zola, ne pouvait renier son positivisme. Est-ce que la science ne peut pas tout expliquer ? Les visions de Bernadette, vérité sans doute, vérité pour elle, vérité pour la foule, vérité pour les prêtres ; pour les savants, pour les penseurs, hallucinations. Les guérisons où les ignorants voient le doigt de Dieu ne peuvent être que suggestion. On se croit guéri et puis parla même ou Test. Est-ce que, à la Salpêtrière, feu Charcot n'a pas fait des miracles de laboratoire ? Vantons donc et constatons les bienfaits de l'illusion, mais n'oublions pas nous-mêmes dans la lumière froide que nous fait la science que ce n'est qu'une illusion.

Tel dut être l'état d'esprit de M. Zola à Lourdes, tel il ressort clairement de ses lettres publiées récemment dans une revue allemande, et de ses diverses conversations. C'est bien la complexité de ces sentiments et de ces idées qui se retrouve dans le roman. Partout l'auteur fait profession de ne vouloir détruire aucune illusion, partout il nie la réalité du miracle ou, quand il ne le nie pas explicitement, il s'arrange de façon à faire nattre des doutes.

ÉCKITS SUR LOURDES 9

Le plan qu'a suivi M. Zola est aussi simple qu'il est possible. Il nous fait partir de Paris avec un des trains du pèlerinage national, le train des grands malades ou le train blanc, première journée ; nous séjournons à Lourdes trois 'jours, deuxième, troisième et quatrième journées ; nous retournons enfin à Paris avec le même train, cinquième journée. En cinq journées, nous avons assisté à toutes les phases d'un pèlerinage, aux espoirs de l'aller, aux enthousiasmes, aux abattements, aux tristesses, aux déceptions, aux miracles, aux joies du séjour, aux reconnaissances, aux attendrissements, aux résignations, aux désespoirs du retour. Et dans l'intervalle, par un artifice habile, le romancier a fait raconter aux malades, pour tromper l'ennui de la route, l'histoire de Bernadette, des apparitions et des débuts du pèlerinage. A Lourdes même, un coiffeur loquace et peu bienveillant raconte aux pèlerins ses clients l'histoire des Pères de la Grotte et de leurs démêlés avec M. Peyramale, le premier curé de Lourdes, en sorte que, le livre fermé, nous sommes instruits de l'histoire entière. En sommesnous instruits de façon exacte et impartiale, c'est une autre affaire, et les démentis qui, durant ces derniers jours, n'ont pas manqué à M. Zola, sans qu'il y ait fait aucune réponse topique, sont bien pour nous faire voir qu'on ne saurait aller cher-

cher la vérité historique dans les pages d'un roman, pas plus dans celles que signe M. Zola que dans celles que signait le père Dumas.

Ainsi que dans la Débâcle ^ il n'y a pas ici, à vrai dire, d'intrigue. Les principaux personnages sont les quinze ou vingt personnes qui nous sont spécialement présentées dès le départ, les sœurs de l'Assomption, les dames hospitalières et surtout huit ou dix malades : une jeune paralytique, Marie de Guersaint, une enfant rachitique, Rose Vincent, un ataxique, ancien professeur de cinquième au lycée Charlemagne, M. Sabathier, une phtisique au dernier degré, la Grivotte, un jeune missionnaire jnourant d'un abcès au foie, le frère Isidore, une cancéreuse. M"*® Vêtu, une jeune bonne au visage envahi d'un affreux lupus. Elise Rouquet, un homme inconnu qui meurt en route et quelques autres de moindre importance. A Lourdes, de nouveaux personnages nous serons présentés, entre autres, le docteur Bonnamy, directeur du service médical et le docteur Chassaigne, un vieux savant converti par Notre-Dame de Lourdes. Mais tout l'intérêt se concentre autour de l'abbé Pierre Froment, ami d'enfance de Marie de Guersaint, et qui la suit durant tout le long pèlerinage.

L'abbé Pierre Froment a perdu la foi. Fils d'une mère pieuse et d'un savant libre penseur, il

s*est laissé, après la mort de son père, pousser vers le séminaire. Sans répugnance, il a pris les ordres, mais sa mère morte, les doutes l'ont assailli, il a trouvé dans le cabinet de son père des notes et des papiers touchant à la question du miracle et du surnaturel, il a eu beau vouloir dompter et museler sa raison à force de volonté, sa volonté a été vaincue. Maintenant il ne croit plus. Cependant il ne se reconnaît pas le droit de s'affranchir des obligations extérieures du sacerdoce. Celle qu'il eût pu aimer, Marie de Guersaint, abandonnée des médecins, est depuis sa quinzième année couchée dans une sorte de cercueil roulant, à jamais infirme. Il observera, ses vœux. Il gardera l'habit de prêtre, il dira la messe et parlera aux pauvres gens comme s'il croyait encore, il ne se sent pas le courage de leur arracher une illusion qui peut-être les console.

Ce voyage à Lourdes est la dernière tentative qu'il fait pour retrouver la foi. Va-t-il là-bas toucher du doigt le surnaturel ? La Vierge qui, dit-on, guérit les corps, va-t-elle guérir son âme ?...

Or, au retour, des malades trois sont morts : le frère Isidore, M™* Vêtu et la petite Rose Vincent ; M. Sabathier est toujours dans le même état, le lupus d'Elise Rouquet paraît aller mieux, mais la Grivotte est guérie et guérie aussi Marie de Guersaint. Elle a roulé elle-même son chariot derrière

le Saint-Sacrement, elle a retrouvé sa grâce et son agilité de fillette. L'âme de Tabbé Pierre Froment cependant n'est pas changée. Au moment où, prosterné devant la grotte, il attendait la chaude lumière d'en haut, c'est le froid et les ténèbres qui l'ont envahi. Tout ce qui parait aux autres surnaturel, il se l'explique fort aisément. Cette poitrinaire est-elle véritablement guérie? La toux qui, de temps en temps, la reprend encore, n'a-t-elle pas été un moment enrayée par une émotion nerveuse et les lésions ont-elles vraiment disparu ? Nulle part il n'a vu le miracle scientifique, la reconstitution brusque d'un tissu détruit, et quand même il en eût ci^nstaté de semblables, il aurait peut-être douté encore, car qui sait quels effets peut produire une idée forte sur les nerfs qui président à la nutrition ? Quant à la guérison de Marie, c'est, malgré les apparences, celle qui s'explique le plus naturellement. Un jeune docteur, son cousin, l'avait même prédite à l'abbé avec toutes les circonstances qui l'ont accompagnée.

Donc il ne croit pas, il ne croira plus. Il gardera cependant ses vœux et il enfermera ses négations en lui-même. Il ne veut pas troubler les âmes croyantes. Ce serait un crime de leur enlever leurs illusions, les mensonges qui les consolent.il regrette l'épouse charmante qu'eût été Marie, mais il aurait horreur de troubler cette âme si pure.

Elle cependant Ta pénétré et cherche à apaiser le tumulte de son cœur en lui faisant la confidence- qu'elle a promis à la Vierge de se consacrer à son service. Et le livre se termine par un vague appel de Tabbé Pierre à une religion nouvelle qui ne soit plus un appétit de la mort, qui n'exige plus le sacrifice de la raison, une sorte de culte sans dogmes ni rites précis, qui permette les appels de la misère humaine à l'inconnu mystérieux. Tous les hommes sont misérables, les savants comme les ignorants, tous ont besoin de croire, tous ont besoin d'espérer, tous sentent autour d'eux flotter le mystère, tous se sentent sous sa dépendance, que tous donc puissent l'implorer sans crainte et le prier sans remords.

M. Zola a donc découvert à Lourdes les bienfaits et la nécessité même de la religion. Ce n'est pas un mince progrès. Il ne s'est pas converti au catholicisme, il s'est converti à la religiosité. C'est plus peut-être qu'on ne pouvait espérer. Quant aux difficultés qu'il a soulevées contre la réalité des apparitions et des miracles, elles sont infiniment moins fortes et surtout moins scientifiques qu'il ne le croit. Il nous donne Bernadette comme une petite fille névrosée par tempérament et par une poussée de l'âge, retrouvant dans des hallucinations des formes déjà vues dans l'église de Bartrès, durant les veillées d'hiver et reproduisant ou

à peu près les paroles d'un vicaire. Or, il est prouvé que les veillées n'ont pas eu lieu dans l'église de Bartrès, que le vicaire n'a pas tenu à Bernadette les propos rapportés par M. Zola. Bernadette d'ailleurs n'était ni hystérique ni névrosée. Elle était asthmatique tout simplement. Jamais dans la suite elle n'a eu de visions. Elle avait horreur du mensonge et toutes les hystériques sont menteuses. Jamais elle n'a varié dans ses récits, les hystériques brodent sans cesse de nouveaux détails. Pour soutenir que Bernadette a été hallucinée, il faut admettre que les hallucinations ont eu chez elle des caractères que la science ne connaît pas.

Quant aux miracles, vouloir les expliquer par la suggestion est véritablement puéril. M. Zola a choisi comme il lia voulu les guérisons qu'il a racontées. Mais il y a eu des enfants aveugles qui ont recouvré la vue, comment la suggestion auraitelle pu agir sur ces petits êtres qui ne se doutaient même pas de ce qu'on faisait autour d'eux ? Et comment expliquer par les données actuelles de la science les guérisons à peu près instantanées d'une carie des os du talon, telle que celle de Sophie Couteau que raconte lui-même M. Zola? Une pareille guérison est tout à fait en dehors des voies ordinaires où la cicatiisation ne se fait que lentement. Toute reconstitition instantanée des tissus

est contraire aux lois scientifiques et c'est M. Zola qui le reconnaît expressément.

S'il essaye d'ailleurs, par des tours de phrase habiles et par un procédé qu'il est permis de ne pas trouver loyal^ de jeter quelque suspicion sur l'exactitude des notes médicales rédigées par le docteur Bonnamy (lisez Boissarie) et par ses auxiliaires, M. Zola n'ose nulle part accuser franchement personne de mauvaise foi et de mensonge. Il tient les observateurs pour sincères mais trop inclinés vers le surnaturel par la foi. Rien, selon lui, ne peut forcer l'incrédule à croire.

Et ici il faudrait s'entendre. Jamais le caractère miraculeux d'un fait, fût-ce la résurrection d'un mort, ne s'imposera à la raison avec l'évidence d'une démonstration mathématique. Il ne faut pas par l'argument des miracles espérer forcer l'incrédulité. L'incrédule peut toujours faire appel aux progrès ultérieurs de la science pour expliquer ce que la science actuelle ne peut expliquer. Les miracles fournissent des motifs de croire, ils animent la foi du croyant et facilitent l'accès du dogme à l'incrédule qui cherche la vérité et qui est prêt à la confesser, quelle qu'elle soit. Mais les miracles ne peuvent forcer la barrière d'un cœur qui rougirait de croire avec les simples et de prier avec les humbles. L'orgueil est l'irrémissible péché. C'est celui de l'abbé Pierre Froment, porte-

parole de M. Zola. C'est pourquoi Tabbé Pierre Froment n'a pas retrouvé une foi dont au fond il ne voulait pas.

On a relevé bien des bévues dans le livre de M. Zola : il fait réciter neuf Ave à Y Angélus, on voit chez lui un prêtre en aube venir donner à minuit la communion dans un hôpital, un autre, à la grotte, prend le calice pour remplir le même office. Mais ce sont là des vétilles. Il y a des contre-sens plus forts et de plus étonnantes contradictions. Par exemple, Tabbé Pierre racontant à des religieuses et à des dévotes l'histoire de Bernadette et la racontant de manière à mettre en doute la réalité des apparitions. N'est-ce pas que les croyantes ont dû trouver singulier ce prêtre qui parlait comme un rationaliste ? Et ce singulier abbé, M. Zola nous assure qu'il considérait comme un crime de diminuer la foi d'un croyant ! . . . Ce prêtre incrédule et qui continue de professer ce qu'il ne croit pas, est d'ailleurs une monstruosité morale. M. Zola voit en lui une espèce de héros et montre bien par là à quel point lui fait défaut le sens de la plus élémentaire moralité.

M. Zola n'a pas davantage le sens religieux. La maison délaissée de Bernadette, la tombe abandonnée du curé Peyramale le navrent et il y voit la preuve de Tingratitude humaine. Il s'étonne que Bernadette n'ait pas joui de son œuvre, que sa

statue ne se trouve pas dans les sanctuaires de Lourdes. Mais Bernadette, si admirable qu*elleait pu être, ne fut aux yeux de la Providence qu'un instrument. Instrument aussi Tabbé Peyramale et instruments les Pères de la Grotte. Les hommes ne sont rien^ la foi, le mouvement religieux, les grâces répandues, les conversions, le salut des âmes, la gloire de Dieu sont tout. Voilà ce que rhistoire et peut-être l'ingratitude humaine font voir, et c'est au contraire d'un beau symbolisme que cet abandon, ce délaissement de tout ce qui tient aux hommes pour ne découvrir que le triomphe des choses divines. Ainsi le livre de M. Zola n'a montré — et pas toujours avec exactitude — que l'extérieur des pèlerinages et de l'histoire de Lourdes, il n'en a pas pénétré l'esprit. Si Ton demande à une œuvre pour la qualifier de belle, en outre du relief, des descriptions extérieures, la pénétration générale par laquelle l'écrivain fait transparaître au dehors l'âme des choses qu'il peint, le roman de M. Zola ne peut prétendre à cette épithète. Mis à l'index par les théologiens de la cour de Rome, il ne mérite pas davantage d'obtenir le suffrage des lettrés.

Bien différent est le mystère de M. Pouvillon. 11 a voulu, comme il le fait dire lui-même à un poète qu'il met en scène « oublier toutes les formes d'art, se refaire une âme d'enfant, de ,tout petit

enfant agenouillé devant le mystère. L'image qui se refuse à la réflexion, Tingénuité la cueillerait peut-être. »

C'est donc d'un cœur simple et ingénu que M. Pouvillon a tâché de nous raconter les intimités de la vie de Bernadette. Tantôt par des récits et tantôt par des dialogues, il fait revivre toute l'épopée. Il nous transporte de la terre au ciel et nous fait redescendre du ciel sur la terre, mais le ciel qu'il nous décrit ne ressemble pas au ciel tel que peuvent le concevoir dans leurs pâles abstractions le théologien ou le philosophe, c'est le ciel tel que l'imaginent les humbles, tel sans doute que se le figurait Bernadette ou que se le représentent encore les pastoures des Pyrénées ; l'image de la terre, c une vallée comme en bas, autre cependant : l'herbe plus fraîche, l'eau plus transparente, la lumière plus délicate. » Dans les cathédrales d'en haut comme dans celles d'en bas les fêtes liturgiques se célèbrent, mais avec une solennité plus imposante, des ornements plus magnifiques, des hymnes plus suaves. Toutes les paraboles de l'Evangile y sont en action, tout le naïf symbolisme des images de piété s'y réalise, les saints et les anges y vont et viennent comme des vols de colombes et ce sont, des terres célestes aux vallées terrestres, d'incessantes et invisibles communications, dont le poète nous révèle le mystère.

Dans le prologue, saint Bernard contemple avec amour la prière de Bernadette dans la lande de Bartrès. Cette âme pure que le péché véniel a pu à peine effleurer, ne sait que prier et faire du bien. Le Malin a beau lui tendre des pièges, elle les déjoue sans même s*en apercevoir. Son innocence est plus forte que toutes les tentations. Ni la fatigue, ni la coquetterie, ni Timpatience n*ont de prise sur cette âme de pur diamant.

Puis nous assistons au drame des apparitions, aux premiers miracles de la grotte, à sa fermeture. Le peuple, les journalistes, les bourgeois, le» poètes, les mystiques expriment les divers sentiments qui les agitent. Et toutes les montagnes du sud de la France se saluant les unes les autres expriment Témotion où les mettent les choses divines qui se sont passées sur les bords du Gave, devant les roches Massabielle, aux pieds du gigantesque Béout.

La persécution commence grâce aux instigations du Mauvais. Voici les interrogatoires de Bernadette chez le commissaire et chez le procureur impérial. Nous passons ensuite à Biarritz, à la villa Eugénie. Sur une prière de Tlmpératrice, docile elle-même aux inspirations d'un Esprit céleste, l'Empereur ordonne la réouverture de la grotte.

Maintenant c'est près de Nevers, au couvent de Saint-Gildard que Bernadette est entrée. Elle est

devenue plus faible. L'asthme et d'autres maladies la courbent tous les jours vers la tombe. Elle vit dans le souvenir des visions pures d'autrefois, dans l'attente des spectacles éternels. Et la tentation ne peut rien sur son âme. Le Malin s'acharne après elle, il la fait en vain éprouver par la paresse. Lui-même, déguisé en évêque missionnaire, il lui souffle des pensées d'orgueil. Il évoque devant Bernadette le triomphe des pèlerinages, les foules à genoux devant la grotte, attendant le passage du Saint-Sacrement, elle-même fait un miracle, puis la vision s'efface, elle reste seule, elle voudrait revoir les traits de la Vierge, elle prie, elle demande le miracle et cependant son cœur reste froid. Tout à coup une lumière se fait et Bernadette se reproche avec larmes d'avoir péché par orgueil.

Elle a vu, elle a travaillé, elle a souffert, elle a prié, elle a pleuré, elle a acquis le droit de mourir. Elle expire donc au milieu de ses sœurs et l'ange gardien conduit l'âme sainte de Bernadette aux pieds de la Vierge, tandis que dans l'église de Notre-Dame du Paradis « l'office commence, en plain-chant grégorien, tel qu'il a été écrit et composé à Rome pour le jour anniversaire de l'apparition, » et c'est le chœur des élus qui chante la légende où le nom de Bernadette est pour les siècles associé à celui de l'Immaculée-Conception.

Je n'ai pu rendre la délicatesse et le fini d'expression de ce beau livre qui est bien, malgré quelques mièvreries et quelques subtilités, un vrai rêve de Paradis. Là où M. Zola n'a su voir que tristesses et ingratitude des hommes, M. Pouvillon a découvert la grandeur pure de Bernadette. Il a exprimé l'exquise poésie qui sort de cette figure si humble autour de laquelle se sont opérées des choses si grandes. Il a su se faire l'âme d'enfant qu'il fallait pour sentir cette poésie ; ces spectacles dont M. Zola n'a su voir que l'extérieur pittoresque, magnifique, affreux, petit et même grossier par certains endroits comme toutes les choses où il y a de l'homme, M. Pouvillon en a surpris la beauté intime, le secret caché. M. Zola a passé sans comprendre à force de vouloir comprendre, M. Pouvillon a compris parce qu'il n'a pas cherché et nous trouvons en ces aventures d'art une harmonie chrétienne de plus, redisant avec le Maître : c Je te rends grâces, 6 Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché ces choses aux sages et aux savants et de les avoir révélées aux tout petits. »

i5 novembre i894.

DU MOI ET CONSTRUCTEURS d'uNIVERS W

« Tout est dit et Ton vient trop tard depuis cinq mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent, » disait déjà La Bruyère. Que dirons-nous donc nous-mêmes deux cents ans après ? Nous ne pouvons en effet que nous convaincre du petit nombre des pensées que nous inventons. Ce sont les mêmes thèmes que nous chantons, à peine fai^ sonsnous varier la musiquette dont nous voulons les accompagner. Et si parmi nous il y a quelques esprits vraiment originaux qui enrichissent Tart de formes nouvelles et découvrent à la vie des as-

(1) Montaigne, par Paul Stapfer (Collection des grands écrivains), 1 vol. in-18, Hachette, 1894 — Du Sang, de la Volupté et de la Mort, par Maurice Barrés,! vol. in-18, Charpentier, 189i. — Le Jardin d'Épicure, par Anatole France, 1 vol. in-18, Calmann-Lévy, 1894. — Le chemin de Paradis, par Charles Maur- RAS, 1 vol. in-18, Calmann-Lévy, 1894. — Humble Amour, par René Bazin, 1 vol. in-18, Calmann-Lévy, 1894.

pects nouveaux, ce sont la plupart du temps ceux qui reproduisent leurs impressions avec le plus de naïveté, de simplicité, je dirais presque de candeur.

Toutes ces réflexions me venaient pendant que je lisais, presque à la suite les uns des autres, les cinq volumes dont je viens de rappeler en note les litres, volumes d'ailleurs fort différents de genres, de styles et de sujets, tous remarquables par le talent, tous aussi rapprochés non seulement par le hasard des dates de publication, mais par un fond commun d'idées qu'ils suggèrent. C'est qu'en effet les uns et les autres nous dépeignent des façons individuelles de se représenter le monde et de concevoir la vie ; et puisqu'aussi bien l'un des cinq auteurs dont il est ici question, M. Maurice Barrés, a voulu appeler Culture du Moi et Construction de r Univers la manière propre dont tout homme qui possède une vie intérieure développe en lui-même cette vie et par voie de conséquence se pose en face de l'univers qui l'entoure, il m'a semblé que je désignerais assez bien la caractérisque commune des auteurs dont je veux parler en les appelant des Cultivateurs du Moi et des Constructeurs d'Univers.

Cultivateur de son moi, qui le fut plus que Montaigne ? Peut-être entendait-il la chose avec moins de raffinements que M. Maurice Barrés, peut-être son égoïsme était-il trop peu dogmatique, trop peu

étayé sur des spéculations philosophiques, trop spontané en un mot et pas assez réfléchi pour mériter le nom à'égotismey mais comme il s'entendait à merveille à se regarder sentir et à s'écouter penser ! Et au demeurant moins égoïste dans le mauvais sens du mot qu'on n'a bien voulu le dire, parfaitement capable de faire son devoir quand il le fallait, n'aimant pas à s'exposer sans utilité ou hors de raison, mais n'hésitant pas, quand sa charge l'exigeait, à payer de sa personne. Un peu entiché de sa noblesse de fraîche date et parlant plus volontiers de sa gentilhommerie que des épices que son ^rand-père vendait rue de la Rousselle, mais si loyal, si franc, et s'en faisant si peu accroire sur sa vertu personnelle !

Tel est le Montaigne que nous dépeint M. Stapfer et je crois bien que tel est le vrai. En son volume plus plein de choses que de mots, aux dessous étudiés et savants, sans vain étalage d'érudition livresque et facile, avec une connaissance si admirable de son auteur, que son style et sa pensée même sont, si je puis dire, tout imprégnés d'arômes montaniens, le savant doyen de la Faculté des Lettres de Bordeaux nous fait vivre dans l'intimité de l'auteur des Essais. Sa vie, ses opinions^ ses qualités, ses défauts, le dessein entier de son ouvrage et le détail de l'exécution, les dons

merveilleux de son style, rinfluence qu'il a exercée et jusqu'aux conditions d'une édition critique et définitive, M. Stapfer sait tout dire et nous fait tout voir dans un raccourci savant où les proportions sont exactement gardées.

Montaigne voulait d'abord n'écrire que des réflexions sur divers sujets, au hasard de ses pensées et de ses lectures, bientôt il s'aperçut que son moi se mêlait à tout. Il prit alors franchement le parti de se raconter lui-même « de bonne foy ». Il se montre ainsi. avec ses vertus naturelles dont il ne saurait se départir, son horreur du mensonge et « sa merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et la mansuétude », nous dirions : son humanité. Nous voyons à nu en quoi consiste cette sagesse que Montaigne a voulu traduire par le « Que sçaije ? » qui n'est pas, à vrai dire, le scepticisme, qui est bien plutôt une distinction attentive et perpétuelle entre les nuances légères de la vérité que la négation de la vérité. Il faut louer M. Stapfer d'avoir si justement ici compris son auteur et de s'être hardiment attaqué à la légende du scepticisme de Pascal.

Montaigne, dans le fameux chapitre xii du livre II sur V Apologie de Raymond de Sebonde^ défend la foi non pas tant aux dépens de la raison qu'aux dépens des philosophes et de la philosophie, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Je

pourrais citer, si j*en avais la place et le temps, des passages décisifs. Tout son raisonnement ne va qu'à dire : Vous voulez prouver par la philosophie la vérité de la religion, mais par quelle philosophie ? Toutes se combattent et se contredisent. Vous ne pouvez vous assurer sur aucune. Il est donc infiniment plus simple, prenant pour bases la faiblesse de notre nature et les quelques vérités rationnelles très simples universellement reçues, notre existence, Texistence de Dieu, de croire ce que Dieu nous a révélé sur lui-même, plutôt que d'aller demander aux philosophes quelle est la nature et quel est le nombre de ses attributs. Et M. Stapfer ici me paraît avoir un peu oublié ce que tout à rheure il disait du scepticisme, il croit que Montaigne veut fonder la foi sur un abandon complet de la raison. Cela ne résulte ni de ses expressions particulières, ni de son dessein général. Il dit simplement: Par éducation, par <r coutume » nous croyons. On veut nous prouver que nous avons raison de croire, établir notre foi sur des bases philosophiques. La rend-on par là plus solide ? Non. Pour qui voudrait réfléchir sur la faiblesse des philosophies on pourrait plutôt Tébranler. Ah ! si nous ne croyions pas, si nous étions idolâtres ou païens, le procédé pourrait peut-être servir. Mais nous sommes chrétiens et n'avons pas besoin d'ail er chercher une preuve de notre croyance ex-

térieure à cette croyance. Stat mole sua. Ce que Montaigne reproche aux apologistes philosophes, c'est donc moins Timpossibilité universelle d'une apologie rationnelle que l'impossibilité particulière de leur procédé. Montaigne ne condamne pas une doctrine, mais une tactique ; sa sagesse amoureuse des nuances eût vivement protesté contre une pareille confusion.

M. Stapfer doit d'ailleu rs être loué d'avoir fort bien reconnu que Montaigne fut un chrétien soumis et sincère, un catholique fort convaincu qui, s'il eut sur la bonté de la nature et sur la mort volontaire des idées peu chrétiennes dans le fond, n'aperçut même pas leur contradiction avec sa croyance religieuse (1). L'extraordinaire fortune des Essais leur est venue de leurs défauts mêmes . Montaigne se raconte et il est assez « représentatif » pour que tout homme aime à se reconnaître en lui. Il se peint à bâtons rompus, ce qui favorise notre paresse ; avec ses défauts, ce qui flatte notre amour-propre ; il mêle à son récit quelque pointe de gaillardise, et par là finit par s'attacher jusqu'aux plus frivoles. Moins énorme que Rabelais, plus « modeste » en toutes choses,

(1) Depuis^ dans la Famille et les Amis de Montaigne, (1 vol . in-18. Hachette, 1895), M. Stapfer est revenu sur ce sujet d u christianisme de Montaigne et a de nouveau fort bien établi la sincérité de la foi religieuse chez l'auteur des Essais»

comme lui il en a pour tous les goûts et peut « charmer la canaille » aussi bien qu'être « le mets des plus délicats ».

Au très curieux chapitre que M. Slapfer a consacré à rinfluence de Montaigne au xix® siècle, on peut ajouter quelques traits encore et nous Talions bien voir tout de suite en venant à M. Mau-

rice Barres.

Dans ce volume nouveau qu'il publie et auquel je reprocherais d'abord son titre : Du sang, de la Volupté et de la Mort, vraiment un peu romantique et déclamatoire, M. Maurice Barrés nous donne, lui aussi, ses « Sensations d'Italie » qui formentla seconde moitié du volume, et dans la première moitié ses « Sensations d'Espagne ». Les unes et les autres sont faites de récits, de descriptions, d'impressions plutôt et, pour moi du moins qui ne suis jamais allé en Italie et qui n'ai pas, en Espagne, dépassé Saint-Sébastien, il me semble que l'opposition du caractère de ces deux contrées se fait bien sentir. Je sais beaucoup de récits de voyage plus suivis, plus circonstanciés, plus documentés en géographie et en archéologie, qui donnent une moins vive et moins nette impression des réalités. Si l'Espagne et l'Italie ne sont pas ainsi^ elles doivent être ainsi, je les reconnais sans les avoir jamais vues et donc je suppose que l'auteur les a très bien vues.

Mais quiconque a suivi le mouvement littéraire contemporain sait que M. Barrés a des ambitions plus hautes que celles d'être un simple littérateur. Aller en Espagne et en Italie pour en rapporter des descriptions pittoresques, amusement des lettrés, c'est le fait d'un Théophile Gautier, peintre admirable, mais un peu à court de pensées. Pour lui, le monde extérieur seul existe. Pour M. Barrés, il est un autre monde plus important, le monde intérieur. Qu'importent les choses ? L'essentiel est dans l'impression qu'elles font sur nous. Une œuvre littéraire qui ne contient pas, latente ou visible, une philosophie de la vie n'est qu'un amusement vain. Et M. Barrés a jusqu'ici donné à chacun de ses livres la mission d'exprimer un moment do cette philosophie. Dans le volume qui nous occupe, il la reprend tout entière à propos de l'art italien. Je n'ai pas l'intention de discuter la question d'histoire de l'art qu'il soulève. Ici, comme d'ordinaire dans l'interprétation des œuvres de l'art, l'auteur, je le crois, a mis surtout ce qu'il pensait par avance. Aussi bien ce n'est pas là l'important. M. Barrés nous avait montré comment. Sous Vœil des barbares^ l'individu peut prendre conscience (le son moi, de ce qui, au milieu de la multitude confuse des hommes, le distingue de tous les autres. Un homme libre nous fit voir le moi, arrivé à la pleine conscience de lui-même, se cons-

Iruisant un milieu intérieur et se détachant par l'ironie de toutes les conditions extérieures ; dans le Jardin de Bérénice nous avons pu admirer le moi achevant la construction de son univers et de sa propre personnalité par le développement des instincts cachés de Têtre et leur mise en harmonie avec les instincts des autres êtres, même avec ceux des plus humbles et des plus petits ; V Ennemi des lois enfin nous a révélé comment l'homme libre, communiant par l'instinct avec l'universel inconscient se joue des convenances routinières du monde et même des prescriptions légales. Exister, se créer un univers, se jouer ; la prise de possession de soi, l'adaptation du monde à soi, le dilettantisme, tels sont les trois moments de la culture du moi, les trois étapes de la libébration qu*il faut franchir pour arriver à la sagesse qui joue et se joue, semblable à la Sagesse divine de laquelle il a été dit : Ludens in orbe terrarum. Tous ces précédents enseignements, M. Barrés nous les rappelle en ce récent volume.

Or, voici que presque textuellement, mais sans aucune espèce d'apparat, de symbole ou de prétention, nous les retrouvons dans Montaigne exprimés non plus dans une langue comme incertaine et zézayante, mais dans une langue nerveuse, souple et merveilleusement claire jusque dans l'expression des nuances les plus ténues. M. Bar-

rès nous fait sentir Tindécision des couleurs et des contours par les hésitations mêmes de sa parole, Montaigne nous les découvre et les fait comprendre par la netteté, Vacuité merveilleuse de sa vision.

< Le sage^ selon Montaigne^ doit au dedans retirer son âme de la presse et la tenir en liberté et puissance de juger des choses • et de lui-même. <r Se retirer chez soi, laisser son esprit en pleine oisiveté s'entretenir soi-même, et s'arrêter et rasseoir en soi », n'est-ce pas en cela que consiste la plus grande part de son dessein ? Et qu'est-ce autre chose « se retirer de la presse » sinon fuir les « barbares » ? pour parler le jargon moderne, prendre conscience de son individualité, et se préparer à la liberté ?

II y a encore, selon Montaigne, trois degrés de vertu : la vertu facile et sans mérite qui ne consiste qu'en une naturelle disposition à bien faire sans même songer à mal ; la vertu difficile, austère « despite, mineuse », à la mine renfrognée par le bandement perpétuel de l'effort qu'il lui faut faire pour se maintenir; enfin la vertu souveraine et souriante, toute parée de grâces aimables qui, connaissant le mal, fait le bien, placée en un lieu « d'où l'on voit sous soi toutes choses », conquise grâce à une habileté attentive et à la constance de la volonté. Ce n'est pas tant par l'effort qu'on y

arrive, « par des chemins épineux et âpres », que par des « routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, d'une pente facile et polie comme est celle des voûtes célestes ». Aussi « bien peut-il y venir, qui en sait Tadresse », mais il faut savoir l'adresse, c'est-à-dire, ainsi que disait Candide^ savoir cultiver son propre jardin, a cultiver son moi », comme dit M. Barrés.

Et je crois ce jardin de Montaigne proche voisin de celui de Bérénice. Car, Montaigne nous enseigne qu'il est trois espèces d'ignorances : d'abord l'ignorance qui s'ignore elle-même et ne soupçonne pas ce que la science peut être, et est la bêtise même ; la petite Bérénice de M. Barrés nous en offre un bon exemple, ainsi que ces cigarières de Séville, et toutes ces petites Espagnoles qu'il nous peint en ce volume, et dont il trouve dans les belles mules andalouses le type parfait. Puis vient l'ignorance qui croit savoir après avoir étudié, celle des personnages dogmatiques et pédants qui croient avoir le droit de ne plus douter de rien, tels que Montaigne nous représente la plupart des philosophes, et tel que M. Barrés nous peint à côté de Bérénice l'ingénieur Martin. Pour Montaigne d'ailleurs comme pour M. Barrés, cet ingénieur est l'Adversaire, celui qui ne se doute pas des profondeurs que recèle l'inconnu ou l'inconscient. Au-dessus enfin se trouve l'ignorance qui se

connaît elle-même, qui s*avoue et se soumet aux nécessités pratiques, celle de Socrate, celle de Montaigne, qui se reconnaît volontiers sujette à Tinstinct et communie avec Thumble conscience des ignorants et des instinctifs, tel le Philippe de M. Barrés.

Il est vrai que M. Barrés ne reconnaît guère ni bien ni mal, tout ce qui est conforme à la nature d'un être lui paraît bon par cela seul qu'il résulte de cette nature, et le venin de la vipère lui paraît aussi bon en soi que le fruit de Toranger ; un crime lui paraît, s*il sort des instincts naturels d'un* homme, revêtir une sorte de beauté, beauté d'un autre genre que celle des vertus de saint Vincent de Paul, mais beauté encore. Montaigne est moins affranchi de nos préjugés. Il dit bien que les jugements que nous portons sur les actions, tant les criminelles que les vertueuses, sont basés sur la coutume et non pas sur la raison, mais il avoue que la vertu consiste à suivre les lois établies, quelles qu'elles soient. Il faut soumettre la nature à l'autorité de la coutume sans demander le pourquoi. M. Barrés va plus loin et fait d'André Materne, successeur de son Philippe, l'ennemi des lois. Pourtant Montaigne, ici encore, lui a ouvert le chemin. On se souvient comrne il admire les ;^*^ens du pays de Lahentan, au pied des Pyrénées, où l'un de ses oncles était curé, peuple d'hom-

mes autrefois innocents et heureux vivant sans juges, sans avocats, sans notaires, sans médecins, se guérissant de toutes les maladies avec de Tail, comme il les plaint de s'être corrompus au contact de nos lois et de notre civilisation, et comme il admire ces nations sauvages où « il n*y a aucune espèce de trafic, nulle connaissance de lettres, nulle science de nombres, nul nom do magistrats, ni de supériorité politique, nul usage de service, de richesse ou de pauvreté, nuls contrats, nulles successions, nuls partages, nulles occupations qu'oisives, nuls rapports de parenté que commune ; nul vêtement, nulle agriculture, nul métal, nul usage de maïs ou de blé ; les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la détraction, le pardon, inouïes ». Et Montaigne ajoute, pour qu'on ne puisse se méprendre sur sa pensée :

« Combien Platon trouvait-il la république qu'il a imaginée éloignée de cette perfection » ! Par où il est facile de voir que l'esprit anarchique ne date pas d'aujourd'hui.

M. Stapfer fait la remarque fort juste que Montaigne est le premier de nos dilettantes ; il se plaît à tout, même au mal, il faut que tout, par la considération qu'il en fait, lui retourne en jouissance. La mort même ne lui est pas désagréable à contempler ; il se plaît à retracer des tueries, et il se

souvient avec plaisir de ses maladies. Il se joue à la surface des choses comme l'homme libre de M. Barrés, et je crois bien que, comme ce dernier, c'est parce qu'il s'en moque un peu. Il se plaît à l'eau verte des canaux du Nord, aussi bien qu'aux lacs bleus et transparents du Midi, comme ce bourgeois de Bruges dont M. Barrés nous raconte l'aventure, se plaît également en la compagnie de sa femme flamande et de sa maîtresse vénitienne. Cet état d'esprit d'ailleurs, ce n'est pas Montaigne qui l'a inventé, c'est le vieil Epicure ; c'est proprement l'état d'esprit épicurien. Quand il s'applique aux choses que la plupart des hommes trouvent mauvaises, ce dilettantisme s'appelle à bon droit perversité, puisqu'il renverse l'ordre des actions reçues, qu'il trouve bon ce qui est mal, qu'il se plaît au sang, qu'il trouve des grâces au ménage à trois, et qu'il admire le crime. C'est l'état que La Fontaine, ce grand épicurien lui-même, avait si bien exprimé en sa Psyché :

Volupté ! volupté ! qui fus jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce,

Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi,

Tu n'y seras pas sans emploi ; J'aime les jeux, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien.

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

îSi l'art de se jouer des êtres et des choses pour

ne tirer du plaisir, ou le dilettantisme^ est Tépicuréisme même, je ne sais si M. Anatole France a eu raison d'appeler le recueil d'articles, de notes, de réflexions qu'il vient de publier : Le Jardin (ïEpicure, Car que M. France se joue et des hommes, et des événements, et des idées, qu'il s'amuse à balancer la raquette de ses pensées^ à faire papillotter sous nos yeux le miroitement des choses et leurs nuances changeantes, cela ne fait pas de doute ; qu'il y trouve même un plaisir, c'est certain, car pourquoi alors écrirait-il ? Mais que ce plaisir lui soit vraiment doux, c'est ce qui paraît peu, c'est tout au plus « le sombre et mélancolique plaisir » dont parle La Fontaine. Les Epicuriens sont d'ordinaire optimistes et M. France est bien plutôt le contraire. Je sais bien qu'en un endroit il refuse de prendre parti, la vie pour lui n'est ni noire, ni rose, mais tantôt noire et tantôt rose et dès lors, semble-t-il, plutôt teintée de tons neutres et de grisailles. Mais ailleurs il dit à M. Séailles que la pensée et « notre vue de l'univers furent l'effet du cauchemar de ce mauvais sommeil qui est la vie ». Et ailleurs encore, il déclare à M. Hervieu que « nous sommes des pots qui no sont employés qu'à des usages absurdes et dégoûtants. » Saint Paul, qui nous comparait aussi à des vases sortis des mains du potier, admettait du moins que si plusieurs étaient faits pour l'ignomi-

nie, in contumeliam, d'autres étaient destinés à rhonneur, in honorent. Pour M. France, c'est le in contumeliam qui est le seul vrai. Ce n*est pas très consolant.

Bien qu'il s'en défende, M. France est donc tout voisin du pessimisme. L'homme est un petit être qui n'arrive ni à se comprendre ni à comprendre le monde. Noire intelligence n'est faite que pour nous embarrasser et nous poser des problèmes. Nous n'arrivons pas à les résoudre. Il n'est pas une opinion qui puisse se soutenir sans être aussitôt combattue par une opinion contraire. Le monde est grand si l'on veut, petit aussi, si l'on aime mieux. Tout dépend de quel côté on le considère. Les métaphysiciens ne font que nous raconter des histoires sans queue ni tête, composées de métaphores embrouillées. Ils se dupent de grands mots et ne trouvent que des images là où ils croyaient donner des raisons. Les femmes donnent de 1 attrait et du piquant à la vie. Elles entretiennent l'amour et agrémentent la société, elles ne peuvent donner le bonheur, la plupart d'entre elles sont condamnées à la médiocrité de l'existence par le perpétuel souci du pot-au-feu ; d'autres, toutes blanches et douces, s'en vont au couvent ; aucune ne remplit l'idéal d'une vie de femme, l'ardeur de Tàme dans la correction des mœurs. Les grandes saintes peut-être ? Sinon une sainte Thérèse, du

moins uae sainte Odile qui fut « prévoyante pour les imprévoyants, enseigna la sobriété aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne économie à tous et trouva ainsi les moyens d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient alors les pauvres gens ».

Le mal de vivre n'a pas cessé. Mais c'est cette souffrance qui nous fait faire no^re métier d'hommes ; ce que nous avons de n^ieux à faire, c'est de l'accepter en nous résignant. $e révolter serait inutile et sot. D'autant plus qu'il y a bien quelques roses autour des épines. Le tout est de savoir les cueillir. C'est par là, mais par là seule-

ment que M. France se rapproche d'Epicure. Il est bien plus voisin de Montaigne. Ce sont les mêmes distinctions et la m'ême défiance des raisonnements philosophiques.

Seulement, Montaigne dans un siècle où la science demeurait encore toute mêlée à la philosophie, les confond toutes deux dans la même réprobation, il asseoit sa vie tout entière sur la foi religieuse ; M. France croit pouvoir conserver l'acquis scientifique en rejetant la philosophie et, n'ayant pas de certitudes religieuses, il ne sait où trouver une certitude, un point de vue fixe d'où il puisse tout embrasser. 11 créerait volontiers un univers et rien ne lui paraît plus facile, mais cet univers serait illusoire et son rêve ne lui servirait

de rien, car le choc expérimental des hommes et des choses lui rappellerait bien vite Tinanité de sa création. A quoi bon alors ? Et il est plaisant, cet autre qui enseigne qu'il faut cultiver son moi l Pour le cultiver, ce moi, encore. faudrait-il le connaître quelque peu.

Le seul point de vue d'où la vie humaine offrirait un sens est le point de vue chrétien. Mais comment croire quand on ne croit plus, quand on ne croit pas ? Aucun raisonnement ne peut contraindre Tâme à la foi. Et ici encore, en entendant M. France, c'est un écho de Montaigne que nous entendons dans un style moins bouillonnant, mais simple, clair et qui, dans l'élégance précise de ses contours, semble bien être de ceux à qui M. France lui-même dit que sont attachées la jeunesse et la durée.

Les symboles, mythes ou fabliaux que nous conte M. Charles Maurras en montant le Chemin de Paradis ne peuvent avoir été composés que par un esprit amoureux de la beauté grecque, et vivant dans l'intimité de M. Anatole France et de M. Maurice Barrés. Si peut-être il ne songe pas beaucoup ^ la culture du moi, il se complaît du moins à se composer un univers dans lequel sa pensée puisse se jouer. Ses récits au nombre de neuf — le nombre des Muses, fait-il remarquer lui-même — sont des « essais d'art intellectuel ».

Ils renferment une « simple et pieuse philosophie > qu'il a cachée « sous un mince tissu de phrases^ dont il peut dire qu'il n'a pas écrit une seule sans l'illustrer comme d'un filigrane de sens secrets ».

Peut-être ne faut-il pas trop prendre ces mots au. pied de la lettre, et celui qui s'adonnerait au jeu facile de trouver un sens mythique à toutes les phrases — Léonard trouvait des visages expressifs jusque dans les fentes des vieux murs — s'exposerait à un sourire delà part de M. Maurras. Cependant le sens général de ses récits est clair et on ne risque pas de s'y tromper : nul ne peut donner à une œuvre d'art l'intime beauté qui la surélève au-dessus des réalités banales, qui la divinise, s'il ne croit pas lui-même à quelque chose d'éternel et de divin. Il ne faut pas mépriser les dons des dieux ni se refuser aux grâces qu'ils nous envoient, non pas même dût-on en mourir. Notre idée du divin se forme du mélange de toutes les beautés que nous aimons, de toutes les perfections que nous admirons. Telles sont les trois pensées que développent les trois mythes réunis sous ce titre : Religions.

Les deux autres groupes ternaires réunis sous les titres : Voluptés et Harmonies ont aussi chacune un sens, bien que je ne voie pas trop ce qu'a vraiment voulu dire M. Maurras dans deux de ses Harmonies : Discours à la louange de la double vertu de

/a mer et la bonne mort. Ce dernier surtout me déconcerte. M. Maurras nous y montre un adolescent qui, ne voulant pas renoncer à ses pensées peu hautes et aller tout de même en paradis, se [lend le matin même de sa première communion après avoir revêtu le scapulaire. Qu'a voulu dire M. Maurras ? A-t-il voulu nous donner une caricature du catholicisme ou nous en donner ce qu'il a cru un noble dessin ? On le lui a dit ailleurs : puisqu'il aime les symboles, son premier communiant n'est pas un petit catholique, c'est un monsire à face humaine, à pieds de bouc et à cervelle d'oiseau. Car on peut bien, j'espère, ne pas être protestant ni même néo-chrétien et ne pas admettre la vertu des amulettes. Il ne faut pas oublier que le catholicisme est le christianisme, et le christianisme ne va pas sans une idée intérieure, sans le sentiment du péché, sans l'effort sur soi-même pour garder la rectitude de la pensée et lu chasteté des mœurs. M. Maurras l'a, ce semble, un peu oublié. Son beau style et son réel talent, malgré quelques insistances pénibles et quelques fautes de goût, ne peuvent le dissimuler. Son beau mythe même des Serviteurs ne saurait nous plaire que tel qu'il le raconte et non tel qu'il l'interprèle. L'esclavage n'est pas l'idéal. Les idées de M. Maurras, sont, quoi qu'il estime, beaucoup moins catholiques que païennes. Il n'a pas été as-

scz infidèle à ceux qu'il avoue pour maîtres et ils doivent sourire eux-mêmes que Ton puisse se croire encore catholique et partager leurs pensées. Voulez-vous, à côté de toutes ces « créations » de svmboles et d'univers, trouver une émotion humaine, à la fois simple, poignante et dont Vous n'ayez pas à rougir ? Prenez tous les volumes de M. René Bazin, prenez le dernier paru : Humble Amour. C'est un recueil de nouvelles. Le style ici est moins grec, moins subtilement enroulé et déroulé que dans les ouvrages précédents, il n'est pas moins élégant, il n'a pas moins de clarté, il a une simplicité forte, une santé savoureuse qui nous repose des constructions artificielles et des efforts que nous sommes obligés de faire pour comprendre les sens cachés de l'art intellectuel. C'est ici un œil très pur qui reflète l'univers et qui n'essaye pas de le construire. Il le prend tel qu'il est construit et il sait y voir des beautés cachées, surprendre des vibrations étrangement résonnantes jusqu'au fond des âmes les plus humbles. Nous n'avons affaire ici ni à un dilettante ni à un aristocrate. Il croit à la fraternité des hommes et le cœur d'un pauvre journalier breton, d'un rempailleur ou d'un sous-officier lui paraît aussi susceptible de contenir l'immensité infinie de la passion que celui d'une mondaine ou d'un lettré. Un de ses récits surtout, Donatienne,

arrive aux formes les plus élevées de Tart. C'est le roman du désespoir d*un paysan breton dont la femme partie pour Paris comme nourrice, le laisse tout esseulé. M. Bazin ne nous montre que Jean Louarn ; de la femme, depuis son départ, il ne dit plus rien directement et de ce silence même naît une impression de solitude et de désolation qui agrandit étrangement la perspective du récit. Sans sortir de la Bretagne, par la magie profonde du talent de Técrivain, nous sentons ce qui se passe à Paris, nous devinons qu'il se passe au loin des choses obscures et douloureuses.

Et ainsi les yeux très purs dont je parlais n'ont pas la vision moins aigûe et moins profonde que ceux qui sont plus troublés. On peut habiter un univers qu'on n'a pas construit, de même qu'on peut cultiver son âme, travailler à la mettre en harmonie avec des lois qu'elle n'a point faites, lui faire porter des fruits savoureux, sans cultiver son moi et ne s'attacher qu'à développer en soi les instincts qui nous séparent et nous distinguent des autres. La vie intérieure n'est pas rivée à l'asservissement aux instincts. Elle s'enrichit par l'effort même que l'on fait pour se dégager, et, par une conséquence admirable, elle devient d'autant plus libre qu'elle paraît davantage se plier à l'obéissance, d'autant plus personnelle qu'elle prétend moins à s'individualiser. Et de même l'art le

plus ingénu, le moins recherché, est le plus original. Tout est dit, si Ton cherche à dire du nouveau ; si Ton veut simplement dire ce qu'on voit et tel qu'on le voit, tout n'est pas dit et Ton ne vient pas trop tard. On se trouve en se perdant.

15 Décembre i894

Vivre c*est la grande affaire. Mais pour savoir comment vivre, ne faut-il pas connaître les lois (le la vie ? On comprend donc que de la solution du problème de la vie dépend tout le reste. Aujourd'hui surtout. Autrefois, le dogme chrétien presque unanimement accepté, fournissait à chacun des règles de vie. L'unanimité n'existe plus sur le but, elle n'existe pas davantage sur les moyens. Les lois morales ont été mises en question et avec elles toutes les choses qui paraissaient les plus indispensables à la vie. Devons-nous fonder une famille, être citoyens d'une patrie, obéir à

{\)Ernest Renan, essai de biographie psychologique^par Gabriel Skailles. i vol. in-18, Perrin 1894. — Vie et science, par Henri Herh. 1. vol. in-18, Colin. 1893. — Le problème moral dans la philosophie de Spinoza par Victor Delbos. 1 vol. in-8'>. Alcan. iSffS.—V Action, par Maurice Blondel, 1 vol. in-8». Alcan. 1893, — Lp Prix de la Vie, par Léon OlléLaprune. 1 vol. in-18, Belin. 1894.

des lois sociales ? Le vol est-il un attentat illégitime contre la propriété ou au contraire la propriété n'est-elle qu'un premier larcin ? Voilà les ■questions qui se posent couramment, qui tourmentent les âmes, qui manifestent leur vitalité obscure par des attentats tragiques.

Si nous voulons vivre, il faut trouver une réponse à ces questions. Cette réponse sera, je n'en doute pas, conforme aux réponses traditionnelles, mais découverte en dehors de la tradition, par les voies laborieuses de la science et de la raison, elle pourra s'imposer à tous les esprits. Tout l'efforf <le notre pensée n'aura sans doute abouti qu'a nous faire dire avec les petits enfants du catéchisme : « L'homme a été créé et mis au monde pour connaître Dieu, l'aimer, le servir, et par ce moyen obtenir la vie éternelle ». Mais n'est-ce donc rien que de comprendre par la science la valeur des enseignements de la foi, c'est-à-dire de penser en hommes si nous parlons en enfants ?

Il ne faut donc pas s'étonner si le problème de la vie, si le problème moral se pose avec tant de force. Il se pose dans la pratique sociale, dans les questions relatives à l'éducation ; les philosophes ne peuvent s'en désintéresser, il leur appartient même plus qu'à d'autres de le discuter. Or, il me paraît que les cinq ouvrages dont je veux aujourd'hui parler, en avancent considérablement la so-

lution, si même deux ou trois d'entre eux ne la découvrent pas tout entière.

Voici d'abord le livre de M. Gabriel Séailles sur Renan. Ernest Renan a cherché pour son propre compte à résoudre le problème de la vie. Au sortir de Saint-Sulpice, il ne croyait plus à la théologie ni à la philosophie. Il croyait cependant à la science et à la raison. Il avait une foi profonde en la vérité, là* Avenir de la science^ ce livre étrange qu'il ne publia qu'en 1891, mais qu'il écrivit en 1848, est un hymne continuel. Renan croit à la science avec la foi d'un Bacon. Il se doute bien que la science ne supprimera pas toutes les douleurs et môme qu'elle fera des blessures, mais il lui semble qu'il vaut mieux souffrir en sachant son mal que de s'engourdir dans une jouissance dont on ne sait pas le prix. La conscience, la science, c'est ce qui donne du prix à la vie et, à vrai dire, ce n'est plus souffrir que savoir par quoi l'on souffre. Ce qui n'empêche pas la vie d'être douloureuse. Elle est triste, elle est obscure. Triste précisément à cause de ses obscurités. La lumière c'est la joie. Faisons donc de la science. Projetons sur la vie les rayonnements de la lumière et nous verrons avec les ténèbres les tristesses s'évanouir.

Quelle est donc la science qui nous donnera la clef de l'énigme de la vie ? Mais évidemment celle qui raconte l'ensemble des vies humaines, l'his-

toire. L'histoire naturelle peut nous renseigner sur les origines et les lois élémentaires de toute vie, et par là elle prépare l'histoire humaine, celle-ci seule peut nous apprendre les lois véritable de notre vie. De même qu'il suffit à l'astronome de connaître quelques-unes des positions successives d'un astre pour calculer la courbe entière de son orbite, ainsi l'historien^ connaissant les modifications successives qu'ont subies les vies humaines, pourra déterminer la direction générale de toutes ces vies et même leur but final. On peut de l'observation historique tirer une philosophie de l'histoire où se trouveront contenues les solutions qu'on a naïvement demandées jusqu'à présent à la métaphysique sur le problème de la destinée. La métaphysique n'est qu'une suite de rêves individuels, plus ou moins grandioses ou poétiques ; la seule philosophie qui puisse refléter la complexité de l'univers, est celle que l'on peut tirer de l'histoire de la pensée.

Ainsi le problème de la destinée humaine, de la valeur et de la nature de la religion, ne pourra être scientifiquement résolu que par l'histoire des religions. C'est pour le résoudre que Renan écrivit Y Histoire des Origines du Christianisme.

M. Séailles montre avec force que poser ainsi le problème c'est se condamner à ne trouver qu'une solution et que cette solution n'en est pas une.

Car de même que Victor Cousin — dont on n'a peut-être pas assez montré Tinfluence sur Renan — ne peut trouver dans l'histoire de la philosophie que les pensées des philosophes, et non la réalité des objets métaphysiques auxquels s'applique cette pensée, de même Ernest Renan, dans l'histoire des manifestations religieuses, ne peut rencontrer que le divin et non pas découvrir Dieu. L'observation de la pensée humaine ne peut atteindre au delà de cette pensée, et dès lors toutes les sohitions du problème de la destinée se réduisent à des rêves solitaires ou collectifs. La religion est une fonction humaine sans rien qui lui corresponde en dehors de l'humanité. Le divin, l'idéal exi slent, mais l'Etre personnel, transcendant, que les hommes adorent sous le nom de Dieu, existe-t-il? La question reste en suspens ou plutôt n'y resterait pas si Renan ne retenait sa pensée sur la ponte» qui l'entraîne.

L'histoire ne fournit donc pas une solution. La vie de l'homme tend à s'agrandir, à s'élever, a s'immortaliser, à se diviniser même, mais chacun de nous peut-il s'élever, parvenir à l'immortalit.^ à la divinisation? Que peut là-dessus racoiit(M*^ l'histoire ? Ce que les hommes ont cru, mais non* pas du tout ce qui est vrai. Or, c'est ce qui est vrai qui importe. La tentative de Renan portait donc en elle-même un germe d'avortemcnt. Tout

îlrJ LES LIVRES ET LES IDÉES

le livre 1res fortement composé de M. Séailles est destiné à montrer qu*elle n'a pas abouti, qu'elle ne pouvait aboutir. « C'est une expérience faite pour tous», dit M. Séailles et qu'il est inutile de renouveler. Ce n'est pas par l'histoire, c'est par la réflexion philosophique que le problème de la vie peut être résolu, et que les réalités véritables peuvent être découvertes.

Ernest Renan ne pouvait donc découvrir de solution. Il fit naufrage dans ce dilettantisme qui lui valut les suQ'rages de tant de pauvres esprits. Uenan vieilli et désespérant de la vérité, prit gaiement son parti de ne pas l'atteindre, au milieu de l'applaudissement universel. Il se laissa aller à écrire des dialogues où se découvre l'imagination d'un volupteux sénile, il donna à la jeunesse d'étranges conseils. La qualité de sa pensée fut de second ordre ; son esprit peu original et son style même si vanté ne sont pas de ceux qui gardent le premier rang. M. Séailles remet à sa place véritable un homme qui a été exalté avec trop de complaisance, auquel ont été rendus des honneurs extraordinaires et, chose étrange ! destinés à exaller une intelligence qui n'a eu de force que pour détruire. Ce beau livre est le premier où une critique clairvoyante et impartiale ait mis toutes choses au point. On y sent même, par instants, sous la correction mesurée des termes, bouillonner l'in-

dignation généreuse de l'homme qui sent le prix des choses morales, et souffre de les voir tournées en amusement. A peine y pourrait-on relever ça et là quelques expressions qui dénotent chez M. Séailles à Tégard du catholicisme, sinon du christianisme, quelques idées peu exactes.

Le résultat critique de cet ouvrage est la condamnation du dilettantisme auquel aboutit Renan, et qui a énervé dans un si grand nombre d'âmes délicates toute énergie de la volonté.

Le dilettantisme est un faux semblant, un art de substituer à la sympathie réelle et poignante Tespèce d'émotion détachée que donne la pure fiction ; il coupe ainsi toutes les racines par lesquelles les sentiments supérieurs plongent dans les entrailles de l'être et se nourrissent de sa substance. Cependant au-dessous de ces formes légères, la vraie vie, celle de l'instinct, de la spontanéité continue son cours, rendue plus brutale, plus cynique par l'indifTérence qu'on affecte à son égard, libérée par cette espèce de mysticisme intellectuel qui ne s'abaisse pas à surveiller les ébats de l'animal. On affecte de ne plus vivre que par l'intelligence et la sympathie, de n'avoir d'émotions que celles des autres, de se purger ainsi de toutes les passions. A parler franc, on a renoncé à l'effort pour appliquer l'intelligence à l'instinct, on a séparé les deux termes dont l'accord fait la vie humaine, on ne cherche plus dans la conscience des rapports qu'on soutient avec ses semblables et avec le monde, l'idéal qui, universalisant le cœur et l'esprit, les emporte dans le grand courant de la vie divine ; on se distingue, on s'isole, on ne sait vouloir, on ne sait aimer que soi. Réduites à un jeu superficiel d'images et de vibrations

)i LES LIVRES ET LES IDÉES

légères, les affections désintéressées sont sans force <3omme sans réalité, il ne reste d'actif, d'efQcace que le penchant primitif, Finstinct de vivre, Tégoïsme naïf qui, pour s'être raffiné dans la forme, pour être devenu la vanité maladive de l'homme de lettres, l'ambition ra- :geuse et dissimulée, l'insolence et l'envie, la cruauté froide, n'en ramène pas moins au plus bas degré de l'existence. Pour avoir voulu s'élever au-dessus de la vie, faire le grand seigneur, on tombe à la pauvreté de la bête, à la misère d'un moi individuel, qui ne se soutient ■que par l'illusion d'exister.

Le dilettantisme est désormais condamné. C'est Tavis de M. Henri Berr comme de M. Séailles. Il le montre en un savoureux petit volume de lettres •échangées entre un étudiant parisien et un vieux philosophe strasbourgeois, auquel il donne pour titre : Vie et Science.

Il faut des certitudes pour vivre. Renversant le mot bien connu, M. Berr demande qu'on philosophe d'abord pour qu'on puisse vivre après. L'homme ne vit pas seulement de pain. Les amusements mondains, ni les jeux des passions, ni ceux plus nobles de l'intelligence ne peuvent le satisfaire. La vie est chose sérieuse. L'étudiant de M. Berr — et son vieux philosophe a bien l'air de penser <le même — admire la foi et les œuvres du christianisme, mais il pense que les dogmes de la foi ne peuvent s'accorder avec l'acquis scientifique, avec les dogmes de la raison. Je crains que sur ce

LE PROBLÈME DE LA VIE o5

point, ce jeune homme et son vieux maître ne connaissent guère ces dogmes qu'ils déclarent ainsi opposés à la science et à la raison, que par ce vague ouï-dire où Spinoza reconnaissait l'origine de la plupart des erreurs.

C'est donc à la science renouvelée, synthétisée, organisée par les universités futures que M. Berr veut que nous allions demander le pain de la vie. La science seule peut nous fournir les certitudes dont nous avons besoin pour assurer notre action, et les aliments spirituels qui sont nécessaires à l'homme pour faire œuvre d'homme, pour que sa vie échappe aux instincts grossiers de la bête, aux vanités du mondain ou du lettré. Auguste Comte fit jadis une tentative semblable, M. Taine aussi la voulut faire. Toutes deux paraissaient avoir échoué et M. Taine reconnut lui-même, quand il fut père et qu'il dut se préoccuper de l'éducation de ses enfants, que la science seule était impuissante pour apprendre à vivre. Il plia les genoux avec les siens et demanda son assistance au « Père qui est dans les cieux. » M. Berr espère aboutir d'une autre manière qu'il ne nous dit pas, mais que sans doute il indiquera bientôt. Nous attendons avec sympathie cette œuvre prochaine. Certes nous n'espérons pas qu'elle nous apporte la solution, mais elle apportera du moins, avec l'effort sincère d'une âme, les considérations d'un es-

prit qui n'est point banal et qui pourront toujours fournir des données pour la solution définitive.

Il semble que ce soit aux sciences de la nature et de la vie, complétées par les sciences de la vie sociale que M. Berr doive demander la solution du problème. C'est à la science aussi que l'avait jadis demandée Spinoza en son Ethique , à. la science de l'homme étudié par la réflexion et par la métaphysique. Le Problème moral dam la Philosophie de Spinoza de M. Victor Delbos nous renseigne avec une érudition impeccable et une pénétration vigoureuse sur les solutions auxquelles arriva le penseur profond de La Haye et sur la trame des déductions par où il aboutit à ces solutions. Etudiant l'homme en lui-même pour chercher les conditions de la vie morale, Spinoza vit fort clairement que l'homme ne portait pas en lui de quoi vivre seul. « L'homme n'est pas un empire dans un empire. » Son cœur ne peut battre dans toute sa force que si ses battements sont d'accord avec les palpitations de la vie universelle. 1! faut donc que l'homme sente en lui l'aG'usion do cette vie. Et il la sent. « Nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels, Sentimus, experimur nos œternos esse, » De ce sentiment naît une joie délicieuse, une sorte d'ivresse divine où notre vie individuelle prenant part au concert de la vie universelle s'exalte de grandeur et

s'enchante d'harmonie. « La douleur même devient une joie quand nous savons que c*est Dieu qui nous l'envoie ».

L'erreur de Spinoza fut de croire que le panthéisme, c'est-à-dire l'absorption de l'individu dans la substance universelle, l'immanence dé Dieu au monde et la négation de toute transcendance et de toute liberté pouvaient constituer l'atmosphère idéale dont a besoin la moralité. L'analyse des conditions de la morale vint montrer bientôt que le problème moral ne pouvait se résoudre dans un système oii règne seule la nécessité. Dire comme Spinoza que tout est nécessaire, c'est au fond di ■ viniser même les pires défaillances. Si tout aclc humain, en effet, est un épanouissement et comme une efflorescence de la vie divine, comment ne pas dire — et Spinoza l'a fait hardiment — que la tige éternelle porte sur ses rameaux les fleurs du bien mélangées aux fleurs du mal ? « Le méchant représente Dieu. » Or, la morale ne saurait admettre cette floraison fraternelle du vice et de la vertu. Il y a une liberté morale. Avec un sens profond des conditions de l'acte moral, mais grâce à des équivoques et à des confusions de termes, Kant crut pouvoir ramener aux développements de la liberté humaine toutes les doctrines de la vertu. L'accord de la volonté avec elle-même lui parut être toute la moralité. Mais les volontés étant in-

dividuelles, il isolait la vertu et reconstituait « un empire dans un empire ». Il fournissait, de propos délibéré, des bases à Tindividualisme, et, sans le vouloir, au dilettantisme.

Hegel rétablit la vérité profonde aperçue par Spinoza et fit voir que la morale ne pourrait exister qu'autant que la vie individuelle se mettrait «l'accord avec les réalités universelles. Être vertueux, ce n'est pas tant faire la loi que se soumet- Ire à la loi. M. Delbos, dans une conclusion vigoureuse et qui porte loin, après avoir retracé les développements historiques auxquels a donné lieu le spinozisme, fait voir à son tour que la moralité ne saurait exister sans une adhésion de Tes prit à la vérité et que la vérité est une communion de Tesprit avec l'être même. En sorte qu'être moral, c'est connaître et c'est vouloir, c'est connaître les lois selon lesquelles le monde est ordonné et c'est se soumettre volontairement à ces lois.

C'est rhumilité qui conduit à la gloire, c'est la mort qui conduit à la vie. Jamais notre sagesse ne peut être assez certaine pour se promettre à bon droit de rester devant tout ce qui arrive imperturbable ou inflexible. Il faut savoir s'humilier sans raison apparente pour que l'humilité ne soit pas, à un moment donné, une nécessité déprimante ; il faut savoir se mortifier sans que rien l'exige pour que la mort ne soit pas la plus lamentable des surprises.

M. Delbos n'a pas peur, comme on le voit, des

formules du christianisme. C'est en elles, il le dit expressément, qu'il voit la conciliation du mainlien de la vie individuelle, et à la fois de son harmonie avec la vie universelle. La vérité est la réalité et se développe à travers le monde. Il est impossible de déduire tous ses développements d'un seul concept, d*où il suit qu'il n'y a dans l'univers qu'une nécessité relative et tout imprégnée de liberté.

De là la légitimité des formules évidemment anthropomorphiques par lesquelles nous concevons, quant à nous cette nécessité ; c'est par bonté que Dieu nous a créés, c'est par bonté que Dieu nous sauvera ; de là aussi la possibilité d'une révélation religieuse qui dépasse infiniment en signification et en efficacité ce que l'entendement peut actuellement concevoir, et à laquelle ne peut se substituer pour le gouvernement des âmes l'interprétation philosophique qu'on en donne.... L'intellectualisme doit reconnaître... que les deux termes en présence, volonté humaine et grâce divine, peuvent s'unir intimement dans la conscience, avant que la pensée philosophique ait découvert la formule définitive de leur unité.

Voilà bien indiquée en termes très nets dans leur discrétion la solution du problème. C'est le christianisme qui la contient. M. Blondel le montre avec plus de développements encore dans son beau livre de Y Action. Analysant par le menu les conditions de l'action humaine, il fait voir avec une

singulière richesse d'aperçus et d'observations, dans un développement logique très clair malgré son apparence touffue que l'action humaine se reconnaît comme ayant une valeur et comme devant prendre, pour acquérir toute sa force et son entier épanouissement^ une certaine direction. Elle ne peut se suffire seule, elle a besoin pour remplir toute son idée de coopérer avec d'autres volontés semblables à elle : ainsi se forment les sociétés^ les familles, les patries. Bien plus, cette volonté a besoin d'agir sur l'univers tout entier, elle s'y essaye par la science et par la superstition. Elle se crée des idoles et des fétiches, elle s'adore elle-même, se croit toute-puissante et ce n'est pas sa moindre superstition que de s'imaginer qu'elle peut se passer de tout auxiliaire pour réaliser l'action la plus énergique et la plus féconde. Elle n'arrivera pas à cette plénitude d'énergie, à cette fécondité sans une aide, un secours d'en haut, à la fois lumière de Tintelligencé et appui de la volonté, c'est-à-dire sans la grâce et sans la révélation. L'âme humaine a besoin, pour développer son, action, d'une atmosphère divine ; le christianisme, le catholicisme seuls la lui donnent et l'action la plus forte, la plus pleine, la plus féconde est celle du fidèle qui croit et qui conforme sa vie à sa foi.

M. Blondel nous conduit ainsi au seuil du chris-

LE PROBLÈME DE LA VIE Gl

tianisme. M. OUé-Laprune nous introduit sinon dans le sanctuaire, ou moins dans le vestibule du temple. Le Problème de la Vie ne peut se résoudre que par le christianisme. L'éloquent maître de

conférences à TEcole normale le pense et le prouve. Il faut lire ce livre à la fois profond et charmant. Moins abstrait et moins difficile que les volumes de M. Delbos et de M. Blondel, il n'est pas, sous ses allures élégantes et d'une négligence si distinguée, moins profond et moins vigoureux. Dans une langue subtile et fluide qui tient à hi fois de Fénelon, de Malebranche et de Gralrv, il montre que la vie est chose sérieuse, et qu'elle a un sens pour qui sait le découvrir, qu'elle est bonne à qui veut bien l'employer, et que le christianisme fournit à chacun l'atmosphère idéale où son àme peut respirer à l'aise, contenter toutes ses plus nobles aspirations, développer pleinement ses énergies, faire enfin tout ce qu'elle peut. M. Ollé-Laprune réfute avec éloquence ceux qui prétendent que la science s'oppose au christianisme. Il n'admet pas que le chrétien ne puisse pas s'entendre avec le savant. Le chrétien peut s'entendre et collaborer avec tous les hommes vraiment hommes. Rien de ce qui est humain ne peut lui être étranger. Je me reprocherais de ne pas citer cette belle page qui, biep pénétrée des uns et des autres, ferait cesser tant de pénibles malentendus :

Chrétien, je ne cesse point d'ôtre Français ni d'être homme; et nulle part non plus ni jamais je ne cesse d*étre chrétien. Qu'est-ce à dire? que ce qui préoccupe les Français, ceux d'aujourd'hui, me préoccupe, et que ce qu'il suffit d'être homme pour comprendre, pour rechercher, pour approuver, est l'objet de mon attention, de mon adhésion, de ma sympathie. Et encore? que partout et toujours, étant un Français et un homme qui pense, je suis chrétien.

Précisons en entrant dans un certain détail. Vous êtes passionné pour la science? Le chrétien l'est autant que vous, et plus peut-être. Pourquoi pas ? Vous avez le sour\ des questions sociales? Il l'a comme vous, et davantage peut-être. Pourquoi pas? Vous mettez ^au rang de vos soins les plus chers intérêts de la patrie, sa grandeur, sa régénération, sa prospérité matérielle et morale? Il le

fait comme vous, et qui sait? plus que vous. Tout ce que vous êtes, il l'est comme vous, autant que vous, et encore une foisrien n'empêchequ'il ne le soit plus que vous. Donc, quand pour penser et agir, il n'y a qu'à être Français et qu'à être homme, il pense et agit comme tel sans crier : Je suis chrétien. Par respect humain? Nullement. Par prudence ? Nullement, mais par respect pour la vérité. C'est la vérité que ce qu'il pense et fait là, il le pense et le fait parce qu'il est Français et qu'il est homme. A quoi bon donc ajouter : Je suis chrétien ? C'est inutile, et ce serait trompeur, puisque ce serait donner à croire (jue l'on ne peut penser et faire cela sans être chrétien, ^[ais, en même temps, pensant et faisant cela, il ne se détache pas de lui-même, c'est un chrétien qui pense et fait cela, et si, grâce à ce christianisme inséparable de sa personne, de son être, il pense et fait cela plus complètement, plus purement, plus parfaitement, avec des vues plus hautes, une générosité plus ardente, une délicatesse plus exquise, tant mieux. Ainsi ni il ne donne comme le fruit immédiat de son christianisme ce qui est tout sim-

plement le fruit de Thumaine nature, ni il ne se prive du surcroît de force que dans Taccomplissement de ces fonctions humaines lui communique son christianisme, et, dans l'occasion, il le dit : il n'a ni l'ingratitude, ni la faiblesse de le cacher.

Le problème de la vie reçoit donc la plénitude de sa solution dans les enseignements chrétiens. C'est ce que développe avec éloquence M. Ollé- Laprune, ce que prouve M. Blondel, ce qu'indique M. Delbos. Aucun des trois ne pense que la science positive soit suffisante pour résoudre le problème et M. Séailles est de leur avis. La science dit ce qui est et non pas ce qui doit être. Le domaine du devoir et du droit lui reste à jamais fermé. Peut-être M. Henri Berr reste-t-il un peu en deçà. Il semble cependant qu'il s'accorderait avec M. Séailles pour reconnaître qu'il faut aller chercher la solution plus haut que ne l'ont pu faire Auguste Comte et Renan. Ce qui demeure bien condamné, c'est le dilettantisme, c'est ce jeu malfaisant de l'intelligence qui consiste à énerver dans les balancements de la pensée les énergies de l'action. La vie est chose sérieuse et ce n'est pas trop de toute notre intelligence et de toute notre volonté pour résoudre le problème qu'elle nous pose, pour accomplir les devoirs qu'elle nous impose.

La vie est chose sérieuse. Il y a plaisir à

G 4 LES LIVRES ET LES lUJlES

entendre répéter cela par des maîtres de la jeunesse. Car les cinq ouvrages dont j'ai parlé sont des livres de professeurs de l'Université. Un pays où les maîtres sont ainsi persuadés de tout le sérieux de la vie ne saurait être un pays dont la moralité est désespérée. Les uns ont trouvé ce qu'ils cherchaient, les autres le cherchent encore, mais tous sont convaincus du sérieux de ces recherches. Or, en telle matière, ce ne sont pas tant les formules précises et en quelque sorte matérielles qui importent. Chercher, c'est déjà avoir trouvé.

15 Janmer ISOo.

La science a-t-elle fait banqueroute ? Dans les journaux, dans les revues, on a discuté à Tenvi cette question. M. Brunetière Ta posée dans la Revue des deux Mondes du 1*"* janvier, par un retentissant article auquel il a donné pour titre : Après une visite au Vatican. M. Charles Richet a pris, dans la Revue scientifique dont il est le directeur ( 12 janvier 1895 ), la défense de la science ; M. Berthelot, à son tour, dans la Revue de Paris du l®'* février, a tenu à jeter dans la bataille le poids de son nom et de son autorité scientifique. Ces trois articles résument sur ce point important à peu près tout ce qui a été dit. J'en donnerai de larges extraits et je demanderai après la permission de présenter quelques réflexions.

Quand je disais tout à l'heure que M. Brunetière avait posé la question, il eût été plus juste de dire

qu'il Tavait renouvelée et comme mise à Tordre du jour. Voici en effet déjà une dizaine d'années que la « banqueroute de la science » a été proclamée par plus d'un jeune cénacle. Tolstoï a été le grand initiateur de ce mouvement, M. de Vogué n'y a pas nui et beaucoup de jeunes écrivains, parmi lesquels je ne citerai que M. Henry Bérenger et M. Théodor de Wyzewa ont soutenu parmi nous que la science et la raison même étaient non seulement impuissantes à sauver les âmes, mais inutiles à l'humanité, inutiles, nuisibles peut-être ; que, seuls, l'amour, l'effort et la volonté portaient en eux une force rédemptrice, une puissance de salut.

M. Brunetière a trop le respect de l'intelligence pour donner dans ces rêveries. Au moment où il descendait de ce Vatican où le dernier concile a proclamé la nécessité de la raison pour asseoir la foi, où il avait eu l'insigne honneur de converser avec celui de tous nos Pontifes qui a peut-être le mieux compris la valeur de la raison et la grandeur de la science, il n'était pas à craindre qu'il partît en guerre contre la science et contre l'intelligence. Seulement, de cette entrevue entre le Chef suprême de la conscience catholique et le directeur d'un des plus célèbres recueils libres penseurs, il semble que ce dernier soit revenu avec des idées plus nettes sur la portée de la science et ses rap-

ports avec la morale. Il affirme hautement dans tout son article que les prescriptions de la morale ne sauraient être fournies par la science, que la religion au contraire peut les fournir, et qu'elle les donne telles qu'elles peuvent satisfaire toutes les exigences de la conscience. Une morale est nécessaire aux sociétés pour vivre. La question sociale est surtout une question morale. La science est impuissante à édicter la morale indispensable à la vie. Elle n'a pas, ainsi qu'elle s'y était imprudemment engagée, démontré la fausseté du christianisme. En face de l'impuissance de la science, le christianisme demeure donc seul capable d'enseigner une morale ; et, en France en particulier, le catholicisme est seul capable de faire pénétrer un enseignement moral jusque dans les couches profondes du peuple. La science n'a pas entamé le catholicisme. Les esprits d'élite peuvent dans tous les milieux confesser leur foi sans risquer ni insultes, ni railleries, ni sourires. Les autres ne trouveront que dans le catholicisme les enseignements dont ils ont besoin. Il serait donc insensé, même aux libres penseurs, de regarder l'Eglise comme une adversaire, elle n'est et ne peut être qu'une auxiliaire dans l'œuvre de rénovation morale et de salut social.

Je n'ai pas à insister sur l'importance de ces considérations. Elles ont provoqué, dans tout le

monde pensant, une émotion considérable. C'est la trêve déclarée entre la libre pensée et TEglise, c'est la collaboration acceptée sur le terrain même où Léon XIII avait convié les catholiques « à s'unir avec les honnêtes gens de tous les partis », c'est un triomphe de plus à l'actif de cette politique papale si méconnue et qui porte bien moins — quoi qu'on veuille en dire de tous les côtés — sur des questions de personnes et de gouvernement, de législation et de constitution même, que sur une nouvelle manière de se conduire vis à-vis des croyances et des idées étrangères au catholicisme.

Mais on comprendra que toute l'argumentation de M. Brunetière n'a de valeur qu'autant que la science est en effet impuissante à fonder une morale. C'est donc ce qu'il s'applique à prouver, et je ne saurais mieux faire que citer ses propres paroles.

En fait, les sciences physiques ou naturelles nous avaient promis de supprimer « le mystère ». Or, non seulement elles ne l'ont pas supprimé, mais nous voyons clairement aujourd'hui qu'elles ne l'éclairciront jamais. Elles sont impuissantes, je ne dis pas à résoudre, mais à poser convenablement les seules questions qui importent : ce sont celles qui touchent à l'origine de l'homme, à la loi de sa conduite et à sa destinée future. L'inconnaissable nous entoure, il nous enveloppe, il nous étreint, et nous ne pouvons tirer des lois de la physique ou des

résultats de la physiologie aucun moyen d'en rien connaître. J'admire autant que personne les immortels travaux de Darwin, et quand on compare rinfluence de sa doctrine à celle des découvertes de Newton, j'y souscris volontiers. Mais quoi ! Pour descendre peut-être du singe — ou le singe et nous d'un commun ancêtre — en sommes-nous plus avancés, et que savons-nous de la vraie question de nos origines?...

L'hypothèse mosaïque de la création nous donne une réponse à la question de savoir (Voù nous venons, et la théorie de l'évolution ne nous en donnera jamais. Ni l'anthropologie, ni Tethnographie, ni la linguistique ne nous en donneront non plus jamais une à la question de savoir ce que nous sommes, et soutiendront-elles, par hasard, qu'elles ne nous l'ont jamais promis ? Il serait trop aisé de montrer qu'elles ne se sont pas proposé d'autre objet. « Je suis convaincu — a dit Renan — qu'il y a une science des origines de l'humanité qui sera construite un jour non par la spéculation abstraite, mats par la recherche scientifique,.. Quelle est la vie humaine qui, dans l'état actuel de la science, suffirait à explorer tous les côtés de cet unique problème?... Et si l'on ne l'a pas résolu, comm.ent dire qu'on sait Vhomme et Vhumanité ? » Mais nous pouvons être'assurés aujourd'hui que les sciences naturelles ne nous le diront pas. Ce que nous sommes en tant qu'animal, elles nous l'apprendront peutêtre ! Elles ne nous apprendront pas ce que nous sommes en tant qu'homme. Quelle est l'origine du langage ? quelle est celle de la société ? quelle est celle de la moralité? Quiconque^ dans ce siècle, a tenté de le dire, y a échoué misérablement ; et on y échouera toujours, et toujours aussi misérablement, parce que, ne pouvant concevoir l'homme sans la moralité, sans le langage ou en dehors de la société, ce sont ainsi les éléments mêmes de sa définition qui échappent à la compétence, aux méthodes, aux prises enfin de la science. Ai-je besoin d'ajouter qu'à

plus forte raison les sciences naturelles ne décideront pas la question de savoir où nous allons ? Qu'est-ce que Tanatomie, qu'est-ce que la physiologie nous ont appris de notre destinée? Elles nous avaient cependant promis de nous expliquer ou de nous révéler notre nature, et, de la connaissance de notre nature, devait suivre celle de notre destinée. C'est en effet sa destinée qui détermine la vraie nature d'un être. Mais leurs recherches et leurs découvertes — dont je ne méconnais pas au surplus l'intérêt — n'ont abouti fmalement qu'à fortifier en nous notre attache à la vie, ce qui semble, en vérité, le comble de la déraison chez un être qui doit mourir.

M. Brunetière montre ensuite que la philologie n'a fourni aucune objection scientifique certaine à opposer au christianisme. Ni elle n'a ramené, comme elle s'en était flattée, le christianisme à l'hellénisme, ni elle n'a pu se mettre d'accord sur les textes, les dates et les auteurs des livres bibliques, ni elle n'est parvenue à établir les rapports du christianisme avec les religions de l'Orient.

A mesure que les jours se sont succédé on a mieux vu que ce qui a le plus gêné bon nombre de gens, c'est cet aveu très net fait par M. Brunetière que la science n'avait en aucune façon infirmé les propositions dogmatiques du christianisme. Après examen, il ne semble pas à l'éminent académicien que aucune démonstration vraiment scientifique ait été donnée de la non-authenticité des livres bibliques. Pas un seul dogme n'a été touché par aucune des découvertes de la science.

On peut donc être à la fois chrétien, catholique même et demeurer un homme de science. Très impartialement M. Brunetière le constate et, loyalement, le dit.

C'est de cette constatation et de cet aveu bien plus que de tout le reste que sont venues les clameurs et cet étrange banquet qui eut lieu à Saint- Mandé.Car M. Brunetière n'a point songé à nier le progrès de la science matérielle. II a simplement soutenu que ces progrès étaient impuissants à fournir même le commencement d'une morale. Ce n'est pas de « banqueroutes » qu'il a parlé, mais de « partielles faillites ».

L'histoire non plus n'a pas découvert la loi de rhistoire, la seule chose au fond qui importe. Car que nous fait la suite des Pharaons ou le nom du monarque pour qui furent sculptés les taureaux de Korsabad ? Ce qui nous intéresse, c'est de découvrir dans le passé des directions pour la conduite de l'avenir. Or, c'est ce que Thistoire est tout à fait impuissante à nous donner.

... Si ce ne sont pas là des « banqueroutes » totales, ce sont du moins des « faillites » partielles, et Ton conçoit assez aisément qu'elles aient ébranlé le crédit de la science. Qui donc a prononcé cette parole imprudente « que la science ne valait qu'autant qu'elle peut rechercher ce que la religion prétend enseigner ? » et encore celle-ci « que la science n'a vraiment commencé que le jour où la raison s'est prise au sérieux et s'est dit à elle-même : Tout me fait défaut, de moi seule viendra mon salut?... »

Incapable de nous fournir un commencement de réponse aux seules questions qui nous intéressent, ni la science en général, ni les sciences particulières — physiques ou naturelles, philologiques ou historiques — ne peuvent plus revendiquer, comme elles Font fait depuis cent ans, le gouvernement de la vie présente. A défaut d'une certitude entière, mathématique et raisonnée, si nous avons besoin de nous former une idée de ce que nous sommes, et si le lien social ne peut subsister qu'à cette condition, les sciences peuvent nous y aider, mais il ne leur appartient pas de déterminer et encore bien moins de juger cette idée. Pour le moment, dans Tétat présent de la science, et après Texpérience que nous en avons faite, la question du libre arbitre, par exemple, ou celle de la responsabilité morale ne sauraient dépendre des résultats de la physiologie. Le progrès qu'on avait cru faire, avec Taine et sur ses traces, en «soudant — selon son expression — les sciences morales aux sciences naturelles, » n'a pas été du tout un progrès, mais au contraire un recul. Si nous demandions au darwinisme des leçons de conduite, il ne nous en donnerait que d'abominables. Et, sans doute, d'un darwinisme à peine assuré de la solidité de ses principes, ou d'une physiologie rudimentaire encore, on en peut bien appeler à une physiologie plus savante ou à un darwinisme mieux entendu ; mais en attendant il faut vivre d'une vie qui ne soit pas purement animale, et la science, aucune science aujourd'hui, ne saurait nous en donner les moyens.

Telles sont les critiques de M. Brunetière. Voici les réponses faites par M. Richet. Il commence d'abord par reconnaître Texistence du « mystère y> ou, comme il dit, de « l'inconnaissable ». Mais, d'après lui, c'est la science même qui en a donné à l'homme la conception la plus nette.

Avouer rimpuissance de la science est une règle élémentaire de toute connaissance scientifique. Nous n'assitons qu'à des phénomènes. La nature intime des choses nous échappe.

... Pourquoi un gland planté en terre devient-il un chêne? Voilà un problème souvent posé, bien simple, et qu'on ne résoudra sans doute pas. On découvrira les formes successives de transition entre le gland et le chêne, avec une précision de plus en plus scientifique. Mais le pourquoi de ces transitions restera insaisissable.

Mais de ce que la science ne peut supprimer le mystère, il ne s'ensuit pas, continue M.. Richet, que la science ait failli à sa mission.

A vrai dire, la science — et par ce mot, la science, j'entends les grands savants et leurs plus humbles élèves : Galilée, Descartes, Newton, Lavçisier, Laplace, Darwin, Pasteur — la science, dis-je, n'a rien promis. L'homme est plongé dans une ombre épaisse, au milieu de phénomènes dont il ne peut saisir qu'un fragment minuscule. Les savants ont dit : a Cherchons à dissiper un peu ces ténèbres , à jeter au milieu de cette profondeur noire quelque vague clarté ; peut-être arriverons-nous ainsi à rendre la vie humaine moins cruelle. Ayons pour culte la vérité, et nous aurons rempli notre tâche, si nous avons pu découvrir une loi nouvelle, un fait nouveau. » Voilà toutes les promesses que la science a faites . . .

Le progrès matériel est l'œuvre de la science, autrement dit le résultat de la science, autrement dit le résultat des efforts des savants. Nulle discussion possible là-dessus. Les religions n'ont rien fait pour le progrès matériel des hommes ; elles ne sont pour rien dans l'invention de l'imprimerie, du microscope, des chemins de fer, de la pile électrique, de la photographie ; pas plus

7i LES LIVRES ET LES IDÉES

que dans les découvertes sur la circulation du sang, la composition de Tair, ou la nature des fermentations.

Le monde moderne, dans son épanouissement actuel, avec les quinze cent millions d'hommes qui vivent aujourd'hui, se développe dans la science et par la science, indépendamment des cultes divers qui bariolent la surface terrestre. Ainsi les savants n'ont pas failli à leur mission, et le mot de banqueroute est assez étrange, puisqu'ils n'avaient rien promis et qu'ils ont beaucoup donné.

Quant à dire à la science, ainsi que le fait M. Bninetière, qu'il y a des problèmes qu'elle n'arrivera jamais à résoudre, M. Richet ne saurait approuver un tel langage.

Pour ma part je n'oserais jamais, en une question scientifique, dire : « On échouera toujours. » Cette audace me manque, peut-être parce que je connais quelques exemples de ces négations anticipées qui ont été singulièrement malheureuses. — Prévost et Dumas, étudiant en 1821 les globules du sang, ont osé écrire cette phrase : « L'inutilité de nos tentatives pour isoler la matière colorante du sang nous donne presque la certitude qu'on ne pourra jamais y parvenir ... » Et cependant cette matière colorante, quelque quarante ans après, a été isolée, analysée, étudiée. La préparation de l'hémoglobine cristallisée est devenue une expérience de cours tout à fait élémentaire. — En 1839, J. Muller disait : « La vitesse des nerfs est si grande qu'on ne pourra jamais la mesurer. » Deux ans après, Helmholtz, par un procédé simple, très simple, qui est à la portée d'un étudiant en médecine de seconde année, montrait que cette vitesse est parfaitement mesurable. — Magendie, quand Velpeau est venu raconter à l'Institut l'histoire d'une opération faite dans le sommeil anesthésique, a déclaré qu'il était

impossible, et contraire à la morale (?), d'abolir la douleur des opérations. — Pasteur lui-même, notre grand Pasteur, la gloire de ce siècle et de ce pays, n'a-t-il pas été imprudent en affirmant que la synthèse chimique ne pourrait jamais créer des substances douées de propriétés polarisantes, puisque, quelques années après, M. Jungfleisch pouvait préparer synthétiquement de Tacide tartrique doué du pouvoir rotatoire?

Pour ce qui est de rorigine du langage en particulier, M. Richet trouve Texemple singulièrement mal choivsi, car s'il est une question qui soit tellement avancée qu'on la peut dire sur le point d'être résolue, c'est précisément celle-là, grâce aux travaux des Max MuUer, des Taine, des Regnauld.

Abordant enfin la question des rapports de la science et de la morale, M. Richet répond en ces termes :

Ni la physiologie toute seule, ni la chimie toute seule, ni la botanique toute seule, ni les mathématiques toutes seules ne pourront déterminer le bien et le mal, et donner au genre humain des règles de conduite. Le savant, dans son laboratoire, ne cherche pas à indiquer aux hommes ce qu'ils ont à faire pour être justes et bons et sages. 11 a une tâche bien plus étroite : il se préoccupe d'un point limité, précis : la détermination d'un oursin, la cristallisation d'un sel, la correction d'un thermomètre. Avec une ardeur étonnante, chaque savant s'est spécialisé dans un labeur qui semble d'abord très futile, et l'insignifiance de certaines recherches scientifiques paraîtra, à un examinateur superficiel, vraiment digne de pitié. Un

chimiste célèbre a passé quarante ans de sa vie à mesarer, avec plusieurs décimales, la dilatation du mercure, du verre et de quelques gaz. Le physiologiste analyse la forme de la contraction d*un muscle de grenouille dans ses plus petits détails ; le géologue cherche à découvrir, dans la forme des stries d'une coquille, le moyen de différencier deux huitres fossiles ; le botaniste compte les pétales d'une fleur rare, ou analyse l'arrangement des feuilles sur une tige ; le mathématicien invente des' fonctions nouvelles et il écrit de longs ouvrages sur des valeurs qui peuvent ne pas exister . . .

Or, si Ton venait à interroger un de ces hommes et à lui dire : « Cet éther brome que vous étudiez depuis dix ans, comment va-t-il retentir sur la morale? Par quels

détours l'analyse des fonctions de 2 ^~ va-t-elle modi-

fier la conception du devoir? Gomment deviendra-t-on meilleur par suite d'une diagnose plus parfaite entre TOstrea aculata et VO. tegminata ?» Il est probable que le savant se mettrait à rire, et ne comprendrait pas ce reproche. Car il n'a pas souci de morale ; il cherche seulement la vérité, sans se soucier des conséquences qu'elle entraîne. Dès son initiation aux choses de la science, comme par un postuîatum évident, il sait que la vérité est bonne et bonne en soi, et il ne peut pas s'imaginer qu'il a fait une œuvre inutile, s'il a diminué, même dans une très faible mesure, l'intensité effrayante de l'ignorance humaine ...

A l'heure présente, il y a une morale qui s'impose à l'humanité civilisée. Cette morale ne se démontre pas, par le menu, dans les laboratoires ; mais elle n'en est pas moins le fruit de la science humaine. A mesure que la science s'étend à travers le monde, pour diminuer les souffrances et dissiper les ignorances des hommes, une morale impérative, conséquence môme de la science, va en épanouissant ses vastes rameaux, et, dans son tri-

o mphe, elle fait des progrès si rapides que son avènement définitif est proche, plus proche que nous ne pouvons le supposer et l'espérer.

Cette morale est fondée sur la notion de la solidarité humaine. Le mal, c'est la douleur des autres. Voilà ce que nous ont appris la physique et la zoologie, la chimie et l'astronomie, la botanique et la physiologie, la géographie et la philologie, l'anthropologie et les mathématiques. Par le seul fait de son développement intellectuel et de l'extension de ses connaissances dans toutes les directions, l'homme est arrivé à mieux comprendre son devoir sur la terre. Sans se perdre dans les nuages de l'avenir problématique qui l'attendrait après cette existence terrestre, il ne va pas pour le moment au delà de cette simple constatation qu'il faut faire son devoir, et que son devoir est clair ; qu'il faut, avant toute chose, être juste et être bon, et qu'il y a une fraternité humaine ; que les luttes des classes ou les luttes des nations sont des crimes ; que l'égoïsme et la dureté du cœur sont des vices insupportables ; que l'oubli de soi-même est nécessaire ; que l'abnégation est encore le meilleur moyen — et peut-être le seul — d'être heureux ; qu'elle est, en tout cas, un impératif catégorique qui s'impose, et auquel nul n'a le droit de se soustraire.

C'est à la formation de cette morale qu'ont abouti les efforts des savants . . .

Et qu'on ne dise pas qu'il y a quelque dix-neuf siècles

pareille doctrine avait été entendue sur les bords du

Jourdain, et longtemps auparavant sur les bords du

Gange, ou consignée sur les tablettes de Marc-Aurèle ;

car les grands penseurs qui ont prêché aux hommes la

charité et la fraternité n'ont pas eu longtemps d'écho.

Le christianisme, au bout de deux siècles, n'était plus

conforme à la pensée de Jésus, et il a été peu à peu s'é-

loignant de plus en plus du Sermon sur la montagne, de

manière à devenir méconnaissable. Si bien qu'aux temps

du Moyen-Age, il ne lui restait plus de christianisme que le nom, avec quelques images. C'était, comme le dit M. Brunetière, un gouvernement ; mais il ne faut pas confondre un gouvernement et une morale.

Pour revenir à la doctrine de certaines pages de l'Évangile, à la. charité, à la fraternité, à l'abnégation, il a fallu le grand effort de la science, qui a émancipé l'esprit de l'homme, ouvert les horizons, montré un idéal de justice et de paix ; de sorte qu'au lieu de dire que la science a failli à sa mission, je dirais qu'elle a été au delà de sa mission. Elle était partie à la recherche du vrai, et il s'est trouvé, par surcroît, que la recherche du vrai impliquait la connaissance du bien.

Si donc nous voulions en croire M. Richet, la science, sans avoir fait aucune promesse, nous aurait donné non seulement le progrès matériel, mais même le progrès moral, non seulement la formulé de la vérité, mais celle même de la vertu !

C'est donc à établir que la science a pu donner naissance à une morale que M. Richet s'est appliqué, M. Berthelot s'est employé à faire la même démonstration.

Je désire montrer, dit-il, que les règles directrices de la vie humaine ne sont pas empruntées aujourd'hui, et qu'elles n'ont jamais été empruntées en réalité, à des révélations divines, pas plus par les religions antiques que par les religions modernes, par celles de l'Orient que parcelles de l'Occident... L'histoire du développement (le la race humaine et des civilisations prouve, en effet, que les origines et les progrès de la morale ont été tirés de tout autres sources. Les religions se sont approprié la morale, elles ne l'ont pas créée, et elles en ont trop souvent combattu l'évolution et les progrès.

... La connaissance humaine est acquise par une méthode unique, Tobservation des faits ; mais elle est tirée de deux sources différentes, Tune interne, Tautre externe.

La sensation nous révèle le monde extérieur, et c'est le point de départ de toutes les sciences physiques, naturelles et historiques. Elle montre la petitesse et la subordination de l'individu dans l'humanité, présente et passée ; la petitesse et la subordination de l'humanité elle-même, accablée et comme anéantie dans l'ensemble infini de l'univers. A ce point de vue, toute morale consiste dans notre humble soumission aux lois nécessaires du monde ; les religions ne disent pas autre chose, lorsqu'elles abîment l'esprit humain devant la volonté divine. Dans ce domaine tout est objectif.

Au contraire, dans le monde interne, celui de la conscience, l'homme apparaît seul : son esprit, son sentiment deviennent la mesure des choses. Celles-ci n'existent pour nous qu'à la condition d'être connues ; à ce point de vue donc elles n'existent que pour notre intelligence et dans notre intelligence. Dans ce domaine tout est objectif.

Tel est le contraste, je ne dis pas l'opposition, entre les deux sources de notre connaissance.

Or les deux sources, interne et externe, de notre science positive sont également, je le repète, les deux sources de notre morale. Ceci est un point capital dans la vieille querelle que le mysticisme renouvelle aujourd'hui.

La morale humaine, pas plus que la science, ne reconnaît une origine divine : elle ne procède pas des religions. L'établissement de ses règles a été tiré du domaine interne de la conscience et du domaine externe de l'observation. Ce sont au contraire les religions, ou, pour préciser davantage, quelques-unes d'entre elles et les plus pures, qui ont cherché à prendre leur point d'appui sur le fondement solide d'une morale qu'elles n'avaient pas créée.

Ainsi le devoir, l'impératif catégorique, émerge du fond de la conscience humaine sans avoir besoin d'une révélation et c'est la science du monde externe qui, reconnaissant les lois naturelles, enseigne aussi le détail des obligations. II y a une loi et il faut l'observer, dit la conscience ; voici quelles sont les lois, dit la science^ voici donc dans le détail les prescriptions exactes et précises auxquelles il est obligatoire de se conformer. La science est donc avec la conscience l'unique source d'où dérive la morale. A chaque progrès de la science correspond un progrès de la morale, soït qu'une intuition confuse de l'esprit ayant anticipé sur la démonstration méthodique et véritablement scientifique, la prescription morale paraisse sortir spontanément du cerveau des législateurs, soit que cette prescription découle de façon visible et parfaitement logique des découvertes antérieures.

Dans le premier cas il arrive souvent que les hommes, pareils aux enfants, imaginent une révélation divine pour expliquer leurs intuitions morales. Comme les magiciens et les alchimistes mêlaient des incantations à leurs manipulations physiques ou chimiques, c'est ainsi que les religions se sont indûment attribué une influence sur la morale. La morale humaine sort de la sociabilité et on en trouve déjà les premiers linéaments dans les sociétés animales.

Les religions anciennes personnifiaient les forces de la nature ; les dogmes du christianisme, le Verbe, la Trinité, ont été empruntés aux Alexandrins. Aussi les religions n'ont-elles jamais pu produire leurs titres et leurs preuves devant Thumanité, ni résister à aucune discussion sincère : poussées à bout, elles finissent toujours par faire appel à la révélation, c'est-à-dire à Tinconnaissable...

Jamais les dogmes religieux n'ont apporté aux hommes la découverte d'aucune vérité utile, ni concouru en rien à améliorer leur condition...

Parmi les nations, comme parmi les individus, les personnalités les moins morales se rencontrent souvent parmi les plus religieuses. Sans sortir de l'Europe, il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil sur les populations fanatiques du midi de l'Espagne ou de l'Italie, ou bien étudier la vie des mystiques musulmans ou chrétiens qui ont écrit sur l'amour divin.

Les religions, par leurs dogmes moraux immuables, retardent Texpansion de la race humaine, elles ne peuvent s'accommoder aux découvertes nouvelles, aux variations sociales. Elles ne savent que recommander la résignation stupide, et il n'est pas jusqu'à la charité chrétienne, bien que noble et touchante, mais a: qui représente un point de vue inférieur et désormais dépassé », qui n'ait longtemps paralysé la notion plus haute et plus noble de la solidarité humaine.

Donc loin de déplorer que l'éducation de la jeunesse ne s'appuie plus sur les dogmes religieux, il convient de s'en féliciter au contraire. « La dis-

parilion de toute hypothèse théologique » ne marquera pas plus « le règne du crime et de Tanarchie » que la disparition des « fées ou des contes de nourrice » n*a « affaibli ou la moralité ou Tesprit ». C'est la science qui a amélioré le sort de tous, « même des plus pauvres et des plus humbles », et son « triomphe universel arrivera à assurer aux hommes le maximum possible de bonheur et de moralité ».

Voilà fidèlement résumé Tarticle de M. Richet et de M. Berthelot. Pour le ton que ce dernier a cru devoir adopter dans la discussion on en peut juger par la première phrase de son article:

Nous assistons en ce moment à un retour offensif du mysticisme ( Lisez : Christianisme) contre la science : il prétend reconquérir sur elle par des arguments oratoires, la domination du monde qu'il a perdue après Tavoir si longtemps maintenue par le fer et le feu.

Mais, quoiqu'il en soit du ton, Tarticle, comme on a pu s'en apercevoir, peut se ramener à deux propositions, Tune négative et historique : la religion n'a rien fait pour la morale, elle l'aurait plutôt entravée ; l'autre positive et philosophique : la morale sort tout entière de l'homme, la conscience lui donne la forme et la science en fournit toute la matière.

Ce sont ces deux thèses qu'il nous faut exami-

ner. Nous aurons par là même examiné tout ce que dit M. Richet et nous n'aurons plus après qu'à conclure.

Il est avéré d'abord que la première thèse doit être prouvée pour que la seconde puisse être établie, car alors même que l'homme pourrait par ses forces propres et naturelles arriver sans révélation à découvrir les prescriptions de la morale naturelle, il ne s'ensuivrait pas du tout que jamais, en fait, ce pouvoir naturel de l'homme n'a été aidé par des révélations surnaturelles; tandis que s'il est établi qu'aucune règle morale n'a jamais été révélée à l'homme, il s'ensuivra bien nécessairement que l'homme a tiré de lui-même toute sa morale.

Or, si l'on demande à M. Berthelot quelle preuve il donne de la non-existence historique d'une révélation morale, il faut bien avouer qu'il n'en fournit pas. Il donne à la place un système et un ensemble d'hypothèses où l'ignorance historique — je demande pardon du mot, mais c'est le seul juste — le dispute à la prévention. Car tout le monde sait bien que l'idée trinitaire est antérieure aux Alexandrins, qu'elle est d'origine juive, puisqu'elle se retrouve dans le livre de la Sagesse j qu'elle est venue aux Alexandrins par Philon et qu'elle se trouve par là même parmi les origines judaïques de l'Evangile. Et il faut un certain degré d'oubli pour assurer que les dogmes religieux qui ont ins-

pire la fondation des hôpitaux, des aumôneries, l'institution de la Trêve de Dieu et tant d'autres institutions charitables n'ont « concouru en rien à améliorer la condition des hommes». Quelle étrange prévention enfin que de soutenir que « les personnalités les moins morales se rencontrent souvent parmi les plus religieuses » î D'où vient donc que les suicides soient moins nombreux en même temps que les naissances naturelles dans tous les pays où dominent encore les principes religieux ? Et l'augmentation de la criminalité va-t-elle de pair avec une augmentation ou avec une diminution des croyances ? Quels sont enfin ces mystiques dont veut parler M. Berthelot ? S'agit-il de Carpocrate et de Simon le Mage, ou de saint François d'Assise et de sainte Thérèse ? Ce sont précisément les mystiques sans dogme qui ont été immoraux tandis que ceux qui ont subi le frein dogmatique sont arrivés aux plus hauts sommets de la perfection morale.

Donc ces exemples choisis par M. Berthelot ne sont pas. heureux et on pourrait lui en citer d'autrès, tels que ceux de Vaillant et d'Emile Henry, sans remonter jusqu'à Lebiez, qui, avec une parfaite lucidité de pensée, ont déduit leur conduite criminelle de leur affranchissement de tout dogmatisme religieux.

Mais la thèse même de M. Berthelot a l'histoire

contre elle. M. Berthelot nous dit que la morale suit la science, d'où il résulte que le peuple le plus éclairé doit avoir la morale la plus pure, la plus élevée. Comment se fait-il alors que les Hébreux, de beaucoup plus arriérés que les Grecs, aient eu, de l'aveu de Renan même, une morale bien supérieure ? Car c'est Renan qui a reconnu que le Deutéronome est un des plus grands efforts faits pour instituer la justice envers les faibles. Et James Darmesteter pensait que nous pourrions trouver dans les prophètes d'Israël les pratiques sociales les plus justes et les plus pacificatrices applicables à l'heure présente. Il semble cependant que la science ait marché depuis Isaïe.

M. Berthelot ne prouve donc pas sa thèse his-. torique. Nous pouvons continuer à croire que le décalogue a été une révélation et que ces admirables préceptes, dont la démonstration scientifique commence à peine" à pouvoir s'instituer, ont été gracieusement indiqués à l'homme par l'attentive prévoyance du Père qui est aux cieux.

Quant à la seconde théorie que professe M. Berthelot, sur l'origine positive de la morale, c'est celle-là même que professe et professa toujours la philosophie la plus orthodoxe.

Il est une morale naturelle que la raison humaine peut découvrir par les efforts combinés de la conscience intérieure et de l'analyse scientifique

dès conditions extérieures de la vie. Ce que la rai&on humaine est impuissante à trouver, ce sont les lois de la vie surnaturelle, les espérances de la vie divine et de la résurrection, l'aide de la grâce et la vertu des sacrements. Mais les devoirs envers nous-mêmes, envers les autres hommes et même envers Dieu considéré comme Etre suprême, principe rationnel et moral des choses, peuvent être découverts par la science et par la raison. Si la révélation en a fait connaître quelques-uns, c'est non pas pour suppléer à Tinfirmité radicale, mais pour venir en aide à la faiblesse de la raison et permettre au peuple choisi de marcher plus vile dans les voies de la vertu.

Des deux thèses de M. Berthelot, le christianisme accepte Tune, la positive, qui est chrétienne et que le savant chimiste n'a fait en d'autres termes que s'approprier ; le christianisme est en droit de rejeter l'autrç, la négative, car M. Berthelot la suppose déjà prouvée par une évidente pétition de principe et nulle part il n'essaye même de l'établir autrement que par des contre-sens historiques et par des affirmations sans preuves.

Le christianisme pense que la raison peut fournir à l'homme les préceptes de la vie individuelle, familiale, sociale et même un commencement de vie religieuse, mais il ne croit pas que la raison puisse donner à l'homme une lumière complète

sur sa destinée finale. Seule la révélation peut sur ce point éclairer les hommes. Le christianisme nous enseigne que notre destinée finale est la divinisation. Par la grâce de Dieu^ nous sommes destinés à devenir des dieux. Est-ce là un idéal petit et mesquin ? Après avoir rempli tous ses devoirs naturels, en faisant tout ce que la conscience éclairée par la science nous montre comme nécessaire au développement de la vie individuelle au sein de la vie sociale, le chrétien pense en avoir encore d'autres qui ne suppriment ni n'altèrent les premiers, qui ne font qu'en préciser la direction et en achever le sens.

Les dogmes moraux du christianisme, pour ne pas changer dans leur forme essentielle, sont cependant susceptibles de se plier à tout ce qu'exigent les variations de la civilisation et les formes de la vie sociale. Obéir aux lois naturelles établies par l'Auteur souverain des choses, tel est l'immuable devoir. C'est ce devoir même qui nous oblige à changer de façons de faire, selon les époques et les circonstances, en sorte que notre action demeure toujours d'accord avec les lois de l'évolution du monde et des sociétés. C'est ainsi que le changeant peut s'inscrire dans l'immuable, que le fait peut se concilier avec le droit, et la justice, qui ne change pas, avec le progrès qui est dans un perpétuel devenir.

De même la résignation n'est pas aussi stupide quelle le paraît à ceux qui l'observent du dehors. Le christianisme enseigne à se résigner à l'inévitable et je voudrais bien savoir si la science peut faire autre chose. Il exhorte encore à la patience, mais il n'a jamais ordonné de ne pas chercher l'amélioration de ce qui est. Est-ce que l'Evangile n'enseigne pas à « chercher le royaume de Dieu et sa justice »? Et par conséquent ne nous fait-il pas une obligation d'aller de l'injuste à l'équitable et du moins juste au plus juste ? Tant qu'il y aura sur la terre une injustice commise, une souf* rance imméritée, le chrétien n'aura pas le droit de se reposer. C'est assez dire que s'il sait se résigner à ses propres maux il ne saurait se résigner à ceux des autres et qu'il a dans le souci de leur soulagement assez de quoi l'exciter à l'effort et au travail.

Mais la science, selon M. Berthelot comme selon M. Richet, a donné naissance à la véritable morale. Loin d'avoir fait banqueroute même partiellement à ses promesses elle aurait tenu plus qu'elle n'a voulu promettre, et son bilan, au lieu de se solder en perte, se solderait en profit. C'est ce qu'il nous faut maintenant brièvement examiner.

Et d'abord est-il bien sûr que la science n'ait jamais fait aucune promesse téméraire ? Et quand je dis : science, j'entends évidemment par là les

savants autorisés. Les savants ont-ils donc jamais désavoué Bacon se flattant à Faide de la science de faire régner Tâge d'or, de donner à Thomme le pouvoir avec n'importe quoi, de faire n'importe quoi, c'est-à-dire lui promettant la toute-puissance et l'immortalité ? Descartes n'était-il pas un vrai savant, admis comme tel, et n'a-t-il pas promis que la science pourrait donner à l'homme le bonheur par la morale, et par la médecine l'indéfinie prolongation de la vie ? Si Ton en doutait, il suffirait de lire la préface des Principes de la Philosophie pour être édifié. Or, Bacon et Descartes ne so nt ils pas les promoteurs reconnus de tout le mouvement scientifique moderne ou, comme on s'exprime, les Pères de l'esprit moderne ? Passons par-dessus le xviii® siècle où ceux qui répètent ces étonnantes prédictions sont des philosophes plus que des savants. Venons au xix® : n'est-ce pas Auguste Comte, le fondateur d'une philosophie dont l'esprit, sinon la lettre, inspire encore nombre de savants, qui a promis de découvrir dans la science toutes les lois de la conduite privée et publique, toutes les conditions de la vertu et du bonheur ? Et le texte de Renan cité par M. Brune tière est-il ambigu ? N'est-ce pas M. Berthelot lui-même qui écrivait récemment : « Le monde est ^aujourd'hui sans mystère? » Parmi les savants, qui donc a désavoué ces prophètes ? Et M. Richet

lui-môme, imprudent ! que fait-il dans son article quand il assure que la science pourra suffire à tous les besoins moraux de Thumanité ?

Oui, il y a eu des promesses faites, promesses d'exorciser les fantômes du malheur, de l'ignorance et de la mort même. Ces promesses ont-elles été tenues ? — Il serait trop facile de triompher : les physiologistes démontrent aujourd'hui que la mort est une nécessité, c'est M. Richet lui-même qui a prouvé dans un de ses livres que la douleur était une fonction nécessaire de la sensibilité intelligente, et pour ce qui est de l'ignorance, M. Richet nous assure encore que la science reconnaît au fond de tout un irréductible mystère.

Mais il faut accorder, et je ne pense pas que ni M. Brunetière ni personne refuse de le faire (1), que la science a fait faire des progrès matériels : les bornes de l'ignorance et de la faiblesse de l'homme ont été reculées, nous savons et nous pouvons plus de choses et c'est à la science que nous le devons. Là-dessus, il le faut avouer, la science, si elle n'a pas tenu toutes les promesses imprudentes faites en son nom, en a tenu d'autres et qu'elle n'avait point faites.

La douleur même a diminué et des maladies

(1) M. Brunetière s'en est d'aiUeurs expliqué dans une des notes intéressantes dont il a fait suivre son article publié en brochure Science et Religion, in-18, Didot, 1895.

atroces ont été vaincues* La vie humaine a été plus respectée, et les mœurs sont devenues plus douces. Et je crois volontiers que la science a augmenté le prix que Thumanité civilisée attribue à la vie humaine. S'ensuit-il que la science' puisse quelque chose pour augmenter le bonheur et la moralité, les seules choses, si Ton veut y réfléchir, qui après tout nous importent ? — Je ne puis arriver à le penser.

Car le bonheur dépend bien moins de la quantité des désirs qu'on peut satisfaire, que de la proportion des désirs à leur satisfaction. II ne sert de rien d'augmenter les possibilités de satisfaction si le nombre des désirs augmente du même coup.

Or, le désir humain augmente précisément par sa satisfaction même et, c'est une vieille remarque qu'on peut refaire, ce ne sont ni les plus puissants ni les plus passionnés qui sont en définitive les plus heureux. Et donc enseigner à l'homme l'art de modérer ses désirs ou de conserver la patience sert plus au bonheur de l'humanité que l'invention d'une nouvelle machine ou la découverte d'un anesthésique.

C'est donc toujours à la morale qu'il faut en venir. Le bonheur est une fonction morale et ne dépend pas de la science ou, s'il en dépend, il n'en dépend qu'autant que la morale elle-même peut en sortir. Nous voilà ramenés au point précis du

débat, tel que Ta posé M. Brunetière, tel que Facceptent M. Berthelot et M. Riche t.

Et vraiment on aurait voulu qu'ayant à répondre à des considérations de cette nature ils en eussent Tun et l'autre mieux saisi toute la portée. Au lieu de s'échapper en saillies contre la religion qui ont plus de lourdeur que de poids, on eût voulu que le directeur d'un recueil scientifique assez estimé eût montré qu'il tient son public pour capable de saisir les nuances et les distinctions de l'histoire et les finesses même de l'analyse philosophique. Parler de Galilée comme Ponsard ou M, Homais, c'est peut-être marquer qu'on ignore les plus récents travaux historiques, et soutenir que le christianisme ni l'Eglise n'ont rien fait pour adoucir les mœurs, c'est assurément faire voir qu'un physiologiste peut avoir sur l'histoire des idées toutes différentes de celles des historiens. Mais cela, en vérité, ne prouve rien.

Il s'agit de savoir si la science en tant que telle peut fournir les règles de la conduite. Or, pour peu que l'on y pense, — et les philosophes en ont vingt fois donné la démonstration, — on voit que cela n'est pas possible. Car la science peut découvrir les lois de l'existence des êtres, énoncer même les lois de leur existence normale et les distinguer de celles de leur existence anormale. Mais après ? Cela suffit-il ?

Il le semble à M. Richet et à M. Berthelot. Car ils disent tous les deux que le savant regarde la vérité comme bonne en elle-même et qu'il procède en conséquence à ses découvertes. Mais qui ne voit que c'est là que se trouve la question et qu'on fait du problème un postulat ? Pourquoi ce qui est vrai est-il bon et, étant bon, devient-il obligatoire ? C'est toute la question du passage de la science à 4a morale. Ces savants la supposent résolue par une évidente pétition de principe,- mais ils ne la résolvent pas.

La science constate un fait et l'explique, mais elle explique aussi bien les faits que l'on appelle anormaux et ceux que l'on dit être normaux. En réalité, aux yeux de la science, il n'y a pas d'anomalies. Tout est normal. M. Dareste explique les monstruosités congénitales, M. Pasteur explique les épidémies. La science ne connaît que des lois. Tout ce qui arrive arrive selon des lois. Rien donc n'étant en dehors des lois, il ne saurait y avoir d'anomalie. U peut bien y avoir des êtres malfaisan ts, il n'y en a point véritablement de méchants. M. Lombroso a raison quand il ne voit dans les criminels que des produits irresponsables de l'atavisme ou de l'hérédité. Pour la science tout se vaut. Un fruit mûr et un fruit pourri s'expliquent également ; une montre qui marque exactement l'heure et une montre qui avance ou qui retarde

sont réglées par les mêmes lois de la mécanique. Aux yeux de la science il n*y a ni bien ni mal.

Tout au plus y a-t-il du plaisir et de la douleur. On pourrait dire alors que le plaisir doit être procuré et la douleur supprimée et que de là il peut suivre une morale. M. Richet pourra même dire que c*est de là qu'il tire sa formule : « Le mal, c'est la douleur des autres. » — Mais ce ne sera qu'une inconséquence. Car la douleur n'est douleur que si elle est ressentie, comme le plaisir n'est plaisir que si on le sent. Et comme chacun de nous ne peut éprouver que son plaisir ou que sa douleur, que personne n'a le don de sortir de soi — autrement que par métaphore littéraire — pour sentir le plaisir ou la douleur des autres, il s'ensuit que du plaisir et de la douleur pris pour règles de la morale on ne pourra jamais tirer qu'une morale égoïste et jamais la morale de l'abnégation et du sacrifice que nous prêche M. Richet, mais que M. Berthelot n'accepterait probablement pas pour son compte.

Est-ce donc l'amour et l'abnégation que nous prêche le darwinisme avec son struggle for life ? Est-ce aussi l'abnégation que nous enseigne la physiologie, quand elle nous montre l'équilibre obtenu entre les organes par une lutte de tous les instants, chaque espèce de cellules prête à dévorer les autres dès que celles-ci viennent à faiblir

et jusque dans notre sang les globules blancs toujours prêts à absorber les globules rouges? La grande loi qui domine tout le déterminisme des faits c'est : « malheur aux faibles ! » C'était aussi la loi antique du paganisme. Si une nouvelle et plus humaine conception s'est peu à peu acclimatée dans le monde, si les savants eux-mêmes peuvent, par un illogisme à la fois consolant et pitoyable, s'approprier de belles formules, ce n'est pas à la science qu'on le doit, c'est à la miséricorde qui a touché les fibres secrètes du cœur de quelques grands hommes, à la pitié qui s'est épanchée des lèvres humaines d'un Dieu.

La science positive pourra bien montrer ce qui, tout pesé, serait plus avantageux, elle ne pourra jamais faire voir que ce qui est plus avantageux est vraiment obligatoire. Il faudrait pour cela qu'elle eut au préalable établi la bonté de l'univers et la valeur de la vie. Car si je pense que l'univers est mauvais et que la vie ne vaut rien, pourquoi obéirais-je aux lois qui propagent l'une et font durer l'autre ? Et quand même il me serait démontré qu'en n'obéissant pas à ces lois je serai nécessairement malheureux, serait-une raison pour leur obéir ? N'ai-je pas le droit d'être malheureux et de payer de mon malheur la rançon de ma liberté ? — Telles sontles questions auxquelles il faut répondre si l'on veut fonder une morale. Si la

science, comme il le parait, n'a pas de réponse à leur donner, il faut donc reconnaître que ce n'est pas à la science que Thumanité doit aller demander les paroles qui ordonnent la conduite, et que s'il est injuste de dire que la science ait fait une banqueroute matérielle, il est tout à fait juste de dire que sa faillite morale est complète et irréparable. Ce n'est plus à la science désormais que l'homme ira demander la formule du bonheur et le secret de la vie. Quand une fois elle a goûté certaines doctrines, entendu certaines paroles, l'àme sent, au vide qui demeure en elle, l'éternelle impuissance de toutes les paroles, de toutes les doctrines purement critiques et négatives. L'âme humaine, après l'Evangile, a entrevu le ciel, elle ne se déclarera satisfaite que lorsqu'on lui aura montré la possibilité de le réaliser sur la terre ou qu'on lui aura permis de retourner à l'espérance du vieux paradis.

io FévHer 1895.

Je range ici dans leur ordre même de publication quatre romans parus dans ces temps derniers. Il m'y a semblé voir, à des titres et à des degrés divers, des essais de réintroduction dans le roman du sentiment religieux. Le plus récent même ne fait que retracer le drame intérieur d'une conversion. Or, si Ton veut bien y songer, c'est là une nouveauté. Les luttes du devoir et de la passion ont formé le thème général des plus hautes œuvres de notre littérature dramatique et romanesque telles que Polyeucte ou la Princesse de Clèves ; puis, ce furent avec Racine les luttes des passions entre elles ; au xvni® siècle, les luttes des passions contre les convenances mondaines

(!) Mariage mystique, par Léon Barracand. 1 voL in-18, Lemerre, 1895. -^ Les Roches blancfies, par Edouard Rod. 1 volin-i8, Perrin. 1895 — La petite Paroisse, mœurs conjugales, par Alphonse Daudet, 1 vol. in-18, Lemerre. 1895 — En route, par J.-K. HuYSMANS, 1 vol. in-18, Tresse et Stock. 1895.

et enfin, il y a cinquante ans, la proclamation par Georges Sand des droits éternels de la passion supérieurs à toutes les convenances, à toutes les règles sociales décorées du nom de devoir. A part les livres de Chateaubriand, la fameuse Volupté de Sainte-Beuve, quelques écrits de Balzac, tels que Ursule Mirouet ou le Curé de villagçy vous chercheriez à peu près en vain, dans la première moitié de ce siècle, des romans où le sentiment religieux oppose aux convoitises et aux triomphes des passions ses impulsions généreuses, ses angoisses ou ses remords. Cela tenait sans doute à rignorance des romanciers qui, n'ayant jamais éprouvé par eux-mêmes la force morale du sentiment religieux, ne pouvaient guère soupçonner les effets dramatiques que Ton pouvait en tirer. En sorte que ce sentiment, dont Tinfluence morale est si grande dans la vie telle qu'elle est, ne paraissait plus en avoir aucune dans la vie telle qu'elle était peinte par les romanciers, et Ton pouvait voir dans certaines œuvres des héroïnes, présentées comme très chrétiennes, se livrer à l'adultère presque sans remords, laissant mourir les gens ou mourant elles-mêmes, sans que personne autour d'elles parût songer au prêtre et aux derniers sacrements. Et, par un contrecoup remarquable, ces romans, d'où était absente l'idée religieuse, contribuaient à répandre

dans le public une conception de la vie indifférente à la religion.

Cependant le Récit d'une Sœur de M""® Augustus Craven montra quel élément d'intérêt le sentiment religieux pouvait introduire dans la peinture de la passion ; des écrivains catholiques d'origine ou d'aspiration, tels que Baudelaire, Barbey d'Aurevilly et, plus récemment, M. Peladan, comprirent de quelles ressources on privait le roman ou la poésie en s'obstinant à mutiler l'âme humaine et à négliger un de ses plus vifs sentiments. Et s'il est malheureusement exact que ces auteurs, surtout le premier et le dernier, n'ont guère cherché dans l'émotion religieuse qu'une épice de plus pour des œuvres déjà trop pimentées de luxure, il faut reconnaître que Barbey d'Aurevilly a su tirer de l'opposition des passions les plus tyrauniques aux sentiments demeurés intacts des obligations religieuses de beaux effets dramatiques, et qu'il a ainsi restitué à l'âme humaine ses résonnances les plus profondes, celles sans lesquelles toutes les autres paraissent étriquées et amaigries.

Il y a donc, dans l'apparition à peu près simultanée de plusieurs volumes où est mis en scène le sentiment religieux, un double intérêt, un intérêt artistique et un intérêt moral. Nous ne pouvons à ce double titre qu'être sympatique aux écrivains, la plupart étrangers à nos croyances, qui ont

fait cette tentative. Nous n'avons à leur demander avec le respect des choses saintes qui interdit de s'en servir comme d'un ragoût en vue du libertinage, que l'impartialité et l'exactitude de l'observation.

Le Mariage mystique que nous raconte M. Léon Barracand, est celui d'un prêtre et d'une religieuse. Oh ! en tout bien tout honneur, et avant de connaître le sujet du roman, il ne faut pas tout de suite se récrier. Cependant cela donne quelques inquiétudes. Voyons si elles sont justifiées. L'abbé Bonalgue est aumônier du couvent de Sainte-Croix, quelque part, là-bas, dans une gorge des Vosges. La petite Lucile Grand-Didier est élève à Sainte-Croix. La petite Lucile admire et vénère M. l'aumônier, et M. l'aumônier voit en Lucile une brebis de prédilection. Pas une parole échangée entre eux qui ne soit absolument ce qu'elle doit être. Le sentiment qui les envahit est si pur, quoique si doux, qu'ils ne savent y voir eux-mêmes qu'une commune aspiration de leurs âmes vers l'amour de Dieu.

Puis Lucile quitte le couvent, elle rentre chez elle à Pont-de-Baix, elle va à Paris, elle entend des conférences à la Société de géographie et le conférencier parle bien; elle valse, car elle aime à valser, la petite Lucile, et son valseur est le conférencier qui parle si bien, qui a fait de beaux

voyages, qui en a rapporté un grand vide dans son cœur et beaucoup d'incrédulité. Lucile comblerait volontiers le vide du cœur, mais l'incrédulité l'effraye, d'autant qu'Olivier Langlade — c'est le nom du voyageur conférencier-valseur — ne cache pas qu'il ne saurait guère trouver de bonheur dans une union où tous les sentiments et toutes les opinions ne seraient pas en commun, et il n'y a pas lieu d'espérer de le convertir, son prosélytisme est plutôt à craindre. Pauvre petite Lucile !

L'abbé Bonalgue cependant a trouvé l'aumônerie de Sainte-Croix trop étroite pour son zèle. Il est entré chez les Pères Dominicains. Il s'appelle maintenant le P. Armand et il prêche à la cathédrale de Die. Or, Lucile, rentrée de Paris, assiste avec sa belle-sœur Anaïs Grand-Didier à un de ses plus éloquents sermons. Le texte est : « Duobus dominis non servies, on ne peut servir deux maîtres, » et l'éloquence et la logique du prédicateur remuent le cœur de Lucile. Elle a peur, si elle épouse Olivier Langlade, de ne pas conserver la foi. Le couvent l'attire autant que le monde, la paix de la prière autant que les agitations du plaisir. L'image et l'exemple du P. Armand font pencher.la balance pour le couvent. Lucile Grand- Didier rentre à Sainte-Croix pour faire son noviciat.

Après son noviciat elle se retrouve pour quelque

temps à Pont-de-Baix entre Olivier Langlade, le P. Armand expulsé de son couvent et sa bellesœur. Elle a repris les habits du monde avant les vœux suprêmes. Elle est libre encore et si le pur prestige du P. Armand qui se dérobe et la voit à peine lui en impose toujours, elle est vivement attirée par Olivier. Mais celui-ci, dans Tintervalle, est devenu Tamant de cette molle et inconstante Anaïs Grand-Didier. Il n'ose s'engager avec la jeune fille avant d'avoir rompu avec Anaïs, si bien que Lucile découvre l'intrigue et s'enfuit au plus vite vers son couvent où elle prononce ses vœux et devient la mère Anne-Marie.

Ce n'est plus maintenant qu'à de rares intervalles qu'elle voit le P. Armand, leurs âmes unies dans une communion intime de pensées correspondent à travers l'espace. Beaux et purs l'un et l'autre, ils éprouvent cependant quand ils se retrouvent un muïuel plaisir à leur présence réelle. Une seule fois dans un voyage où ils se sont rencontrés par hasard, la tentation les approche de plus près. Ils en triomphent grâce surtout à l'énergie et à la hauteur d'âme du P. Armand. Enfin, il meurt épuisé par les travaux de son apostolat. Elle reste seule de ce côté de la vie « attendant le jour de la réunion qui serait celui de la grande fête. »

Ce bref récit ne suffit pas à donner une idée de

la valeur littéraire du livre de M. Léon Barracand. D réussit à intéresser malgré la trame si mince des événements. Le style est ce qu'il doit être, sans recherche, ni prétention. Les observations sont exactes et on y peut lire de fort agréables descriptions.

Je n'ai pu non plus montrer l'idée qui peut-être a dominé par moments M. Barracand. Il me semble bien qu'il a eu l'intention d'opposer l'influence du matérialiste Olivier Langlade à celle du P. Armand et de montrer combien est glissante, sur les âmes pures et hautes, l'emprise des doctrines matérialistes, tandis que celle des doctrines religieuses est au contraire toute force et fixité. Mais le tableau de ces oppositions mériterait à lui seul de faire le fond du roman. Or, il n'est pas douteux que le vrai sujet soit celui qu'indique le titre : la naissance, le progrès, la consommation du mariage mystique des âmes de la mère Anne- Marie et du P. Armand. Aussi les théories et les envolées philosophiques d'Olivier Langlade fontelles l'efTet de hors-d'œuvre et de longueurs. L'auteur semble avoir hésité entre un drame destiné à symboliser les attraits rivaux exercés par deux doctrines sur une seule âme, ou la simple description d'un amour purement platonique et idéal. Faute de s'être nettement décidé, il a par endroits inutilement allongé et obscurci son récit.

Venant maintenant à Tœuvre même, il faut rendre à l'auteur cette justice qu'il a fait ses deux héros aussi purs et aussi nobles qu'il l'a pu. Il a évité même ces conversations fades et ces sentimentalités tortueuses par où il eût été facile de donner à une liaison toute sensuelle les apparences de la pureté. Les âmes du P. Armand et de la mère Anne-Marie sont bien vraiment transparentes et, bien qu'en somme le tableau de leur affection laisse une impression fâcheuse, le danger ne vient pas de leurs actes ni de leurs paroles mais de la fausseté de leur situation. La situation donnée, M. Barracand leur a prêté les sentiments les plus vraisemblables tout en les conservant purs, mais c'est la vraisemblance de la situation même que je conteste ou, si la situation est admise, la vraisemblance de la pureté. Il serait pénible d'insister. Des âmes religieuses et même consacrées à Dieu peuvent s'aimer. L'histoire présente l'exemple de nombre de ces pures et saintes affections : Radegonde et Fortunat, Claire et François d'Assise, Jeanne de Chantai et François de Sales, et tant d'autres ; mais ces âmes ne s'aiment que parce qu'elles aiment Dieu ; ainsi soutenues d'en haut, elles ne peuvent faillir. En celles que nous représente M. Barracand les raisons sont renversées, elles aiment Dieu et se vouent à son service surtout parce qu'elles s'aiment. Car loin que ce soit

ici Tamour divin qui soutienne Taffeclion humaine, c'est celte affection fragile qui porte le poids de Tamour supérieur. La ruine est inévitable et le seul remède à une situation aussi fausse, c'est Tamputation courageuse du sentiment qui la cause, la séparation matérielle et irréparable.

M. Edouard Rod Ta très bien senti dans ses Roches blanches. C'est ici un jeune pasteur protestant qui arrive à la Bielle, « la jolie ville vaudoise aux vieilles maisons étagées sur les bords du lac Léman, » et qui insensiblement, sans qu'il s'en doute lui-même, s'éprend d'une de ses ouailles, M™"" Massod de Bussens. L'éloquence du pasteur, la générosité de ses sentiments font une égale impression sur la jeune femme. Dans ce milieu de ville terne, provinciale, pleine de petitesses et d'égoïstes hypocrisies, il était à peu près fatal que ces deux âmes qu'on nous représente comme toutes deux également hautes fussent l'une vers l'autre attirées. Le jour où leur apparaît le véritable caractère du sentiment qui les agite est aussi celui où ils en aperçoivent toute la profondeur et toute la tyrannie. Il faut leur rendre justice que s'ils souffrent, ils n'hésitent pas. Du moment qu'ils ont clairement aperçu leur coupable amour, ils l'ont condamné et se sont condamnés eux-mêmes.

C'est donc encore ici, selon l'ordinaire de M. Rod, un drame moral qui nous est conté. Les

deux figures principales ont d'autant plus d'accent et de relief que l'auteur les a fait vivre dans un milieu plus banal. On a déjà remarqué avec raison que ce roman est de tous ceux de l'auteur celui où il a le mieux su peindre, avec des traits plus précis et plus caractéristiques, et les choses et les éttes qui constiluent le milieu. La médiocrité morale des bourgeois de petite ville s'y fait voir en quelques types d'un dessin à la fois énergique et sommaire. Dans sa préoccupation des événements intérieurs, M. Rod n'avait pas encore aussi bien saisi le rapport qui existe presque toujours entre le dehors et le dedans. Parfois, comme dans la Seconde vie de Michel Tessier, il avait décrit de beaux paysages, mais ces descriptions auraient tout aussi bien pu servir de cadre à d'autres événements, à d'autres passions. Ici l'harmonie est achevée, ce n'est qu'à Bielle, avec M. Quartier pour syndic, M. Sordes pour collègue, avec sa mère la vieille paysanne à la fois pour gouvernante et pour domestique, qu'un pasteur Trembloz peut s'éprendre dé M™® Massod de Bussens, et ce n'est que mariée au respectable, vaniteux et solennel conservateur orthodoxe qu'est son mari, livrée au papotage insipide et à toutes les ridicules conventions morales des dames de la société bielloise que M™® Massod de Bussens peut s'éprendre de son pasteur. Ce livre marque donc un progrès artisti-

que notable dans l'œuvre ée Técrivain dont le style peut-être n'a rien de très rare, mais qui sait attacher assez le lecteur pour ne pas lui permettre de s'inquiéter des sonorités de la phrase ou de l'éclat des expressions. Et peut-être même est-ce mieux ainsi, car dans le récit il convient que les choses emportent les mots pour que tout l'intérêt converge vers elles.

Je voudrais pouvoir donner à la valeur morale du livre les mêmes éloges qu'à sa valeur littéraire. Malheuteusement ce n'est pas possible. Non qu'il y ait une seule page de M. Rod qui fasse monter le rouge au front, M. Rod est un écrivain qui se respecte et ici le sujet même l'éloignait de tout péril ; ni même que l'amour coupable paraisse en son livre très séduisant. Il n'apparaît au contraire que comme une source de douleur et d'amertume. Mais M. Rod, au lieu de laisser au lecteur le soin de conclure, a voulu tirer lui-même la conclusion morale qui, selon lui, se dégage du sacrifice accompli par les deux héros. Et il est loin d'en tirer une leçon capable de raffermir les âmes et de les engager au devoir. Voici d'ailleurs ses propres paroles. Il rappelle d'abord la légende qui donne son nom au volume, la légende de la clairière appelée les Roches-Blanches, où s'étant rencontrés deux fois le soir par hasard, le pasteur Trembloz et M™*" Massod de Bussens ont reconnu qu'ils s'aimaient :

Il s*agit de deux êtres qui n'avaient pu s'aimer dans le siècle, où la vie les séparait. Ils voulurent se réfugier en Dieu : soit qu'ils se sentissent trop faibles pour respecter leurs devoirs sans autre appui que l'appui fragile du monde, soit que leurs cœurs cherchassent dans l'amour divin une consolation ou peut-être un aliment. L'homme entra dans un couvent de Trappistes, la femme prit le voile. Comment se revirent-ils, l'histoire ne le dit pas. Mais elle raconte qu'ils se rencontrèrent presque toutes les nuits, dans une clairière du Bois-Joli, qui en ce temps-là était une épaisse forêt de sapins. Ils étaient tous les deux d'âme fidèle et loyale, décidés à respecter leurs vœux. Cependant, à chaque rencontre, ils sentaient grandir l'amour qu'ils réprimaient, l'amour coupable, l'amour criminel qui les poussait l'un à l'autre, de toute la force tragique qu'il a dans les nobles cœurs. Ils comprirent alors que leur volonté s'épuisait dans la lutte, que la défaite approchait. Et le soir où pour la première fois leurs lèvres se rencontrèrent, ils convinrent de ne plus se revoir, pour éviter le crime dont ils étaient purs encore. Ils se dirent un adieu qu'ils croyaient éternel. Mais quand ils voulurent se séparer, voici que leurs membres s'engourdirent ; le sol propice où leur amou avait grandi les retenait, la mystérieuse puissance de la terre les rivait l'un à l'autre. Dans leur effort contre l'amour, l'humanité était morte en eux. Leurs âmes avaient vaincu, mais elles s'étaient éteintes : ils n'étaient plus que deux pierres insensibles à jamais, les deux Roches Blanches.

... N'est-ce pas une belle légende?

Tout pâle, Trembloz murmura :

— Très belle...

•— Et pleine de sens, reprit M. Leen : ne trouvez-vous pas?... Voyez donci s'ils avaient cédé à leur coupable amour, que fût-il arrivé ?... Ils auraient été damnés, je pense... Mais ils n'auraient pas été changés en pierre »...

Tremblez invoqua tous ses secours, ses croyances morales, son amour du bien. Dieu. Et, arrêté sur la route déserte, il affirma d'une voix haute :

— Nousavonsfait notre devoir... Nousavonsbien fait!. .

Mais où donc était cette joie intérieure que les oracles certains promettent au sacrifice?... Et obscurément, sans songer à formuler Tincertaine notion qui s'estompait dans sa tête brisée, il pressentait ce qu'est le soit des hommes qui ont trop d'âme pour ignorer l'amour, trop de vertu pour s'y livrer dans l'insouciance et dans la joie : qu'ils résistent ou qu'ils tombent, le malheur les attend ; il faut que la lumière qui brille en eux les dévore ou s'éteigne, et s'ils ne sont pas les coupables victimes de leur cœur, c'est que leur cœur n'a plus qu'à se pétrifier.

Eh bien, non ! le cœur a autre chose à faire qu'à se pélrifier, il a à s'élargir, à aimer plus loin, à aimer plus haut. Que Ton souffre de Tarrachement d'une passion involontaire et coupable, que l'on souffre d'autant plus qu'on l'a laissée s'enraciner plus avant dans les retraites profondes du cœur, qui en doute et qui le conteste ? Quels sont donc les étranges moralistes qui ont affirmé que la joie intérieure accompagnait tous les sacrifices, et le pasteur Trembloz n'a-t-il pas entendu parler des angoisses affreuses de l'âme qui vient de se résoudre au devoir et ne sent que le vide, le néant, l'affreux néant? La formation spirituelle de ce pasteur d'âmes me paraît fort négligée. Et sa foi ne me paraît pas des plus solides. C'est bien pour cela que son âme est si inquiète. Si, comme il semble

que Texigerait sa vocation, il aimait véritablement Dieu, Texpérience de l'amour divin lui ferait bien voir qu'un cœur même purgé de l'image de M™® Massod de Bussens, n'est pas pour cela vide, moins encore pétrifié. 11 ne suffit pas d'aimer Dieu pour ne pas souffrir, mais cela suffit pour ne pas craindre que le cœur s'atrophie par l'accomplissement du devoir. Et sans parler même de l'amour de Dieu, l'attendrissement, la douce pitié pour la misère des autres hommes est au contraire l'ordinaire conséquence de ces grandes secousses morales. Les cœurs meurtris sont bien souvent les plus tendres surtout quand le coup qui les a blessés est leur œuvre propre, quand il leur vient de leur volontaire sacrifice, quand ils ont par conséquent déjà apaisé en eux l'esprit de révolte et d'insoumission.

Pour s'attendrir après avoir souffert, il faut aimer encore et, si l'on a renoncé à un amour, savoir en trouver un autre plus vaste et meilleur. C'est ce qu'a montré, avec infiniment d'art et de persuasive bonté, M. Alphonse Daudet dans la Petite Paroisse. Ce roman est plein de mansuétude et de pardon. Mais tous ceux qui pardonnent ne pardonnent que par amour, les uns parce qu'ils aiment encore les coupables, les autres parce que Dieu leur a fait comprendre qu'on ne saurait véritablement l'aimer sans être indulgent aux autres.

Le sujet principal du livre est la conduite que doit tenir le mari envers l'épouse coupable.

M. Alexandre Dumas répondait jadis à cette question : « Tue-la! » il dirait volontiers aujourd'hui avec M. Naquet: «c Divorce! » Mais M. Alphonse Daudet a déjà fait voir dans Rose et Ninette que le divorce ne remédie à rien, qu'il détruit sans aucun profit la famille, et qu'il ne liquide même pas une situation. Il peut toujours d'ailleurs laisser subsister après lui la jalousie et fournir prétexte à des drames. On l'a bien vu par des histoires récentes. Le seul moven de résoudre humainement la question, c'est de remplacer le faux et vaniteux amour dont la jalousie est issue par le véritable amour etd'efFacerla faute parle pardon. La simple humanité se trouve ici d'accord avec la morale de l'Evangile, et si les préjugés, les conventions de l'orgueil humain sont opposés à une telle maxime, il faut faire appel pour en triompher aux sentiments religieux, à l'intervention même surnaturelle de Dieu.

C'est ce qu'a faitM- Napoléon Mérivet, le fondateur de la petite Paroisse. Abandonné par sa femme, n'ayant pu se résoudre à la tuer, après avoir tenté de se suicider, il apprend d'un prêtre, l'abbé Cérès, la loi du pardon. Et il pardonne de tout cœur à son Irène quand elle revient, meurtrie et lassée, mourir dans ses bras. Même il élève

une église à sa mémoire, une chapelle que dessert Tabbé Cérès et où M. Mérivet assure qu'on ne peut prier sans se sentir l'âme retournée et pacifiée. Cette église qui donne son nom au roman, c'est la petite Paroisse.

Mais l'histoire que nous conte en détail M. Daudet n'est pas celle de M. Mérivet, c'est celle de son voisin Richard Fenigan qui, lui aussi, est trahi, abandonné par sa femme, Lydie, une enfant trouvée qu'il a été chercher dans un orphelinat pour l'épouser. Lydie n'est pas une ingrate ni une mauvaise femme, mais sa belle-mère l'annihile et intimide Richard. La femme en vient à mépriser ce mari qui n'ose l'aimer et elle tombe dans les bras d^un Chérubin de dix-huit ans, hardi comme un page, roué comme un vieillard, qui s'échappe de son collège pour s'en aller avec la femme de son voisin de campagne. Le joli monsieur, qui ne connaît que son plaisir, abandonne bientôt sa trop facile conquête qui comprend qu'en lui cédant c'est l'amour seul qu'elle aimait et qui tente de se tuer. Cependant M""*^ Fenigan mère a prié à la petite Paroisse, la vertu pacifiante de ces voûtes miséricordieuses s'est fait sentir, elle sort toute transformée et va elle-même chercher sa belle-fille pour la ramener à Richard qui, toujours désolé et amoureux, finit malgré de terribles ressauts de la jalousie par pardonner tout à fait après la mort — qui heureu-

sèment arrive vite — du jeune prince d'Olmûtz, le séducteur de Lydie.

Je n'ai pas besoin de dire avec quel art le récit est conduit dans ce livre de M. Alphonse Daudet. Je ne crois pas que jamais, pas même dans VÉvangéliste, il ait atteint une plus grande intensité d'émotion. Il a des trouvailles d'expression et des décorations de paysages vraiment merveilleuses. Un tableau qui mérite de passer dans les anthologies est celui de la matinée de pêche où Richard Fenigan, prêt à jeter Tépervier, voit Timage de Tinfidèle se. lever de tous les points du paysage coutumier. Les personnages sont tous dessinés d'un trait sûr. Nous les connaissons tous, nous avons vécu avec eux, aucun n'est banal, et les comparses mêmes sont nettement caractérisés. On voit là ce que c'est qu'un artiste, un poète, un créateur. Et plusieurs de ces personnages sont des types, un surtout, celui du jeune viveur, amoureux de lui-même et de lui seul, représentant la race de ces jeunes gens de proie qui, gâtés par la vie, par les exemples et les faiblesses de leur milieu, n'ont pas encore quitté les bancs du collège et n'ont plus ni fraîcheur d'âme, ni élan d'esprit. Ils savent soigner leur corps pour l'entretenir dispos et prompt au désir ; pour le reste, ils ne sont capables ni d'un enthousiasme ni d'un amour. Us n'ont pas la peur physique de la^mort, mais ils ont

horreur des vulgarités de la bataille. Ils n'ont pour toutes vertus que des apparences mondaines, le dedans de leur esprit n'est qu'un fourmillement de pensées vilaines comme le dedans de leur cœur n'est qu'un grouillement de vices. Malheureusement M. Daudet a peint ce portrait avec une telle maestria, le personnage s'enlève avec une telle vigueur sur le fond plutôt terne de tous les autres acteurs que malgré la fin affreuse qui le défigure, il risque encore de séduire quelques têtes peu solides, quelques jeunes imaginations mal équilibrées. Il eût fallu, pour produire l'efiTet moral qu'a certainement voulu M. Alphonse Daudet, que, de même que les fourmis de la forêt ont rongé sa face insolente et ses yeux trompeurs pour mettre à nu l'ossature hideuse de son visage, en une scène facile en somme à trouver, une parole vengeresse l'eût dépouillé de ses élégances factices et eût jeté en pleine lumière ses monstruosités intérieures.

J'aurais bien encore quelques chicanes à faire à M. Daudet sur la conversion par trop subite et peu vraisemblable, puisqu'il y faut un miracle — mais les miracles doivent-ils entrer dans le roman ? — de M""® Fenigan mère, sur les dissertations en forme de chroniques plutôt que de causeries qui ralentissent parfois le récit, mais j'aime mieux m'en tenir aux éloges que je viens de donner à ce. beau livre et je passe à celui de M. Huysmans.

L'écrivain Durtal, le seul — ^ ou à peu près — personna^ de En route, revient de loin pour aller à Dieu. Il vient de loin, puisqu'il vient du diable. Nous l'avions, en effet, laissé engagé dans l'obscénité et le satanisme, grâce aux sortilèges de M""^ Chantelouve, et M. Huysmans nous l'avait montré Là-bas, entendant une messe noire. Maintenant il est frappé de la grâce. Son âme en peine court les églises, se plaît aux chants des maîtrises — pas à tous, — aime à rêver sous les piliers élancés de Saint-Séverin ou sous les voûtes massives de Saint-Sulpice. Souvent, au sortir même des églises, les visions impures le poursuivent, et il retourne à son vomissement. Mais il se déteste lui-même,' il a son ignominie en horreur. Un bon abbé, qu'il rencontre chez un libraire, engage des monastères à prier pour lui. Les tentations diminuent. Il admire chez les Bénédictines de la rue de Monsieur les beautés du vrai plain-chant, il assiste à une prise de voile. Il éprouve le besoin de se convertir tout à fait. L'abbé Gévresin lui conseille d'aller faire une retraite à la Trappe de Notre-Dame de l'Atre. Durtal s'y résout non sans tergiversations. Il y est admirablement accueilli. Les plaies de son âme sont pansées avec un art merveilleux. Il se confesse et communie, non sans avoir senti les efforts et l'haleine empestée du Malin. Puis, après nous avoir décrit la vie de la

Trappe et s'être livré à force dissertations mystiques, il rentre à Paris, « préférant les prières d'un porcher de la Trappe » aux conversations de ses confrères les gens de lettres et ne désirant rien tant que « vivre à Tombre des prières » de ce porcher.

C'est tout le sujet du livre, l'histoire d'une conversion ou plutôt d'une demi-conversion, peut-être même d'une simple conversion de surface et purement littéraire. Quoi qu'il en soit, si Ton peut faire à M. Huysmans de nombreuses critiques sur son style tourmenté, étrange, et qui va trop souvent chercher ses métaphores dans des régions basses, grossières et parfois ignobles, si l'on ne peut aimer, pour parler comme lui-même, les alcools râpants ou les beurres rancis qui trop souvent assaisonnent son langage, on doit aussi reconnaître qu'il a parfois d'heureuses rencontres d'expression et qu'à force de chercher il trouve souvent des images pittoresques et qui font tableau, mais des images de choses plus que de personnes. Car les personnages demeurent chez lui singulièrement indécis et vagues. Mais l'on doit le louer aussi d'avoir peint les choses religieuses avec une absolue sincérité et même une sympathie réelle. Il s'est vraiment donné la peine de voir, d'étudier ce dont il a voulu parler. Tout ce qu'il dit de la Trappe est pris sur le vif. Ce livre peut certaine-

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ment contribuer à enlever aux âmes hostiles un bon nombre de préjugés.

Que maintenant M. fluysmans se fasse illusion sur la mystique et le catholicisme en général, cela ne semble guère douteux. On dirait, à Tentendre, que la mystique est une religion nouvelle qui se greffe sur la religion ordinaire des catholiques, quelque chose comme les mystères d*Eleusis palrapport au paganisme. Mais il n*est pas nécessaire d'avoir beaucoup approfondi la théologie pour savoir que les hauts rayonnements de la vie mystique ne sont que les prolongements de la vie chrétienne la plus humble et la plus obscure. Tout fidèle qui se confesse à son curé fait un acte de vie purgative, quiconque médite sur les vérités religieuses vit à ce moment d'une vie illuminative, et on ne peut avoir une étincelle de charité sans participer à la vie unitive. La seule différence qu'il y ait entre les grands saints mystiques et le commun des fidèles, c'est que ce qui chez ceux-ci ne constitue que des actes isolés et espacés, existe chez ceux-là à l'état d'habitudes permanentes. Il n'y a pas d'autre mystère. Il ne faudrait pas confondre la mystique avec la magie.

M. Huysmans paraît trop souvent le faire. Son Durtal, malgré sa conversion, a gardé beaucoup de cette superbe de l'esprit qui méprise le commun et le vulgaire ; il veut bien admirer un porcher,

mais pourvu que ce porcher ait eu des révélations. Ce Durtal n'est-il pas encore très loin du christianime, par conséquent du vrai mysticisme ? Car le christianisme enseigne à aimer les hommes même quand ils sont vulgaires ou qu'ils chantent mal. Ubi caritas et amor ibi Deus e&t, chante-t-on dans la litui^e. La charité et Tamour ne méprisent rien. La charité souffre tout. La charité est humble, patiente, bénigne. Et sans charité, il ne saurait y avoir ni mysticisme, ni religion même. L'Apètre dit : « Quand même je posséderais la foi qui transporte les montagnes, quand même je prophétiserais, si je n'avais pas la charité, je ne serais qu'airain sonnant et cymbale retentissante. » Or, je crains bien que la charité manque quelque peu à M. Durtal et avec elle l'humilité. Ce qui chagrine mon espérance en la solidité de sa conversion. Il aime les voies extraordinaires, il dédaigne les sentiers battus. Mauvais signe, dirait un mystique. Tous les porchers les plus exorcistes du monde échoueraient auprès de lui. Il faut qu'il s'exorcise lui-même.

15 mars i895.

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