Cf. Ribot : la Psych. angl. contemp. Herb. Spencer
tant que les dépendances entre les pensées sont moulées par correspondance sur les dépendances des choses ; elle ne saurait donc être, comme on Fa voulu, une science des lois de la pensée.
Les preuves de cette assertion hardie peuvent être tirées de la logique formelle elle-même. Les logiciens emploient, de préférence aux termes concrets, des signes et des symboles capables d'exprimer indifféremment toute espèce d'existence. De là à conclure que la logique a trait uniquement aux lois suivant lesquelles ces signes et ces symboles abstraits s'associent et se désassocient, abstraction faite du contenu qu'ils peuvent renfermer, il n'y a qu'un pas, et ce pas a été franchi par les théoriciens de la logique formelle. Mais leurs découvertes témoignent contre eux. La théorie du syllogisme quantifié de de Morgan, les méthodes algébriques de Boole, la machine logique de Stanley Jevons déposent en faveur de cette opinion que la logique se rapporte aux liaisons entre les choses, et non^pas aux liaisons corrélatives entre nos états de conscience. Dans aucun de ces procédés , en effet , nous n'avons affaire à la pensée elle-même; dans tous, nous nous occupons uniquement de rapports réciproques entre des choses extérieures à la conscience.
La première conséquence de cette doctrine est d'enlever toute valeur à la. syllogistiqae. Les critiques adressées par M. Herbert Spencer au syllogisme sont des plus originales. — En fait, nous ne raisonnons pas toujours par syllogisme. S'il est des vérités que nous semblons étabhr à l'aide de deux prémisses, il en est dont l'étabUssement est tanlôt^plus simple, tantôt plus complexe. Telles sônr~ces affirmations élémentaires que nous inférons spontanément, sans recourir à aucun intermédiaire, et ces conclusions que nous tirons d'un
système nombreux de rapports variés. Les unes et les autres ne peuvent, quelque violence qu'elles subissent, tenir dans les cadres, ici trop larges, là trop étroits, du syllogisme. Le syllogisme fait donc défaut aux deux extrémités de la série des raisonnements.
Mais, même réduit à de plus justes proportions, estil la forme véritable du raisonnement? — Soit le syllogisme suivant :
Tous les cristaux ont un plan de clivage;
Ceci est un cristal,
Donc ceci a un plan de clivage.
Cette série de propositions exprime-t-elle l'ordre véritable dans lequel nos pensées se succèdent pour engendrer la conclusion? Soutiendra-t-on, avec quelque vraisemblance, qu'avant de penser à ce cristal -ci j'ai pensé à tous les cristaux, et que je suis descendu du général au particulier? Il y aurait là une rencontre fortuite de tout point inexplicable. En fait, l'idée de ce cristal a dû précéder ma conception de tous les cristaux, et c'est par conséquent un des éléments de la conclusion qui m'a suggéré un des éléments généraux de la majeure.
Si, pour éviter l'objection, on transpose les prémisses, on demandera : Pourquoi, à l'idée de ce cristal individuel, ai-je été conduit à penser à tous les cristaux, et non pas à toute autre classe ? Pourquoi, quand je pense aux cristaux, pensé-je à leurs plans de clivage, et non à leurs angles, à leurs axes, ou à toute autre de leurs propriétés ? La vérité, c'est que, avant de penser à la proposition générale : « Tous les cristaux ont un vplan de clivage, » j'ai déjà aperçu que ce cristal-ci .possède cette propriété. Ce sont, il est vrai, mes expéiTiences antérieures sur le clivage des cristaux qui me déLex^minent à penser au plan de clivage de celui-
ci en particulier; mais le souvenir de ces expériences ne s'offre pas à mon esprit avant Tobservation du cas individuel; elles ont laissé en moi une tendance qui me porte à considérer, dans le cristal perçu, le plan de clivage, de préférence à tout autre attribut ; de là je pense à la proposition générale que me suggère la proposition particulière, et de celle-là je reviens à celle-ci. Psychologiquement, il y a trois moments successifs dans le raisonnement déductif; mais l'inférence n'est pas dans le retour de la proposition générale à la proposition particulière. Le syllogisme n'exprime donc pas le procédé par lequel on atteint la conclusion.
Toute déduction débute par un rapport spontanément inféré. Il résulte de là que toute inférence est essentiellement inductive. Il n'en saurait être autrement si la logique a pour objet les choses considérées objectivement.
Le mode primitif et irréductible de l'induction est ce que Mill a appelé le raisonnement du particulier au particulier. « C'est à lui qu'on peut ramener et la déduction, et l'induction, en diminuant continuellement le nombre des faits affirmés et observés. C'est lui qui est à moitié route entre elles, comme la commune racine d'où toutes deux partent. C'est lui qui se montre habituellement chez les enfants et les animaux supérieurs, et c'est en lui que nous trouvons la comparaison des rapports réduite à sa forme la
plus simple Dans ce raisonnement primitif, les
rapports servant de prémisses, comme les rapports inférés, sont singuliers. L'acte mental est une intuition de la ressemblance et de la différence d'un rapport à un autre rapport. L'enfant qui s'est brûlé et qui, ayant éprouvé une fois la liaison de l'impression visuelle du feu avec la sensation douloureuse que
le feu produit sur la peau, ayant mis sa main près du feu, la retire, est possédé mentalement par la représentation d'un rapport entre le feu et une brûlure, en tout semblable au rapport précédemment perçu. Il pense que le rapport futur sera une répétition du rapport passé. Il voit, ou plus exactement il présume que les deux rapports sont semblables. Dans ce raisonnem.ent rudimentaire, le plus simple et le plus imparfait de tous, nous pouvons voir clairement que la chose rappelée, qui tient lieu de prémisse, est un rapport; que la chose conçue, qui tient lieu d'inférence, est un rapport ; que la présentation d'un terme de ce rapport inféré, le feu, est suivie de la représentation de son autre terme, brûlure; que le rapport ainsi conçu ne l'est que parce qu'il y a une expérience passée du rapport entre le feu et la brûlure ; et que, par suite, en vertu même des conditions de son origine, le nouveau rapport est conçu commue semblable à un rapport antérieurement connu. Et il est clair que les expériences se multipliant, l'acte de la pensée par lequel est atteinte la conclusion doit toujours au fond rester semblable ^ »
Les lignes qui précèdent contiennent une esquisse de la théorie du raisonnement en général. En fait, tout raisonnement débute par une inférence provisoire. La présentation d'un objet a nous suggère la pensée que cet objet possède quelque attribut invisible h. C'est là un acte simple et spontané qui ne résulte pas d'un souvenir des rapports semblables précédemment connus, mais simplement de l'influence que ces expériences antérieures exercent sur l'association des idées. Le plus souvent, dans le cours