‹ Les lois de l'histoireChapitre 28 sur 144 · DÉCLIN ET RENAISSANCE DE L*IDËE GRECQUE · texte numérisé non relu

DÉCLIN ET RENAISSANCE DE L*IDËE GRECQUE

Aristophane , les peintures de Tamour antiphysique d'un Straton, les épigrammes de Martial, les récits de Pétrone et d'Apulée sont autant de pièces d'accusation contre l'antiquité païenne qui n'en paraissait pas scandalisée, tandis que notre pudeur moderne se révolte à ces lectures. Quelle ne devait pas être l'hoiTCur qu'elles inspiraient aux premiers chrétiens ! Ne nous étonnons pas tant, si ces derniers brisaient les idoles qui troublaient leur imagination, en même temps qu'elles insultaient leur foi, si des Pères de l'Eglise eux-mêmes rejetaient la lecture des beaux vers et de la belle prose des grands auteurs, parce que cette lecture leur causait une ivresse qui les rendait infidèles aux principes austères d'une religion plus pure.

Il faut le dire, depuis longtemps le divorce entre l'idéal du beau et l'idéal du bien était un fait accompli ; l'un semblait combattre et exclure l'autre. Les dehors les plus charmants cachaient souvent des vices infâmes, une vie honteuse. Au contraire, la créature la plus difforme, la plus repoussante, pouvait renfermer une âme céleste pétrie d'amour et de charité. Le grand maître de la morale ancienne, Socrate, n'avaitil pas eu la figure d'un silène ? C'est ainsi que l'on s'attachait pendant les premiers siècles à représenter le Christ sous des traits irréguliers et laids ; que plus tard, la beauté du corps de la femme, donnant lieu à des tentations, se dérobait sous des vêtements de bure, que des formes charmantes étaient soustraites à l'œil du public, lorsqu'un zèle outré ne s'acharnait pas à les détruire par des macérations et des moyens plus violents encore. Il y avait un temps où le beau style même était réprouvé comme un péché et où, en latin au moins, — nous en avons la certitude — les solécismes et les barbarismes paraissaient méritoires, acquirent droit de cité, tandis que la correction grammaticale était conspuée.

C'est alors que la barbarie s'étendit comme un brouillard épais sur l'Occident entier, et ce ne fut que cinq ou six siècles plus tard, lorsque les dernières traces du paganisme avaient été effacées, lorsque la papauté tenait le sceptre encore incontesté dans le monde des esprits, qu'un retour fut

tenté aux traditions esthétiques de la belle antiquité. La curie de Rome elle-même s'éprit des études classiques et protégea les lettres qui y ramenaient ; elle fit renaître les< splendeurs de Tart grec pour. s'en parer elle-même. Les dieux du paganisme, les dieux d'Athènes et de Rome surtout, proscrits pendant des siècles, reprirent leur place dans les musées, dans ]es palais des grands, comme leurs noms et leurs figures idéales reparurent dans la poésie quelque peu savante et artificielle de la Renaissance. Qui ignore quel abus nos auteurs ont fait de la mythologie grecque et latine? — ils s'en sont servis jusqu'à affadk bien des pages de leurs plus belles œuvres.

Des âmes pieuses se mirent à trembler pour l'avenir de la religion et voyaient déjà Jupiter occuper son trône de nouveau et lancer la foudre du haut de l'Olympe. Ces craintes étaient chimériques. L'antiquité ne trouva si bon accueil auprès des esprits déliés et élégants de cette époque que parce qu'elle revint sans les institutions, les superstitions, les impuretés d'un paganisme sénil, sans le culte grossier de la matière. De Rome et d'Athènes il ne devait survivre que ce qui méritait d'être éternel, les chefs-d'œuvre de leurs artistes et de leurs poètes, le souffle pur de leur philosophie, l'amour du beau sous toutes ses formes et le désir de l'affirmer par des œuvres nouvelles capables de rivaliser avec celles de l'antiquité. Le beau idéal fut réintégré dans ses droits : il ne devait plus être que la splendeur du bien, en attendant qu'il fût la splendeur du vrai.

Rome.

On ne saurait nier qu'aux plus beaux jours de l'antiquité classique l'idéal du beau n'ait renfermé et comme recouvert ridéal du bien et que l'union inséparable de l'un et de l'autre

n'ait fait la force et la grandiBur d'Athènes et de Sparte. Ne trouve-t-on pas déjà une expression vivante de cet accord dans Tœavre incomparable du divin Homère lui-même? C'était au moins à une époque relativement récente l'avis du judicieux Horace : « Mieux que Chrysippe et Grantor, Homère nous enseigne ce qui est honnête, ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. » Or les chants homériques étaient récités non seulement aux Panathénées, mais aussi aux solennités religieuses de Lacédémone. Cette dernière cité n'était pas aussi barbare qu'on pourrait être disposé à se le figurer. « On y voit éclore àla fois la Ûeur des Muses^ dit Pindare, et briller la lance d'une jeunesse guerrière. » L'austère Spartiate était Grec pourtant. Différent en cela du Romain, le chant, la musique, la danse lui étaient choses familières et jusque dans son attitude il montrait une certaine grâce farouche. Mais si le bien est ce qui est utile à tous, qui a poussé plus loin que le Spartiate l'abnégation^ l'effacement du moi, la soumission aux dures lois de la cité? Ces lois données, diton, par Lycurgue, renouvelées et renforcées par Cheilon, dressaient les enfants de Sparte à une vie ascétique telle qu'on n'en trouve d'analogue (sous un autre point de vue cependant) que chez le peuple d'Israël. Aussi a-t-on vu le savant Jablonski écrire une brochure sur la ressemblance de la vie, des mœurs et des lois des Juifs et des Spartiates, deux peuples pourtant si profondément différents de race et de civilisation. L'éducation qu'à dater de Solon on donnait à Athènes aux enfants et aux adolescents était de même, non seulement sévère, mais réellement dure. Là, comme à Sparte, il s'agissait avant tout de former des citoyens braves, honnêtes, dévoués à la République jusqu'à la mort. On comprend aisément que la gymnastique et la danse, que les exercices militaires sur terre et sur mer, en fortifiant et en assouplissant les corps, leur aient donné la beauté avec l'énergie. Habituée à contempler les chefs-d'œuvre que les arts ne se lassaient d'enfanter, à entendre les accents des poètes et le mâle langage des orateurs, à se mouvoir et à vivre en public sous les yeux de concitoyens qui observaient et

jugeaient, la jeunesse hellénique apprenait de bonne heure à mettre de la décence, de la grâce dans ses gestes et dans ses attitudes, de Télégance et de la mesure dans ses paroles. L'excellence morale unie aux instincts et aux aptitudes artistiques c'était l'idéal de l'esprit grec, c'était la marque de l'athénien « comme il faut. » Celui qui en était muni était réellement xaXoxàyaoç, un homme accompli de cœur et de corps. La qualité elle-même s'appelait xaXwcàYafa, mot dans lequel se résumait au v^ siècle à Athènes l'idée de toute perfection humaine. Elle a été en honneur dans cette cité jusqu'à Périclès et pendant toute la durée de l'espèce de royauté constitutionnelle exercée par lui sur ses concitoyens, royauté qui a répandu un si vif éclat sur l'histoire de la Grèce et du monde. Mais déjà durant la guerre du Péloponèse les mœurs déclinèrent; l'homme droit et probe était tourné en ridicule et traité d'eùrjôi^ç, — c'est l'équivalent du « bonhomme » de nos jours. La rhétorique déposa un mauvais germe dans l'éloquence et gâta jusqu'au jugement des masses. La musique, la danse et la poésie même commencèrent à abandonner la voie des grands maîtres et à prendre des allures coquettes, corruptrices, qui flattaient les passions, ébranlaient les esprits et préparèrent la chute de la République.

Les penseurs avaient prévu depuis longtemps les effets d'une éducation qui s'adressait de préférence aux sens, qui caressait l'oreille, charmait les yeux, et en dominant l'imagination devait finir par tromper et égarer les esprits. Le premier de tous les Hellènes Xénophane abjura la foi aux anciens dieux de la patrie et blâma poètes et artistes de leur avoir donné dans leurs œuvres des formes palpables, humaines. Si les chevaux et les lions, « disait-il, avaient le pouvoir ou la volonté de se faire des dieux, ils leur donneraient la forme de chevaux et de lions. Tout ce qui chez les hommes est un sujet de reproche ou une honte, a été, par Homère et Hésiode, mis à la charge des dieux. Ils proclament une longue série de leurs méfaits : vols, adultères, duperies de toute sorte. » Ailleurs il dit : Aux banquets il convient de s'entre-

tenir de la vertu ou de qiielque noble entreprise, mais point do guerres des Titans, des Géants, et des Centaures, pures inventions des aïeux. * » Xénophane était fondateur de la philosophie desÉIéates; sa devise était : L'unité vaut mieux que le multiple. La raison, la pensée et Téternité étaient pour lui le fond des choses et Tessence de Tunivers.

Platon, qui avait étudié les doctrines de ses prédécesseurs, s'engage sur les traces de Xénophane ; il condamne la politique de ses contemporains dirigée surtout par des démagogues, il ne ménagea même pas le grand nom de Périclès, et il alla jusqu'à proposer Texpulsion des poètes de sa République idéale. Le fait est qu'il ne réussit ni à sauver ni même à redresser cette république réelle, dont il était un membre attristé. Qui aurait pu arrêter le char de la démocratie conduit par des chefs ineptes et ivres d'eux-mêmes, entraîné sur la pente et roulant vers Tabime avec une rapidité vertigineuse? Comme tous les conservateurs Platon avait des sympathies pour les mœurs plus fortes, pour les institutions mieux pondérées de Lacédémone. Ces sympathies Xénophon n'hésita pas à les afficher dans ses écrits. Lui aussi s'efforce vainement de prêcher le calme, la sagesse, la vertu à ses concitoyens ; et n'en étant pas écouté, il passe les dernières années de sa vie loin de l'Âttique. Il avait tort sans doute d'espérer de Sparte le salut de la Grèce. Les vrais modèles étaient loin et Xénophon, qui ne se doutait guère de leur existence, ne sachant où les trouver, alla chercher son idéal dans rOrient, dans la Perse d'autrefois, à la cour d'un roi absolu, d'un Cyrus imaginaire, façonné tout exprès par lui pour la circonstance.

Citoyens, les Grecs n'avaient su constituer leurs républiques conformément aux vues élevées d'un Platon et d'un Xénophon ; militaires , disciplinés par la main de fer d'Alexandre et de ses successeurs, ils avaient vaincu l'Orient. Le monde à la suite des conquêtes de cet « autre Achille plus grand que le premier » étant sorti des gondsj

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