‹ Les Lobi et Leur CoutumeChapitre 24 sur 76 · Tou en lobi · texte numérisé non relu

Tou en lobi

n’est visible et tangible que pour les sorciers ; il est vulnérable comme le corps, même s'il en est séparé : c'est ainsi que des aventures vécues en songe doivent avoir leur répercussion matérielle sur le corps. On peut tuer un double. Ces conceptions conduisent à celle de la réincarnation : le double errant peut s’introduire dans une nouvelle enveloppe, soit qu’elle se trouve encore inoccupée, soit que son double en ait été expulsé. Certains individus sont dits « possédés », lorsque leur maladie ne cède pas aux remèdes habituels. La croyance au double explique les pratiques d’envoûtement; elle permet de concevoir ce que peuvent être la variété et la multiplicité des superstitions attachées au culte des morts. Elle donne enfin une idée du rôle des sorciers.

Ceux-ci, qui peuvent être hommes ou femmes, ne se confondent pas forcément avec les '« diseurs de choses cachées », qui ne tiennent leur rôle que de la réputation que leur sagesse et leur expérience leur ont acquise. Ils sont censés mener une existence double : celle que mène tout individu, corporellement, au su de tous, et celle que mène leur double, dans le mystère et la magie. Détaché du corps, celui-ci va errant, pénétrant dans les maisons, envoûtant, jetant des sorts, causant des maladies, des accidents, des incendies, enfin se réunissant à d’autres doubles, la nuit, pour attirer au dehors er dévorer les doubles des dormeurs, auxquels en la circonstance on ne peut supposer de rêves bien agréables. La démence, naturellement, provient de l'évasion du double, qui a été occultement séparé du corps. De là les rites. compliqués qui entourent les funérailles, au cours desquels on demande au défunt si sa mort a été naturelle ou non ; de là, parfois, des vengeances et des meurtres.

Les Lobi ont la conception d’un créateur du monde. Nous rapportons plus loin ce qui nous a été dit à ce sujet, mais en nous gardant d’affirmer que cette conception soit entièrement née chez eux. Depuis longtemps des musul-

mans 1 circulent dans la région, et il se pourrait que leurs croyances aient influé sur celles des habitants du pays, en y introduisant une notion nouvelle. Pour fortifier notre hypothèse, rappelons l’aptitude qu'ont les noirs à sacrifier à deux ou plusieurs religions à la fois, sans rien abandonner de la leur, mais en prenant dans les autres ce qui leur convient, et les dieux qui leur manquent ?. Les Romains n’ont pas agi autrement lorsqu'ils ont latinisé une bonne partie des dieux grecs.

Delafosse pense que la croyance en Dieu chez les noirs est non d'ordre religieux, mais d'ordre cosmogonique, et ne sert qu’à expliquer les origines du monde 3. D’après M. J.-G. Frazer, cette conception d’un créateur du monde est un des aspects du culte que les populations primitives rendent au Ciel. Notons qu’il croit comme nous à l’influence de l’islamisme sur la personnification du ciel en un dieu : « il semble que le culte du Ciel soit commun à tous les nègres de l’Afrique occidentale, mais chez beaucoup d’entre eux, il est rejeté dans l’ombre par le culte de la Terre et de la Forêt » 4. C'est le cas au Lobi. M. Frazer dit plus loin que « chez les San Kures, branche des Bobo, qui ont subi l’influence de l’islamisme, le dieu du Ciel a reconquis quelque peu de son importance primitive, parce que ses adorateurs l'ont identifié avec Allah »4, Ce qui s’est passé chez les Bobo, voisins des Lobi, peut aussi s'être produit au Lobi. M. Frazer fait

1. Ces musulmans sont peu nombreux et presque tous commerçants. Leurs marabouts sont illettrés et mal instruits de l'Islam qu'ils simplifient et déforment. On ne note aucun prosélytisme de leur part à l’égard des populations lobi. Les seuls Lobi convertis sont des isolés, depuis longtemps arrachés à leur milieu.

2. I1 est notoire au Soudan que les médailles des missions chrétiennes ont les faveurs des fétichistes, qui estiment qu'aucune protection n'est à dédaigner. L'inverse se remarque aussi : il n’est pas rare de voir de nouveaux Convertis retourner occasionnellement à leurs fétiches.

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