‹ Les lois de l'histoireChapitre 29 sur 144 · Dancker, IV, p · texte numérisé non relu

Dancker, IV, p

les philosophes dans le désarroi universel agitaient avec plus d'ardeur eïicorc qu'auparavant le prdblème de la vie humaine. Laissant là l'esthétique qui était trop près d'eux, qui était comme l'atmosphère dans laquelle se mouvait l'antiquité entière, ils recherchaient surtout le souverain bien. Les uns le trouvaient dans l'ataraxie du sage, dans le détachement des choses ; d'autres prenaient pour devise le carpe diem , d'autres encore recommandaient une vie méditative unîe à la pratique de la vertu. Qui ne voit que les philosophes sont les vrais précurseurs de la grande rénovation religieuse qui se préparaît ?

Aristote, avec sa pénétration habituelle, avait deviné et défini la position intermédiaire que les Grecs occupaient entre les Orientaux et les barbares de POiiest. Il avait expliqué ainsi la suprématie très réelle qu'ils conservaient encore à l'époque où il écrivait. Les Asiatiques, disait-il, possesseurs d'une antique sagesse, versés dans l'exercice de tous les arts, mais amollis par le climat et les voluptés, sont sans courage et sans cette liberté que le courage seul sait conquérir et assurer. Les barbares de l'Occident et du Nord, courageux eux et libres, ne connaissent ni la discipline, qui rend ce courage redoutable, ni ces lettres et ces arts, qui donnent de la valeur à la libeité. Seuls, les Hellènes touchent aux deux points extrêmes de la perfection sociale ; ils sont policés sans mollesse ; ils sont libres et braves sans grossièreté. Ce qui paraît avoir échappé au grand philosophe, c'est que les Grecs avaient été barbares aussi et que c'était précisément la civilisation orientale qui avait fait leur éducation. 11 ne prévoyait pas que les populations de l'Europe occidentale, atteintes par la civilisation grecque, allaient à leur tour conduire la marche de l'histoire. Des barbares qui se civilisent sont les races les plus redoutables ; elles réunissent la rude énergie des premiers temps à la force intellectuelle des peuples que l'histoire a mûris.

Les Romains étaient dans ce cas. Ils tenaient en mépris k danse, le chant, la poésie ; l'enthousiasme dont nous remplit la contemplation du beau, tous les élans de l'âme se

livrant au libre jeu de ses facultés supérieures, cette activité désintéressée et joyeuse que les Grecs désignent par le verbe TzfxO^zvfy leur étaient suspects, pour ne pas dire inconnus. Ils étaient austères ; le droit et sa stricte obser\'ation, la mâle énergie du caractère, jus et virtus^ voilà ce qui était surtout en honneur chez eux. Le droit, cette admirable création de la rectitude romaine et qui est la conquête la plus sérieuse du génie de la race, n*a pas cessé d'être cultivé et de se développer, même pendant les siècles de la décadence, même lorsque la « vertu » n'était plus réputée à Rome qu'un vain son. C'était vraiment « la raison écrite )> celle qui, avec les chefs-d'œuvre des arts et des lettres de la Grèce, devait survivre à l'antiquité. Est-il besoin d'ajouter que la justice vaut mieux que le seul culte de la beauté et que les travaux des grands jurisconsultes constituent un progrès immense dans rhistoire de l'esprit humain ?

La fixation et l'étude du droit furent pour beaucoup dans la stabilité des institutions de Rome, si fortes encore du temps des Scipions, après une durée de 600 ans de la cité, que Cicéron pouvait y voir, non pas l'image, mais comme le modèle ignoré de la République de Platon. Polybe, compagnon* et commensal de ces grands hommes, fut tellement frappé de la supériorité des lois de Rome et de la force de caractère de ses citoyens, qu'après avoir raconté comment en cinquante-six ans le* monde méditerranéen tout entier — et c'était à peu près le monde alors connu — fut soumis aux Romains, il ajouta que la fortune de l'illustre cité (tux>i Pwj^^O n'était que la récompense due à ses mérites. Il paraît avoir senti que si le principe de la vie hellénique avait été le beau ayant le bien pour annexe, la vraie devise de Rome était : « Mens sana in corpore sano. » Même lorsque les mœurs y commencèrent à fléchir au contact brûlant des corruptions asiatiques, la justice historique continua son œuvre. Grâce aux Gracques, dès terres furent allouées aux citoyens les plus pauvres ; les Italiotes, après une lutte acharnée de deux années, obtinrent la civitas ?*omana ; les esclaves même, sous la conduite de Spartacus, firent une tentative héroïque pour

obtenir un meilleur sort. Les optimales^ c'est-à-dire ceux qui étaient influents par la naissance ou la fortune, cessèrent d'être une puissance dans l'État ; le niveau s'étendit de plus en plus sous les empereurs. Les affranchis commencèrent à former une classe considérable dans la société : l'influence scandaleuse exercée par quelques-uns d'entre eux démontre que la ligne de démarcation qui séparait les castes s'effaçait de plus en plus, et qu'un grand progrès s'était fait dans le jugement des masses. Sous Caracalla, tous les sujets de l'empire furent proclamés citoyens romains. Ce n'était sans doute, après tout, qu'une mesure fiscale, mais enfin elle consacra les conquêtes qu'avait faites le principe de l'égalité de tous les hommes devant la loi.

Cette égalité avait été affirmée déjà par Cicéron ; les comiques grecs et, après eux, Térence et les comiques latins l'avaient reconnue avant lui. Nous voyons dès lors poindre les premières lueurs, encore bien faibles, du cosmopolitisme. Rome n'embrassait-elle pas tous les peuples dans les vastes plis de la « pax romana. » Régies par les mêmes lois, protégées par les mêmes légions, les nationalités virent leurs différences s'effacer avec les frontières qui les avaient séparées. Leurs mœurs s'unifièrent, leurs cultes même se fondirent dans le Panthéon romain. L'empire romain, c'est déjà presque le genre humain ; c'est au moins le genre humain civilisé du temps.

Aussi ne faut-il pas s'étonner si le grand orateur de la République nous prêche, dans les Offices toujours, dans les Tusculanes de Join en loin, une morale toute moderne, j'allais presque dire chrétienne. C'est bien autre chose dans les écrits de Sénèque. Ce précepteur de l'empereur Néron possède le tact et l'expérience délicate d'un directeur de conscience; il l'est en effet, et dans plus d'une page il semble inspiré du souffle généreux d'un saint Paul. N'a-t-on pas osé soutenir que ce sage des derniers temps du paganisme et le plus illustre des apôtres du Christ s'étaient connus^ s'étaient communiqué leurs idées, et s'étaient complétés mutuellement par cet échange, tellement leurs sentiments

DU p;eau au bien «o

sur les devoirs que nous [avons à remplir envers Dieu, les hommes et nous-mêmes, sur la destinée humaine, sur la charité, sur la divine providence, se touchent et quelquefois semblent couler de la même plume. C'est ainsi que Tantiquité grecque et latine arrivait lentement et par un long détour — M. Ëichthal Ta fait remarquer déjà — à des résultats acquis depuis longtemps à un petit peuple qui jusqu'alors avait passé inaperçu au milieu du choc des grandes puissances d'alors et de l'écroulement des plus vastes empires. Ce que les Socrate, les Platon, les Sénèque, les Cicéron avaient fini par découvrir, ce qu'ils proclamaient comme le dernier mot de leurs recherches, c'était depuis des siècles déjà le vade mecum^ l'aliment moral et intellectuel et pour ainsi dire le pain quotidien des enfants d'Israël.

Sans doute sous les empereurs la plupart des écoles philosophiques enseignaient, prêchaient une morale pure, conseillaient une conduite sage de la vie. Sans doute, les professeurs se répandaient dans les villes importantes, parlaient sur les places publiques, pénétraient dans la société et dans les familles des riches. Des impératrices avaient leurs philosophes intimes, qui leur tenaient lieu à la fois do confesseur, de lecteur et de fournisseur d'esprit. Mais s'ensuit-il, comme on n'a pas craint de le soutenir, que si les barbares n'avaient pas réussi à renverser le glorieux empire romain, pas n'eût été besoin du christianisme pour le régénérer? et qu'il fût par venu, sans doute par sa propre vertu, à se reconstituer sur les bases de la morale, de la charité et de la solidarité- modernes? Nous ne le croyons pas.

Les hautes classes, conservatrices de leur nature, se seraient contentées assurément d'une transformation d'idées et de croyances, qui aurait respecté les fondements de l'édifice social, au faîte duquel elles étaient placées. Mais les enseignements des stoïciens, des platoniciens, des néopythagoriciens ne disaient rien au pauvre peuple [plebecula) ballotté au gré des événements et cherchant vainement autour de lui un abri contre les malheurs qui assaillaient l'empire et une lumière au milieu de la confusion des choses

Bemlœw. ^o

et du trouble des consciences. Le besoin de régénération religieuse qui tourmentait le monde était ressenti par les sectateurs du paganisme eux-mêmes. Parmi ces derniers, les philosophes qui essayèrent de renouveler les doctrines tombèrent dans le mysticisme. C'étaient les néo-platoniciens. Ceux qui voulurent faire un pas vers la foule de plus en plus avide de certitude et d'un sort meilleur, poussèrent jusqu'à la théurgie et la thaumaturgie. Tels Jamblique, Apollonius de Tyanes et le fameux Peregrinus se brûlant publiquement devant une grande assemblée. Les vrais croyants, juifs et chrétiens, ne se laissèrent leurrer ni par les subtilités des écoles ni par les prestidigitateurs des temples. Us avaient placé leur espoir plus haut que le salut de l'empire; et tout en se soumettant aux empereurs, ils n'hésitaient pas à leur désobéir lorsqu'on voulait les forcer à trahir leur foi. La patrie céleste, à laquelle ils aspiraient, la cité de Dieu leur était plus chère que la vaste patrie terrestre représentée par Rome et sa puissance! La vieille société gréco-romaine était épuisée; elle avait besoin de nouveaux germes pour être fécondée et pour pouvoir revivre. Le sang des martyrs répandu à flots les lui fournit. Ce qui devait périr, c'était le paganisme, c'étaient les institutions sous lesquelles il s'abritait. Il n'en devait rester debout que l'idéal du beau qui lui avait prêté son éclat, puis le droit, une des assises de la société à naître, et le point de départ d'un idéal nouveau. L'idéal seul est éternel et les différentes phases par lesquelles il se manifeste et se révèle aux hommes sont éternelles aussi.

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