L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL
à peu près nulle. Cela permet de pressentir combien sera court l'inventaire des périodiques consacrés, dans noire siècle, à la carrosserie française. Nous n aurons guère à mentionner que le Mercure universel, illusiration théâtrale, littéraire et industrielle, né en 1848 et transformé, en i85o, en Moniteur illustré de la haute carrosserie, et, en 1867, le Guide du carrossier, publication plus sérieuse, qui subsiste encore et qui forme, texte et planches, Tun des recueils les plus intéressants à consulter pour l'historique du Driving.
Mais les voitures sont essentiellement un moyen de paraîire et d'être remarqué. L'on s'inquiète donc beaucoup moins de savoir comment elles sont construites que d'en regarder ou d'en montrer le brillant extérieur. Ce sont les journaux de modes et les revues illustrées qui vont nous les faire voir aux Longchamps de la première moitié du siècle, au tour du lac du second empire, dans l'allée des Acacias de la troisième république. Ces documents graphiques, du plus
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piquant intérêt, il faut les rechercher dans le Journal des meubles el objets Je goût, de la Mésangère, dans le Journal des Haras et dans V Eleveur y dans l Illustration et dans le Monde illustré. Nous y rencontrons les voitures sensationnelles du siècle : le carrosse du sacre de Charles X, la berline du duc de Bordeaux, le traîneau du comte d'Orsay, le phaêton de lord Henri Seymour.
Les voitures historiques n'y paraissent toutefois pas toutes, car c'est à Londres, dans un catalogue de la première exposition napoléonienne, à Egyptian Hall, que se trouve inscrite la voiture de Waterloo. Elle est encore conservée aujourd'hui, et comme attraction principale, dans la galerie célèbre de iM"* Tussaud. Et, en l'y voyant récemment, nous songions quelle chamber ofhorrors l'on pourrait former, en réunissant autour d'elle, les voitures que l'histoire nous montre maculées de sang et celles dans lesquelles ont tristement disparu des royautés fugitives. Petite, mais très sombre philosophie du Driving!
Mais retombons à nos coches, comme disait Montaigne, ou, plutôt, aux coches de tous, diligences et omnibus. Il convient de parler d'abord des diligences, parties de l'humble Turgotine, décrite dans les Chouans par le grand Balzac, puis élevées au rang de vélocifères, et, enfin, portant glorieusement aux quatre coins de la France les noms de Laffite et Gaillard. La diligence, objet d'un des plus prestes couplets de Désaugiers :
La diligence Part pour Mayence, Bordeaux, Florence Et les pays Bas....
« Adieu donc, mon père.
Adieu donc, mon frère.
Adieu donc, ma mère, Adieu, mes petits ! »
Les chevaux hennissent, Les fouets retentissent.
Les vitres frémissent.
Les voilà partis !
et théâtre d'une des plus piquantes scènes populaires d'Henri Monnier ; la diligence, lamentable en son agonie, dans les bourgades de province, correspondante asservie des victorieux chemins de fer !
La chaise de poste, d'ailleurs, avait fini avant elle, et, sur les routes, l'on ne la rencontre plus. Mais elle apparaît encore sur les scènes provinciales, au moment de l'attaque du Courrier de Lyon, et le Postillon de Longjumeau, dans les villes d'où les wagnériens ne l'ont point encore proscrit, fait toujours claquer son fouet sur la musique d'Adolphe Adam, si démodée , mais si vive et si fringante !
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Quant aux omnibus, ils restent toujours vivaces, en dépit de la concurrence des tramways contemporains et des menaces des métropolitains à venir. Edouard Gourdon donne, en 1841 , une spirituelle Physiologie de VOmnibus. Maurice Alhoy, dans le Musée pour rire, dit les tribulations de ceux qui montent dedans et de ceux qui courent après, Et, depuis, toutes les feuilles humoristiques, la Caricature, le Charivari, le Journal pour rire, donnent leur histoire, illustrée de dessins joyeux, d'un comique toujours un peu vulgaire.
C'est aussi dans ces recueils qu'il sera possible de suivre les destinées des voitures de place, coucous, cabriolets et fiacres, raillés, comme les omnibus, en de malicieux couplets. D'ailleurs, à la suite de Désaugiers, dont la fantaisiste Histoire d'un fiacre amuse toujours :
Je vais vous faire ici ma généalogie entière, De quatorze ans je suis âgé Et mon très cher grand père Fut un peuplier, Mon père un noyer, Mon grand cousin, un chêne ; Mon frère était pin.
Moi je suis sapin Et fut fait par Duchesne.
tous les chansonniers du siècle, et cela jusqu'au complet délaissement de la chanson ont pris pour thème les voitures de toute espèce, Le Chansonnier des Grâces et les Etrennes d^Erato, les Soupers de Momus et les Ruades de Pégase sont remplis des versiculets les concernant. Et, en 1868, l'antique, le semi-mortuaire Caveau n'a pas réclamé à de séniles inspirations moins de trente-quatre chansons sur les véhicules.
Pour l'histoire anecdotique des équipages fashionables, il faut feuilleter les romans et les souvenirs mondains et, surtout, de petits volumes humoristiques, très fins et très délicats : la Comédie à cheval, dans laquelle Albert Clerc consacre un chapitre à la Fashionen voiture, et Pan's/we, de Nestor Roqueplan, où Ton rencontre une théorie du vrai chic. Cette comédie du Driving est très finement continuée dans les recueils satiriques de Cham, de Bertall et de Grafty. Elle n'est donnée nulle part avec plus d'esprit et de tact que dans la Vie parisienne de Marcelin, où lettrés et dessinateurs gardent fort exactement, en une ironie mesurée, la perspective de la caricature.
L'histoire des voitures à la fin de notre siècle contient un chapitre d'incomparable splendeur : celui des équipages sous le second empire. Jamais le désir de posséder des attelages, non seulement brillants mais encore d'une correction
Le soleil se couchait dans un ciel d'octobre... Un dernier rayon enfilait la chaussée, baignant d'une lumière rousse et pâlie la longue suite de voitures devenues immobiles. Les lueurs d'or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s'être fixés le long des rechampis jaune paille de la calèche, dont les panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clarté rousse qui les éclairait par derrière, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes à demi pliées, retombant du siège, le cocher et le valet de pied, avec leur livrée bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets rayés noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients... Leurs chapeaux, ornés d'une cocarde noire, avaient une grande dignité...
Malgré la saison avancée, tout Paris était là : la duchesse de Sternich, en huit-ressorts ; madame de Lauwerens, en voiture très correctement attel^ ; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun ; la comtesse Vanska, avec ses poneys pie ; madame de Guende et madame Teissière, en coupé ; la petite Sylvia, dans un landau gros bleu. Et encore Don Carlos, en deuil, avec sa livrée antique et solennelle ; Sclim Pacha, avec son fez et sans son gouverneur ; la duchesse de Rozan, en coupé-égoïste, avec sa livrée poudrée à blanc ; M. le comte de Chibray, en dog-cart ; M. Simpson, en mail de la plus belle tenue ; toute la colonie américaine. Enfin deux académiciens en fiacre...
Les premières voitures se dégagèrent et, de proche en proche, toute la file se mit à rouler doucement. Ce fut comme un réveil. Mille clartés dansantes s'allumèrent, des éclairs rapides se croisèrent dans les roues, des étincelles jaillirent des harnais secoués par les chevaux.... Ce pétillement des harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels brûlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient les livrées éclatantes perdues en plein ciel et les toilettes riches débordant des portières, se trouvèrent ainsi emportés dans un grondement sourd, continu, rythmé par le trot des attelages. Et le défilé alla, dans les mêmes bruits, dans les mêmes lueurs, sans cesse et d'un seul jet, comme si les premières voitures eussent tiré toutes les autres après elles.
Alors la guerre vint, puis la république. Et ce fut un engouement pour de petites voitures de fantaisie, faites en Angleterre pour les sorties de campagne, moins à leur place dansf une capitale. Les plus grands seigneurs n'osèrent plus avoir, dans la crainte d'un reproche d'ostentation, des équipages correspondant à la tenue générale de leurs maisons. Les femmes les plus élégantes, renonçant aux grandes voitures, sortirent en des victorias, réservées jadis aux nouvelles venues de la galanterie. Elles passèrent même bientôt de ces victorias en de petites carrioles, parées des appellations britanniques les plus diverses, dans lesquelles une lionne de 1840 eut refusé de monter. Très souvent, autrefois, l'on avait été dans le budget de l'écurie, au delà de ses moyens ; la plupart du temps, en cette nouvelle façon de vivre, l'on voulut rester en deçà. Aussi, n'est-il pas surprenant que, dans ces dernières années, les livres relatifs aux voitures aient été de moins en moins nombreux. Etait-il possible d'écrire des volumes sur de petites charrettes vernies et de prétendus bogheys !
Puis le champ ouvert à Paris aux équipages devenait, chaque année, plus restreint et moins plaisant. Toutes les complications d'une ville machinée, les
omnibus à trois chevaux, les tramways à tractions variées, les plates-formes et les abris, empêchaient ceux qui se souciaient encore du T)riving de s'éloigner du Bois de Boulogne et des Champs-Elysées. Un adroit cocher saura, aujourd'hui encore, doubler le cap de gigantesques omnibus qui barrent rentrée du boulevard, mais nous le défions bien de faire valoir une paire de chevaux entre la Madeleine et la place de TOpéra. Et nous avons trace cette bibliographie un peu comme Ton classe les litres d'une maison qui va finir. La voiture déjà fait place à l'automobile. Avec l'automobile, le ménage n'existe plus, et le cocher doit céder son siège au mécanicien. Ces quelques pages ont donc présenté, peut-être, l'historique des voitures jusqu'au chapitre dernier. Nous souhaitons vivement que ceux qui viennent de les parcourir, aient pris quelque plaisir à regarder passer, comme en un Longchamps de quatre siècles, les équipages de leurs pères, avant de s'inquiéter de ce que seront un jour, dans les transformations incessantes de la locomotion, les véhicules mécaniques de leurs arrière-neveux !
ALENCON, IMPRIMERIE A. HRRPIN
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