Reviœ politique et littéraire du 11 octobre 1^79, p
se rappeler un passage bien souvent cité des écrits de Thiers * : Jetez les yeux sur les zones tempérées et voyez la petite place que nous occupons sur la surface du globe ; il y a ÎS à 16 degrés de latitude, 4S de longitude. Toute l'Europe — tournez une mappemonde dans vos mains — toute l'Europe n'est rien par rapport au reste du monde. Qu'est-ce qui lui a donc assuré sa supériorité sur les autres continents les plus favorisés sous les rapports du climat, du sol et de ses produits? Une seule chose, s'écrie Thiers : l'homme, Thomme! Tout était inférieur en Europe, excepté l'homme, parce que les contrées tempérées sont les plus propres au développement de l'organisation humaine. Dans les pay^ froids l'homme s'engourdit, dans les pays chauds il s^endort dans la mollesse. En Europe seulement, l'homme pouvait être grand, fier, ambitieux. Aussi est-il allé tout prendre dans ces contrées si bien dotées sous le rapport matériel. Il a pris à la Chine, la soie, à l'Inde, le coton, au Thibet, le mouton, à l'Arabie, le cheval, à l'Amérique, les métaux, les bois. Avec toutes ces choses il a paré l'Europe, sa chère patrie. Il en a fait le théâtre de la civilisation; et puis il en est reparti sur des machines puissantes pour aller conquérir et civiliser ces contrées lointaines oti il n'était pas né et
auxquelles il avait tout ravi
Il faut faire des réserves pour l'Amérique à laquelle nous n'avons pas tout ravi, tant s'en faut, et qui se prépare à être lin jour une autre Europe plus grande, plus puissante et plus libre. Mais quant à ces contrées lointaines si brillantes jadis à l'aube de l'histoire, que nous avons distancées depuis, que maintenant nous élevons jusqu'à nous et que nous entraînons dans notre mouvement, n'essayeront-elles pas de reprendre leur rang, ne disputeront-elles pas un jour à la petite Europe sa primauté et jusqu'à sa place dans le concours des races et des nations ? En présence d'un avenir inconnu, peut-être inquiétant et en tout cas si incertain, n'y
1. Revue des Deux-Mondes da 15 juia 1879, p. 873. Article de M. le dac Victor de Broglie, reproduisant la page de M. Thiers tirée de sa « Diseassioa sur le régime commercial de la FrancCi page 112. »
a-4-il pas lieu de déplorer et de réprouver les jalousies, les ambitions mesquines et les haines qui divisent les peuples chrétiens de cette hémisphère et les poussent à verser un sang précieux dans des luttes fratricides? Au lieu de se faire la guerre « pour quelque pauvre province » ou pour une hégémonie éphémère que n'unissent-ils leurs efforts pour promouvoir le bien du genre humain et ne forment-ils « une sainte alliance » nous voulons dire une vaste confédération où les États grands et petits seraient ce que sont les cantons grands et petits dans la république helvétique ?
E. — lA qaastion sociale.
Notre sujet nous avait éloigné momentanément de la Révolution française; nous y revenons maintenant pour signaler son dernier effet « the last^ not least ». Après avoir pris pour devise de sa politique à Tintériem* la liberté et l'égalité des citoyens, à l'extérieur l'émancipation des nationalités conquises et opprimées elle fut amenée à soulever la plus lourde de toutes les questions, la question sociale. L'acquisition des droits politiques devait satisfaire le bourgeois, le fermier, le paysan. Ayant eu leur part à la fortune publique, ils obtinrent du même coup leur pari aux honneurSy aux fonctions, au gouvernement même. Il n'en fut pas de même de la masse des travailleurs, de ceux qui ne possédaient pas et qui, forcés de gagner "leur pain quotidien et celui de leurs familles, à l'aide de leurs bras et à la sueur de leur front, pouvaient ne voir dans la pompeuse déclaration des droits de l'homme que des phrases vides de sens ou au moins des abstractions inutiles. La question sociale, autrement dite la question de la misère est aussi ancienne que le monde. Dans l'antiquité on l'appelait celle de l'esclavage, seulement ce n'était pas une question, mais un principe généralement admis et défendu par des philosophes
comme Arîstote. La majorité des populations était réduite à cette situation. En somme, les fortes races des temps primitifs acceptaient plus courageusement le fait brutal, la loi du plus fort ou comme on disait en Grèce les décrets d'une inexorable fatalité. Qui n'admire pas encore aujourd'hui la résignation du paria? N'oublions pas que le sort même des hommes libres dans des républiques comme Rome et Sparte était excessivement dur. Sans parler de la sévérité des mœurs qui régnaient pendant les premiers siècles à Rome, qui ignore que les enfants étaient la chose du père de famille et que les débiteurs insolvables y étaient vendus ? Des guerres perpétuelles exposaient tous et chacun à descendre au rang d'esclave. On ne se plaignait pas trop de l'être à Athènes ; dans l'Attique 20,000 citoyens libres gouvernaient sans effort une population esclave de 400,000 âmes. Mais dans le canton de Lacédémone les vrais ilotes n'étaient peutêtre pas ceux qu'on pense ; si nous voyons ces derniers tant de fois se soulever avec fureur, c'est qu'ils avaient des maîtres qui, vivant eux-mêmes sous une discipline de fer, se dédommageaient .de leur propre servitude en foulant cruellement aux pieds une race vaincue et conquise. Ce sont des violences aussi et de mauvais traitements qui ont causé l'émeute de Spartacus et la guerre des Bagaudes du m'* siècle dans la Gaule. Le christianisme, cette religion des humbles et des malheureux, apporta un grand soulagement à ceux qui gémissaient dans l'esclavage. Comme chrétien l'esclave pouvait prétendre aussi bien que les patriciens et même que les empereurs à une existence immortelle et aux félicités ineffables réservées aux justes dans une vie meilleure ; devant Dieu il était l'égal de ses maîtres. Racheté par le Christ, il avait droit à la protection de l'Église. Mais il devait accepter sa situation ici-bas ; cette terre n'était-elle pas une vallée de larmes? Il devait lui suffire de devenir serf, d'esclave qu'il avait été. Que la promesse d'entrer dans le royaume des cieux, que la certitude d'une émancipation posthume aient soutenu et consolé bien des âmes endolories et aient constitué une véritable amélioration de l'état où se
trouvaient les classes déshéritées, personne ne voudra le nier ' . Il était naturel toutefois que ces classes désirassent un allégement du lourd fardeau qui pesait sur elles et que, protestant quelquefois « des lettres de change tirées sur le paradis », elles se montrassent indignées d*ètre traitées comme des bêtes de somme par leurs maîtres se disant chrétiens eux-mêmes, que plus d'une fois elles eussent tenté de secouer un joug détesté. On connaît les rébellions sanglantes désignées du nom de « jacqueries » et le soulèvement des paysans de la Thuringe. De nos jours même, les fermiers de llrlande se trouvent dans un état presque perpétuel d'insurrection, quoique de serfs qu'ils étaient ils soient devenus des hommes libres. — La Révolution française en mettant fin à une situation blessante pour la dignité humaine put donner en effet à tous la liberté, mais non pas le pain quotidien offert jadis par des maîtres hautains, mais intéressés à conserver le serf qui était leur propriété. De là est né l'état actuel des choses : des millions d'individus isolés dans la société, sans ressources et sans lendemain assuré, cherchant du travail et ne le trouvant pas toujours. La question du paupérisme est venue ainsi se substituer à celle du servage ; elle n'est pas résolue entièrement, mais elle est portée aujourd'hui devant le tribunal le plus compétent, celui de la science. C'est une autorité que les ouvriers commencent à reconnaître.
Or, la science s'incline devant la nature des cl^çses et devant les lois qui sont les rapports éternels des choses: Jamais elle n'approuvera l'abolition de Thérédité, la collectivité de la propriété, parce que l'une et l'autre nous ramèneraient infailliblement à la barbarie et au despotisme des époques préhistoriques. Jamais elle ne s'élèvera contre le capital « infâme » parce que, à ses yeux, le capital n'est que du travail accumulé. C'est elle qui, par la bouche de l'Américain Franklin s'écriait : Si quelqu'un veut vous persuader que vous pouvez parvenir à la richesse et aux honneurs
1. L'Église a eu néanmoins le tort grave de permettre l'institution de TesclaTage quand il s'est agi de la race noire.
sans le travail et sans Tépargne, pendez-le, c'est un em^ poisonneur. Le travail est le lot de Thumanité. Il n'est pas seulement institué pour satisfaire nos besoins naturels, il exerce, il perfectionne nos facultés; il doit nous satisfaire par lui-même. Nous avons tous une plus grande aptitude pour le travail qui fortifie que pour le plaisir qui lasse, énerve et qui finit par Tennui et l'épuisement. Le travail doit être respecté comme un principe et devenir une tradition de famille ; car il ne donne tous ses fruits souvent qu'à la seconde et à la troisième génération. Il y a, il y aura toujours des riches et des pauvres ; l'égalité des fortunes, si elle était possible, amènerait la dissolution de la société. Mais il n'y a plus, chez nous au moins, des classes riches et des classes pauvres. La plupart des riches d'aujourd'hui ont été pauvres au début de leur carrière ; beaucoup de ceux qui sont pauvres aujourd'hui ont été dans l'aisance, et peut-être l'ont-ils perdue par leur faute. — Tout cela ce sont des vérités banales sans doute, mais elles ne sont pas encore généralement com* prises et admises d'un grand nombre d'ouvriers rêvant, comme les Athéniens d'Aristophane, une existence où le plaisir et le repos tiendraient une plus large place que le travail, une existence où et l'on coulerait des jours filés de soie et d'or. » Ce n'est pas par les chimères du communisme, c'est par des établissements coopératifs garantissant à tous une participation proportionnelle aux profits de l'industrie, c'est par des assurances de toutes sortes, par des institutions en un mot qui multiplient les liens de solidarité entre les travailleurs que ceux-ci parviendront à améliorer leur sort.
Un enseignement pratique largement distribué par l'État les aidera puissamment à atteindre ce résultat. Science est puissance, a dit Hobbes : C'est augmenter la puissance d'une nation que de mettre la science à la portée de tous. Ce sont surtout les écoles professionnelles qui manquent et dont on devrait pourvoir tous les départements. Il faudrait qu'autant que possible tous les ouvriers en dehors du métier principal dont ils comptent vivre, apprissent, moins parfaitement
peut-être, un métier ordinaire dont ils pourraient remplir les fonctions inférieures, quand besoin serait, c'estrà-dire pendant les mauvais jours, les jours de chômage. Us pourraient choisir des métiers qui se touchent de près, tels que ceux de sellier et de cordonnier, de taiUeur, passementier et tisserand, d'horloger et de mécanicien.
Enfin, puisqu'il est plus difficile de se créer une position au milieu de nos populations si denses, qu'une nombreuse famille y est une charge, tandis que, dans des pays nouveaux qui appellent les bras de l'homme, elle est une source d'aisance, il serait utile d'encourager l'émigration des owriers qui voudraient chercher fortune dans nos colonies. L'État pourrait bien consacrer tous les ans à cette œuvre utile quelques millions, millions qui bientôt lui rentreraient, et au delà^ s'il voulait faire généreusement les choses. Que de bien ne fait pas, sur une plus petite échelle, la société présidée par M. d'Haussonville. Grâce à son active intervention, que d'Alsaciens et que de Lorrains ont pu obtenir des allocations de terrain en Algérie, et ont pu rester fidèles à la patrie française ! Il ne sera pas à craindre d'ailleurs que, dans notre pays, l'émigration prenne jamais un trop grand développement. Bien au contraire !
On a remarqué que, grâce à la cherté croissante des choses nécessaires à la vie, et aussi à l'amour du bien-être qui est répandu aujourd'hui dans tous les rangs, la population de la France commence à rester à peu près stationnaire. 11 faut prévoir le moment où nos classes ouvrières, parvenues par l'épargne à une situation matérielle meilleure et élevées en dignité par l'instruction, pénétreront à flots dans les rangs de la petite et même de la grande bourgeoisie. Elles seront alors de moins en moins disposées à remplir dans noire vieille société et dans nos ménages, les fonctions si humbles de la domesticité et autres postes analogues, qui n'exigent qu'un travail manuel, régulier, et l'habitude de l'obéissance. Ces fonctions finiront par être rétribuées très cher, trop cher même ; la concurrence des hommes de couleur jaune ou noire, qui, dans une centaine d'années afflue-
ront dans les grands centres de FEurope, pour se répandre de là dans les bourgs et les hameaux, viendra alors fort à propos pour soulager la race blanche, et, à coup sûr, elle ne choquera plus personne. Ces hommes, chez lesquels le point d'honneur n'est pas encore bien développé, nous rendront, pour des salaires relativement modestes, librement ces services auxquels des millions d^êtres humains dans les pays « civilisés » de l'autre hémisphère, étaient hier encore astreints par l'esclavage I
Le souffle de liberté qui soulève aujourd'hui les flots populaires, exalte bien des esprits mal équilibrés et les emporte vers les parages de l'utopie fabuleuse. Bien des insanités sjB débitent dans les congrès ouvriers ; ce sont autant de bulles de savon qui éclatent et disparaissent à la pleine lumière de la raison. « Tout peut se dire dans une république » — c'est la devise du sage président que la France s'est donné, — « mais rien ne doit se faire qu'avec le consentement de la loi. » Si nous voyons des ouvriers caresser la chimère de la suppression de la propriété et du capital, quelques femmes font une propagande active pour masculiniser leur sexe. Ne sentent-elles pas qu'elles vont ainsi contre les lois de la nature et contre leur propre intérêt? ne sentent-elles pas qu'elles sont faites pour les joies douces et saintes du foyer et nullement pour les agitations fébriles du club et du meeting? Si les projets dont elles poursuivent la réalisation pouvaient aboutir, nous verrions renaître les fameuses gynécocraties de l'Asie et de l'Afrique primitives, et peut-être l'empire des légendaires Amazones.
N'y a-t-il donc rien à faire pour la femme, à notre époque de liberté et de réforme universelle ? Tel n'est pas notre avis. Il faut mettre la dignité de la mère et de l'épouse sous l'égide de la loi ; il ne faut pas que le bonheur de l'honnête femme soit perdu, parce qu'on lui aura fait contracter une union mal assortie. Il s'agit simplement de rétablir le divorce ; la proposition en a été faite par M. Naquet, un de nos députés les plus énergiques et les plus capables. Nous souhaitons le meilleur succès à son entreprise.