‹ Les lois de l'histoireChapitre 40 sur 144 · JÉSUS DE NAZARETH · texte numérisé non relu

JÉSUS DE NAZARETH

conquéraiits et des fondateurs d'empires. Pénétré d*une pitié profonde pour les pauvres, les malheureux et les déshérités qui constituent le grand nombre, il résolut de les consoler, de les rendre meilleurs, plus confiants dans Tavenir et plus satisfaits de leur sort. Il leur faisait comprendre qu'ils n'étaient pas seuls et délaissés sur la terre , mais qu'au fond de cet univers qui nous enveloppe et dont nous formons une imperceptible parcelle, il y a un œil qui veille et un cœur qui bat. Pour les Juifs des anciens temps, Jéhovah, Dieu souverain et unique, était un justicier et un maître, maître équitable mais sévère et quelquefois terrible; enlre lui et la créature un abîme infranchissable subsiste. Pour Jésus, Dieu est avant tout un père; il pouvait bien, lui, être le fils chéri de €e père, puisque, à ses yeux, tous les hommes étaient ses enfants. Pas un cheveu ne tombe de la tête d'aucun d'entre eux sans sa volonté; pas une larme n'est versée par ceux qui souffrent sans qu'il la voie et la compte. Un jour toutes les injustices seraient redressées; toutes les ténèbres s'évanouiraient, toutes les infortunes se changeraient eu félicité suprême pour ceux qui auraient la vraie foi. La vie qui nous attend par delà la tombe est assez longue et le paradis assez vaste pour permettre les espérances les plus hardies à ceux que le sort accable ou que navrent des repentirs cuisants* Cette touchante familiarité étant autorisée et établie par Jésus entre le Créateur et la créature, il n'y avait plus qu'un mot à ajouter pour marquer sa tâche à l'humanité. Jésus le trouva; il est le couronnement d'une doctrine qui ne sera jamais dépassée : « Soyez parfaits comme votre Père au ciel est parfait. » Faire tout pour le bien et par le bien, travailler à son âme, la rendre de plus en plus digne du Créateur eu s'oubliant soi-même et en se sacrifiant pour le salut de ses semblables, telle était la vie idéale que Jésus prescrivait à ses disciples. La créature faible et éphémère peut ainsi aspirer au divin, se rapprocher de l'Etre parfait, et par ce noble et souverain effort, obtenir une félicité impérissable. Elle consiste à contenipler Dieu face à face, dans sa gloire, sa bonté et sa puissance. La voie qui conduit à ce merveilleux avenir

est ouverte à tous ; les pauvres et les misérables sont appelés de préférence à y entrer, car les intérêts terrestres les arrêtent moins que les riches et les grands de ce monde. Leur détresse les avait signalés tout d'abord à la tendresse du Sauveur; il leur assurait de précieuses compensations. D'ailleurs cette vie était-elle donc autre chose qu'un temps d'épreuves? toute douleur ne devait-elle pas être passagère ? Loin de s'en plaindre, les fidèles savaient que la souffrance est l'état naturel du chrétien; ils l'offraient à Dieu, pleins de confiance dans son infinie bonté.

Après avoir ainsi conduit le Mosaïsme à son dernier terme, il ne restait plus à Jésus qu'à confirmer sa doctrine par un grand exemple. Il savait que les siens allaient être persécutés pour lui : il mourut pour eux de la mort du martyre, et fut assez magnanime pour pardonner à ses ennemis. C'était assurément le meilleur moyen de les toucher, de les convaincre et de les convertir. Il ne mourut pas comme les stoïciens, le sourire aux lèvres, comme cette héroïque femme tendant à son mari le poignard avec lequel elle venait de se frapper et en lui disant : Pœte^ non dolet. Non, il connut les affres de la mort et il ne les dissimula pas, montrant ainsi qu'on pouvait ressentir toutes les tendresses et même toutes les faiblesses humaines dans une admirable vie toute remplie d'amour et de divine abnégation.

Sublime rabbin de Nazareth! As-tu deviné l'immense ébranlement que ton obscur trépas allait imprimer au monde ancien? As-tu prévu que les haches des licteurs consulaires, que les diadèmes des conquérants s'humilieraient dans la poussière devant ta douce et triste image? Ta grande âme se serait assurément peu émue de ces honneurs. Mais si au moment de la mort une seconde vue t'a laissé apercevoir les millions d'âmes que ta parole et ton exemple ont consolés, soutenus, régénérés et sauvés, qu'ils sauvent et sauveront encore, oh! alors, tu as emporté dans l'éternité une récompense digne de ton œuvre. Qui oserait dire que tu n'as pas opéré des miracles? Tu as arrêté et conjuré des maux incurables, tu as calmé les plus navrants remords, d'ennemis mortels tu

JÉSUS DE NAZARETH iOi

as fait des frères, tu as rendu les puissants doux comme des agneaux et tu as rempli d'assurance Tàme des humbles. Tu as fait plus que cela. Tu as arraché Taiguillon de la mort. Des malheurs et des souffrances qui avant toi accablaient le grand nombre, tu as tiré des sources d'un bonheur ineffable et d'une régénération morale sans pareille. Tu as décuplé les forces de l'humanité ! Aussi t'a-t-elle proclamé son plus grand, son vrai bienfaiteur. Elle qui, avant toi, avait bien des fois accordé des honneurs divins à de hideux tyrans, comment ne se serait-elle pas prosternée devant celui dans lequel elle reconnaissait la plus fidèle imago du Créateur ? Ah ! si jamais mortel a mérité la glorification de Tapothéose, ça été toi ! Aussi nous écrions-nous avec ceux qui te connaissent et qui t'aiment : Que ta mémoire soit bénie et surtout, oh! oui, surtout, que ton règne vienne! !

Après avoir traité à notre point de vue un sujet aussi délicat, qui divise encore aujourd'hui tout le monde civilisé, nous éprouvons le besoin de déclarer tout haut que nous respectons toutes les convictions sincères, et que nous serions désolé de blesser des croyances qui font le bonheur de tant de millions d'êtres humains. Nous nous voyons obligé pourtant, tout en assignant au Christ un rang si élevé dans l'histoire de notre race, de traiter son apparition comme un fait humain et appréciable par la raison. Nous ne pensons pas que cette manière de procéder puisse rabaisser la gloire ou faire pâlir l'auréole dont son front est entouré. Tout au contraire.

Nous avons aussi un mot à dire aux critiques qui se sont efforcés, les uns de faire ressortir, les autres d'écarter les contradictions qu'on a cru rencontrer dans les Evangiles et qui ont essayé de reconstituer à leur façon la vie de Jésus de Nazareth. Nous apprécions assurément l'importance de leurs travaux. Mais nous ne pensons pas que la rectification de quelques détails de la vie du Christ puisse modifier l'idée que nous nous formons de l'influence exercée par le christianisme sur la marche de l'esprit humain. Le Christ qui nous intéresse est beaucoup moins celui que nous présentent les savants de nos jours, que celui qui étonna, électrisa, exalta

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nombre de ses coatemporains d'abord, et qui transforma ensuite lentement, mais irrésistiblement le monde grécoromain. Nous nous préoccupons du Christ tel que le voyaient ces générations croyantes. C'est parce qu'elles le voyaient et le comprenaient d'une certaine façon qu'elles ont été capables de concevoir l'idéal dont il a été la plus haute expression, qu'elles ont pu imiter jusqu'à un certain point sa vie, être régénérées et sauvées. Certes, nous sommes de ceux qui croient que le Christ a existé et que les Évangiles nous donnent une idée assez exacte de cette existence si étrange et sous plus d'un rapport si mystérieuse. Mais nous ne changerions pas notre manière de voir, si — ce qui serait absurde — on essayait d'établir que celui qu'on appelle Jésus de Nazareth est un être imaginaire inventé par des cerveaux hallucinés. Il faudrait toujours supposer qu'un homme a vécu qui a affecté les esprits de son temps d'une manière assez puissante pour faire naître ce courant d'idées et de croyances nouvelles dont est sorti le monde chrétien.

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