Du pâli sous-roi
PREAS MOHA-rilîXOK
Le gardien, à ces mots, se prosterna pour saluer et se retira afin d’aller tout préparer conformément aux ordres du roi. Quand tout fut prêt, il revint se prosterner devant lui et l’avertit.
Alors, le roi monta sur son éléphant et, avec un grand cortège, sortit de la capitale par la porte donnant sur la route qui conduisait au jardin. A peu de distance de la porte de ce jardin royal, il y avait deux manguiers, l’un en face de l’autre ; l’un d’eux avait un seul fruit, mais il était couvert de feuilles vertes et luisantes; l’autre était couvert d’excellents fruits sucrés que personne n’avait encore cueillis, parce que le roi seul avait le droit d’y toucher le premier'.
Le roi, voyant ces beaux fruits, conduisit son éléphant sous le manguier et cueillit quelques mangues qu’il mangea de suite. Quand leur chair sucrée passa dans sa gorge, il lui trouva une saveur agréable, divine, et se dit en luimême ; « Quand je reviendrai, j’ordonnerai de cueillir beaucoup de ces mangues si bonnes à manger et de les emporter au palais. « Puis, quittant Tarière, il entra dans le jardin.
Mais alors, tous ceux (jui l’avaient suivi, voyant ([ue le roi avait mangé (|uelques fruits du manguier et qu’il était entré dans le jardin, l’qbaréach lui-même, les dignitaires, les ministres, les cornacs, les palefreniers, les bouviers, tous
1. Voici encore une bribe de ces coutumes antiques et naïves qu’on retrouve à chaque instant en E.vtrême-Orient, et qui ne sont pas sans rappeler quelques coutumes seigneuriales de l’Occident : le droit pour le chef de s’approvisionner le premier, qui devient par la suite une défense de toucher à telles choses avant le roi. N’avons-nous pas eu en France le droit pour le seigneur de faire sa provision de bois avant les vassaux et ne trouvons-nous pas encore au Cambodge, dans certaines provinces, le droit reconnu au gouverneur de faire pêcher le premier dans certaines mares ou de choisir le plus beau poisson lors de la pêche collective.
entin se mirent à cueillir des mangues et à les manger. Ceux ([ui ne montaient jias sur l’arbre abattaient les fruits avec des bâtons, bri.saient les branches et couvraient le sol de feuilles et de dél:)ris. Quand un fruit tomlxiit, on se bousculait pour se l'arracher et pour le manger.
(,iuant au manguier, (|ui n'avait pas nn seul fruit, personne n’y toucha et il garda toutes scs lielles feuilles vertes comme le mont Nilorât'.
Quand le roi revint du jardin, il aperçut le manguier (ju’on avait dé]iouillc de ses fruits et de ses feuilles, et dont mille et mille branches jonchaient le sol. Il dit aux amat :
— l'ih bien, amat, pourquoi ce manguier, si beau tout à riieure, est-il maintenant brisé au point (pie beaucoup de ses branches et prescpu' toutes ses feuilles jonchent le sol?
Les amat se prosternèrent et répondirent en ces termes :
— Seigneur roi, c’est parce (pie ce manguier était couvert de noml)reux fruits savoureux et (pie vous les avez goûtés, touchés, que tous les gens de votre cortège ont, conformément à la coutume, profité de votre entrée dans le jardin pour le dépouiller. C’est en prenant les mangues ((u’ils ont abattu les feuilles et cassé tant de branches.
— Eh bien ! amat, pourquoi cet autre manguier n’a-t-il point été touché? pourquoi a-t-il encore toutes ses belles feuilles vertes?
— O roi! répondirent les amat, c’est parce (pie ce manguier ne porte aucun fruit ([u’on ne l’a point touché et (ju’il garde toutes ses feuilles.
Le roi, à ces paroles de l’aniat, fut pris d’un grand désespoir et SC dit dans son cunir : (( C’est parce (pie cet arbre n’a porté aucun fruit qu’il a gardé toutes ses vertes feuilles: et cet autre parce qu’il a porté beaucoup de fruits a vu
1. Peut-être du pâli inln, bleu, et vutimn, joj'au : montagne du joyau bleu, ou du saphirÇ.’;; sanscrit niluratnu.
PRÉAS MOHA-niÎNOK 195
briser ses l)ranclies et jonclier le sol de ses feuilles. Hélas, moi, le roi, je suis le manguier (|ui porte des fruits nombreux, aloi’s que celui qui est religieux est le manguier (|ui ne porte aucun fruit. Quand tout est calme, le malheur ne vient pas, mais au moindre trouble, il surgit partout, et moi qui suis comme un manguier chargé de fruits j’ai tout à redouter. Pourcjuoi ne serais-je pas comme ce manguier (pli ne porte aucun fruit? Je vais abandonner le pouvoir suprême, abandonner toutes mes richesses royales et me faire religieux afin d’éviter le malheur. » Ayant ainsi décidé en son c(eur, il prit les deux manguiers comme témoins de sa résolution.
De retour au palais, il fut se placer sous la porte de son palais et envoya un garde chercher le grand ministre. Celui-ci étant venu, il lui dit :
— Eh! grand ministre, choisis.sez deux serviteurs et donnez-leur l’ordre de m’apporter tous les jours l’eau nécessaire a me laver la bouche et le visage, afin que nul autre homme ne voie plus ma figure. Si vous trouvez quelqu un qui soit bien instruit dans les c.outuines de l’antiquité, remettez-lui le pouvoir royal et tous les biens du royaume, parce que je veux dés aujourd’hui remplir les samànathoiii' , observer les préceptes sacrés, praticiuer la vertu et méditer dans ce prâsath .
Il monta seul au prâsath afin de remplir les obligations de l’ascétisme, observer les préceptes, pratiquer la vertu et méditer sur elle.