CHAPITRE PREMIER La terre et ses fruits
Répariition du sol entre les collectivités. — La terre est une divinité. Nature du droit des collectivités sur elle : ni propriété, ni usufruit, mais monopole d'usage et d'exploitation. — Caractères du monopole : comment on l’acquiert; comment 11 est réparti. — Les fruits du sol.
Le voyageur qui parcourt la région lobi, pour peu qu’il ne soit pas indifférent, s’aperçoit bientôt que nulle part la terre n’est à personne. Son interprète ou son cuisinier, désignant de la main telle ou telle portion de brousse, telle rivière, telle colline, le renseignent ainsi : « cette plaine fait partie de la terre de tel village; ici ou là commence ou finit la terre de tel groupement ». Ce n’est pas l’aspect du terrain ou la présence possible de cultures qui permettent à l’indigène de fournir ces indications ; mais, originaire du pays, il sait comme tout habitant de la région quelle est la répartition du sol entre les agglomérations.
Nulle part, donc, la terre n’est libre actuellement. De là à conclure que quelqu'un la possède, il n’y a qu’un pas, qu’un observateur superficiel a tôt fait de franchir. On considère généralement, et avec raison, que la détention de la terre est entre les mains de collectivités et non d'individus; mais on ne s’accorde pas sur la nature de leur droit sur le sol, qui pour certains est un droit
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‘de propriété, pour d’autres un droit d’usufruit. De ces
deux conceptions, la première est un contre-sens, la se. <onde un non-sens.
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Pour déterminer la véritable nature du droit exercé par les collectivités sur le sol, il convient de définir ce qu’est la terre :
« La terre, selon la conception indigène, n’appartient à personne. Elle n'appartient pas non plus à tous, ainsi qu’on l’a souvent dit à tort. En droit, elle est considèrée comme la chose des premiers occupants, en l’espèce des Négrilles autochtones 1 ou des divinités locales qui les ont remplacés ou sont censés les représenter. En fait, la terre est un dieu, que personne ne songerait à s’appro-
“prier et encore moins à vendre ou à acheter. Mais, par
des offrandes ou des sacrifices réglés par des rites consacrés, la famille noire arrivée la première sur un terrain inoccupé a obtenu de la divinité locale le droit et le privilège d’user de ce terrain, droit et privilège qui se transmettent dans la même famille de génération en génération »2.
Nous tenons la description si condensée de Delafosse pour exacte et complète en ce qui concerne la région qui nous occupe, en mettant toutefois en doute la conception d’après laquelle les divinités locales auraient succédé aux négrilles. On a indiqué déjà que le négrille ne paraît pas figurer dans la légende lobi. Voyons d’autre part, sur la nature des puissances qui habitent le sol, ce que dit M. Labouret, qui a consacré une pénétrante étude à cette question : « L'observation révèle que tout